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Lettre à Friedrich Engels, 3 février 1851
| Auteur·e(s) | Karl Marx |
|---|---|
| Écriture | 3 février 1851 |
Londres, le 3 février 1851.
Cher Engels,
Etudies-tu la physiologie sur la personne de Mary[1] ou ailleurs ? Dans le premier cas, je comprends que ce n'est pas de l'hébreu, même pas du russe.
Pour le moment, ma nouvelle théorie de la rente ne m'a apporté que la bonne conscience à laquelle aspire nécessairement tout homme de bien. Je suis en tout cas content que tu en sois satisfait. Un rapport inversement proportionnel entre la fertilité de la terre et la fertilité humaine ne pouvait qu'affecter profondément le puissant père de famille que je suis, d'autant plus que mon mariage est plus productif que mon industrie.
Je te soumets maintenant simplement une illustration à l'appui de la théorie de la currency [circulation monétaire][2] ; l'étude que j'en fais pourrait être définie par les hégéliens comme une étude de « l'hétérogénéité », de l'« autre », bref du « sacré ».
La théorie du sieur Loyd[3] et tutti fruti à partir de Ricardo consiste en ceci :
Supposons une currency [circulation] purement métallique. Si l'argent en circulation était trop abondant dans ce pays, les prix monteraient, donc l'exportation de marchandises étrangères augmenterait. Les importations dépasseraient les exportations. Donc balance commerciale défavorable. Taux de change défavorable. On exporterait des espèces sonnantes et trébuchantes, la currency [circulation monétaire] en serait réduite, les prix des marchandises baisseraient, les importations diminueraient, les exportations augmenteraient, l'argent refluerait de nouveau dans le pays, bref, la situation reviendrait à son ancien équilibre.
Dans le cas contraire, même chose, mutatis mutandis.
Moralité : comme il faut que le papier-monnaie suive les fluctuations de la metallic currency [circulation métallique], comme il faut remplacer par une régulation artificielle ce qui dans le premier cas est loi naturelle, la Bank of England [Banque d'Angleterre] doit augmenter ses émissions de papier-monnaie quand la quantité de bullion [métal précieux] augmente par exemple par l'achat de government securities [valeurs d'Etat], d'exchequer bills [bons du Trésor], etc., et les réduire, en abaissant son escompte ou en vendant des valeurs d'Etat, quand la quantité de bullion diminue. Or, je prétends que la banque doit faire tout le contraire : relever son escompte quand le bullion diminue et lui laisser suivre sa marche normale quand il augmente. Sous peine d'aggraver inutilement la crise commerciale qui se prépare. Mais, je te parlerai de ça une autre fois.
Ce que je veux expliquer aujourd'hui concerne les principes fondamentaux de cette affaire. J'affirme en effet : même dans le cas d'une currency purement métallique, son volume, son gonflement, sa contraction n'ont rien à voir avec la sortie et l'afflux de métaux précieux, avec la balance commerciale bonne ou mauvaise, avec le taux de change favorable ou défavorable, hormis des cas exceptionnels qui pratiquement ne se présentent jamais, mais qu'on peut déterminer théoriquement. Tooke affirme la même chose mais je n'ai trouvé aucune preuve dans son History of prices[4] pour 1843-1847.
Tu vois que l'affaire est importante. Premièrement, toute la théorie de la circulation se trouve contestée dans sa base même. Deuxièmement, on démontre comment le déroulement des crises, pour autant que le système de crédit en est une condition, n'a de rapport avec la currency que dans la mesure où de folles interventions de l'Etat peuvent, par sa réglementation (comme en 1847), aggraver la crise en cours.
Dans l'illustration suivante, noter que l'on admet ceci : l'afflux de bullion va de pair avec la prospérité commerciale, avec des prix bas pas encore très élevés, mais en hausse, une surabondance de capital, un excédent des exportations sur les importations. Les sorites d'or vice versa, mutatis mutandis. Or, cette hypothèse est également celle des gens contre qui est dirigée cette polémique. Ils ne peuvent rien dire là-contre. Dans la réalité, il peut se présenter mille et un cas où l'or part à l'étranger, bien que dans le pays qui l'exporte les prix des autres denrées soient beaucoup plus bas que dans les pays où on exporte de l'or. C'est par exemple le cas pour l'Angleterre de 1809 à 1811 et en 1812, etc. D'ailleurs, l'hypothèse générale est, premièrement, juste in abstracto [dans l'abstrait] et, deuxièmement, adoptée par les théoriciens de la currency. Par conséquent, pour l'instant, pas de discussion sur ce point.
Supposons donc qu'en Angleterre la currency soit uniquement métallique ; ce n'est toutefois pas supposer que le système de crédit n'est plus en vigueur. La Bank of England se transformerait au contraire en banque de dépôts et de prêts. Simplement, ses prêts seraient uniquement consentis en espèces. Si l'on n'admettait pas cette hypothèse, ce qui figure ici comme deposit [dépôt] de la Bank of England figurerait comme hoards [trésors] des particuliers, et ses prêts figureraient comme prêts de particuliers. Donc, ce qui est dit ici des deposits de la Bank of England n'est qu'une façon abrégée pour ne pas présenter le procès de façon dispersée, mais au contraire le concentrer sur un seul focus [foyer].
Premier cas. Rentrée de bullion. La chose est alors très simple. Beaucoup de capital inactif, donc augmentation des dépôts. Pour les employer, la banque abaisserait son taux d'intérêt. Par conséquent, extension des affaires dans le pays. La circulation n'augmenterait que si les affaires augmentaient au point de nécessiter pour être réalisées un accroissement de la circulation. Sinon, la currency émise en excédent refluerait vers la banque sous forme de dépôts, etc., par suite de la venue à échéance des traites, etc. La currency n'est donc pas ici une cause. Son augmentation n'est finalement que la conséquence de la mise en œuvre d'un plus grand capital, et non l'inverse. (Dans le cas étudié, la première conséquence serait un accroissement des dépôts, c'est à dire du capital inemployé et non pas de la circulation).
Deuxième cas. C'est ici que l'affaire commence vraiment. On suppose l'exportation de bullion. Début d'une période de pressure [crise]. Taux de change défavorable. Ajoute à cela une mauvaise récolte, etc. (ou[5] encore hausse sur les matières premières de l'industrie), nécessite d'accroître constamment l'importation de marchandises. Admettons, pour le début d'une période de ce genre, le bilan suivant pour la Banque d'Angleterre :
| a) | Capital | 14 500 000 £ | Valeurs d'Etat | 10 000 000 £ |
| Réserves | 3 500 000 £ | Lettres de change | 12 000 000 £ | |
| Dépôts | 12 000 000 £ | Lingots d'or ou espèces[6] | 8 000 000 £ | |
| 30 000 000 £ | 30 000 000 £ |
Comme on a supposé qu'il n'existe pas de billets de banque, la banque ne doit que les 12 millions de dépôts. D'après son principe (qui est commun aux banques de dépôts et de circulation) de n'être tenu d'avoir en cash [espèces] que le tiers de ses liabilities [obligations de paiement], son bullion de 8 millions est deux fois trop élevé. Pour réaliser un plus grand bénéfice, elle abaisse le taux d'intérêt et augmente ses discounts [escomptes], par exemple de 4 millions, qui sont exportés pour l'achat de céréales, etc. Le bilan de la Banque est alors le suivant :
| b) | Capital | 14 500 000 £ | Valeurs d'Etat | 10 000 000 £ |
| Réserves | 3 500 000 £ | Lettres de change | 16 000 000 £ | |
| Dépôts | 12 000 000 £ | Lingots d'or ou espèces | 4 000 000 £ | |
| 30 000 000 £ | 30 000 000 £ |
Conséquence de cette figure [ce tableau] :
Les négociants agissent d'abord sur la bullion reserve [réserve de métaux précieux] de la banque, dès qu'ils sont contraints d'exporter de l'or. Cet or exporté diminue sa réserve (celle de la banque), sans agir le moins du monde sur la currency. Que les 4 millions soient dans les caves ou sur un bateau voguant vers Hambourg, c'est la même chose pour la currency. Il ressort finalement qu'une importante drain of bullion [sortie d'or] (de 4 millions de £ dans le cas envisagé) peut se produire sans affecter le moins du monde ni la currency, ni le commerce du pays en général. Cela est vrai pendant toute la période où la bullion reserve [encaisse métallique], qui était trop importante par rapport aux liabilities, n'est ramenée qu'à sa due proportion [proportion requise] par rapport à ces liabilities.
c) Mais supposons maintenant que persistent les conditions qu'ont imposé le drain [la sortie] des 4 millions : pénurie de céréales, hausse du prix du coton brut, etc. La banque s'inquiète pour sa sécurité. Elle élève le taux d'intérêt et limite ses discounts [escomptes]. D'où pressure [difficultés] dans le monde des affaires. Comment se traduisent ces difficultés ? On tire sur les dépôts de la banque, son bullion baisse proportionnellement. Si les dépôts tombent à 9 millions, c'est-à-dire diminuent de 3 millions, 3 millions devraient aussi sortir de la bullion reserve de la banque. Celle-ci tomberait donc (4 millions moins 3 millions) à 1 million pour des dépôts de 9 millions, proportion dangereuse pour sa banque. Si donc celle-ci veut maintenir se réserve métallique au tiers des dépôts, elle réduira ses escomptes de 2 millions.
Le bilan se présentera alors comme suit :
| Capital | 14 500 000 £ | Valeurs d'Etat | 10 000 000 £ |
| Réserves | 3 500 000 £ | Effets escomptés | 14 000 000 £ |
| Dépôts | 9 000 000 £ | Lingots d'or et espèces | 3 000 000 £ |
| 27 000 000 £ | 27 000 000 £ |
Conséquence : dès que la sortie d'or est si forte que la bullion reserve atteint la due proportion par rapport au montant des dépôts, la banque relève le taux d'intérêt et diminue l'escompte. Mais alors commence à se faire sentir l'effet sur les dépôts et, ceux-ci se réduisant, la réserve de bullion diminue, cependant que le discount de bills [escompte des traites] diminue en plus forte proportion. La currency n'en est pas affectée le moins du monde. Une partie du bullion retiré et des dépôts comble le vide créé dans la circulation intérieure par la contraction des moyens de compensation de la banque, l'autre partie s'en va à l'étranger.
d) Supposons que l'importation de céréales, etc., se poursuive, que les dépôts tombent à 4 500 000, la banque devrait alors, pour maintenir la réserve nécessaire par rapports à ses liabilities, réduire encore de 3 millions ses escomptes, et le bilan serait le suivant :
| Capital | 14 500 000 £ | Valeurs d'Etat | 10 000 000 £ |
| Réserves | 3 500 000 £ | Effets escomptés | 11 000 000 £ |
| Dépôts | 4 500 000 £ | Lingots d'or et espèces | 1 500 000 £ |
| 22 500 000 £ | 22 500 000 £ |
Dans cette hypothèse, la banque aurait réduit ses escomptes de 16 à 11 millions, donc de 5 millions. Les besoins de la circulations sont compensés par les retraits de dépôts. Mais simultanément pénurie de capital, prix élevé des matières premières, diminution de la demande, donc réduction des affaires, donc finalement de la circulation, de la currency nécessaire. La partie excédentaire de ce numéraire serait expédiée à l'étranger sous forme de bullion pour payer des importations. La currency est atteinte en dernier, et elle ne tomberait au-dessous de la quantité indispensable à la circulation que lorsque la bullion reserve tomberait au-dessous du rapport strictement nécessaire entre réserve métallique et dépôts.
A noter au sujet des développements ci-dessus :
- Au lieu de diminuer ses escomptes, la banque pourrait bazarder ses public securities [valeurs d'Etat], ce qui, dans la situation envisagée, ne serait pas une bonne affaire. Cependant le résultat serait identique. Au lieu de diminuer sa propre réserve et ses escomptes, elle diminuerait ceux des particuliers qui placent leur argent en fonds de l'Etat.
- J'ai supposé ici une sortie d'argent de la banque de 6 500 000. En 1839, il s'en est produit une de 9 à 10 millions.
- Le procès que j'ai supposé dans le cas d'une circulation purement métallique peut, avec du papier-monnaie, aller jusqu'à la fermeture des caisses, comme cela s'est produit deux fois au XVIIIe siècle à Hambourg.
Ecris bientôt.
Ton
K. M.
- ↑ Mary Burns († 1863) : ouvrière irlandaise. Première femme d'Engels.
- ↑ Les questions qu'aborde Marx ici, il les traite notamment dans la Ve section du Capital, livre II, ch. XXXIII et suiv. (Editions sociales, t. VII, Même remarque pour les lettres du 25 février et du 2 avril 1851).
- ↑ Lord Overstone (1796-1883) : banquier et économiste anglais, auteur d'une théorie de la circulation monétaire.
- ↑ Thomas Tooke et W. Newmarch : A History of Prices and of the State of the Circulation from 1793 to 1856, Londres, 1848, t. IV.
- ↑ Biffé : « sans cesse fortes importations ».
- ↑ Dans tous les tableaux de cette lettre ces termes figurent en anglais dans l'original, soit de haut en bas : Government securities, Bills of Exchange, Bullion or coin.