Lettre à Isidor Ehrenfreund, 19 avril 1890

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Engels répond à un dénommé Isidor Ehrenfreund, employé de banque autrichien, qui lui avait écrit le 21 mars 1890 que l'antisémitisme était largement répandu parmi les membres du club des employés des banques de Vienne auquel il appartenait, ainsi que dans une partie de la population viennoise, et s'exprimait dans une propagande contre le capital juif. Extrait publié dans la presse social-démocrate.

(...) Est-ce qu'avec l'antisémitisme, vous n'iriez pas causer plus de dégâts que vous ne feriez avancer les choses ? Je vous demande d'y réfléchir. L'antisémitisme est la marque d'une culture arriérée, ce qui fait qu'il n'y en a qu'en Prusse et en Autriche ou en Russie. Si on s'avisait de faire de l'antisémitisme ici en Angleterre, ou en Amérique, on ne s'attirerait tout simplement que des moqueries, et à Paris, avec ses écrits – qui, intellectuellement, surpassent de fort loin ceux des antisémites allemands - Monsieur Drumont arrive tout juste à faire un peu sensation l'espace d'une journée, sans plus. De surcroît, maintenant qu'il est candidat aux élections municipales, il est bien forcé de dire qu'il est autant hostile au capital chrétien qu'au capital juif ! Et on le lirait encore même s'il défendait le contraire.

En Prusse, c'est la petite noblesse des hobereaux, celle qui, ayant un revenu de 10 000 marks et en dépensant 20 000, est tout le temps fourrée chez les usuriers, qui cultive l'antisémitisme, en Prusse et en Autriche, c'est chez les petits-bourgeois écrasés par la concurrence du grand capital, les artisans des corporations et les petits épiciers, que se recrute le chœur des braillards. Mais quand le capital élimine ces classes sociales-, des classes réactionnaires de bout en bout, il ne fait que remplir son office, et ce qu'il fait est positif, qu'il soit sémite ou aryen, circoncis ou baptisé. Il aide les Prussiens et les Autrichiens arriérés à aller de l'avant, à accéder enfin à un état de choses moderne où toutes les vieilles différences sociales se dissolvent dans un antagonisme unique, le grand antagonisme opposant capitalistes et ouvriers salariés. C'est seulement dans les régions où on n'en est pas encore arrivé à ce stade-là, où il n'existe pas encore de puissante classe de capitalistes, et donc pas non plus de puissante classe ouvrière, où le capital est encore trop faible pour s'emparer de l'ensemble de la production nationale et a pour cette raison comme terrain principal d'activité la Bourse des valeurs, où donc la production est encore entre les mains de paysans, de seigneurs fonciers, d'artisans et autres classes pareillement issues du Moyen-Âge – c'est là seulement que le capital est principalement juif, c'est là seulement que fleurit l'antisémitisme.

Dans toute l'Amérique du nord, où il y a des millionnaires dont nos minables marks, florins ou francs ne seraient guère en mesure d'énoncer la richesse, on ne trouvera pas un seul Juif parmi eux, et comparés à ces Américains, les Rothschild sont de vrais mendiants. Et même ici, en Angleterre, Rothschild est un homme à la fortune modeste à côté par exemple du duc de Westminster. Même chez nous, au bord du Rhin, chez nous qui, avec l'aide des Français, avons mis il y a 95 ans la noblesse à la porte du pays et avons créé une industrie moderne, où sont-ils, les Juifs ?

L'antisémitisme n'est donc rien d'autre que la réaction développée par des catégories sociales issues du Moyen-Âge et en train de couler par le fond, pour protester contre la société moderne essentiellement constituée de capitalistes et d'ouvriers salariés, et pour cette raison, derrière un camouflage socialiste en apparence, il ne sert que des objectifs réactionnaires. C'est une sous-espèce du socialisme féodal, et nous n'avons strictement rien à voir avec ça. Qu'il soit possible quelque part, prouve seulement que le capital y est insuffisamment développé. Capital et travail salarié sont aujourd'hui inséparables. Plus le capital est fort, plus l'est aussi la classe ouvrière, plus proche est donc la fin de la domination du capital. Je nous souhaite donc à nous autres Allemands, au nombre desquels je compte aussi les Viennois, que l'économie capitaliste se développe promptement, et en aucune manière qu'elle végète et stagne.

En outre, l'antisémitisme fausse toute la perception de la situation. Il ne connaît même pas les Juifs contre lesquels il vocifère. Sinon, il saurait qu'ici en Angleterre et en Amérique, grâce aux antisémites d'Europe orientale et de Turquie, grâce à l'Inquisition espagnole, il y a des milliers et des milliers de prolétaires juifs ; et ces Juifs sont les plus exploités et les plus misérables des ouvriers. Nous avons eu ici en Angleterre dans l'année qui vient de s'écouler trois grèves d'ouvriers juifs, et on voudrait que nous endossions l'antisémitisme au titre de la lutte contre le capital ?

Et par ailleurs, notre dette envers les Juifs est bien trop importante. Sans parler de Heine et de Börne, Marx était de sang tout ce qu'il y a de plus juif, Lassalle était juif. Parmi les meilleurs des nôtres, il y a beaucoup de Juifs. Mon ami Victor Adler, qui paie en prison à Vienne son dévouement à la cause du prolétariat, Eduard Bernstein, le rédacteur du « Social-démocrate » de Londres, Paul Singer, l'un de nos meilleurs représentants au Reichstag – des gens dont l'amitié me remplit de fierté, et tous Juifs ! N'ai-je pas moi-même été traité de Juif par la « Gartenlaube »[1], et certes, si je devais choisir, je préférerais être Juif plutôt qu'un « Monsieur de... quelque chose » !

Londres, le 19 avril 1890

Friedrich Engels

  1. « La Tonnelle » : Hebdomadaire familial illustré à grand tirage de tendance petite-bourgeoise conservatrice.