Lettre à Karl Kautsky, 5 février 1891

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture 5 février 1891

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Londres, le 5 février 1891.

Mon cher Kautsky,

Tu crois qu'ici nous sommes bombardés de lettres à cause de l'article de Marx[1]. C'est tout le contraire : nous n'entendons rien, nous ne voyons rien.

Samedi, la Neue Zeit n'étant pas venue, j'ai tout de suite pensé qu'il était encore arrivé quelque chose. Dimanche, Ede est venu et il m'a communiqué ta lettre. J'ai pensé alors que le coup de la suppression avait tout de même réussi. Enfin, le numéro est arrivé lundi et quelque temps après j'ai aussi découvert la reproduction dans le Vorwaerts[2].

Du moment que les mesures vexatoires de la loi contre les socialistes ont échoué, ce bond audacieux était ce que les gens pouvaient faire de mieux. il a en outre ceci de bon qu'il comble une bonne part de cet abîme difficile à franchir dont August parle dans sa première frayeur. En tout cas, cette crainte reposait essentiellement sur le souci de savoir : quel parti nos adversaires vont-ils en tirer ? En imprimant la chose dans l'organe officiel, on coupe court à l'exploitation par l'adversaire et l'on se met à même de pouvoir dire : voyez comme nous faisons notre propre critique; nous sommes le seul parti qui puisse se le permettre; essayez donc d'en faire autant ! Et c'est là le point de vue juste que les gens auraient dû adopter d'emblée.

De ce fait, il sera également difficile de mettre en train des mesures contre toi. En te demandant d'envoyer éventuellement le tout à Adler, d'une part, j'ai voulu faire pression sur Dietz, mais, d'autre part, j'ai voulu aussi couvrir ta responsabilité en te mettant en quelque sorte dans une situation de contrainte. J'ai également écrit à August que je prenais toute la responsabilité sur moi.

S'il doit y avoir encore quelque autre responsable, c'est Dietz. il sait que dans ce genre d'affaire, je me suis toujours montré très coulant à son égard, j'ai non seulement exaucé tous ses désirs d'atténuation, mais j'ai encore adouci au delà de ce qu'il souhaitait. S'il avait marqué davantage de passages, il en aurait été aussi tenu compte. Mais pourquoi n'allais-je pas laisser passer ce qui ne choquait pas Dietz ?

D'aiileurs, à part Liebknecht, une fois la première frayeur passée, la plupart me seront reconnaissants d'avoir publié cette chose. Elle rendra impossible toute insuffisance et toute phraséologie dans le prochain programme et elle fournit des arguments irrésistibles que la plupart d'entre eux n'auraient peut-être pas eu le courage de présenter de leur propre initiative. Qu'ils n'aient pas changé ce mauvais programme sous le régime de la loi contre les socialistes, parce qu'ils ne pouvaient pas, n'est pas un reproche à leur faire. Maintenant, ils l'ont abandonné d'eux-mêmes. Et que, lors de l'unification, il y a 15 ans, ils se soient conduits comme des empotés et se soient laissé rouler par Hasselmann, etc., à présent ils peuvent vraiment l'avouer sans aucune gêne. En tout cas, les trois éléments constitutifs du programme :

  1. le lassalisme spécifique;
  2. la démocratie vulgaire à la Volkspartei;
  3. l'absurdité,

n'ont rien gagné à être conservés pendant quinze ans dans le vinaigre comme programme officiel du Parti, et si l'on ne peut pas proclamer cela ouvertement aujourd'hui, quand le pourra-t-on ?

Si tu apprends du nouveau, fais le nous savoir, je t’en prie.

Salutations.

Ton

F.E.

  1. Il s'agit de la Critique du programme de Gotha.
  2. Le n° 18 de la Neue Zeit contenant la Critique de Mars parut le 31 janvier 1891. L'impression dans te Vorwaerts eut lieu dans les numéros du 1° et du 3 février 1891.