Lettre à Karl Marx, 11-18 août 1844

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Trèves [après le 11 août 1844].

Mon cher Karl, mon unique,

Tu ne peux pas savoir, amour de mon cœur, à quel point tes lettres me comblent de bonheur, et combien ta dernière lettre pastorale, ô toi, mon grand prêtre et l'évêque de mon cœur, a redonné à ta pauvre brebis calme et paix. Il est certainement injuste et fou de se tourmenter de tous les soucis possibles en regardant vers un avenir lointain et confus, je ressens tout cela même dans ces moments où je me tourmente moi-même, — mais l'esprit est prompt et la chair est faible, et je ne me sens alors capable d'exorciser ces démons qu'avec ton aide. Mais voilà que tes dernières nouvelles m'apportent vraiment une consolation si réelle et si concrète qu'il serait injuste de se creuser à nouveau la tête.

Comme au jeu du boston, je vois venir et j'espère qu'une circonstance extérieure quelconque va déterminer le moment de mon retour. Peut-être l'arrivée d'Edgar ou un prétexte extérieur de ce genre. Je n'aborde ce point pénible qu'avec beaucoup de déplaisir et je ne le trancherai définitivement qu'en présence d'Egar. De toutes façons, je rentrerai avant l'hiver. Comment pourrais-je résister à une bienveillance si amicale, si cordiale, telle qu'elle ressort de tes lignes. Et puis, à l'arrière-plan, il y a un sentiment obscur d'angoisse, de crainte, les menaces réelles de l'infidélité, les tentations et les séductions de la très grande ville, tout cela constitue des forces puissantes dont l'effet est capable de vaincre tout le reste en moi. Combien je me réjouis à la pensée de me blottir à nouveau une fois dans tes bras, contre ton cœur, ce que je n'ai pas fait depuis si longtemps, c'est si doux, si bon. Que de choses j'aurai à te dire, et quelle peine tu auras pour m'élever à nouveau à la hauteur des principes ; car dans la petite Allemagne, il n'est pas facile de rester au courant.

Quelle joie aussi te procurera notre petite bonne femme ! Je suis convaincue que tu ne reconnaitras pas notre enfant, à moins que ses petits quinquets et sa chevelure toute noire ne la trahissent. Tout le reste est réellement complètement changé. Seule apparaît toujours plus visible la ressemblance avec toi. Depuis quelques jours, elle mange déjà de petites soupes faites avec la plante que j'avais emportée et cela lui plait magnifiquement. Dans son bain, elle barbotte avec ses petites menottes, tant et si bien que toute la pièce en est inondée, puis elle trempe ses petits doigts dans l'eau et se les lèche en toute hâte. Son petit pouce, qu'elle avait toujours si retourné à l'intérieur de la main et qui pointait ensuite entre ses petits doigts a pris, à force d'exécuter ce mouvement, une flexibilité et une souplesse si étranges qu'on est forcé de s'en étonner. On en fera une petite pianiste, je crois qui pourra faire des choses diaboliques avec son petit pouce. Quand elle pleure, nous lui montrons bien vite les fleurettes de la tapisserie, et aussitôt c'est le silence absolu, et elle regarde fixement jusqu'à en avoir des larmes dans les yeux. Nous ne devons plus parler longtemps avec elle, car elle se fatigue trop quand on lui parle. Elle veut imiter chaque son et répondre, et son front se gonfle, devient rouge, ce qui est un signe de trop grande fatigue. Au reste, elle est la gaieté même. Chaque mimique la fait rire, tu verras que je t'apporterai la plus adorable petite bonne femme. Elle tourne rapidement son regard vers l'endroit où elle entend parler et fixe jusqu'à ce que quelque chose de nouveau arrive. Tu ne peux absolument pas te faire une idée de sa vivacité. Des nuits entières, le sommeil ne ferme pas ses petits yeux et quand on la regarde, elle éclate de rire. Sa plus grande joie, c'est de voir une petite lumière ou du feu. C'est alors qu'ont peut déchaîner la plus grande tempête. Mon petit Karl, pendant combien de temps encore notre poupette fera-t-elle un solo ? J'ai une crainte, une grande crainte : quand son papa et sa maman seront à nouveau réunis, qu'ils vivront ensemble le solo ne tardera pas à se transformer en duo. Ou bien allons-nous nous y prendre à la parisienne ? D'habitude, c'est là où il y a le moins de moyens que les petits citoyens du monde sont les plus nombreux. Récemment, un pauvre homme, père de 10 enfants, a demandé un secours au bourgmestre Görtz, et celui-ci lui ayant reproché d'avoir beaucoup d'enfants, notre homme se contenta de répondre : monsieur, il n'y a pas de petit village si petit et si minuscule soit-il, qui n'ait une fois par an sa fête patronale. Il a reçu son secours en argent et fêtera certainement maintenant sa onzième fête patronale.

Voilà longtemps que je n'ai pas revu les tiens. Il y eut d'abord la visite en grande cérémonie, et maintenant ce sont les grands préparatifs pour le mariage ; aussi risque-t-ton de déranger, on ne vous rend pas visite et on est assez modeste soi-même pour ne pas aller les voir. La noce est fixée au 28 août. C'est dimanche qu'on a fait les premières publications de bans. Magré cette période magnifique, Jettchen a l'air chaque jour plus pitoyable, la toux et l'enrouement augmentent constamment. Elle ne peut presque plus marcher. Elle a l'apparence d'un fantôme quand elle s'avance vers toi, mais il faut qu'elle soit mariée. De l'avis général, c'est d'une inconscience effrayante. Mais Rocholl doit être pour ce mariage, dans le but de faire main basse sur quelque chose pour son neveu. Je ne sais pas si cela pourra bien marcher. Si encore ils venaient habiter à la ville, mais aller dans un village minable, et en plein hiver. Je ne sais pas vraiment que penser des tiens à voir leur joie et leur plaisir dans cette affaire. Si le destin ne les accablait pas un peu, on ne pourrait être délivré de leur arrogance. Et quel étalage de réceptions brillantes, de broches, de boucles d'oreille et de châles ! Je ne comprends absolument pas ta mère. Elle nous a dit elle-même qu'elle croit Jettchen atteinte de tuberculose et cependant elle la laisse se marier. C'est Jettchen qui doit le vouloir de toutes ses forces. Je suis curieuse de savoir comment tout cela se passera.

A Trèves, il y a une animation et une vie comme je n'en avais jamais vues. Tout est mouvement. Les boutiques ont été toutes remises à neuf, chacun aménage des chambres pour loger les visiteurs. Nous avons, nous aussi, une chambre prête. Tout Coblence vient, et la crème de la société se joint à la procession. Toutes les auberges sont archicombles, on a installé 210 buvettes nouvelles, des écuries, des théâtres, des ménageries, des dioramas, des panoramas, bref tout ce que l'on peut imaginer est annoncé. Toute la place du Palais est parsemée de tentes ; devant les portes de la ville, on a édifié des maisons entières en planches. C'est dimanche que Trèves se met en route. Chacun doit se joindre à une procession, puis viennent les villages. Journellement 16000 personnes. La Stein a déjà vendu pour 400 thalers de petites tuniques de Notre-Seigneur qu'elle a confectionnées avec de vieux restes de rubans. A chaque maison sont accrochés des chapelets dont le prix va de 6 pf. à 100 thalers. J'ai acheté aussi pour notre petite fillette une petit médaillon et hier, c'est elle-même qui a pris un petit chapelet. On ne peut absolument pas se faire une idée de l'agitation qui règne ici. La semaine prochaine, c'est la moitié du Luxembourg qui vient. Et le cousin Michel a annoncé aussi sa venue. Les gens sont tous comme fous. Que doit-on penser de tout cela ? Est-ce un bon signe des temps que tout doive être poussé à l'extrême ou bien sommes-nous encore si éloignés du but ?

Chez vous aussi, le diable est déchaîné. Cela va-t-il encore une fois s'arranger ? Mais dis-moi donc ce que ce rustre pense de ton article ? A-t-il pris sa revanche ? a-t-il répondu ou bien est-ce le silence de sa part ? Quant à Jung, il y a toujours en lui réellement quelque chose d'extraordinairement sublime. Mais que c'est bien que tu sois à nouveau un peu en fonds ! Mais pense seulement quand la bourse est pleine, avec quelle facilité elle se vide à nouveau, et avec quelle difficulté elle se remplit. Mon bon Karl, adoré de mon cœur, que je t'aime, que mon cœur regrette que tu sois au loin ! j'ai bien trop envie qu'Edgar puisse encore voir sa chère petite nièce. Si seulement il était d'abord oncle licencié ! je pourrai parler plus tôt à ma mère de mon départ. Poupette mange à présent sa petite soupe. Figure-toi qu'elle ne veut plus rester couchée, elle veut toujours être assise, bien droite. Comme cela, elle peut mieux regarder autour d'elle. Dis-moi, mon cœur, quelque chose m'a frappée depuis longtemps : tu ne nommes plus Guerrier dans tes lettres. Quelque chose est-il arrivé à l'honorable cousine ? Aucune nouvelle de Georg le divin ?

Je suis trop curieuse de savoir ce que Poméranien va entreprendre. Choisira-t-il le silence ou le scandale ? Il est caractéristique que de Cologne, il ne t'est jamais rien venu de désagréable ; c'est toujours le meilleur qui en vient. Quelle fidélité chez tes amis, quelle attention, quelle tendresse, quelle prévenance à ton égard ! Quelque pénible que puisse être le fait de demander de l'argent, il perd certainement auprès de ces gens-là ce qu'il a de désagréable et de gênant. J'ai de la peine à continuer ma lettre, la petite m'en détourne sans cesse par son rire adorable et ses tentatives pour parler. Tu n'as absolument aucune idée de la beauté de la forme de son front, de la transparence de sa peau, de la grâce de ses menottes.

Cœur de mon cœur adoré, écris-moi bien vite, je suis bien trop heureuse quand je vois ton écriture. Mon bon bichon, mon doux bichon adoré, toi le père de ma poupette.

Adieu, cœur de mon cœur.