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Lettre à Karl Marx, 16 septembre 1837
| Auteur·e(s) | Heinrich Marx |
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| Écriture | 16 septembre 1837 |
Trèves, le 16 septembre 1837.
Ta dernière lettre, que nous avons reçue il y a environ huit jours, me laisse espérer l'envoi rapide d'une suite plus étoffée et j'aurais volontiers attendu de pouvoir prendre une vue d'ensemble de la totalité. Mais il pourrait t'être pénible de devoir attendre encore longtemps, d'autant plus qu'il s'agit d'un plan qui conditionne peut-être tes prochains pas.
Tu me connais, mon cher Karl, je ne suis ni entêté, ni prisonnier de préjugés. Que tu orientes ta carrière vers telle ou telle matière, cela m'est au fond égal. La seule chose qui me tienne naturellement à cœur, par amour de toi, c'est que tu choisisses ce qui correspond le mieux aux dispositions de ton esprit. On a pensé d'entrée de jeu à la chose la plus courante. Entre temps cette carrière a paru te rebuter, et je reconnais qu'emporté par tes vues prématurées je t'ai approuvé, lorsque tu pris l'enseignement comme objectif, soit celui du droit, soit celui de la philosophie, et en dernière analyse je croyais que cette dernière te conviendrait mieux. Je savais suffisamment la difficulté de cette carrière, et j'ai pu l'évaluer ces temps derniers tout particulièrement à Ems, où j'ai eu l'occasion de rencontrer souvent un professeur de Bonn. Par contre une chose est sûre, c'est que quelqu'un qui a conscience de soi-même pourrait jouer à Bonn en tant que professeur de droit un rôle important, et il est assez aisé d'être envoyé de Berlin à Bonn, certes avec quelque protection. La poésie pourrait te fournir cette protection. Mais quelque chance que tu aies dans toute cette entreprise, les années passeraient et ta situation personnelle te presse.
Regardons l'autre face (et il est important qu'avec de bonnes études classiques le professorat puisse demeurer toujours un but). Est-ce qu'une carrière de praticien assure un avancement aussi rapide ? En règle générale non, et l'expérience ne le prouve que trop. Là aussi la protection joue un grand rôle. Sans protection tu n'aurais pas à te plaindre si tu te retrouvais quelques années après la fin de tes études assesseur sans traitement et si tu restais ensuite des années assesseur. Mais il n'est pas interdit, sans se départir de la morale la plus sévère et de la délicatesse la plus grande, de gagner les faveurs d'un protecteur qui, persuadé des qualités de son protégé, s'attache à le pousser et à favoriser sa carrière. Or la Nature t'a pourvu des dons appropriés. En faire le meilleur usage, c'est ton affaire et la chose est difficile à évaluer par une tierce personne, d'autant plus que dans ce cas l'individualité entre bien trop en ligne de compte. Et quoi que tu entreprennes, tu devras considérer la chose de ce point de vue, partir de ce critère, car tu es pressé, tu le sens et je le sens.
D'une certaine manière, cela est certes regrettable, mais le plus beau tableau a ses ombres, et il faut faire preuve d'une certaine résignation. Cette résignation est fondée d'ailleurs sur des pages de clarté tellement brillantes, elle est tellement ancrée dans la volonté individuelle que guident le cœur et la raison, qu'il faut la considérer plus comme un plaisir que comme un sacrifice.
Je reviens à mon idée : que te conseiller ? Et d'abord, en ce qui concerne ton dessein de critique théâtrale, je dois avouer que, pour ce qui est de la chose elle-même, je ne suis pas particulièrement compétent. Faire de la critique théâtrale exige beaucoup et de grandes précautions. Du point de vue de l'art ce travail peut bien être de nos jours un de ceux qui vous valent le plus de mérites. Du point de vue de la notoriété il peut vous valoir le titre d'érudit.
Comment sera-t-il accueilli ? Je crois que ce sera avec plus d'hostilité que de faveur, et le bon et savant Lessing ne trouvera pas, pour autant que je le sache, beaucoup de roses sur son chemin, mais vécut et mourut pauvre bibliothécaire.
Apportera-t-il des avantages financiers particuliers ? La question se confond avec la précédente et je ne suis pas en mesure de donner une réponse catégorique. Je continue à pense que quelques travaux de qualité, un bon poème, une tragédie ou une comédie de valeur, seraient mieux adaptés à ton objectif. Mais c'est toi qui as choisi ta voie et tu es livre désormais de continuer dans la direction que tu as choisie. Je ne peux adresser qu'un souhait au Ciel : que tu parviennes aussi vite que possible, d'une façon ou d'une autre, au but qui est le tien.
Je veux dire encore une chose. Si le fait qu'après tes trois années d'études tu ne réclames plus rien de nous te met trop dans la nécessité de faire quelque chose qui puisse te nuire, alors remets-t'en à ton destin et quel que soit le sacrifice que cela me coûte, je consentirai plus volontiers à le faire à ton intention qu'à te nuire dans ta carrière. Si tu y parviens de façon raisonnable et sans renoncement à ta carrière, tu m'apporteras certes un grand soulagement, étant donné que depuis la division du tribunal et depuis que les jeunes [avocats] font du démarchage les revenus ont baissé dans la mesure même où les dépenses se sont alourdies. Mais comme je te dis, cette réserve ne doit pas constituer une entrave.
Dans la mesure où tu en reviens à une carrière de praticien, pourquoi ne parles-tu pas du tout du secteur administratif ? Je ne sais si je me trompe, mais la poésie et la littérature auraient plus de faveur dans l'Administration que dans la Justice et un haut-fonctionnaire ministériel amateur de chant me semble quelque chose de plus naturel qu'un juge amateur de chant. Et dans le fond, que réclame l'Administration de plus par rapport à ce qui est exigé de toi en tant que juriste pur, si ce n'est la connaissance de la nature humaine ? Il ne faut pas négliger cette matière, ce serait manquer du sens de la responsabilité.
Mais tu te trouves à la source même où tu pourras puiser un enseignement, et ce qui s'impose à toi c'est justement ce côté des choses que vraisemblablement tu aurais été encore loin de prendre en considération si ta situation avait été normale ; tu te trouves confronté au problème de la vie dans toute sa signification, et c'est pourquoi tu sauras réfléchir, examiner et agir. Je n'éprouve aucunement le souci que ces considérations, même si elles te sont imposées, te conduiront jamais à des actions pleines de bassesses et de soumission. Avec mes cheveux blancs, mon cœur quelque peu résigné et tous mes soucis je relèverais la tête et je mépriserais tout ce qui est bas. Toi qui possèdes une énergie bien valide, que la Nature a comblé de ses dons, tu ne l'imagines même pas, de son énergie vitale, considère comme humiliantes bien des choses que le discernement et les devoirs que l'on a envers soi, et surtout envers des personnes dont on s'est engagé à faire le bonheur, réclament impérieusement. C'est bien sûr beaucoup demander à quelqu'un qui a 19 ans de posséder l'habileté de qui s'est frotté au monde, mais si à 19 ans...
Je n'ai pas montré ta dernière lettre à la famille von Westphalen. Ces très brave gens sont d'un genre particulier ; chez eux tout est discuté à n'en plus finir sous tous les aspects, au point que l'on fait bien de leur donner le moins de nourriture possible. Comme tes études demeurent les mêmes cette année, je ne vois pas pourquoi j'irai leur donner matière à de nouvelles divagations.
Jenny n'est pas encore là, mais elle ne devrait pas tarder. Si elle ne t'écrit pas, c'est — comment le nommer autrement — par enfantillage, par entêtement. Car il est hors de doute qu'elle t'aime de l'amour le plus désintéressé, et elle a été sur le point de le prouver par sa mort.
Son idée, c'est qu'il ne sert à rien d'écrire, ou bien elle a quelque autre raison obscure ; elle a une individualité un peu mystérieuse. Et puis quelle importance ? Tu peux être sûr, comme je le suis (et tu sais que je ne suis pas facilement crédule) qu'un Prince lui-même serait incapable de l'enlever. Elle t'est dévouée corps et âme et — tu ne dois point l'oublier — à son âge elle te consent un sacrifice tel que des jeunes filles ordinaires seraient incapables de le consentir. Si c'est son idée de ne pas vouloir ou pouvoir écrire, je te prie au nom du ciel de la laisser faire. Car au fond une lettre n'est qu'un gage, et on peut bien s'en passer, quand on est assuré de l'essentiel. Si l'occasion se présente, je lui en parlerai, bien qu'à contrecœur.
J'avais vécu toute l'année dans l'attente joyeuse de te revoir, et c'est comme ça qu'on vit dans une illusion perpétuelle. La seule chose qui ne trompe point, c'est un bon cœur, l'épanchement de ce cœur, l'amour et de ce point de vue je ne peux que me compter parmi les riches ; car j'ai pour moi l'amour d'une femme incomparable et l'amour de bons enfants.
Ne nous fais plus attendre si longtemps tes lettres. Ta bonne maman a besoin d'être rassérénée et tes lettres font sur son esprit un effet miraculeux. Elle a beaucoup souffert cet été, au point que seul un être aussi rempli d'abnégation qu'elle aurait pu rester debout, et il en est toujours de même. Que Dieu veuille nous délivrer bientôt de cette longue épreuve ! Ecris aussi de temps en temps quelques lignes pour Eduard, mais fais comme s'il était tout à fait rétabli.
Si tu pouvais — sans que je veuille insister trop — entre en relations plus étroites avec M. Jaehnigen, tu me ferais un grand plaisir, je le souhaite beaucoup. Pour toi surtout, la fréquentation de M. Esser serait d'un grand profit et, comme on me l'a dit, il est lié d'amitié avec Meurin.
Je te demande en outre d'aller voir M. le Justizrat Reinhard et de le prier en mon nom de faire en sorte que l'affaire qui me concerne soit enfin débloquée. Que je perde ou que je gagne, j'ai assez de soucis et je voudrais bien être délivré de celui-là.
Je crois maintenant, mon très cher Karl, que j'en ai écrit assez. Je n'aime pas beaucoup faire plusieurs plats et je suis d'avis que les plats réchauffés ne valent pas les plats frais. Porte-toi bien, n'oublie pas en pensant à ton père que tu as un sang jeune ; et si tu es assez heureux pour le mettre à l'abri des passions tumultueuses et dévastatrices, il n'en faut pas moins le revigorer par la gaîté de ton humeur juvénile et en goûtant les plaisirs de la jeunesse que permettent le cœur et la raison. Ton père dévoué t'embrasse de tout son cœur.
(Post-scriptum de la mère de Marx)
Mon bien-aimé Carl,
Que le ciel te maintienne en bonne santé tel est mon vœu le plus ardent en plus que tu sois raisonnable dans ta façon de vivre et que tu le sois autant que possible dans tes souhaits et tes espoirs puisque tu as atteint l'essentiel, tu peux déjà agir avec plus de calme et de réflexion. Mme von Westphalen a parlé aujourd'hui avec les enfants. [Jenny doit] venir aujourd'hui ou demain, elle écrit qu'elle a tant envie de revenir à Trèves et qu'elle a hâte d'avoir de tes nouvelles, je crois que le silence de Jenny à ton égard vient essentiellement de sa timidité de jeune fille, ce que j'ai souvent remarqué chez elle et qui n'est certes pas en sa défaveur et qui renforce encore ses autres charmes et ses qualités. Edgard va sans doute aller à Heidelberg pour continuer ses études [...] tu sais bien que ton bien-être et le succès de toutes tes entreprises nous tiennent très à cœur, laisse seulement le Tout-Puissant Dieu de Bonté te montrer le droit chemin et ce qui te sera le plus salutaire nous prierons pour cela. Sois bien courageux, la persévérance a raison de tout. Je t'embrasse affectueusement par la pensée [...] te faire une veste pour cet automne qui te protègera du froid. Ecris-nous bientôt mon cher Carl, ta mère qui t'aimera toujours Henriette Marx.
Ecris aussi quelques lignes pour Hermann mets-les dans notre lettre, il devient très bien, on est content de lui.