| Catégorie | Modèle | Formulaire |
|---|---|---|
| Text | Text | Text |
| Author | Author | Author |
| Collection | Collection | Collection |
| Keywords | Keywords | Keywords |
| Subpage | Subpage | Subpage |
| Modèle | Formulaire |
|---|---|
| BrowseTexts | BrowseTexts |
| BrowseAuthors | BrowseAuthors |
| BrowseLetters | BrowseLetters |
Lettre à Karl Marx, 11 avril 1851
| Auteur·e(s) | Friedrich Engels |
|---|---|
| Écriture | 11 avril 1851 |
[Manchester], le 11 avril 51.
Mon cher Marx,
Je pensais en avoir enfin terminé aujourd'hui avec mon grandiose traité de stratégie[1]. Soit que j'ai été dérangé dans mon travail, soit qu'il m'ait fallu faire des recherches sur des points de détail, ou que ce travail soit plus long que je pensais d'abord, toujours est-il que j'aurai du mal à le terminer ce soir. Du reste il est totalement unfit [impropre] à l'impression et ne peut servir qu'à titre d'information privée : il constitue pour moi une sorte d'exercice.
Je commence peu à peu aussi à comprendre Wellington. Anglais têtu, obstiné, opiniâtre, il possède pleinement le bon sens et l'art d'utiliser les ressources de sa nation. Lent dans la réflexion, prudent, ne comptant jamais sur la chance malgré sa chance inouïe. Ce serait un génie si le common sense n'était incapable [si le bon sens n'était pas incapable] de se hausser au niveau du génie. Ses actions sont exemplaires. Aucune ne révèle une main de maître[2]. Un général comme lui est comme taillé sur mesure pour l'armée anglaise où chaque soldat, chaque sous-lieutenant est dans sa sphère un petit Wellington. Il connaît son armée, sa doggedness [ténacité] défensive, cette opiniâtreté que tout Anglais s'est acquise sur le ring et qui rend l'armée anglaise capable après huit heures de combats défensifs acharnés qui provoqueraient l'effondrement de n'importe quelle autre armée, de mener une attaque imposante dans laquelle le manque d'ardeur est compensé par la constance et la discipline. Aucune armée au monde n'aurait pu supporter le poids de la bataille de Waterloo où il fallut tenir bon jusqu'à l'arrivée des Prussiens, si elle n'avait comporté un noyau de 35.000 Anglais.
Pendant la guerre d'Espagne, Wellington montra du reste qu'il comprenait mieux la stratégie napoléonienne que les nations sur les dos desquelles Napoléon imprimait la marque de sa supériorité stratégique. Alors que les Autrichiens étaient désemparés et que les Prussiens dont l'intelligence n'y voyait que du feu, confondaient abrutissement et génie, Wellington sut faire preuve de beaucoup d'habileté et se garder des bévues que les Autrichiens et les Prussiens commettaient il n'imita aucune des manœuvres napoléoniennes, mais les Français eurent toutes les peines du monde à mettre en œuvre contre lui, leur stratégie. Il ne commit aucune erreur qui ne fût due à des considérations politiques. En revanche, je n'ai pas encore trouvé chez lui trace d'une quelconque étincelle de génie. Napier lui-même relève les occasions où il aurait pu risquer des coups de génie d'une portée décisive : il n'y pensa pas. Il n'a jamais su, à ma connaissance, profiter d'une occasion de ce genre. Il est grand dans son genre, c'est-à-dire aussi grand qu'on peut l'être sans pourtant cesser d'être médiocre. Il possède toutes les qualités du soldat. Elles se trouvent chez lui très également et harmonieusement développées, mais c'est précisément cette harmonie qui empêche une de ces qualités d'atteindre au génie. Tel soldat, tel politique. Son ami politique intime Peel[3] est, dans une certaine mesure, son calque. Tous deux représentent le parti tory qui a suffisamment de bon sens pour abandonner dignement toutes ses positions les unes après les autres et se dissoudre dans la bourgeoisie. C'est la retraite après Torres Vedras[4]. Voilà Wellington.
Ton
F. E.
- ↑ Bedingungen und Aussichten eines Krieges der Heiligen Allianz gegen ein revolutionäres Frankreich im Jahre 1852 [Conditions et perspectives d'une guerre de la Sainte Alliance contre une France révolutionnaire en 1852] (MEW, t. 7 pp. 468-493).
- ↑ Jeu de mots en allemand. Engels emploie et oppose les deux termes meisterhaft ― musterhalt.
- ↑ Robert Peel (1788-1850) : homme politique anglais. Chef des Tories modérés. Fut Premier ministre de 1834 à 1835 puis de 1841 à 1848.
- ↑ Allusion à la tactique politique d'un certain nombre de dirigeants tories, représentants des intérêts des grands propriétaires fonciers qui, après avoir longtemps opposé une résistance acharnée à la bourgeoisie, lui firent concession sur concession. Engels compare cette tactique à la stratégie que Wellington appliqua pendant la guerre de 1808 à 1814 en Espagne et au Portugal où l'armée anglaise qu'il commandait se replia sur la ligne fortifiée de Torres Vedras au nord-ouest de Lisbonne.