Lettre à Jakob Lukas-Schabelitz, 22 décembre 1849

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Londres, le 22 décembre 1849.
6, Macclesfield Str.
Dean Str., Soho.


Cher Schabelitz,

J'ai reçu ta lettre, et si je ne t'ai pas répondu de Lausanne, c'est pour différentes raisons, mais surtout à cause de mon grand périple de Gênes à Londres, qui m'a tenu 5 semaines sur l'eau. Je n'ai pas donné, alors, mon manuscrit[1] à Bamberger[2], parce que je voulais le faire imprimer, soit sous forme de brochure soit, si ça ne marchait pas, dans la Revue, à laquelle nous pensions déjà. Cette Revue est maintenant sur pied et le premier numéro paraîtra en janvier, en Allemagne, ― comme tu l'as sans doute appris à la lecture d'une annonce quelque peu prématurée de la Berner Zeitung. Nous aimerions beaucoup que toi ou ton père acceptiez de vous occuper de la diffusion en Suisse et d'entrer directement en rapport avec nous pour les questions financières. Vous recevriez les exemplaires de notre commissionnaire de Hambourg et vous pourriez peut-être constituer une sorte d'agence générale pour la Suisse, étant donné que nous préférons de toute manière ne travailler qu'avec des maisons sûres, et que je ne connais pas le type qui a signé l'annonce de Berne. Dis-moi à l'occasion si cet homme est bien. Vois comment cela peut se faire et dis-moi à quelles conditions. Il faudrait, de toute manière, prévoir un décompte et règlement trimestriels, au moins pour les rentrées provenant des abonnés. Notre commissionnaire de Hambourg doit nous fournir aussi l'un et l'autre.

Fais insérer, s'il te plaît, l'annonce ci-contre[3], dans la National-Zeitung, et si, de temps en temps, tu as besoin d'une annonce pour boucher un trou, prends celle-là de préférence.

Le premier fascicule contiendra, en dehors de l'introduction générale (de Marx), un premier article de moi sur la campagne pour la Constitution du Reich, un article du petit Wolff sur les derniers jours du Parlement de Francfort et de Stuttgart, une revue des événements par Marx et moi, et si possible, la première d'une série de conférences sur l'économie que Marx fait ici à l'Association ouvrière[4]. Puis encore des échos drôles ― peut-être encore un article de Wolff le Rouge. Ce dernier est actuellement ici, comme Marx et moi-même, et il se peut que Lupus aussi nous rejoigne bientôt.

Pour le reste, ça va très bien. Struve[5] et Heinzen intriguent contre l'Association ouvrière et contre nous auprès de Dieu et des hommes ; mais sans succès. Ils forment, avec quelques-uns des braillards modérés exclu de notre société, un club fermé, où Heinzen donne libre cours à sa hargne contre les doctrines pernicieuses du communisme[6].

Ecris-moi au plus tôt sur la question commerciale.


Ton
F. Engels.


D'avance bonne année.

Sois assez bon pour m'envoyer tout de suite un paquet contenant les Rapports sur la Campagne en Bade de Mieroslawski[7], le Journal d'un etc. de Daul, le bouquin de Becker et Esselen[8] et tout ce qui est paru par ailleurs d'important sur l'histoire de Bade, c.à.d. ce qui contient des faits et non des déclamations. Pour le paiement tu peux ou bien tirer sur moi une traite ou bien porter la somme en compte, on réglerait ça avec nos histoires commerciales concernant la N[eue] Rh[einische] Z[eitung].

  1. La Campagne pour la Constitution du Reich.
  2. Emigré allemand de Londres. Rédacteur de la Deutsche Londoner Zeitung.
  3. Karl Marx-Friedrich Engels : Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue.
  4. L'article de Wilhelm Wolff cité par Engels ne fut pas publié dans le premier fascicule de la revue. Une note de la rédaction indiquait que l'article, « Les derniers jours du Parlement allemand », paraîtrait dans le second fascicule. Un article de Wilhelm Wolff ne parut que dans la quatrième fascicule : il était consacré au « Parlement-croupion » de Stuttgart et à la « Régence d'Empire ». La « Revue » (Janvier-Février 1850) rédigée par Marx et Engels fut publiée dans le second fascicule de la revue (Cf. M.E.W., t. 7, p. 213 sqq.). Les conférences d'économie politique que Marx fit à l'Association ouvrière allemande de Londres, ne furent pas publiées dans la revue.
  5. Gustav Struve (1805-1870) : avocat et publiciste. L'un des chefs des soulèvements de Bade et du Palatinat. Emigra après l'échec de la révolution.
  6. Allusion à l'Association londonienne pour la formation des travailleurs allemands et à l'Association démocratique de Londres, à la tête de laquelle se trouvaient Karl Heinzen, Gustav Struve, F. H. K. Bobzin et Louis Bauer. Ces démocrates petits-bourgeois essayèrent de s'opposer à la constitution d'une organisation autonome du prolétariat et intriguèrent contre l'Association londonienne pour la formation des travailleurs allemands.
  7. Ludwik Mieroslawski (1814-1878) : chef révolutionnaire polonais. Prit part aux soulèvements de 1830 et 1846. Chef du soulèvement de Poznan en 1848. Chef de l'armée révolutionnaire de Bade en 1849. Il sera nommé dictateur du gouvernement national polonais lors du soulèvement de 1863-1864 et émigrera en France après l'échec du mouvement.
  8. Allusion à l'ouvrage de A. Daul paru en 1849 à St-Gall : Tagebuch eines politischen Flüchtlings während des Freiheitskampfes in der Rheinpfalz und Baden [Journal d'un réfugié politique pendant les soulèvements de Bade et du Palatinat] ainsi qu'à la Geschichte der süddeutschen Mai Revolution des Jahres 1849 [Histoire de la révolution de mai 1849 en Allemagne du Sud] de Johann Philipp Becker et Christian Esselen.