Lettre à Friedrich Engels, 2 août 1862

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Auteur·e(s) Karl Marx
Écriture 2 août 1862


Première publication : en allemand dans Der Briefwechsel zwischen F. Engels und K. Marx, Stuttgart, 1913.


A Engels à Manchester


Cher Frederick,

Grand merci pour les 10 £.

Il m’est très désagréable de te causer ces difficultés dans tes affaires d’argent, mais que faire ? Qui pourrait faire face à une crise comme celle d’Amérique ? Avec en plus cette poisse qui m’est propre d’avoir affaire à un foutu canard comme la Presse de Vienne. Otherwise [autrement] ces types auraient pu remplacer pour moi, au moins to some extent [dans une certaine mesure], le Tribune. Crois-tu par hasard que le moment soit maintenant venu de m’adresser, par exemple, à l’Evening Post (the Abolitionist Paper [le journal abolitionniste] de New York) pour lui faire mes offres de service ?

C’est un vrai miracle que, de la façon dont vont les choses, j’aie pu avancer mes travaux théoriques. J’ai tout de même l’intention à présent d’introduire dans ce tome dès maintenant, sous forme de chapitre annexe, c’est-à-dire à titre d’« illustration » d’une thèse précédemment énoncée, la théorie de la rente. Je veux te soumettre en quelques mots cette question compliquée et fort longue à exposer, afin que tu me communiques ton opinion.

Je distingue, tu le sais, deux parties dans le capital: le capital constant (matières premières, matières instrumentales, outillage, etc.), dont la valeur ne fait que réapparaître dans la valeur du produit, et deuxièmement le capital variable, c’est-à-dire le capital déboursé en salaires, qui contient moins de travail matérialisé que l’ouvrier n’en restitue en contrepartie. Par exemple, si le salaire quotidien = 10 heures et si l’ouvrier travaille 12 heures, il remplace le capital variable + 1/5 de ce dernier (2 heures). Cet excédent je l’appelle plus-value (surplus value)[1].

Suppose que le taux de la plus-value (par conséquent la durée de la journée de travail et l’excédent du surtravail par rapport au travail nécessaire que l’ouvrier works [travaille] pour reproduire le salaire) soit, par exemple, de 50 %. Dans ce cas, l’ouvrier, pour une journée de travail do 12 heures, travaillerait, par exemple, 8 heures pour lui, 4 heures (8/2) pour l’employer, Et suppose cela dans toutes les trades [branches d’industrie] de sorte que les éventuelles différences dans l’average working time [la durée moyenne du travail] ne soient qu’une simple compensation pour la plus ou moins grande difficulté du travail, etc.

Dans ces conditions, pour une exploitation uniforme de l’ouvrier, dans les diverses trades, des capitaux différents, employés dans des sphères de production différentes, fourniront pour une même quantité de capital des amounts of surplus value [quantités de plus-value] très différentes et, par suite, des taux de profit très différents, since profit is nothing but the proportion of the surplus value to the total capital advanced [étant donné que le profit n’est rien d’autre que le rapport de la plus-value au capital total qui a été avancé]. Ceci dépendra de la composition organique du capital, c’est-à-dire de la façon dont il se divise en capital constant et capital variable.

Suppose, comme ci-dessus, que le surtravail = 50 %. Si, par exemple, 1 £ = 1 journée de travail (peu importe que tu te représentes sous ce vocable une journée qui durerait une semaine, etc.), la journée de travail = 12 heures, le travail nécessaire (celui qui reproduit le salaire) = 8 heures, le salaire de 30 ouvriers (ou de 30 journées de travail) = alors 20 £ et la valeur de leur travail = 30 £, le capital variable pour un ouvrier (qu’il s’agisse d’un jour ou d’une semaine) = 2/3 de £ et la valeur qu’il crée = 1 £. L'amount [Le montant] de la surplus value qu’un capital de 100 £ produit dans différentes trades sera très différent selon la proportion dont ce capital de 100 se répartit en capital constant et capital variable. Désigne par C le capital constant, par V, le variable. Si, par exemple, dans la cotton industry [l’industrie cotonnière] la composition est de C 80, V 20, la valeur du profit = 110 (pour une plus-value ou un surplus labour [surtravail] de 50 %). La masse de la plus-value = 10 et le taux du profit = 10 %, puisque le profit est égal au rapport de 10 (la surplus value) à 100 (valeur totale of the capital expended [du capital déboursé]). Supposons que dans l’industrie de l’habillement la composition du capital soit la suivante : C 50, V 50, de sorte que le produit = 125, la plus-value (pour un taux de 50 % comme ci-dessus) = 25 et le taux de profit = 25 %. Prends une autre industrie où le rapport sera C 70, V 30, de sorte que le produit = 115, le taux de profit = 15 %. Enfin, une industrie où la composition = C 90, V 10, de sorte que le produit = 105 et le taux de profit = 5 %.

Nous avons ici, pour une exploitation du travail identique, dans le cas de capitaux de même grandeur investis dans différentes trades, de très different amounts of surplus value, and hence very different rates of profit [des quantités de plus-value très différentes et, par conséquent, des taux de profit très différents].

Mais rassemblons les 4 capitaux ci-dessus, cela donne :

Valeur du produit
1. C 80 V 20110Taux de profit =10 %
2. C 50 V 50125Taux de profit =25 %
3. C 70 V 30115Taux de profit =15 %
4. C 90 V 10105Taux de profit =5 %
Capital400Profit =55
Taux de plus-value dans tous les cas = 50 %

Ce qui pour 100 donne un taux de profit de 13¾ %.

Si l’on considère le capital total (400) de la classe, le taux do profit serait de 13¾ %. Et les capitalistes sont frères. La concurrence (transfer of capital or withdrawal of capital from one trade to the other [transfert de capital ou retrait de capital d’une branche pour le placer dans une autre]) réalise ceci, que des capitaux de même grandeur dans des trades différentes, despite their different organic compositions, yield the same average rate of profit [obtiennent le même aux moyen de profit, en dépit de leur composition organique différente]. En d’autres termes, l’average profit [le profit moyen] qu’un capital of [de] 100 £ rapporte for instance in a certain trade [par exemple, dans une certaine branche], il ne le rapporte pas au titre du capital particulier qu’il est, ni non plus en proportion de la surplus value qu’il produit lui-même, mais en tant que partie aliquote de l’ensemble du capital de la classe capitaliste. C’est une share [action] dont le dividende, proportionnel à sa grandeur, est prélevé sur la somme totale de surplus value (ou travail non payé) que produit l’ensemble du capital variable (investi en salaires) de la classe.

Pour que, dans l’exemple ci-dessus, 1, 2, 3, 4 obtiennent le même average profit, il faut que chaque catégorie vende ses marchandises 113⅓ £. 1 et 4 les vendent au-dessus de leur valeur, 2 et 3, au-dessous de leur valeur.

Le prix, fixé de la sorte = the expenses of capital + the average profit (for instance 10%) [les débours de capital + le profit moyen (par exemple, de 10 %)], c’est ce que Smith appelle le natural price, costprice, etc.[2] C’est ça, l’average price [le prix moyen] auquel la concurrence entre les different trades ramène les prix clans les different trades (par transfer of capital or withdrawal of capital [transfert ou retrait de capital]). La concurrence ne ramène donc pas les marchandises à leur valeur, mais à des prix de revient qui sont supérieurs, inférieurs ou = à leurs valeurs, selon la composition organique des capitaux.

Ricardo confond valeurs et prix de revient. Il croit donc que, si une rente absolue[3] existait (c’est-à-dire une rente indépendante de la fertilité différente des catégories de sols), les agricultural produce [produits agricoles], etc., seraient constamment vendus au-dessus de leur valeur, parce qu’étant vendus au-dessus de leur prix de revient (the advanced capital + the average profit [capital avancé + profit moyen]. Ce qui renverserait la loi fondamentale. Il nie donc l’existence de la rente absolue et n’accepte que la rente différentielle.

Mais son assimilation de values of commodities à costprices of commodities [valeur des marchandises à prix de revient des marchandises] est totalement fausse et elle est reprise traditionnellement de A. Smith. Voici le fait:

Suppose que l’average composition [composition moyenne] de tout le not agricultural capital [capital non agricole] soit C 80, V 20, ce qui donne un produit (pour un taux de plus-value de 50 %) = 110 et un taux de profit = 10 %.

Suppose en outre que l’average composition de l’agricultural capital soit C 60, V 40 (statistiquement, ces chiffres sont assez justes pour l’Angleterre) ; la rente procurée par l’élevage du bétail, etc., importe peu dans cette question car elle n’est pas déterminée par elle-même, mais par le corn rent [la rente du blé]). Dans ce cas, pour la même exploitation du travail que ci-dessus, le produit = 120 et le taux de profit = 20 %. Si le farmer vend l’agricultural produce dans ces conditions à sa valeur, il le vend à 120 et non pas à 110, son prix de revient. Mais la propriété foncière empêche que le farmer n’assimile à l’exemple des brothers capitalists [frères capitalistes], la valeur de son produit au prix de revient. La concurrence des capitaux ne peut arracher ce résultat. Le propriétaire foncier vient s’en mêler et prélève la différence entre valeur et prix de revient. Un rapport peu élevé du capital constant au variable exprime de façon générale un faible (ou relativement faible) développement de la productivité du travail dans une sphère de production particulière. Si donc l’average composition de l’agricultural capital est par exemple C 60, V 40, tandis que celle du not agricultural est de C 80, V 20, cela prouve que l’agriculture n’a pas encore atteint le même niveau de développement que l’industrie. (Ce qui est très explicable puisque, toutes autres raisons mises à part, la condition préalable pour l’industrie c’est une science relativement ancienne, la mécanique, tandis que l’agriculture suppose ces sciences toutes nouvelles que sont la chimie, la géologie et la physiologie.) Si (dans l’hypothèse ci-dessus) le rapport s’établit, dans l’agriculture, à = C 80, V 20, la rente absolue disparaît. Il ne subsiste que la rente différentielle, mais que je développe de façon telle que l’hypothèse de Ric[ardo] d’une constante deterioration of agriculture [détérioration de l’agriculture] apparaît most ridiculous and arbitrary [fort ridicule et arbitraire].

Dans la détermination ci-dessus du costprice [prix de revient] différent de la value [valeur], il faut ajouter encore qu’à la différence du capital constant et capital variable qui résulte du procès de production immédiat du capital, vient s’ajouter la différence entre capital fixe et circulant qui provient du procès de circulation du capital. Toutefois, si je voulais insérer ça ci-dessus, la formule serait trop compliquée.

Tu as là - roughly [en gros], car la chose est assez complexe - la critique de la théorie de R[icardo]. Tu avoueras au moins que le fait de tenir compte de l’organic composition of capital [la composition organique du capital] fait tomber quantité de contradictions apparentes et de problèmes qui se présentaient jusqu’ici ...

A propos ! A certaines fins, dont je te parlerai dans ma prochaine lettre, cela m’arrangerait beaucoup, si tu pouvais me faire une critique détaillée, du point de vue militaire (je me charge du côté politique), des inepties libératrices de Lassalle et Rüstow.

Ton

K.M.

Le bonjour aux dames.

Imandt s’est annoncé. Itzig s’en va lundi.

Tu verras que dans ma conception de la « rente absolue », la propriété foncière indeed (under certain historical circumstances) [en fait (dans certaines circonstances historiques)] renchérit le prix des produits bruts. Fait, du point de vue communiste, très utilisable.

Si l’on suppose que le point de vue ci-dessus est juste, il n’est absolument pas nécessaire qu’une rente absolue soit payée en toutes circonstances, ou par toute catégorie de terrain (même en partant de la composition de l’agricultural capital que nous avons supposée). Elle n’est pas payée là où la propriété foncière - en fait ou légalement - n’existe pas. Dans ce cas, l’agriculture n’offre no peculiar resistance to the application of capital [pas de résistance particulière à l’emploi de capital]. Celui-ci se meut alors dans cet élément avec autant de liberté que dans n’importe quel autre. Le produit agricole est alors vendu, comme c’est toujours le cas pour quantité do produits industriels, au prix de revient, au-dessous de sa valeur. En fait, la propriété foncière peut disparaître, même là où le capitaliste et le propriétaire foncier ne constituent qu’une seule et même personne, etc.

Mais il est superflu d’entrer ici dans ces détails.

La simple rente différentielle - qui ne résulte pas du fait que capital on land instead of any other field of employment [du capital est employé à la campagne au lieu de l’être dans quelque autre secteur] - ne présente aucune difficulté théorique. Ce n’est rien d’autre qu’un surplus profit [surprofit] qui existe aussi dans chaque sphère de la production industrielle, pour tout capital travaillant dans des conditions meilleures que les average conditions [conditions moyennes]. Simplement, il se fixe dans l’agriculture, parce qu’il y est fondé sur une base aussi solide et (relativement) aussi ferme que les different degrees of natural fertility [différents degrés de fertilité naturelle] des diverses espèces de sols.

  1. Le terme apparaît ici pour la première fois. Les développements qu’on va lire se retrouvent dans Le Capital, Livre III, 2e section, Editions sociales, éd. poche, 1976, p. 149 et suiv.
  2. Chez Smith et, à sa suite, chez Ricardo, le profit moyen est inclus dans le prix de revient. Dans cette lettre, Marx emploie leur terminologie. Par la suite, il forgera le terme de prix de production et distinguera très nettement prix de production et prix de revient (Kostpreis). Par prix de revient, il entend ici uniquement ce que le capitaliste débourse pour la production des marchandises. Sur cette question, voir Théories sur la plus-value, t. 2, Editions sociales, 1976, p. 179, note 1.
  3. Les développements qui suivent se retrouvent sous une forme très voisine dans Le Capital, Livre III, 6e section, éd. poche, p. 565 et suiv.