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Lettre à Friedrich Engels, 23 novembre 1850
| Auteur·e(s) | Karl Marx |
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| Écriture | 23 novembre 1850 |
Londres, le 23 nov[embre] 1850.
Mon cher Engels,
Ta lettre a fait beaucoup de bien à ma femme. Elle a subi un très grand choc et se trouve dans un état de nervosité inquiétant. Elle avait allaité le petit elle-même et, dans sa situation matérielle extrêmement difficile, elle l'avait fait vivre au prix des plus grands sacrifices. A cela vient s'ajouter l'idée que le pauvre enfant est victime de notre misère matérielle bien qu'il n'ait manqué d'aucun soin en particulier.
Monsieur Schramm[1] est totalement seilérisé[2] et se trouve dans une de ses périodes les plus odieuses. Pendant deux jours, les 19 et 20 novembre, il ne s'est pas montré du tout chez nous, puis il est venu une minute et est reparti aussitôt après avoir prononcé quelques paroles niaises. Il avait annoncé son intention de nous accompagner le jour de l'enterrement ; il arrive quelques instants avant l'heure fixée, ne dit pas un mot de l'enterrement, mais raconte à ma femme qu'il doit se dépêcher de partir pour ne pas arriver en retard pour le déjeuner chez son frère[3]. Tu comprends combien l'attitude de cet homme qui a reçu chez nous tant de marques d'amitié peut être blessante dans l'état de grande irritabilité où se trouve ma femme en ce moment.
Jones[4] m'a expliqué la véritable situation de Harney. Il est sous le coup de la justice. En raison des articles qu'il contient, son journal devait acquitter la taxe[5]. Le gouvernement attend simplement que la diffusion augmente pour l'arrêter. Le procès contre Dickens[6] n'a été instruit que pour servir de précédent contre lui. S'il est arrêté, outre l'amende proprement dite, il risque de faire 20 ans de prison, incapable qu'il est de réunir les securities[7].
Bauer[8] et Pfänder[9] ont gagné leur procès[10]. C'est Roberts[11] qui était leur avocat.
Ton
K. M.
- ↑ Konrad Schramm.
- ↑ C'est-à-dire sous la coupe de Sebastian Seiler, qui à cette époque déjà manifestait des tendances petites-bourgeoises.
- ↑ Rudolf Schramm.
- ↑ Cf. lettre à Marx du 25 novembre 1850.
- ↑ Il s'agit de l'hebdomadaire chartiste, publié par Harney, The Red Republican, dans lequel fut publiée la première traduction anglaise du Manifeste du Parti communiste. Le droit de timbre était un impôt sur la presse créée en 1712 pour accroître les ressources de l'Etat et combattre les journaux d'opposition. Cette taxe augmentait considérablement le prix du journal et en limitait la diffusion. Le Parlement dut abaisser ce droit en 1836 et le supprimer totalement en 1855.
- ↑ Charles Dickens, le romancier.
- ↑ La caution.
- ↑ Heinrich Bauer.
- ↑ Karl Pfänder (1818-1876) : peintre allemand. Compagnon de lutte de Marx et d'Engels. Il fut membre de la Ligue des Justes, de l'Association londonienne pour la formation des travailleurs allemands, de l'Autorité centrale de la Ligue des Communistes et du Conseil général de l'A.I.T.
- ↑ Allusion au procès que la majorité de l'Association londonienne pour la formation des travailleurs intenta à Heinrich Bauer et Karl Pfänder, partisans de Marx, après la scission de la Ligue des Communistes. Les circonstances de ce procès ont été exposées par Karl Pfänder dans la déclaration à la presse qui suit :
« A monsieur le président de l'Association londonienne pour la formation des travailleurs. Le 17 septembre, en même temps que notre démission, nous avons envoyé, Heinrich Bauer et moi, en notre qualité de gérants des fonds de l'Association, une lettre à la Société de la Great Windmill Street par laquelle nous convoquions le troisième gérant, Franz Bauer, afin de régler le contentieux financier. Plusieurs jours se passèrent sans réponse. Plus tard, Heinrich Bauer reçut une lettre nous enjoignant de nous présenter au siège de la Société. Nous n'avons naturellement pas tenu compte de cette sommation en nous menaçant de poursuites, etc. En réplique à ces exigences présomptueuses, H. Bauer et moi avons décidé de n'effectuer dorénavant que des remboursements échelonnés. Nos amis politiques nous approuvaient d'autant plus que nous avions appris que cet argent devait être utilisé à envoyer des émissaires en Allemagne pour y répandre des calomnies stupides sur les démissionnaires, donc dans des buts antistatutaires et dans le seul intérêt de quelques intrigants individuels. Le troisième gérant vint enfin nous voir et nous sommes convenus de procéder à des paiements échelonnés et de fixer le premier terme au 1er décembre 1850. Mais au lieu d'attendre cette date que laquelle nous étions tombés d'accord, nous avons reçu une citation à comparaître devant le tribunal le 20 novembre. Nous avons comparu et, naturellement, la Société a été déboutée de sa demande. Le 1er décembre, personne n'est venu au nom de la Société encaisser le premier versement ainsi qu'il avait été convenu en privé, mais en revanche dans les journaux suisses, allemands et américains parurent des déclarations de la Société où l'on essayait de nous accuser de détournement de fonds. Il y a quelques semaines, un des présidents de la Société est venu me trouver, déclarant avoir entendu dire que j'avais l'intention de verser l'argent. Je lui rétorquai que l'argent avait toujours été disponible et que c'était sa faute si on avait eu recours à des actions en justice et à des calomnies dans la presse au lieu de respecter les échéances légales. Entre temps cependant il me fallut avoir un nouvel entretien avec H. Bauer. Ce dernier me déclara que la Société ayant perdu son procès il ne lui devait légalement plus rien et qu'après ses calomnies et ses provocations à notre égard il ferait strictement respecter son droit. En ce qui me concerne, la Société peut à tout moment encaisser 5 livres sterling contre quittance délivrée par le président, le comptable et le caissier. Par la présente, je lui fais grâce des frais de justice qui s'élèvent à 18 shillings 4 pence ainsi que des honoraires pour le portrait de Moll** que la Société m'a commandé. » Londres, le 21 janv. 1852. C. Pfänder. « Le lendemain les trois agents de la Windmill-Street-Société sont venus encaisser l'argent contre quittance et se sont bien gardés de contester un seul des faits invoqués dans ma lettre, en particulier ce qui a trait à la responsabilité de la Société à mon égard. » C. Pfänder.
Ainsi qu'il ressort de la lettre de Schabelitz à Marx du 6 mars 1852, ce document fut publié dans la Schweizerische National Zeitung.
- Joseph Moll (1813-1849) : horloger de Cologne. Il fut l'un des dirigeants de la Ligue des Justes et membre de l'Autorité centrale de la Ligue des Communistes. Il fut tué au cours du soulèvement de Bade.
- ↑ William Roberts (1806-1871) : juriste anglais. Il fut l'avocat des Chartistes.