Lettre à Karl Marx, 9 mars 1848

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[Bruxelles], le 9 mars [1848].


Mon cher Marx,

J'espère avoir demain une lettre de toi.

Ici, tout est calme. Dimanche soir, Jottr[and] a raconté à l'Association démocratique l'histoire de ton expulsion et celle de ta femme[1]. Je suis arrivé trop tard pour l'écouter et n'ai entendu que quelques remarques furieuses de Pellering en flamand. Gigot prit également la parole et revint sur ce sujet. Lubliner[2] a publié un article sur cette affaire dans L'Emancipation[3]. Les avocats bruxellois sont furieux. Maynz[4] veut que l'on intente une action en justice et tu dois te constituer partie civile pour violation de domicile, etc. Gig[ot] doit également porter plainte. Il serait bon qu'on le fît, bien que le gouvernement ait fait savoir que le coupable serait révoqué. Maynz a remis hier à Castiau[5] les documents nécessaires pour qu'il fasse une interpellation à ce sujet, ce qui se fera, je pense, demain ou après-demain. L'affaire a fait grand bruit et a beaucoup contribué à apaiser la germanophobie.

Dimanche dernier, à 11 heures du matin, Lupus a été mis au train et expédié à Valenciennes d'où il a écrit et où il doit être encore. Il n'a comparu devant aucun tribunal. On ne l'a même pas laissé passer chez lui pour prendre ses affaires !

Quant à moi, on ne m'a rien fait. D'après certaines paroles qu'ils ont laissé échapper, ces messieurs n'osent pas m'expulser parce qu'ils m'ont autrefois donné un passeport, ce que l'on pourrait exploiter contre eux.

L'histoire de Cologne est désagréable. Nos trois meilleurs camarades sont en prison[6]. J'ai parlé à des organisateurs de l'affaire. Ils voulaient porter un coup, mais au lieu de se munir d'armes, faciles à se procurer, ils sont allés manifester devant l'Hôtel de Ville, sans armes et se sont fait cerner. On prétend que la majeure partie de la troupe leur était favorable. Cette affaire a été engagée de manière stupide et irresponsable. Si les rapports des gars sont exacts, ils auraient eu la possibilité de frapper un grand coup en toute quiétude et tout aurait été terminé en deux heures. Mais que de bêtises dans la préparation de cette affaire !

Nos vieux amis de Cologne[7] semblent être restés très réservés bien qu'ils aient pris en même temps la décision de tenter le coup. Le petit d'E[ster], D[aniels], B[ürgers] furent présents un moment, mais sont repartis tout de suite après, bien que la présence du petit docteur[8] eût été indispensable au Conseil municipal.

Sinon, les nouvelles d'Allemagne sont merveilleuses. Une révolution achevée en Nassau ; à Munich, les étudiants, les peintres et les ouvriers en pleine insurrection ; à Cassel la révolution est imminente ; à Berlin, la peur et les tergiversations ne connaissent plus de limites ; dans tout l'ouest de l'Allemagne, la liberté de la presse et la garde nationale sont proclamées ; pour le moment cela suffit.

Pourvu que F[rédéric]-G[uillaume] IV se montre entêté ! Car alors la partie est gagnée et dans quelques mois nous aurons la révolution allemande. Pourvu qu'il s'en tienne à ses formes féodales ! Mais le diable sait ce que fera ce fou lunatique !

A Cologne, l'ensemble de la petite bourgeoisie est partisan du rattachement à la République française. Les souvenirs de 1797 l'emportent actuellement.

Tedesco est toujours en prison[9]. Je ne sais pas quand il comparaîtra devant le tribunal.

Un article fulminant sur ton histoire a été envoyé au Northern Star.

Calme remarquable dimanche soir à la réunion de la Société démocratique. Décision d'adresser une pétition aux Chambres pour exiger la dissolution, mais sera bien obligé de le faire. Demain soir, la pétition sera adoptée et signée séance tenante. La pétition que Jott[rand] avait envoyée au maire et au Conseil municipal a été rejetée très poliment.

Tu n'as pas idée du calme qui règne ici. Hier soir, carnaval comme d'habitude ; c'est à peine s'il est encore question de la République française. Les journaux français, on les trouve dans les cafés presque sans attente et sans difficultés. Si l'on ne savait pas qu'ils sont forcés de dissoudre tant bien que mal, on serait tenté de croire que tout est fini ici.

Dimanche, rendu furieux par les poursuites engagées contre toi, Jott[rand] a prononcé un très bon discours ; les sévices de Rogier[10] l'ont amené à reconnaître l'antagonisme de classes. Il fulminait contre les grands bourgeois et entra dans des détails certes assez plats et illusoires, mais qui n'en étaient pas moins d'ordre économique, pour prouver à la petite bourgeoisie constitue pour elle, dans une république une meilleur clientèle qu'une cour et une aristocratie peu nombreuses. Tout à fait à la O'Connor.

Le moment est passé de poster cette lettre, je la terminerai demain.


Jeudi.

Rien de nouveau. J'ai vu ton article[11] dans La Réforme. En Angleterre, il y a également des troubles, tant mieux.

Si tu devais ne pas avoir encore écrit au reçu de la présente, écris-moi immédiatement.

Voilà que, comble d'ironie, mes bagages arrivent de Paris : coût 50 frs ! avec la douane, etc.

Adieu

Ton
Engels.

[Bruxelles], 13 rue Neuve Chaussée de Louvain.

Il paraît que le commissaire de police adjoint qui s'est rendu chez toi a déjà été révoqué. Ici l'affaire a provoqué une grande indignation chez les petits-bourgeois !


[Sur le côté réservé à l'adresse :]
Monsieur Charles Marx, aux soins de Madame Gsell, 75, Bd. Beaumarchais, Paris.

  1. Le 3 mars 1848 Marx reçut l'ordre de quitter la Belgique dans les 24 heures. Dans la nuit du 4 la police fit irruption chez lui et l'arrêt. Sa femme était arrêtée à son tour quelques heures plus tard. Après 18 heures de prison, ils furent expulsés de Belgique et se rendirent en France sur l'invitation de Flocon, membre du gouvernement provisoire.
  2. Ludwig Lublinger : avocat. Révolutionnaire polonais émigré.
  3. L'Emancipation : organe des milieux cléricaux.
  4. Karl-Gustav Maynz (1812-1888) : juriste, professeur à l'Université de Bruxelles. Membre de l'Association démocratique de Bruxelles.
  5. Adelson Castiau : avocat belge. Député.
  6. Le 7 mars 1848 eut lieu à Cologne une grande manifestation préparée par la Ligue des Communistes. Elle fut dispersée par la troupe et les chefs Andreas Gottschalk, August Wilich, Fritz Anneke furent arrêtés et traduits en justice.
  7. La Ligue des Communistes existait à Cologne avant la révolution de mars.En faisant partie : Karl d'Ester, Roland Daniels, Heinrich Bürgers (vieux amis de Marx et d'Engels), ainsi que Fritz Anneke, Andreas Gottschalk, August Willich.
  8. D'Ester.
  9. Tedesco fut arrêté en même temps que d'autres démocrates belges fin février 1848.
  10. Charles-Latour Rogier : homme d'Etat belge, ministre de l'Intérieur de 1847 à 1852.
  11. Lettre au rédacteur du journal La Réforme.