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Lettre à Karl Marx, 4-10 août 1844
| Auteur·e(s) | Jenny von Westphalen |
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| Écriture | août 1844 |
Publié dans Correspondance Marx-Engels, Tome I (1835-1848), Editions Sociales, 1978
[Trèves, lettre antérieure au 10 août 1844].
Mon très cher,
J'ai reçu ta lettre précisément au moment où toutes les cloches sonnaient, où les canons tiraient des salves, et où le pieux cortège s'en allait en pèlerinage dans les temples pour chanter son halleluia au seigneur du ciel car il avait sauvé le seigneur de la terre de façon si miraculeuse. Tu peux t'imaginer avec quel sentiment particulier je lus pendant la fête les poèmes de Heine et j'entonnais moi aussi mon Hosanna. Ton cœur de Prussien a-t-il donc aussi tremblé d'effroi à la nouvelle de ce forfait, de ce forfait inouï, impensable ? Oh ! la virginité est perdue ! l'honneur est perdu ! Tels sont les mots d'ordre prussiens. Lorsque j'entendis la petite sauterelle verte, le capitaine de cavalerie X déclamer sur la virginité perdue, je n'ai pas cru qu'il pensait à autre chose qu'à la sainte et immaculée virginité de la vierge Marie — car c'est bien la seule et unique virginité de l'Etat prussien ! Non, j'en avais perdu depuis longtemps la conscience. Mais malgré le caractère effrayant du forfait, une consolation reste à l'innocent peuple de Prusse : à savoir que le mobile de l'acte ne fut pas le fanatisme politique mais un pur désir de vengeance personnelle. Ils se consolent de cette façon — grand bien leur fasse — c'est là précisément une nouvelle fois la preuve qu'une révolution politique est impossible en Allemagne, mais que par contre, tous les germes existent pour une révolution sociale. S'il n'y a jamais eu un exalté politique qui ait osé recourir au solutions extrêmes, en revanche le premier qui osa tenter un meurtre, y a été poussé par la détresse, la détresse matérielle. Cet homme a mendié trois jours en vain à Berlin, au risque constant de mourir de faim — c'est donc une tentative de meurtre ayant un mobile social. Si un jour ça se déclenche, c'est de ce côté que ça éclatera. C'est le point le plus sensible, c'est l'endroit où le cœur allemand est vulnérable.