Lettre à Karl Marx, après le 18 septembre 1846

De Archives militantes
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[Paris, septembre 1846][1].


... Ils devraient transformer les clauses sur le partage des dividendes en clauses sur la répartition des charges, car même sir tout cela n'existait pas, il feront faillite simplement à cause du fameux principe selon lequel ils supportent l'intégralité du déficit et partagent le profit. Ils devraient donc faire deux fois plus de bonnes affaires que tout autre éditeur pour se maintenir ; or c'est un fait établi que tous les libraires qui jusqu'à maintenant n'ont commercé exclusivement ou de préférence qu'avec des écrits interdits — Fröbel, Wigand, Leske — se sont ruinés à la longue :

  1. Soit par confiscation ;
  2. Parce qu'on les exclut de certains marchés, ce qui se produit toujours plus ou moins ;
  3. Par les escroqueries des commissionnaires et des libraires détaillants ;
  4. Par les menaces de la police, les procès, etc. ;
  5. Par la concurrence des autres libraires qui ne font imprimer des livres suspects que de temps en temps seulement, chez lui par conséquent la police ne perquisitionne que plus rarement et qui en outre ont plus de chances de recevoir des manuscrits qui se vendront bien, tandis qu'il restera à ces éditeurs spécialisés le rebut et les livres qui ne se vendent pas. Le combat des éditeurs avec la police ne peut être mené avec profit que si beaucoup d'éditeurs y prennent part, c'est essentiellement une guérilla et on ne gagne de l'argent que si on ne prend que rarement de tels risques. Le marché n'est pas suffisamment vaste pour faire une spécialité de ce genre d'article.

D'ailleurs ça ne fait rien si la société se ruine ; elle se ruinera de toute façon quoi qu'elle fasse. Mais avec cette garantie elle se ruinera trop rapidement ; il y aura une poussée de fièvre comportant trois crises, la 3ème sera à coup sûr mortelle. Comme il est prévisible que l'afflux des manuscrits ne sera pas trop important, une lente consomption serait préférable. Ce qui est grave, c'est que son capital soit trop fortement entamé, si elle se charge de l'impression elle-même. Elle devrait posséder assez de capital pour pouvoir imprimer pendant un an et demi environ. Supposons que le capital soit de 3.000 thalers, somme qu'elle investit au cours de la 1ère année ; les règlements à l'occasion des foires de Pâques lui rapportent — si les affaires marchent — environ les 2/3 de cette somme, soit au moins 2.000 thalers, il faut qu'elle dispose d'au moins 1.000 thalers en plus de ces 3.000 pour la 2e année. Donc 1/3 ou 1/4 environ du capital reste constamment engagé dans les invendus et les clients qui paient mal, etc. On pourrait peut-être réunir cette somme en demandant à titre exceptionnel aux actionnaires une avance remboursable progressivement. Il est du reste indispensable de se mettre d'abord en rapport avec un éditeur pour savoir exactement la fraction de capital qui reste investi au bout de la première année ou en combien de temps se produit la rotation de l'intégralité du capital. Je ne le sais pas exactement, mais j'ai des raisons de croire que dans les calculs ci-dessus j'ai raisonné sur un investissement de capital plutôt trop faible que trop grand.

En prélevant 20% sur les gains le gérant va faire fortune. Si au fonds de réserve viennent s'ajouter 10% du déficit éventuel, cela fera un joli trou à combler.

Quant aux conséquences de la garantie prévue pour les écrivains, je ne veux même pas en parler. J'estime qu'on doit la refuser si elle est offerte pour des ouvrages d'une certaine importante. Une fois la société établie sur ces bases, nous ne pourrons plus rien proposer à un autre éditeur, sans qu'il croie que la société l'a refusé. Sans compter que les raisons pour lesquelles nous avons refusé cette clause aux éditeurs de Westphalie existent toujours. Ni notre honneur ni nos intérêts ne nous conseillent d'y consentir.

Une précision : 7 membres dans le comité d'orientation, c'est trop. 3, tout au plus 5, suffisent, sinon il y entrera des ânes ou même des intrigants. Le comité doit siéger plus ou moins à Bruxelles. Comment faire un choix, si le comité doit compter 7 membres ? Il n'y a d'ailleurs aucune raison pour qu'il y en ait tant. C'est quand même nous qui devrons faire le travail, et pour ma part je suis en train, à quoi bon donc tant d'assesseurs ? Du reste s'il en va des avis du comité d'orientation comme de ceux des diètes provinciales, où allons-nous ? Ce sera un travail de Romain que de rédiger tous ces avis — et il n'est pas question que nous nous y soustrayions ; comme je l'ai dit, pour ma part, je suis déjà au travail. Query [question] : si les bourgeois élisent un comité de contrôle vraiment socialiste[2] qui passe outre à nos avis, que faire alors ?

  1. La présente lettre d'Engels ne nous est parvenu qu'à l'état de fragment. Engels critique ici le plan de fondation d'une maison d'édition pour la publication de textes socialistes et communistes.
  2. C'est-à-dire composé de socialistes « vrais ».