Lettre à Friedrich Graeber, 22 février 1841

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B[rême], le 22 février 1841.

Votre Haute Dignité in spe

a eu la grâce, habuerunt gratiam de de m'écrire mihi scribendi sc. literas. Multum gaudeo, tibi adjuvasse ad gratificationem triginta thalerorum, speroque, te ista gratificatione usum esse ad bibendum in sanitatem meam.

Χαῖρε, Φύλαξ τοῦ Χριστιανισμοῦ, μέγας Στραυσσομαστιξ, ἄστρον τῆς ὀρθοδοξίας, παῦσις τῆς τῶν πιετίοστων λύπης, βασιλεὑς τῆς έξηγήσεως !;!;!

[texte en hébreu][1]

planait au dessus de F. Graeber lorsqu'il faisait l'impossible pour démontrer que deux fois deux font cinq. O toi, grand pourchasseur de Strauss, je te conjure, au nom de toute l'orthodoxie, de détruire ce nid maudit de la bête straussienne et de transpercer de ton épée de Saint-Georges tous ses œufs avant qu'ils ne soient éclos ! Aventure-toi dans le désert du panthéisme, courageux tueur de dragons, combats aux côtés de ce lion de Leo qui rugit contre Ruge et cherche une proie à dévorer, détruis cette maudite nichée straussienne et plante ta bannière sur le Sinaï de la philosophie spéculative ! O je t'en prie, laisse-toi fléchir : voilà cinq années que les croyants attendent celui qui écrasera la tête de ce dragon straussien, ils se sont échinés à l'abattre, ils l'ont lapidé, ils ont jeté sur lui de la boue et même du fumier, mais il ne fait que redresser toujours plus la tête, cette tête qui vous menace de son venin ; puisque tu trouves si facile de réfuter Strauss et que tu dis que toutes ces belles constructions s'effondreront d'elles-mêmes, alors mets-toi à l’œuvre, et réfute la Vie de Jésus ainsi que le premier tome de la Dogmatique, car le danger se fait de plus en plus menaçant, la Vie de Jésus a été plus souvent rééditée que tous les écrits réunis de Hengstenberg et de Tholuck et la coutume veut déjà que tous ceux qui ne sont pas straussiens soient flanqués à la porte de la littérature. Et les Annales de Halle sont le journal le plus répandu dans le nord de l'Allemagne, si répandu que Sa Majesté le roi de Prusse ne peut plus l'interdire, bien qu'il en ait fort envie. S'il interdisait les Annales de Halle qui lui disent chaque jour les plus grandes insolences, il se ferait sur le champ un million d'ennemis, ceux des Prussiens qui ne savent pas encore ce qu'ils doivent penser de lui. Il est grand temps de vous y mettre, sans quoi c'est nous qui, en dépit des pieuses convictions du roi de Prusse, vous réduirons au silence éternel. Vous devriez vous armer d'un petit peu de courage afin que la bagarre se déclare une bonne fois pour toutes. Mais vos écrits sont empreints d'un calme et d'une tranquillité tels qu'on croirait que les actions du christianisme orthodoxe rapportent 100% d'intérêt, que le flot de la philosophie s'écoule paisiblement, comme à l'époque scolastique, entre les berges du christianisme, qu'entre la lune de la dogmatique et le soleil de la vérité ne s'est pas glissée cette terre insolente qui provoque une effroyable éclipse de lune. Ne remarquez-vous donc pas que la tempête souffle à travers les forêts et qu'elle renverse tous les arbres morts qu'au lieu de l'ancien diable désormais classé dans les archives a surgi le diable de la spéculation et de la critique et qu'il jouit d'un énorme crédit ? Chaque jour nous vous provoquons et nous vous raillons avec impertinence, laissez donc nos piques transpercer une bonne fois votre couenne (elle a, à la vérité, 1800 ans ; elle est donc à peu près aussi dure que du cuir) et enfourchez votre cheval de bataille. Mais tous vos Neander, Tholuck, Nitzsch, Bleek, Erdmann et consorts sont si sensibles et si délicats que l'épée leur donnerait une allure grotesque, et ils sont tous si calmes et si réfléchis, ils ont si peur du scandale qu'il n'y a rien à tirer d'eux. Hengstenberg et Leo ont eux au moins du courage, mais Hengstenberg s'est déjà fait désarçonner si souvent qu'il en est tout rompu et Leo s'est fait arracher toute sa barbe lors de la dernière empoignade contre les hégéliens, si bien qu'il serait indécent qu'il se montrât en public. Strauss ne s'est du reste pas couvert de ridicule car si, il y a quelques années encore, il croyait que sa Vie de Jésus ne nuirait pas à la doctrine de l'Eglise, il aurait certes pu sans compromettre son honneur faire un cours de théologie orthodoxe, tout comme beaucoup d'orthodoxes font des cours sur le système philosophique de Hegel ; mais si, comme le montre la Vie de Jésus, il croyait vraiment que sa doctrine ne nuisait absolument pas aux dogmes, chacun savait d'avance qu'il reviendrait de ces idées dès qu'il se mettrait sérieusement à étudier les dogmes. Il dit d'ailleurs sans détours dans sa Dogmatique ce qu'il pense de la doctrine de l'Eglise. C'est d'ailleurs une très bonne chose qu'il se soit installé à Berlin ; il y est à sa place et peut par ses paroles et par ses écrits exercer une influence plus grande qu'à Stuttgart.

Qu'en tant que poète je sois tombé bien bas, de plusieurs côtés on le conteste et d'ailleurs, si Freiligrath n'a pas fait imprimer mes vers, ce n'est pas pour des raisons poétiques mais pour des questions de tendance et de place. D'abord, il n'est pas particulièrement libéral et deuxièmement mes vers sont arrivés trop tard ; troisièmement, il a fallu supprimer quelques poésies importantes qui étaient destinées aux derniers cahiers. Le Chant du Rhin de N. Becker est d'ailleurs vraiment tout ce qu'il y a de médiocre et déjà tellement déprécié qu'aucun journal ne peut plus en faire les louanges. Le Rhin de R. E. Prutz est un chant d'une tout autre valeur. Et d'autres poésies de Becker sont bien meilleures. Le discours qu'il a tenu lors de la retraite aux flambeaux est le plus nébuleux que j'aie jamais entendu. Merci pour les distinctions honorifiques que les rois vous accordent ! A quoi bon ? Une médaille, une tabatière en or, une coupe d'honneur, recevoir cela des mains d'un roi fait de nos jours plutôt honte qu'honneur. Quant à nous, nous disons grand merci et sommes, Dieu soit loué, à l'abri d'un pareil avatar, car depuis que j'ai fait imprimer dans le Telegraph mon article sur E. M. Arndt, même le roi de Bavière qui est fou n'aurait pas l'idée de m'accrocher un tel grelot de bouffon ou de m'imprimer sur les fesses le sceau de la servilité. De nos jours, plus un homme est obséquieux, plus il est une crapule ; plus il est servile et plus il porte de médailles.

Je fais pour l'instant de l'escrime avec acharnement et bientôt je vous écharperai tous. J'ai eu deux duels dans les dernières quatre semaines, mon premier adversaire a retiré les termes de « jeune sot » dont il m'avait gratifié après avoir reçu une gifle de moi ; il ne s'est pas encore vengé de la gifle reçue ; je me suis battu hier avec le second et lui ai fameusement fendu le front de haut en bas, à la suite d'une première garde parfaite.

Farewell,

Ton F. Engels.

  1. ... a eu la grâce... [de m'écrire], à savoir une lettre. Je me réjouis fort de t'avoir aidé à obtenir une gratification de trente thalers et j'espère que tu as utilisé cette gratification pour boire à ma santé. Salut, ô gardien du christianisme, grand chasseur d'autruches straussiennes, étoile de l'orthodoxie, consolateur des piétistes affligés, roi de l'exégèse !!! Au début Dieu créa le ciel et la terre et l'esprit de Dieu...