Lettre à Karl Kautsky, 1er février 1881

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture 1 février 1881

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Traduit et publié dans la revue « Population », 21e année, n°4, 1966, pp. 785-787


Londres, 1er février 1881, 122, Regent's Park Road, N.W.

Cher Monsieur Kautsky,

Après en avoir été longtemps empêché, je peux enfin répondre à votre lettre. Etant donné que vous projetez de venir bientôt ici, ce serait un travail superflu que de faire, par écrit, une critique approfondie de l'ouvrage que vous avez eu l'amabilité de m'envoyer. J'aurai donc le plaisir de m'entretenir avec vous de vive voix à ce sujet et me contente, aujourd'hui, d'en examiner quelques points[1].

1. Ce qui est dit, p. 66 et suivantes, manque de fondement, car, il existe, en fait, entre la plus-value et le profit du capital, d'autres différences que celle d'un calcul numérique concernant la variable ou le capital global. A la page 182 de l’« Anti-Dühring», les principaux passages du « Capital » relatifs à ce point, sont groupés[2].

2. Bien que les socialistes théoriciens nous demandent, à nous autres, socialistes prolétaires, de leur expliquer comment nous pourrions éviter la surpopulation et le risque qui en résulterait de voir s'effondrer le nouvel ordre social, je ne vois, d'ici longtemps, aucune raison de donner satisfaction à ces gens. Je considérerais comme une perte de temps pure et simple de leur enlever les scrupules et les doutes qu'ils doivent à leur super sagesse confuse ou, par exemple, de réfuter tout l'horrible verbiage qu'à lui seul, Schäffle a exposé en de nombreux et volumineux ouvrages. Cela remplirait déjà un volume important, si l'on voulait seulement corriger toutes les citations fausses tirées, par ces messieurs, du « Capital » et mises entre guillemets. Ils devraient d'abord apprendre à lire et à écrire avant de demander que l'on réponde à leurs questions.

De plus, je ne considère pas cette question comme étant d'une extrême urgence, en ce moment où la production en série, qui vient de faire son apparition en Amérique et le remarquable développement de l'agriculture menacent de nous étouffer positivement sous le poids des subsistances produites et à la veille d'un bouleversement qui, entre autres conséquences, doit avoir celle de peupler toute la terre (ce que vous dites à ce sujet, p. 169-70, passe un peu trop rapidement là-dessus) et qui, même en Europe, aura certainement besoin que la population s’accroisse fortement.

Les évaluations d’Euler sont exactement de même valeur que celle attribuée à un kreuzer qui, placé à intérêts composés, en l’An I de notre ère, doublerait tous les treize ans et, par conséquent, représenterait aujourd’hui, une masse d’argent plus volumineuse que la terre que celle de la terre. Lorsque vous dites (p.169) que les conditions sociales de l'Amérique ne sont pas très différentes de celles de l'Europe, cela n'est exact que si vous ne considérez que les grandes villes du littoral ou les formes juridiques extérieures de ces conditions. La grande masse de la population américaine se trouve certainement dans des conditions de vie extrêmement favorables à son accroissement. L'afflux de l'immigration le prouve. Et, cependant il faut plus de 30 ans pour qu'elle double. Il n'y a donc pas de raisons de s'alarmer.

Théoriquement, il est déjà possible que le nombre des hommes devienne tel qu'il faille limiter son accroissement, Mais, si la société communiste se voyait, un jour, contrainte de contrôler la production des hommes, comme elle contrôle déjà celle des biens, il lui appartiendrait de le réaliser et elle sera seule à pouvoir le faire sans difficultés. Il me semble qu'il ne doit pas être tellement difficile d'obtenir, dans une telle société, et conformément à un plan, un résultat qui a déjà été obtenu, naturellement et sans aucun plan, en France et aux Pays-Bas. De toute façon, ce sera l'affaire de ces hommes de savoir si, quand et comment ils le désireront, et quels moyens il s'agira d'employer. Je ne me sens pas qualifié pour vous faire à ce sujet des propositions ou vous donner des conseils. Ces hommes seront bien aussi circonspects que nous.

Par ailleurs, en 1844, j'avais déjà écrit : (Deutsch-Französische Jahrbucher p. 109) : « Même si Malthus avait absolument raison, il faudrait immédiatement entreprendre cette réforme (socialiste) car, seule une telle société et l'éducation qu'on ne peut que, grâce à elle, conférer aux masses, permettent d'opposer à l'instinct de reproduction les freins moraux que Malthus lui-même considérait comme le remède le plus efficace et le plus facile à appliquer à la surpopulation »[3].

Mais, brisons-là, jusqu'à ce que je puisse discuter de vive voix avec vous toutes ces questions. Vous avez pleinement raison de venir ici. Vous êtes, parmi la jeune génération, l'un des rares qui s'efforce vraiment d'apprendre quelque chose et il devrait vous être très profitable de sortir de l'atmosphère dénuée de tout esprit critique dans laquelle baigne toute la littérature historique et économique produite actuellement en Allemagne.

Avec mes sincères salutations.

Votre Fr. Engels.

  1. Il est question ici de l'ouvrage de Kautsky : Der Einfluss von Volksvermehrung auf den Fortschritt der Gesellschaft, Vienne, 1886. Au sujet de cet ouvrage, dans la préface de l'édition russe de l'ouvrage postérieur : Vermehrung und Entwicklung in Natür und Gesellschaft, 1910, Kautsky déclare : « En tant que théoricien économiste, j'ai, évidemment, récusé le malthusianisme, sinon je ne serais pas resté socialiste. Mais, en tant que darwiniste, j'ai constaté, dans la nature organique, la tendance à la surpopulation. C'est de là qu'est sorti l'ouvrage cité plus haut ». (Cf. : La lettre de Engels à Bebel, n° 150, p. 400 du présent tome.)
  2. Les passages du Capital (1er tome) dont parle Engels sont cités au début du chapitre 8 de la 2e partie de l’Anti-Duhring. (Voir : Engels, Herr Eugen Dühring's Umwälzung der Wissenschaft, Berlin, 1914, p. 225.)
  3. Cette citation est extraite de l'article de Engels, «Umrisse zu einer Kritik der National-ökonomie», paru en 1844 dans Deutsch-Französische Jahrbucher.