Lettre à Léon Trotski, 16 avril 1929

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Auteur·e(s) Alfred Rosmer
Écriture 16 avril 1929

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Mots-clés : Lettre, Léon Trotski


Cher ami,

Avec l'abondance de visiteurs - abondance bien relative! - vous avez eu une information verbale variée, complétant l'information écrite que vous aviez reçue antérieurement et vous êtes maintenant bien renseigné sur les divers groupes d'opposition en France, sur ce qu'ils sont, ce qu'ils représentent, ce qu'ils font - et sur ce qu'ils ne font pas. Je suis sûr qu'il ne vous en fallait pas tant pour être fixé. Mais je crois que, sur un point au moins, vous avez dû faire une découverte assez désagréable. Vous aurez pu constater que si, dans le domaine de l'action, on n'a pas fait grand-chose, en revanche dans le champs des idées, des conceptions, on est allé fort loin dans des voies bien dangereuses. (Les deux articles de Loriot que la R.P. s'est empressée d'accueillir et qu'elle a publiés, à mon grand regret, sans les faire suivre d'aucune note de la rédaction, laissant ainsi entendre qu'ils exprimaient l'opinion de la R.P. elle-même, sont, à ce point de vue tout à fait significatifs.) Dans cette période de déclin de l'I.C., il y a eu comme une sorte de sauve-qui-peut! On ne voulait plus en être, on ne voulait même plus en avoir été. Même B. S[ouvarine] écrit dans le Bulletin Communiste qui est son organe personnel mais passe nécessairement pour être plus ou moins l'organe du Cercle Marx-Lénine - qu'il faut rompre avec le léninisme. Si lui en est là, vous pouvez imaginer que du côté de la tendance ultra syndicaliste de la R.P. la volonté de se dégager de l'I.C. et du communisme est également forte. Naturellement la position de ces camarades de la R.P. n'est en rien comparable à celle de B. S[ouvarine]. Elle est conséquente: ils sont venus lentement à l'I.C. et au parti. Mais à peine y étaient-ils que la bolchevisation de Zinoviev se déchaîna. Exclus du parti, ils se replièrent sur le syndicalisme ancien sans s'apercevoir que ce syndicalisme n'était plus qu'un fantôme, qu'il avait sombré lui aussi en 1914. Le bluff quotidien, l'agitation du parti communiste toujours superficielle et souvent néfaste contribuèrent beaucoup à les enraciner dans leur nouvelle position et si on leur rappelle que pourtant ils se sont ralliés au communisme et ont été au premier rang des défenseurs de la Russie soviétique, alors ils disent qu'on leur avait présenté un communisme camouflé et que la politique présente du P.C. russe et de l'I.C. c'est le communisme. En fait, leur attitude n'est pas exempte de contradictions. Tout en ayant cette opinion de l'I.C., ils se sont toujours montrés empressés à défendre l'opposition et à combattre la politique stalinienne, et, à certains moments, on a pu espérer que sur cette base il serait possible d'établir une liaison entre les divers groupes d'opposition et d'engager une action qui aurait permis de rassembler tous les éléments sérieux que la sottise des partis communistes mécontente mais qui sont déconcertés par la multiplicité des groupes d'opposition. J'ai travaillé pour ma part à cette liaison, mais il a été impossible de rien faire de solide; des tiraillements surgissaient aussitôt en divers sens et tout travail réellement efficace était rendu impossible. Dans tous les groupes, on est d'une susceptibilité extrême: votre courte expérience de la vie oppositionnelle française vous l'a déjà montré. Naturellement il est absurde de vous demander de vous identifier dès maintenant avec tel ou tel groupe et je trouve tout à fait juste la position que vous avez prise. Mais il nous restera encore bien des difficultés à résoudre quand il s'agira de composer le comité de rédaction de la revue qui sera le moyen de rassembler l'opposition et de lui donner dans chaque pays une base solide. Je crois qu'il faudra commencer par un comité tout à fait restreint, se réservant de l'élargir plus tard, à mesure que certains antagonismes pourront être utilement éliminés.

Vous vous êtes trouvé tout de suite devant le cas Treint. Je comprends que vous ayez été surpris par l'hostilité absolue manifestée à son égard. Je me souviens qu'au temps où il était dans la bonne ligne, mais faisait déjà fréquemment de grosses bêtises qui compliquaient notre tâche, vous étiez bien indulgent à son égard. Mais il faut se rappeler ce qu'il a fait depuis. Il a été l'instrument de Zinov[iev] dans la bolchevisation; au moment où la plus grande question était en jeu, quand tout pouvait être sauvé, quand il s'agissait de continuer Lénine et le communisme ou de leur tourner le dos, c'est lui qui a contribuer le plus à égarer le parti français et durant tout le temps où il fut le vrai chef de ce parti il accumula les fautes sur les fautes. Peut-on l'utiliser aujourd'hui? Que représente son groupe? Ce sont des questions qu'il faut naturellement se poser mais je sais bien que la réponse qui jaillira tout de suite, parmi nos amis, c'est une réponse négative: on n'oublie pas et on craint beaucoup son voisinage. Naturellement, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous lui écriviez, à ce que vous répondiez à ses lettres, bien qu'il puisse déformer et exagérer le sens de vos réponses. Mais je pense qu'il serait bon que vous marquiez dans vos communications qu'il est un des responsables de la décadence actuelle du communisme et de la politique stalinienne et de toutes les funestes pratiques qu'elle comporte.

Vous pensez bien que dès le premier jour, j'ai songé à aller vous retrouver et que ce n'est pas sans envie que j'ai vu des camarades entreprendre le voyage alors que je restais ici. Vous savez aussi les raisons qui m'ont retenu. Ces raisons disparaissant les unes après les autres, je vais dès maintenant préparer mon voyage et vous dirai, aussitôt que je le saurai, quand je pourrai me mettre en route.

Affection pour vous tous.

A.R.