Lettre à Karl Marx, 30 septembre 1847

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[Bruxelles], le mardi 28[-30] septembre 1847[1].


Cher Marx,

Ces jours-ci, il s'est passé ici une histoire fort curieuse. Parmi les Allemands d'ici, tous les éléments mécontents de nous et de notre action ont en effet formé une coalition pour nous renverser, toi, moi et les communistes en général et faire concurrence à l'Association ouvrière[2]. Bornstedt[3] est mécontent au plus au point ; le propos, parti d'Otterberg, rapporté et confirmé par Sandkuhl[4], exploité par Crüger et Moras[5], que nous ne faisons que nous servir de lui, B[ornstedt], l'a rendu furieux contre nous tous. Moras et Crüger qui se lamentent partout que nous les traitions de haut, l'ont encore excité davantage. Seiler est fâché que nous ayons commis la faute impardonnable de le négliger lors de la fondation de l'Association ouvrière et que l'Association marche bien, ce qui contredit toutes ses prophéties. Heilberg cherche pour toutes les grossièretés dont il a été l'objet et qui se répètent tous les jours, une vengeance éclatante quoique non sanglante. Bornstedt écume également parce que, malgré ses dons de livres et de cartes, il n'a pu acquérir la situation de démocrate influent, ni la qualité de membre d'honneur ni l'érection de son buste à l'Association, mais que demain soir son typo fera voter à son sujet comme s'il s'agissait d'un homme ordinaire. Il est fâché également, lui l'aristocrate homme d'esprit, de trouver chez les travailleurs moins d'occasions de se moquer qu'il se l'était promis. Et puis Moras est fâché de n'avoir pu gagner la Brüsseler Zeitung [Journal de Bruxelles] aux idées de Heinzen. Enfin, tous ces éléments hétérogènes se sont concertés pour préparer un coup qui devait tous nous ravaler à un rôle secondaire vis-à-vis d'Imbert[6] et de ses démocrates belges et donner naissance à une société bien plus grandiose et plus universelle que notre misérable association ouvrière. Tous ces messieurs brûlaient du désir d'avoir à leur tour une quelconque initiative et ces lâches canailles avaient trouvé que le moment de ton absence convenait admirablement. Mais ils s'étaient honteusement trompés.

Ils décidèrent donc en grand secret d'organiser un souper démocratique et cosmopolite et d'y proposer, tout à fait à l'improviste, une société à la manière des Fraternal Democrats avec des meetings ouvriers. Ils constituèrent une sorte de comité où ils firent entrer pro forma l'inoffensif Imbert. Après toutes sortes de bruits vagues, ce n'est que dimanche soir à l'Association que Bornst[edt] me donna quelques renseignements concrets et le souper était fixé au lundi ! Impossible d'obtenir de B[ornstedt] des précisions, si ce n'est que Jottrand, le général Mellinet, Adolphe Bartels, Kats[7], etc. seraient présents, ainsi que des Polonais, des Italiens, etc. Tout en n'ayant pas la moindre idée de toute cette coalition (ce n'est que lundi matin que j'appris que Bornst[edt] était un peu vexé et que Moras et Crüger se lamentaient et intriguaient ; au sujet de Seiler et de Heilberg je ne me doutais de rien), toute cette affaire me parut suspecte. Mais il fallait y aller à cause des Belges et pour éviter que n'ait lieu dans ce petit Bruxelles une manifestation démocratique à laquelle nous ne participerions pas. Mais il fallait veiller à avoir des partisans. Wallau[8] et moi, nous avons présenté l'affaire en la soutenant énergiquement et il s'est trouvé tout de suite une trentaine de camarades prêts à s'y rendre. Le lundi matin, Lupus [Wolff] me dit qu'outre le président d'honneur, le vieux Mellinet, et le véritable président Jottrand, il fallait deux vice-présidents dont l'un serait Imbert et l'autre un Allemand, si possible un ouvrier. Wallau ne pouvait malheureusement pas entrer en ligne de compte, car il ne parlait pas français. Voilà ce que lui avait dit Bornstedt. Lui, Lupus, lui avait répondu que c'était alors à moi d'être vice-président. Je dis alors à Lupus que c'est lui de devait l'être, mais il s'y refusa absolument. Moi non plus je ne voulais pas parce que j'avais l'air si terriblement jeune, mais finalement je me dis que pour parer à toute éventualité le mieux était encore d'accepter.

Nous y allons donc le soir[9]. Bornst[edt] fit tout à fait l'ignorant comme si rien n'avait été arrangé sauf le choix des membres du bureau (toujours à l'exception de l'Allemand) et de quelques orateurs inscrits dont je ne pus savoir les noms, en dehors de Crüger et de Moras. A tout moment il s'esquivait sous prétexte de vérifier l'aménagement du local, courait de l'un à l'autre, complotait, intriguait, flagornait à qui mieux mieux. Pourtant je n'y voyais encore aucun indice d'intrigue particulière, cela devait se découvrir plus tard. Nous étions à l'« Estaminet liégeois », place du Palais de Justice. Quand on en vint à l'élection des membres du bureau, Bornst[edt], contre toutes nos conventions, proposa Wallau. Celui-ci se fit récuser par Wolff (Lupus) qui me proposa ; je fus désigné brillamment. Ainsi était déjouée et anéantie toute l'intrigue. Ils perdirent alors ± contenance et se trahirent. Après Imbert qui glorifia les martyrs de la liberté, je portait un toast, en français, au souvenir de la Révolution de 1792 et avec un peu de retard, à l'anniversaire du 1er Vendémiaire an I de la République[10]. Après moi, Crüger fit un discours ridicule au milieu duquel il resta court et dut sortir son manuscrit. Puis Moras qui lut un discours-fleuve dans lequel il n'était pratiquement question que de sa petite personne. Tous deux en allemand. Leurs toasts étaient si confus que je ne m'en souviens plus. Puis Pellering[11] en flamand ; l'avocat Spilthoorn[12] de Gand, en français, porta un toast au peuple anglais. Puis à ma grande surprise, cette araignée bossue de Heilberg prononça en français un long discours pédant et insipide dans lequel 1. il se lançait des fleurs pour son activité de rédacteur de L'Atelier démocratique[13] ; 2. il déclarait que lui, Heilberg maximus, poursuivait depuis plusieurs mois — mais cela doit se dire en français : l'association des ouvriers belges, voilà le but que je poursuis depuis plusieurs mois (c.à.d. depuis le moment où J'ai daigné prendre connaissance du dernier chapitre de la « Misère de la philosophie »). Donc lui, et non Kats et les autres Belges. Nous entrerons dans la carrière quand nos aînés n'y seront plus. Il réussira là où Kats et Jottrand ont échoué ; 3. proposa de fonder une fraternal democracy [démocratie fraternelle] et de réorganiser les meetings et 4. de confier l'organisation des deux choses au bureau élu.

Non mais, quelle confusion ! Premièrement mettre dans le même panier l'histoire cosmopolite et des meetings belges consacrés à des affaires belges et 2° au lieu de laisser tomber cette affaire parce que tous leurs projets se trouvaient contrecarrés, en charger le bureau existant ! Et s'il pensait que j'allais partir, il devait bien savoir qu'il ne fallait pas songer à élire quelqu'un d'autre au bureau que toi. Mais cet âne bâté avait son discours tout préparé et sa vanité lui interdisait de laisser tomber la moindre chose qui lui permît de prendre l'initiative. Naturellement la proposition fut adoptée et devant l'enthousiasme très factice mais tout de même bruyant qui régnait, il ne fallait pas songer à améliorer cette proposition confuse. Puis en l'absence de Jules [Bartels][14], A Bartels parla et puis Wallau demanda la parole. Mais quel ne fut pas mon étonnement lorsque Bornstedt se leva et réclama avec flamme la parole pour Seiler, déjà inscrit comme orateur. S[eileur] eut la parole et prononça (en français) un discours interminable et verbeux, tissu d'inepties et de fadaises ridicules et honteuses dans lequel il racontait des sottises à faire frémir sur les pouvoirs législatif, administratif et exécutif et où il donnait aux démocrates toutes sortes de conseils avisés (tout comme Heilberg qui a raconté les sornettes les plus extraordinaires sur l'instruction et la question de l'enseignement) et où S[eiler], en outre, se posa en grand homme, parla des sociétés démocratiques auxquelles j'ai participé et que j'ai peut-être dirigées (littéralement) et termina en mentionnant sa noble agence[15] avec les dernières nouvelles arrivées de Paris, etc. Bref, c'était horrible ! Après lui, plusieurs personnes prirent la parole, un âne suisse, Pellering, Kats (très bon), etc. et à 10 h. Jottrand (qui mourrait de honte pour les Allemands) leva la séance. Soudain Heilberg réclama le silence et annonça que le discours de Weerth au congrès du Free-trad[16] paraîtrait le lendemain dans un supplément de L'Atelier qui se vendra séparément !! Zalewski a pleurniché aussi sur l'union de cette malheureuse Pologne et de cette grande, noble et poétique Allemagne — enfin, tous rentrèrent très calmes, mais très mécontents chez eux.


Jeudi, 30 septembre

Depuis que j'ai écrit ce qui précède, toutes sortes d'événements nouveaux se sont produits et certaines choses se sont décidées. Le mardi matin, ayant une vue claire de toute cette intrigue, je courus de tous côtés pour la contrecarrer ; à deux heures du matin, je courais encore voir Lupus au bureau pour savoir s'il n'était pas possible de mettre Bornstedt en ballottage à l'Association ouvrière. Mercredi j'ai continué à courir de tous côtés, mais tout le monde pensait que nous n'y réussirions pas. Mercredi soir, je me rendis à l'Association, B[orn]s[tedt] y était déjà, son attitude était équivoque ; Thomis[17] apporta enfin le dernier numéro du journal ; mon article contre Heinzen[18] que je lui avais apporté dès lundi et porté à l'imprimerie puisqu'il n'était pas là (à 2 heures de l'après-midi), cet article manquait. Je lui demandai pourquoi, il me répondit qu'il n'y avait pas eu de place. Je lui rappelai ce que tu avais convenu avec lui[19]. Il contesta le fait ; j'attendis l'arrivée de Wallau qui me dit qu'il y avait eu assez de place, mais que Bornstedt avait envoyé chercher l'article à l'imprimerie le mardi et ne l'avait pas renvoyé. J'allai trouver B[orn]s[tedt] et lui rapportai cela brutalement. Il chercha à s'en tirer par des mensonges. J'en revins à votre convention, qu'il continua de nier, disant que vous n'aviez échangé que quelques généralités en bavardant. Je lui fis quelques réflexions brutales et sans aménité en présence de Crüger, Gigot, Imbert, etc. et lui demandai : « Voulez-vous passer l'article dimanche, oui ou non ? » — « Il faut d'abord que nous en parlions. » — « Je n'en parlerai pas avec vous. » Sur ces mots, je le plantai là.

La séance commença. B[orn]s[edt], la tête appuyée sur le coude, me regardait d'un air où se lisait une singulière certitude de l'emporter. Je le regardai à mon tour et attendis. Alors Monsieur Thomis se leva, qui, comme tu le sais, avait demandé la parole. Il tira un discours écrit de sa poche et lut toute une série d'attaques forts étranges contre notre pseudo-duel. Cela dura un temps ainsi, mais comme cela ne finissait pas, un murmure général s'éleva, une foule de gens réclamèrent la parole et Wallau rappela Th[omis] à l'ordre. Celui-ci, Th[omis], lut alors une demi-douzaine de phrases insensées sur cette question et se retira. Puis Hess se leva et nous défendit très bien. Puis de fut le tour de Junge. Enfin le Wolff de Paris[20] qui par trois fois resta court, mais fut très applaudi. Et puis plusieurs autres. Wolff avait révélé que nous n'y étions opposés que pour la forme. Je fus donc forcé de prendre la parole. A la grande déconfiture de B[orn]s[tedt] qui m'avait trop cru occupé de querelles personnelles, je parlai donc de l'aspect révolutionnaire du système protectionniste en ignorant totalement le discours de Thomis et proposai une nouvelle question. Adopté. Pause. B[orn]s[tedt] très ébranlé par ma violence à son égard, par la défection totale de Thomis (il y avait du B[orn]s[tedt] dans son discours) et par la violence avec laquelle j'avais parlé, s'approcha de moi : « Mais, mon cher enfant, vous êtes terriblement passionné, etc. » Bref, je devais signer l'article. — « Non ». — « Alors nous devrions du moins nous mettre d'accord sur un bref chapeau de la rédaction. » —« Bien, à demain à onze heures au Café Suisse. »

Puis vint l'admission de B[orn]s[tedt], Crüger, Wolff. Hess se leva le premier et posa deux questions à Bornstedt au sujet de la réunion de lundi. B[orn]s[tedt] essaya de s'en tirer par des mensonges et Hess fut assez faible pour s'estimer satisfait. Junge s'en prit personnellement à B[orn]s[tedt] à cause de son attitude à l'Association et parce qu'il avait introduit Sandkuhl sous un faux nom. Fischer intervint très énergiquement contre B[orn]s[tedt] sans que nous nous fussions concertés, mais très bien. Plusieurs autres en firent autant. Les ouvriers firent littéralement passer par les verges Monsieur von Bornstedt, déjà ivre d'une victoire qu'il croyait assurée. Il fut abominablement malmené et lui qui s'imaginait naturellement avoir parfaitement acheté son admission par ses cadeaux de livres, fut accablé à un point tel qu'il ne put que reconnaître les faits et fournir des réponses évasives et faibles, bien que Wallau, qui lui était fanatiquement acquis, présidât misérablement et lui permît à tout instant d'interrompre les orateurs. Rien n'était encore joué lorsque Wall[au] invita les candidats à se retirer et fit passer au vote. Crüger proposé par moi comme absolument honnête et incapable de nuire à la société, soutenu purement et simplement par Wolff, passa. Quand on en vint au cas de B[orn]s[tedt], Wallau intervint en sa faveur dans un long discours ardent. J'intervins alors, exposai toute l'intrigue dans la mesure où l'Association était concernée, je réduisis à néant les échappatoires de B[orn]s[tedt], les unes par les autres et déclarai pour finir que B[orn]s[tedt] avait intrigué contre nous, qu'il avait voulu nous faire concurrence, mais que nous avions gagné et que nous pouvions en conséquence l'admettre dans l'Association. Pendant ce discours, le meilleur que j'aie jamais prononcé, je fus interrompu très fréquemment par des applaudissements, en particulier lorsque j'ai dit : ces messieurs croyaient avoir tout gagné, parce que moi, leur vice-président, m'en allais, mais ils ne songeaient pas que la place revenait de droit à quelqu'un parmi nous, à quelqu'un qui seul peut représenter les démocrates allemands à Bruxelles, à savoir Marx : je fus alors terriblement applaudi. Bref, personne ne parla après moi et ainsi nous ne fîmes par l'honneur à B[orn]s[tedt] de le mettre à la porte. Il était devant la porte et ne perdait pas un mot de ce que je disais. J'aurais préféré le dire lorsqu'il était présent dans la salle, mais il n'y avait pas moyen, parce qu'il me fallait me réserver pour le dernier coup et que Wall[au] arrêta la discussion. Mais, de même que Wolff et Crüger, il a entendu chaque mot. Comparativement à lui, Wolff fut admis brillamment.

Bref, B[orn]s[tedt], Crüger, etc. ont essuyé un tel affront à la réunion d'hier qu'ils ne peuvent pas décemment venir aux séances et qu'ils le tiendront longtemps pour dit. Mais ils viendront pourtant. Notre insolence, encore plus forte que la sienne, l'échec complet de toutes ses machinations, notre violence ont rendu cet impudent B[orn]s[tedt] à ce point caduc qu'il en est réduit à se traîner dans tout Bruxelles et à pleurnicher partout sur sa déconvenue, le dernier degré de l'abaissement. Il revint dans la salle, furieux mais impuissant, et lorsque je pris congé, accompagné par toutes les marques d'estime imaginables, il partit écumant de rage. Bügers, qui est ici depuis avant-hier soir, a assisté à la discussion sur son cas.

Pendant toute cette affaire, nos ouvriers se sont comportés d'une manière tout à fait merveilleuse, le don des 26 libres et des 27 cartes ne fut mentionné à aucun moment, B[orn]s[tedt] fut traité par eux avec la dernière froideur et le manque d'égards le plus total, et lorsque je pris la parole et que j'arrivai à la conclusion, j'étais en mesure de le faire échouer à une énorme majorité. Cela, Wall[au] lui-même le reconnaît. Mais nous l'avons traité plus mal encore : nous l'avons admis en le couvrant d'opprobre. Cette affaire a fait une impression excellente sur l'Association ; pour la première fois, ils ont joué un rôle, dominé un meeting en dépit de toutes les intrigues et remis à sa place un drôle qui voulait se faire une position à leur détriment. Seuls quelques employés de commerce sont mécontents, la masse s'enthousiasme pour nous. Ils ont senti ce qu'ils sont dès lors qu'ils sont associés.

Ce matin, je suis allé au Café Suisse, mais B[orn]s[tedt] brilla par son absence —. Mais j'ai rencontré Weerth et Seiler qui venaient de voir B[orn]s[tedt] et Seiler fut l'obséquiosité et la flatterie mêmes. Naturellement, je lui ai tourné le dos. La réunion d'hier fut du reste si dramatique, elle se déroula de telle sorte, atteignant une telle intensité, que Wolff de Paris est devenu momentanément homme de parti pour des raisons purement esthétiques. Je suis allé aujourd'hui voir A. Bartels pour lui expliquer que l'Association allemande n'était en rien responsable de ce qui s'était passé lundi, que Crüger, B[orn]s[tedt], Moras, Seiler, Heilberg n'étaient même pas membres de l'Association et que toute cette histoire manigancée à l'insu de l'Association allemande visait plutôt à la mise en place d'une association concurrente, dirigée contre elle. Demain, une lettre disant la même chose et signée de tous les membres du comité, sera également envoyée à Jottrand. Demain, accompagné de Lupus, j'irai voir Imbert, En outre, j'ai écrit la lettre suivante à Jottrand au sujet de la place que mon départ va laisser vacante au comité d'organisation des Fraternal Democrats de Bruxelles :

« Monsieur, obligé de quitter Bruxelles pour quelques mois, je me trouve dans l'impossibilité de remplir les fonctions dont la réunion du 27 de ce mois a bien voulu m'investir. Je vous prie donc d'appeler un démocrate allemand résidant à Bruxelles à assister aux travaux de la commission chargée d'organiser une société démocratique universelle. Je me permettrai de vous proposer celui parmi les démocrates allemands de Bruxelles que la réunion, s'il avait pu y assister, aurait nommé à la charge qu'en son absence on m'a fait l'honneur de me conférer. Je parle de M. Marx qui, dans mon intime conviction, a le droit le plus fondé de représenter à la commission la démocratie allemande. Ce ne serait donc pas M. Marx qui m'y remplacerait, c'était plutôt moi qui à la réunion ai remplacé M. Marx. Agréez, etc. »

En effet, j'avais déjà convenu par avance avec Jottrand que je l'informerais par écrit de mon départ et que je te proposerais pour la commission. Jottr[and] est parti également en voyage et revient dans quinze jours. Si cette histoire ne donne rien, ce que je crois, alors c'est la proposition de Heilberg qui échoue, mais s'il en sort quelque chose, c'est nous qui aurons obtenu ce succès. En tout cas, nous sommes arrivés au résultat que toi, et moi après toi, sommes reconnus comme les représentants des démocrates allemands à Bruxelles et que par ailleurs toute cette intrigue est tombée lamentablement à l'eau.

Il y eut hier soir réunion de la commune[21]. Je présidais. A l'exception de Wall[au] qui se laissa d'ailleurs convaincre de son erreur et dont l'attitude d'hier trouve divers motifs d'excuse dont je lui ai du reste tenu compte, à cette exception près donc, tous les camarades unanimes étaient enchantés par cette histoire avec B[orn]s[tedt]. Nos gens commencent à prendre conscience de leur force. Ils se sont enfin posés en tant qu'association, en tant que force en face d'autres gens et ils sont extraordinairement fiers que tout ait si merveilleusement marché et que leur victoire ait été si complète. Junge est au septième ciel, Riedel[22] ne se tient plus de joie, le petit Ohnemans[23] lui-même triomphe comme un fighting cock [coq de combat]. Du reste, je répète que cette histoire a donné et donnera à l'Association un fameux coup de fouet à l'extérieur comme à l'intérieur. Des gars qui d'habitude n'ouvrent pas la bouche, ont attaqué B[orn]s[tedt]. Et ce qui s'est tramé contre nous nous a aidés : premièrement, B[orn]s[ted]t a répandu partout le bruit que l'Association démocratique des travailleurs allemands avait organisé le meeting et deuxièmement, nous avons tout démenti et grâce à cette double manœuvre, l'Association est devenue partout l'objet de discussions parmi les démocrates belges et elle passe pour une force extrêmement importante, plus ou moins mystérieuse. La démocratie allemande devient très forte à Bruxelles, disait Bartels ce matin.

Tu interviens du reste dans la deuxième lettre du comité à Jottrand. Gigot signera : secrétaire en l'absence de Marx.

Règle tes affaires d'argent le plus tôt possible et reviens. Le sol me brûle les pieds, je voudrais partir et il me faut d'abord attendre la fin de ces intrigues. Je ne peux absolument pas partir actuellement. Plus tu avanceras ton retour et mieux cela vaudra. Mais règle d'abord tes affaires d'argent. Je resterai en tout cas à mon poste aussi longtemps que possible ; si c'est possible, jusqu'à ton arrivée. Mais c'est précisément pour cela qu'il est souhaitable que tu viennes bientôt.

Ton

Engels.

  1. A la fin du mois de juillet 1847, Engels se rendit de Paris à Bruxelles où il séjourna jusqu'à la mi-octobre. Marx se trouvait entre-temps chez des parents de Hollande pour y régler des affaires financières.
  2. L'Association des travailleurs allemands fut fondée fin août 1847 à Bruxelles par Marx et Engels dans le but d'éduquer politiquement les travailleurs allemands vivant en Belgique et de les familiariser avec les idées du communisme scientifique. Sous la direction de Marx et d'Engels, ainsi que de leurs compagnons de lutte, l'Association devint un centre légal des travailleurs allemands révolutionnaires. Elle était en liaison directe avec les associations ouvrières flamandes et wallonnes. Ses membres progressistes adhérèrent à la section bruxelloise de la Ligue des Communistes. L'Association joua un rôle de premier plan lors de la fondation de l'Association démocratique bruxelloise. Peu après la révolution de février 1848 en France, lorsque la police belge arrêta et expulsa la plupart des membres de l'Association des travailleurs allemands, celle-ci cessa ses activités.
  3. Adalbert von Bornstedt (1808-1851) : ancien officier prussien. Editeur et rédacteur de la Deutsche-Brüsseler Zeitung (1847-1848). Membre de la Ligue des Communistes. Exclu en mars 1848. Fut l'un des chefs de l'Association démocratique allemande à Paris. Prit part au soulèvement badois d'avril 1848. Agent secret de la Prusse entre 1840 et 1850.
  4. W. Otterberg : membre de l'Association des travailleurs allemands. Sandkuhl : Allemand vivant en exil à Bruxelles.
  5. Crüger et Moras : membres de l'Association démocratique de Bruxelles.
  6. Jacques Imbert (1793-1851) : socialiste français. Pris part au soulèvement de Lyon de 1837. Vice-président de l'Association démocratique de Bruxelles. Commandant des Tuileries après la Révolution de 1848.
  7. Lucien Léopold Jottrand : président en 1847 de l'Association démocratique de Bruxelles. François Mellinet : général belge. L'un des chefs de la révolution belge de 1830. Président d'honneur de l'Association. Adolphe Bartels : rédacteur du Débat social. Jacob Kats : ouvrier belge et écrivain. Socialiste utopique.
  8. Karl Wallau : émigré allemand. Membre en 1848 du Comité central de la Ligue des Communistes. Président de l'Association culturelle des ouvriers de Mayence. Plus tard bourgmestre de Mayence.
  9. C'est au banquet international des démocrates (27 septembre 1847) que fut décidée à Bruxelles la fondation de l'Association démocratique. L'Association démocratique groupait des prolétaires révolutionnaires — venus essentiellement des milieux allemands — ainsi que des démocrates progressistes. Marx et Engels participèrent activement à la fondation de l'Association. Le 15 novembre 1847, Marx en fut élu vice-président, tandis que le démocrate belge Lucien Jottrand était nommé président. Grâce à l'influence de Marx, l'Association démocrate bruxelloise devint un des centres les plus importants du mouvement démocratique international. Pendant la Révolution de février en France, l'aile prolétarienne de l'Association préconisa l'armement des ouvriers belges et l'instauration de la république. Mais lorsque, début mars 1848, Marx fut expulsé de Bruxelles et que les autorités belges poursuivirent les éléments révolutionnaires de l'Association, les démocrates belges ne surent pas diriger le mouvement antimonarchiste. L'Association démocratique n'eut bientôt plus qu'une activité limitée, purement locale. Elle disparut en 1849.
  10. Le calendrier républicain entra en vigueur le 22 septembre 1792.
  11. Jean Pellering (1817-1877) : cordonnier belge. Socialiste, membre de l'Association démocratique.
  12. Charles-Louis Spilthoorn (1804-1872) : républicain belge. Membre de l'Association démocratique de Bruxelles puis de Gand.
  13. L'Atelier démocratique : hebdomadaire ouvrier qui parut à Bruxelles de 1846 à 1847. Le rédacteur en était Heilberg.
  14. Jules Bartels : avocat belge. Démocrate. Frère d'A. Bartels.
  15. Il s'agit de l'agence de presse fondée par Sébastian Seiler à Bruxelles.
  16. Georg Weerth (1822-1856) : poète prolétarien et journaliste. Membre de la Ligue des Communistes. Rédacteur du la Neue Rheinische Zeitung (1848-1849). Ami de Marx et d'Engels. Georg Weerth fit le 18 septembre 1847, lors du Congrès international des économistes qui se tint à Bruxelles du 16 au 18 septembre 1847, une communication sur le problème du libre-échange. Engels en rendit compte dans un article intitulé : « Le Congrès de Bruxelles et le problème du libre-échange » (M.-E.-Werke, IV)
  17. Thomis : membre de l'Association des travailleurs allemands de Bruxelles.
  18. L'article d'Engels : « Les communistes et Karl Heinzen » parut dans la Deutsche-Brüsseler Zeitung (Voir M.-E.-Werke, IV).
  19. Marx et Engels étaient collaborateurs permanents du journal depuis septembre 1847. Dans les derniers mois de l'année 47, le journal devint l'organe de la Ligue des Communistes.
  20. Ferdinand Wolf(f) (1812-1895) [le Loup rouge — le Rouge] : — Journaliste membre du Comité de correspondance communiste (1846-1847). Membre de la Ligue des Communistes. Rédacteur à la Neue Rheinische Zeitung. Se rangea du côté de Marx lors de la scission de la Ligue.
  21. Il s'agit de la commune bruxelloise de la Ligue des Communistes fondée le 5 août 1847. Marx en était le président.
  22. Richard Riedel : ouvrier, membre de la Ligue des Communistes.
  23. Engelbert Ohnemans : idem.