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Special pages :
Lettre à Karl Marx, Novembre-Décembre 1846
| Auteur·e(s) | Friedrich Engels |
|---|---|
| Écriture | novembre 1846 |
[Paris, décembre 1846].
Mon cher Marx,
La courte lettre que j'ai écrite récemment à Gigot[1] s'expliquait par les raisons suivantes : lors de l'enquête menée au sujet des troubles qui ont éclaté en octobre dans le faubourg Saint-Antoine[2], une foule d'Allemands arrêtés à été interrogée ; toute la deuxième fournée se composait de Straubinger. Quelques-uns de ces ânes bâtés, qui depuis ont été expédiés de l'autre côté de la frontière, ont dû dégoiser de grosses bêtises sur E[werbeck] et sur mon compte ; in fact [de fait], connaissant la veulerie des Straubinger, aucune illusion n'était permise : il fallait s'attendre à ce qu'ils savaient, et même davantage. Il faut ajouter que les Straubinger que je connais, si mystérieux lorsqu'il s'agit de leurs manigances, avaient fait grand bruit sur les rencontres que j'avais avec eux. Voilà comme ils sont, ces drôles ! A la barrière, le noble Eiserm[ann], ainsi que je vous l'ai probablement écrit, avait lâché contre moi un avis aux mouchards en règle. J[un]g[e] commit également un certain nombre de grossières maladresses ; ce garçon a un peu la folie des grandeurs, il veut être expédié à Calais et à Londres aux frais du gouvernement français. Bref, Monsieur Delessert envoya à mes trousses et à celles d'E[werbeck], depuis longtemps suspect et sous le coup d'un arrêté d'expulsion simplement suspendu, mouchards sur mouchards qui réussirent à nous suivre jusque chez le marchand de vins où nous rencontrions parfois les ours du faubourg. Il était ainsi prouvé que nous étions les chefs d'une dangereuse bande et, peu de temps après, j'appris que Monsieur Delessert était intervenu auprès de Monsieur Tanneguy-Duchâtel pour réclamer un arrêté d'expulsion contre moi et contre E[werbeck] et qu'un énorme dossier concernant cette affaire se trouvait à la Préfecture de police, juste à côté du local où a lieu la visite médicale des putains. Je n'avais naturellement nulle envie de me faire expulser à cause des Straubinger. Je m'attendais à des histoires de ce genre depuis que j'avais remarqué avec quelle désinvolture les Straubinger discutaient à la face du monde, et à son de trompe, pour savoir qui avait raison de Grün ou de moi. J'en avais par-dessus la tête de cette histoire ; ces drôles étaient incorrigibles, ils ne jouaient même pas franc jeu dans la discussion tout comme les gens de Londres et j'avais atteint mon but principal en triomphant de Grün. L'occasion était belle de me débarrasser honorablement des Straubinger malgré le côté par ailleurs ennuyeux de l'affaire. Je leur fis donc savoir que je ne pouvais désormais plus leur faire la leçon et que du reste ils devaient se montrer vigilants. E[werbeck] décida aussitôt de partir en voyage et semble d'ailleurs être parti tout de suite, toujours est-il que je ne l'ai plus revu. J'ignore également où il se trouve. La police avait également recherché le petit B[ernays]. Mais en raison de toutes sortes d'aventures (c'est étonnant ce qu'il s'attire comme affaires dès qu'il met le pied dans le monde civilisé), il avait regagné son ancien domicile. J'ignore quand il reviendra à Paris, mais il n'occupera en aucun cas le logement où il voulait habiter ; l'adresse que nous t'avons donnée n'est donc pas bonne. Il a bien reçu son manuscrit. En attendant, je sais gré à la noble police de m'avoir arraché au milieu des Straubinger et de m'avoir rappelé les plaisirs de cette vie. Si les individus suspects qui me suivent depuis quinze jours, sont réellement des mouchards, ce que je sais pertinemment par certains d'entre eux, la Préfecture de police a distribué ces temps derniers beaucoup de billets d'entrée pour les bals Montesquieu, Valentino, Prado, etc. Je dois à Monsieur Delessert d'avoir fait la connaissance de très jolies grisettes et je lui dois beaucoup de plaisir, car j'ai voulu profiter des journées et des nuits qui pouvaient être mes dernières à Paris. Enfin comme on m'a laissé en paix jusqu'à maintenant, tout semble s'être arrangé. Adressez cependant à l'avenir toutes vos lettres à Monsieur A. F. Körner, artiste-peintre, 29 rue Neuve Bréda, Paris. A l'intérieur une enveloppe avec mes initiales en faisant en sorte qu'on ne puisse pas lire à travers la première enveloppe.
Tu comprends que je n'aie pu, dans ces conditions, absolument pas m'occuper de W. W[eitling]. Je n'ai vu personne et j'ignore totalement s'il est venu et s'il est encore ici. Cela n'a d'ailleurs aucune importance. Je ne connais pas du tout les partisans de Weitling et chez ceux que je connais, il serait bien reçu ; ils sont terriblement montés contre lui à cause des éternelles bagarres avec ses amis tailleurs.
L'histoire avec les gens de Londres[3] est ennuyeuse précisément à cause de Harney et parce qu'ils étaient les seuls Straubinger avec qui l'on pouvait tenter un rapprochement en toute franchise et sans arrière-pensée. S'ils ne veulent pas, eh bien qu'ils aillent au diable ! D'autant plus qu'on n'est jamais sûr qu'ils n'adresseront pas de nouveau des proclamations aussi lamentables que celle qu'ils ont envoyée à Monsieur Ronge ou aux prolétaires du Schleswig-Holstein[4]. Sans compter cette éternelle jalousie qu'ils éprouvent à notre égard, nous « les savants ». D'ailleurs nous disposons de deux méthodes pour nous en débarrasser s'ils se rebellent : ou bien rompre ouvertement ou bien nous contenter de mettre la correspondance en sommeil. Je pencherais pour cette dernière méthode si leur dernière lettre offre la possibilité d'une réponse qui, sans les brusquer trop, soit suffisamment tiède pour leur ôter toute envie de répondre trop vite. Puis faire attendre longtemps la réponse ; étant donné le rythme languissant de leur correspondance, deux ou trois lettres suffiront et tout dormira du dernier sommeil. Car enfin pourquoi et comment polémiquer avec ces gens-là ? Nous n'avons pas de journal et même si nous en avions un, ce ne sont pas des écrivains ; ils se contentent de diffuser de temps à autre des proclamations que personne ne lit et dont personne ne se soucie. Si nous attaquons les Straubinger en général, nous pourrons toujours utiliser leurs magnifiques documents pour notre polémique ; la correspondance une fois en sommeil tout ira bien ; la rupture se produira insensiblement, sans scandale. Entre-temps, nous nous mettrons tranquillement d'accord avec Harney sur ce qu'il y a à faire, nous veillerons à ce que ce soient eux qui nous doivent une réponse (ce sera le cas, si on commence par les faire attendre six à dix semaines) et ensuite nous les laisserons crier. Nous ne retirerions aucun avantage ni aucune gloire d'une rupture directe. La possibilité de différends théoriques entre eux et nous existe à peine, car ils n'ont pas de théorie, sauf leurs éventuelles réserves à recevoir des leçons de nous. Ils ne sont pas non plus capables de formuler leurs réseves; toute discussion avec eux s'avère donc impossible, sauf peut-être oralement. En cas de rupture ouverte, ils se serviraient contre nous de cette tendance générale chez les communistes, le besoin de s'instruire : nous ne demanderions pas mieux que d'apprendre auprès de ces savants messieurs, à condition qu'ils aient quelque chose de solide, etc. Comme ils seraient peu nombreux au Comité et nous en nombre restreint également, les différends politiques pratiques auraient tôt fait de se réduire à des querelles personnelles ou donneraient cette impression. Face à des intellectuels, nous pouvons apparaître en tant que parti, vis-à-vis des Straubinger, non. Enfin, ces gens regroupent quand même quelques centaines d'hommes, ils sont introduits auprès des Anglais grâce à H[arney] et en Allemange le Rheinischer Beobachter clame sur tous les toits qu'ils forment une société de communistes enragés et nullement impuissants ; au demeurant ce sont les plus supportables des Straubinger et certainement ce que l'on peut faire de mieux à partir des Straubinger aussi longtemps qu'aucun changement ne se sera produit en Allemagne. Cette histoire nous a précisément appris qu'on ne peut rien faire avec les Straubinger, fussent-ils les meilleurs, tant qu'un mouvement organisé n'existera pas. Quoi qu'il en soit, il est préférable de les laisser tranquilles, de ne les attaquer qu'en masse, en bloc, plutôt que de déchaîner une querelle dont nous ne sorterions pas blancs. A nous, ces types disent qu'ils sont le « peuple », les « prolétaires » et nous, nous ne pouvons qu'en appeler à un prolétariat communiste qui, en Allemagne, doit d'abord se constituer. En plus bientôt on va parler de la Constitution prussienne et peut-être pourrait-on utiliser ces gens pour des pétitions, etc. — D'ailleurs, j'arrive vraisemblablement après la bataille avec mes sages remarques, car vous avez sans doute sur cette affaire déjà pris et exécuté une résolution. J'aurais du reste écrit plus tôt, mais j'attendais de voir comment tournait l'histoire avec la police.
Je reçois à l'instant la réponse de l'éditeur suisse[5]. Sa lettre, que je joins à la mienne, m'apporte enfin la preuve que ce type est un coquin. Un éditeur ordinaire ne donne pas un accord si chalereux après avoir fait attendre sa réponse pendant des semaines. Maintenant, nous pouvons voir ce que l'éditeur de Brême[6] écrit et nous ferons ensuite ce que nous voudrons. Il y a bien encore ce type de Bellevue, près de Constance, peut-être est-il possible de s'entendre avec lui ; si notre homme de Brême refuse, je veux bien tenter encore une démarche auprès de ce dernier. Entre-temps, je me renseignerai encore une fois sur Herisau[7] : ah si nous avions en Suisse un homme de confiance à qui nous pourrions envoyer le manuscrit[8] avec ordre de ne le remettre que contre argent comptant ! Mais nous n'avons que ce vieux soiffard de père Kühtm[ann] !
Pour varier mes plaisirs innocents, j'ai, pendant cette période difficile, ajouté à la compagnie des jolies filles quelques relations avec le Danemark et les autres pays nordiques. Quelle belle saloperie ! Je préfère l'Allemand le plus modeste au Danois le plus grand. Nulle part ailleurs, il n'existe un tel climat dû aux conventions morales, aux corporations et aux castes. Le Danois considère l'Allemagne comme un pays où l'on se rend pour « entretenir des maîtresses et pour dilapider sa fortune avec elles. » (Imedens at han reiste i Tydskland, havde han en Maitresse, som fortärede ham den bedste del af hans Midler [Pendant qu'il voyageait en Allemagne, il avait une maîtresse qui lui dépenssait le plus clair de son revenu], voilà ce qu'on peut lire dans un manuel danois !). Il traite l'Allemand de Tydsk [Allemand] étourdi et se considère comme le représentant authentique du type germanique ; à son tour, le Suédois méprise le Danois, parce qu'il est « germanisé », dégénéré, bavard et efféminé. Le Norvégien regarde de haut le Suédois francisé et sa noblesse et se félicite que, chez lui en Norvège, on pratique encore le même genre stupide d'agriculture qu'au temps du noble Canut[9] et en revanche, il est traité de canaille par l'Islandais qui parle encore la même langue que les Vikings crasseux de l'an 900, boit de l'huile de foie de morue, habite une hutte de terre et ne peut vivre dans une atmosphère qui n'empeste pas le poisson pourri. Plusieurs fois, j'ai eu la tentation d'être fier de ne pas être Danois ni même Islandais, mais simplement Allemand. Le rédacteur du journal suédois le plus avancé, l'Aftonblad[10], est venu deux fois à Paris pour se renseigner sur l'organisation du travail ; il est resté plusieurs années abonné au Bon sns et à La Démocratie pacifique[11], s'est entretenu solennellement avec Louis Blanc et Considérant mais il n'a rien pu comprendre et s'en est retourné gros Jean comme-devant. Actuellement, il continue à préconiser la libre concurrence ou, pour parler suédois, la liberté de l'alimentation ou encore själfförsörjningsfrihet, la liberté de s'approvisionner soi-même, ce qui sonne mieux que « liberté d'entreprise », n'est-ce pas ? Naturellement, ils sont encore jusqu'au cou dans les sales corporations et dans les assemblées ce sont justement les bourgeois qui font figure de conservateurs les plus forcenés. Le pays tout entier ne compte que deux vraies villes, respectivement de 80 et 40.000 habitants, la troisième, Norrköping, n'en compte que 12.000, tout le reste oscille aux alentours de 1000, 2000 ou 3000 habitants. Il y a un homme tous les relais de poste. Ce n'est guère mieux au Danemark ; là-bas, ils n'ont qu'une seule ville où sont plaidés des procès corporatifs du tonnerre de Dieu, dépassant en grotesque ceux de Bâle ou de Brême et où l'on ne peut se rendre sur la promenade publique sans billet d'entrée. Le seul intérêt de ces pays est de nous montrer par l'exemple ce que les Allemands feraient s'ils jouissaient de la liberté de la presse : ils imiteraient les Danois et fonderaient aussitôt une « Société pour le bon usage de la presse libre » et feraient imprimer des almanachs chrétiens bien pensants. Le journal suédois Aftonblad n'est pas plus méchant que la Kölner Zeitung, mais il se considère comme « démocratique au vrai sens du terme ». En récompense, les Suédois ont les romans de Fröken Bremer, et les Danois, Monsieur l'Etatsraad[12] Œhlenschläger, Commandör af Dannebrogsordenen[13]. On y rencontre aussi un nombre effrayant d'Hégéliens et la langue, dont un mot sur trois a été volé aux Allemands, se prête merveilleusement à la spéculation.
J'ai commencé depuis longtemps un rapport. Je le continuerai dans les jours qui viennent. Ecris-moi si vous avez le livre de Proudhon[14].
Si tu veux utiliser le livre de Proudhon qui est mauvais, pour ton livre[15], je t'enverrai mes notes de lecture détaillées. Il ne vaut pas les 15 frs qu'il coûte.
- ↑ Cette lettre n'a pu être retrouvée.
- ↑ Du 30 septembre au 2 octobre 1846, des troubles se produisirent au faubourg Saint-Antoine ; ils étaient provoqués par l'annonce d'une augmentation prochaine des prix du pain consécutive à la récolte désastreuse de l'été 46. Les ouvriers assaillirent les boulangeries et édifièrent des barricades. Il y eut des heurts avec la troupe.
- ↑ Allusion aux relations entre Marx et Engels d'une part et les dirigeants de la Ligue des Justes à Londres (Karl Schapper, Joseph Moll, Heinrich Bauer) d'autre part. Ces derniers avaient adressé en novembre 1846 une proclamation à toutes les communes de la Ligue. Cette proclamation reflétait la méfiance de ses auteurs envers les « savants » de Bruxelles, méfiance due à l'influence de Wilhelm Weitling. Les signataires proposaient la réunion d'un congrès communiste en mai 1847, seul moyen de mettre un terme à la lutte idéologique à l'intérieur du mouvement communiste. Ce projet diffusé à l'insu de Marx et d'Engels, allait à l'encontre des conceptions du Comité de correspondance communiste de Bruxelles. Marx et Engels pensaient qu'avant de convoquer un tel congrès, il fallait consolider les organisations communistes déjà existantes et affermir les relations internationales, en premier lieu avec les Chartistes et leur aile gauche dirigée par George Julian Harney. Marx et Engels expliquaient et diffusaient les principes du communisme scientifique et soumettaient les différents systèmes socialistes à une critique impitoyable. Les dirigeants londoniens de la Ligue des Justes finirent par proposer à Marx et Engels d'entrer dans la Ligue, de contribuer à sa réorganisation et à l'élaboration d'un programme. Marx et Engels acceptèrent.
- ↑ Allusion à la proclamation publiée dans le n° 56 du Telegraph für Deutschland en 1845 sous le titre : « A l'apôtre Ronge ». Cette adresse était signée par H. Bauer, Moll, Schapper, Lehmann, membres de l'Association des ouvriers allemands pour la propagation de l'instruction. Ronge était le fondateur et le leader du mouvement d'opposition des catholiques allemands. Sous l'influence des idées de Wilhelm Weitling et du « socialisme chrétien », les auteurs de ce texte exprimaient l'idée que la religion chrétienne réformée pourrait servir la cause du communisme.
- ↑ Johann Michael Schläpfer.
- ↑ Kühtmann.
- ↑ C'est dans cette vile du canton de Saint-Gall qu'habitait l'éditeur J. M. Schläpfer.
- ↑ L'Idéologie allemande.
- ↑ Il s'agit de Canut le Grand, roi de Danemark, puis d'Angleterre, avant de régner sur la Norvège (1028-1035).
- ↑ Journal du soir. Paraît depuis 1830 à Stockholm, organe de la bourgeoisie libérale.
- ↑ Le Bon sens : quotidien. Parut à Paris de 1832 à 1839. Organe de l'opposition constitutionnelle. La Démocratie pacifique : organe des partisans de Fourier.
- ↑ Conseiller d'Etat.
- ↑ Commandant de l'Ordre de Dannebrog. Adam Gottlob ŒHLENSCHLÄGER (1779-1850) : écrivain danois, représentant du romantisme démocratique au Danemark.
- ↑ Philosophie de la misère.
- ↑ Misère de la philosophie.