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Lettre à Karl Marx, 3 février 1837
| Auteur·e(s) | Heinrich Marx |
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| Écriture | 3 février 1837 |
Trèves, le 3 février 1837.
Mon cher Karl,
Ta dernière lettre m'a réjoui au plus haut point, car elle me montre que tu corriges tes petits défauts qui me causaient par ailleurs du souci, que tu prends conscience de ta position et que tu t'efforces d'assurer ton avenir avec énergie et dignité. Mais il ne faut pas que tu tombes, mon cher Karl, dans l'extrême opposé.
Hormis le fait que la sociabilité — et cela vaut en particulier pour un jeune homme — présente de grands avantages du point de vue de l'amusement, du délassement de la formation, la sagesse exige — et il ne faut pas la négliger, puisque tu n'es plus seul dans la vie — que l'on se procure quelques appuis, de façon honorable et digne, cela va de soi. La négligence, c'est ce que pardonnent le moins aisément les gens haut placés, ou qui se croient tels, en particulier du fait que les gens ne sont pas toujours enclins à aller ne chercher la raison la plus honorable, et surtout pas quand ils se sont en quelque manière abaissés jusqu'à vous. MM. J[aehnige]n et E[sse]r sont non seulement des hommes de valeur, mais vraisemblablement pour toi des hommes importants, et il serait vraiment très peu sage et mal élevé de les négliger, d'autant qu'ils t'ont reçu correctement. A ton âge et dans ta position, tu ne peux exiger de réciprocité.
Le corps non plus n'est pas à négliger. La santé est le bien suprême pour tout un chacun et pour un homme de savoir avant tout.
Tu ne dois pas faire d'excès. Avec tes dispositions naturelles et ton ardeur actuelle au travail, tu atteindras ton but et tu ne devrais pas à en être à un semestre près.
Quelle que soit mon expérience, je ne peux te présenter un plan conçu avec une vision claire de tous les aspects de la question.
Il me semble toutefois hors de doute que ton projet de faire ton chemin dans les matières d'enseignement est très valable et te convient bien, à condition de ne pas omettre cette petite difficulté : travailler à la formation de ta voix.
Mais certes tout ceci pourrait prendre du temps, et dans l'état actuel des choses il serait souhaitable de trouver une solution. De ce point de vue il ne te resterait que la voie d'une activité littéraire. Mais comment trouver un public ? C'est une question délicate, cette question étant elle-même la suite d'une autre : réussiras-tu à gagner tout de suite la confiance d'un bon éditeur ? Car il est possible que cela soit le plus difficile. Si tu y arrives — et tu est dans l'ensemble assez chanceux — c'est alors seulement que se posera la seconde question. Des articles philosophiques ou juridiques, ou les deux ensemble, me semblent tout à fait appropriés pour fournir une base. De la bonne poésie peut bien ensuite venir en seconde, elle ne nuit pas à une bonne réputation, si ce n'est aux yeux de quelques esprits mesquins. Les poèmes plus utiles sont ceux d'abord facile : en veillant au titre, à une facture originale et moderne, tu pourras attendre sans déroger et en toute sécurité une chaire de professeur, etc. Mais il faut que tu prennes une décision ferme, si ce n'est maintenant, du moins cette année, et celle-ci une fois prise, garder les yeux fixés sur elle et t'y tenir sans défaillance. Cela ne représente pas pour toi — et de loin — autant de difficulté, que ce le fut pour ton papa de devenir avocat.
Tu sais, mon cher Karl, que par amour de toi je me suis engagé dans une profession que ni correspond pas tout à fait à mon caractère et qui me pèse quelquefois. Mais il n'est pas de sacrifice trop grand, lorsque le bien de mes enfants l'exige. J'ai réussi aussi à gagner la confiance absolue de ta chère J[enn]y. Elle est bonne et charmante, mais elle s'interroge douloureusement, craint de te nuire, de te voir te surmener par amour pour elle, etc. Ce qui lui pèse, c'est que ses parents ne savent rien, ou bien, comme je le crains, ne veulent rien savoir. Elle ne peut pas non plus s'expliquer à elle-même comment, alors qu'elle se croyait un être de pure raison, elle a pu se laisser entraîner à ce point. Il se peut qu'il y ait aussi là-dessous un peu de timidité.
Une lettre de toi — que tu peux joindre à ta réponse — peut apporter quelque consolation, mais il ne faut pas que ce soit le poète visionnaire qui l'écrive. Elle doit certes, et je ne doute pas qu'elle le soit, être pleine de douceur, d'un sentiment d'abandon et de pur amour, mais il faut que votre liaison y soit saisie en toute clarté et que les perspectives d'avenir soient envisagées et éclairées. Il faut que les espoirs que tu exprimeras le soient de façon non-équivoque, exposés de manière claire et convaincue, s'ils veulent convaincre à leur tour.
Il faut y exprimer fermement la certitude que votre liaison, bien loin de te nuire, ne peut qu'avoir pour toi les effets les plus heureux, ce que je crois moi-même d'un certain point de vue. En contrepartie exige avec fermeté, avec la force d'âme virile de celui qui a trouvé cette pauvre enfant si délaissée, qu'elle n'hésite plus désormais, qu'elle ne regarde plus en arrière, mais qu'elle regarde l'avenir avec calme, confiance et assurance.
Que vas-tu dire de ton père ? Ne trouves-tu pas que je joue là un rôle d'entremetteur assez étonnant ? Il y en a beaucoup qui ne manqueraient pas d'apprécier faussement mon intervention, si elle venait à être connue. Quelles motivations impures m'attribuerait-on peut-être ? Mais je ne me fais aucun reproche, que le Ciel soit seulement favorable, et je m'en trouverais très heureux.
Il serait bien que tu ailes chez M. Eichhorn, pourtant je te laisse le soin de décider. Mais, je le répète, j'aimerais de voir assez souvent chez MM. Jaehnigen et Esser.
il ne serait pas moins bon que tu essayes d'entrer en contact avec l'un au moins des professeurs les plus influents.
N'as-tu plus revu le jeune M. Schriever ? Comme nous sommes en très bons terme et que Mademoiselle Schriever va sans doute épouser on ami Karl von Westphalen, j'aimerais bien, comme il doit bientôt venir ici, que tu lui rendes visite quelques fois.
N'as-tu rien appris de plus sur le Dr. Kleinerz ? J'aimerais pourtant bien avoir des nouvelles de lui.
Je te joins une lettre de crédit. Le montant est supérieur à ce que tu demandes toi-même, mais je n'ai pas voulu le faire modifier du fait que j'ai maintenant confiance en toi et que je sais que tu n'as pas besoin de plus d'argent que l'indispensable.
Ecris-moi vite, mon cher Karl, si tu n'as pas encore envoyé une lettre comme celle que je te réclame. Parle-moi aussi de ton propriétaire, il m'intéresse beaucoup.
M. von Notz m'a dit que tu viendrais pour les vacances d'automne. Je ne suis pas de cet avis, et si tu réfléchis bien à ta situation et à celle d'autres personnes qui te sont chères, tu seras forcé de m'approuver. Mais il serait possible que je fasse le voyage à Berlin. Qu'en dis-tu ?
Ton père dévoué,
Marx.
Rappelle-moi au bon souvenir de mon cher ami Meurin et de son aimable épouse. Dis à cet ami qu'il ferait très bien de me consacrer un instant.
P.S. Ce ne serait pas un mal, mon cher Karl, si tu voulais bien écrire un peu plus lisiblement.
Je ne vois Jenny que rarement, elle ne peut pas faire ce qu'elle veut. Tu peux être tranquille, son amour est fidèle. Quand tu auras écrit comme je le souhaite, je lui dirai de te répondre.