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Lettre à Karl Marx, vers le 21 juin 1844
| Auteur·e(s) | Jenny von Westphalen |
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| Écriture | 21 juin 1844 |
[Trèves, lettres postérieures au 20 juin 1844].
Tu vois, mon chère cœur, que ma procédure à ton égard n'est pas conforme à la loi et que j'exige œil pour œil, dent pour dent, lettre pour lettre, je suis généreuse et magnanime, mais j'espère, que mon apparition par deux fois devant toi, me rapportera bientôt un fruit doré, quelques lignes auxquelles mon cœur aspire, quelques mots qui m'annoncent que tu es en bonne santé et que tu regrettes que je sois loin de toi. J'aimerais tant te manquer et t'entendre dire que tu me désires auprès de toi. Un mot rapide avant que ne recommence ma cour quotidienne, un bulletin de santé de notre petite ; car cette troisième personne est bien à présent la personne principale de notre union et ce qui est à la fois mien et tien est le lien le plus intime de l'amour. La pauvre poupette était en bien piteux état après le voyage et bien souffrante ; outre un durcissement de son bas-ventre, on constata qu'elle présentait tous les signes d'une véritable suralimentation. Le gros cochon fut appelé en consultation, sa décision fut de prendre une nourrice puisque, d'après lui, elle ne se remettrait pas facilement avec une alimentation artificielle. Tu peux t'imaginer mon angoisse. Mais à présent, le mauvais cap est franchi. La chère petite à l’œil éveillé, tète magnifiquement une jeune nourrice, une fille de Barbeln, la fille du batelier qui a si souvent transporté papa. Jadis, en des temps meilleurs, ma mère l'avait habillé de pied en cap, alors qu'elle n'était encore qu'une enfant, et par un coup du hasard, cette fille à qui papa offrait chaque jour un kreutzer, offre aujourd'hui à notre enfant la vie et la santé. On n'a pu la sauver qu'à grand'peine, mais à présent, elle est pratiquement hors de danger. Malgré son mal, elle a une mine merveilleusement belle et son teint est aussi blanc immaculé, pur et clair que celui d'une petite princesse. A Paris, nous ne l'aurions certainement pas tirée d'affaire, et ce voyage vaut déjà par là son pesant d'or. En outre, je suis à nouveau auprès de ma mère si bonne, qui a la plus grande peine du monde à se faire à notre séparation.
Elle était bien trop mal chez les Wettendorf. Ce sont des gens trop grossiers. Si j'avais su, l'hiver dernier, quelle était sa situation ! J'avais pourtant pleuré si souvent à son sujet et je m'étais souvent lamentée et toi, tu étais toujours si indulgent et si patient. Avec cette nourrice, il y a encore quelque chose de bien : elle peut très bien servir de bonne et viendra volontiers avec moi. De plus, par un effet du hasard, elle a déjà servi trois ans à Metz et sait donc aussi parler français. Mon voyage de retour est donc entièrement assuré. N'est-ce pas que tout s'est arrangé avec bonheur ? Ma pauvre mère a bien trop de frais à présent et est bien trop pauvre. Edgar la dévalise et écrit des lettres insensées ; l'une après l'autre, elles expriment sa joie à la pensée des révolutions proches, à la pensée du renversement de toutes les situations existantes, mais aucune n'indique qu'il va commencer par renverser les conditions de sa propre vie, ce qui suscite toujours des discussions et des attaques désagréables contre cette folle jeunesse révolutionnaire. Somme toute, il n'y a pas d'autre circonstance qui fasse naître davantage l'envie de bouleverser l'ordre établi que de regarder ce monde qui, en surface, semble si parfaitement plat et nivelé tout en sachant quel bouillonnement et quelle effervescence agitent l'humanité en profondeur.
Mais restons-en là avec la révolution et revenons-en à notre nourrice. Je paierai ses gages mensuels de 4 thalers sur le reste de l'argent du voyage, ainsi que les médicaments et le médecin. Ma mère ne le veut pas, mais rien que pour la nourriture elle a déjà fait plus de frais qu'elle n'en peut supporter. Le cadre dans lequel elle vit est bien pauvre, mais tout est convenable. Les gens de Trèves sont réellement excellents pour elle, cela me réconcilie quelque peu avec eux. Du reste, je n'ai nul besoin de leur rendre visite, car tout le monde vient me voir, et du matin au soir, je reçois ma cour. Je ne peux te les nommer tous, mais aujourd'hui, j'ai encore expédié le patriote Lehmann, qui du reste est rempli d'excellentes intentions et redoute seulement que tes études scientifiques approfondies puissent souffrir de ton séjour là-bas. Du reste, je manifeste à l'égard de chacun de l'assurance dans mon attitude, et extérieurement mon comportement justifie pleinement cette assurance. Je suis même plus élégante que tous, et jamais de toute ma vie, je n'ai paru mieux et plus florissante qu'à présent. C'est l'avis unanime, et les compliments de Herwegh, me demandant « quand j'avais été confirmée » se répètent ici continuellement. A mon avis, je pense qu'on peut bien se demander le profit qu'on tirerait à jouer les gens dans la gêne, une telle attitude n'aiderait personne à sortir de sa détresse et puis les gens sont si heureux de pouvoir s'apitoyer sur quelqu'un. Bien que tout en moi exprime satisfaction et plénitude, tous espèrent que tu vas te décider à prendre un poste stable. O ânes que vous êtes, puissiez-vous seulement être stables, vous aussi. Je sais que nous ne sommes pas précisément sur des rochers, mais où y a-t-il à présent un sol stable sous nos pieds ? Les premiers symptômes du tremblement de terre et de la sape du sol sur lequel la société a établi ses temples et ses boutiques ne se manifestent-ils pas partout ? Cette taupe qu'est le temps va bientôt cesser, je crois, de creuser sous la terre. A Breslau, il y a eu à nouveau des éclairs, annonciateurs de l'orage. Si seulement nous nous maintenons jusqu'à ce que notre toute petite soit devenue grande ! Tu m'apporteras, n'est-ce pas, des apaisements là-dessus, toi qui es mon doux ange adoré, toi l'unique cœur adoré. Que mon cœur se sentit proche de toi, le 19 juin ! Chacun de ses battements s'adressait à toi, débordant de tendresse.
Mais je retourne à mon récit. C'est seulement le jour anniversaire de notre mariage que l'état de santé de notre cher petit bout de chou s'est amélioré, et qu'il a pris une nourriture fraiche et saine. Ensuite, j'ai fait la démarche difficile, — tu sais où. J'avais mis ma jolie robe de Paris et mon visage était brûlant de peur et d'émotion. Lorsque je sonnai, on pouvait presque entendre les battements de mon cœur. J'étais bouleversée jusqu'au fond de mon âme. On ouvre, Jettchen apparait, se précipite aussitôt à mon cou, m'embrasse, et me conduit dans la pièce où se trouvent ta mère et Sophie. Toutes les deux me prennent également dans leurs bras, ta mère me tutoie et Sophie me fait asseoir sur le sofa auprès d'elle. Elle est minée par la maladie d'une façon effrayante et elle ne s'en remettre certainement plus. Et Jettchen cependant est dans un état presque plus pitoyable encore. Seule ta mère est florissante, en pleine forme et la gaieté même, presque joyeuse et exubérante. Hélas, il y a quelque chose d'inquiétant dans cette jovialité. Chez toutes les filles, c'est la même cordialité, surtout chez Caroline. Le lendemain matin, ta mère était déjà là à 9 heures, pour voir la petite. L'après-midi, c'est Sophie qui est venue, et ce matin, Caroline a rendu visite à notre petit ange. Peux-tu t'imaginer un tel changement ? Il m'est très agréable ainsi qu'à ma mère. Mais quelle est la raison de ce changement si soudain ? Ce que ne fait pas le succès, ou plutôt dans notre cas, l'apparence du succès ! Cette apparence que je sais converser avec la tactique la plus raffinée.
N'est-ce pas, voilà des nouvelles bien singulières ! Imagine-toi comme le temps court et avec lui, même les plus gros cochons ! Schleicher lui non plus ne fait plus de politique, il n'est même plus socialiste, plus de ces scribouilleurs qui parlent « d'organiser » le travail. C'est à vous soulever le cœur, comme dit l'homme de Frankenthal. Il considère votre clique comme à moitié folle, mais exprime l'opinion qu'il serait temps que tu attaques Bauer. Karl, ce que tu fais, fais-le bientôt et donne-moi bientôt aussi un signe de vie. Je suis choyée par l'amour maternel le plus tendre, ma petite est soignée et dorlotée, le Tout-Trèves me regarde bouche bée et les yeux écarquillés, m'admire, me courtise, et pourtant mon cœur et mes sens ne s'occupent que de toi. Ah ! que ne puis-je de temps en temps te voir et te demander : « A quoi sert tout cela ? » et te chanter « Sais-tu aussi quand c'est après-demain ? » toi, mon cœur si bon, que j'aimerais t'embrasser ! mais des baisers à distance, ça ne vaut rien, n'est-ce pas, mon adoré ? Lis donc la Trier'sche Zeitung [Gazette de Trèves] ; c'est un fort bon journal à présent. Qu'en est-il donc de toi ? Voilà déjà 8 jours que je suis loin de toi. On ne pouvait pas tirer d'affaire notre toute petite, même ici, sans une nourrice. Tout son bas-ventre était miné par la maladie. Aujourd'hui Schleicher m'a donné l'assurance qu'elle était sauvée à présent. Si seulement ma pauvre mère n'avait pas tant de soucis, surtout par la faute d'Edgar qui ne songe qu'à exploiter les grands signes du temps, toutes les souffrances de la société, tout en un mot, pour dissimuler ainsi sa propre nullité et l'enjoliver. C'est l'époque des vacances qui arrive à nouveau, et à nouveau encore, son examen ne donnera rien. Ses travaux sont pourtant achevés. C'est impardonnable. Ma mère doit se priver de tout pendant que lui, à Cologne, va voir gaiement tous les opéras, comme il l'écrit lui-même. Il parle avec la plus grande tendresse de sa petite sœur, de sa petite Jenny, mais toute tendresse m'est impossible à l'égard de ce radoteur.
Mon cœur adoré, souvent je me fais beaucoup de soucis pour notre avenir, que je sois près de toi ou au loin, et je pense que c'est la punition pour l'arrogance et l'assurance que je manifeste ici. Si tu le peux, apporte-moi tous apaisements là-dessus. Tous parlent beaucoup trop de revenus fixes, et ma réponse alors, ce sont seulement mes joues rouges, ma chair blanche, ma mantille de velours, mon chapeau à plumes et ma toilette de grisette. C'est ce qui produit l'effet le meilleur et le plus profond. Mais en revanche quand je suis abattue, personne ne le remarque. La petite a un teint d'une blancheur si éclatante, que chacun s'étonne, un teint si fin et si joli. Schleicher est plein de sollicitude et de gentillesse envers elle. Aujourd'hui il ne voulait même pas partir, c'est alors que la colère de Dieu s'est abattue sur lui, Reverchon, puis Lehmann, puis Poppey et ainsi de suite. Hier j'ai eu aussi la visite de la rainette [...][1] avec sa moitié au teint parcheminé. Je ne les ai pas vus. Les tiens viennent juste de passer. Sophie aussi en grande tenue. Mais quelle mine pitoyable !!! Salue de ma part Siebenkäs et les Heine quand tu les verras. N'est-ce pas que je recevrai bientôt de tes nouvelles ? es-tu en forme pour chanter « le Postillon de Longjumeau » ?
Mais n'écris pas une lettre top hargneuse et trop irritée. Tu sais combien l'effet sur moi de tes autres lettres a été grand. Ecris-moi dans un style objectif et raffiné ou bien dans un style humoristique et léger. Je t'en prie, cœur adoré, laisse courir ta plume sur le papier, et quand bien même elle trébucherait et tomberait, et une phrase avec elle. Tes idées sont aussi attachées au sentiment de l'honneur et aussi braves, et comme eux, elles pourraient dire : elle meurt mais ne se rend pas. Qu'est-ce que cela peut faire si, pour une fois, l'uniforme ne tombe pas bien, s'il n'est pas aussi fermement serré ! Qu'il est beau sur les soldats français cet extérieur relâché et léger ! Représente-toi nos Prussiens qui sont comme façonnés au tour. Ne frémis-tu pas ? Desserre le baudrier, donne de l'air à la cravate et au shako — laisse courir les participes et place les mots comme ils veulent eux-mêmes se placer ! un tel peuple guerrier ne doit pas marcher suivant les règles ! Et tes troupes, partent-elles en campagne ? Bonne chance à leur général en chef, à mon seigneur aux cheveux noirs ! Adieu, cher cœur, unique vie adorée. Je suis à présent dans ma petite Allemagne et tous sont auprès de moi, la petite et ma mère, mais mon cœur s'attendrit car tu n'es pas là et il regrette ton absence, et il t'attend, et il attend tes lettres.
Adieu
Ta Schipp et Schribb.
- ↑ Dans le manuscrit un nom illisible suit ce terme.