Lettre à Evgueni Preobrajenski, 24 mai 1928

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Les Thèses de Préobrajenski

Cher Evgenii Alexeevitch,

C’est avec une grande reconnaissance que j’ai reçu les livres que vous m’avez envoyés – Aspects de l’économie soviétique et Aspects de l’Europe au Moyen Age. Durant les deux derniers mois j’ai reçu de P. S. [Vinogradskaia] une grande quantité de livres et brochures, qui me sont très utiles. Pour compléter le tout, P. S. [Vinogradskaia] nous a fait parvenir par la poste deux colis de toutes sortes de nourriture dont de la farine. Par un secret concours de circonstances, la farine est arrivée précisément le jour où la distribution de pain s’est complètement arrêtée à Alma-Ata. Je n’en espère pas moins qu’à l’avenir, P. S. cessera d’envoyer ce type de colis, car c’est, pour nous, une gâterie tout à fait superflue, et, pour elle, une charge. D’ailleurs, elle est vraisemblablement déjà partie ou bien en train de partir de Moscou. Et on a recommencé à livrer du pain à Alma-Ata.

Ça va moins bien en ce qui concerne le chien. Sergéi n’a pas amené Ala. Tout était déjà prêt, lorsque Ianoutchevsky est venu chez lui et a commencé à le convaincre de ne pas prendre le chien avec lui : cela va être difficile de l’emmener, c’est un être tendre, qui, de plus, va avoir de jeunes chiots, etc. Sergéi a laissé Ala à Moscou, dans l’appartement de sa fiancée, qui écrit des lettres désespérées, ne sachant que faire avec le chien. Je soupçonne qu’il y a ici une perfide intention de chasseur, de la part de la bande de Ianoutchevsky, qui désire tirer profit de jeunes chiots de toute première classe. Je dois reconnaître que je comprends parfaitement ses désirs. Mais cependant, comment faire à présent? Êtes-vous en relation avec Ianoutchevsky, ou mieux encore avec Loukinov? Le mieux serait d’expédier Ala jusqu’à Frounzé avec un accompagnateur, après m’avoir transmis un télégramme à ce sujet. On récupérerait Ala à Frounzé sur mes instructions et on me la renverrait ici à l’occasion. Je n’ai aucune prétention concernant les chiots, mais, en échange, j’insiste pour qu’on expédie le chien.

Maintenant, éloignons-nous de la farine et des chiens, et revenons à la politique. Après avoir reçu vos thèses, je n’ai pas écrit le moindre mot à personne les concernant. J’ai envoyé ma proposition (pour parler plus précisément ma contre-proposition) à vous-même en premier lieu. Je ne sais pas si vous l’avez reçue. J’ai demandé à tous ceux à qui je l’ai adressée de m’en accuser réception par télégramme. Je n’ai encore reçu aucun télégramme à ce sujet. Le troisième jour, j’ai reçu de Kolpatchevo le télégramme suivant : « Nous récusons résolument les propositions d’appréciation d’Evgenii. Répondez immédiatement. Smilga, Alsky, Netchaiev. » Hier, j’ai reçu un télégramme de Oust-Oulom : « Nous considérons comme incorrecte la proposition d’Evgenii. Beloborodov. » Hier, j’ai reçu une lettre de Khristian Georgevitch, [Rakovsky] dans laquelle il exprime son attitude par rapport au moment actuel par une formule anglaise : « wait and see ». Hier encore j’ai reçu des lettres de Beloborodov et de Valentinov. Ils sont tous les deux alarmés par une certaine lettre, envoyée du Nord-Est à l’Ouest4 et pétrie d’humeurs aigries. Ils fulminent. Et s’ils transmettent fidèlement le contenu de la lettre, alors je me solidarise pleinement et entièrement avec eux sur cette question et je ne recommande à personne de montrer de l’indulgence aux impressionnistes.

Depuis que je suis rentré de la chasse, c’est-à-dire depuis les derniers jours de mars, je reste à la maison sans sortir et sans congé, toujours occupé à lire un livre, à peu près de 7/8 heures du matin jusqu’à dix heures du soir. Je m’apprête à faire une pose dans quelques jours : Natalia Ivanovna et moi partirons à Ilijsk avec Sérioja, à la pêche, sur la rivière Ili. Un compte rendu de cela vous sera présenté en temps voulu.

Avez-vous compris ce qui s’est passé en France avec les élections ? Je n’ai rien compris pour le moment. La Pravda n’a même pas donné le chiffre de la participation générale, comparé à celui des élections précédentes, si bien qu’on ne sait pas si le pourcentage de communistes a augmenté ou diminué. J’envisage d’ailleurs, d’étudier cette question dans les journaux étrangers, et alors j’écrirai. Si vous aviez à ce sujet des données quelconques, ou des considérations générales, informez-moi.

Êtes-vous au courant du curieux épisode Bleskov-Zatonsky? Sosnovsky m’a envoyé à ce sujet des coupures de journaux et les commentaires les plus intéressants. Bleskov est ajusteur de l’une des usines d’Ukraine, sans parti, il a pris « l’autocritique » au sérieux et a écrit une lettre à Zatonsky, qui, semble-t-il, est, à la lire, extraite de toute une série de nos documents. Zatonsky, en vertu de l’honnêteté morale qui lui est propre, et également d’une certaine adiposité d’esprit, n’a pas saisi le fond de l’affaire, ni « l’originalité » de la période. En vertu des circonstances énoncées ci-dessus, c’est-à-dire, de manière générale en vertu de cette adiposité d’esprit, Zatonsky a « fait sonner la cloche » sans avoir consulté le « calendrier de fêtes religieuses » : il a exigé la publication de la lettre grasse de Bleskov dans le maigre Proletari de Kharkov. La rédaction ayant décidé que tout se faisait selon le calendrier a satisfait cette exigence en accompagnant la lettre de Bleskov d’un minimum de bêlements officieux-rêveurs (au cas où). Mais, à peine le verbe de Zatonsky a-t-il heurté l’oreille d’un finaud de la rédaction de Rabotchaia Gazeta que ce Zatonsky a été immédiatement inscrit au nombre des geignards et des sceptiques. Le sel de ce remarquable épisode est que Zatonsky, passé, semble-t-il, au travers du feu, de l’eau et de tubes de tous les diamètres possibles, a reconnu publiquement dans la presse que la lettre de Bleskov était « remarquable », « authentiquement prolétarienne », « profondément honnête », « digne de la plus haute attention », etc. Mais dans la Rabotchaia Gazeta on a trouvé que la lettre de Zatonsky était un document des plus authentiques de la déviation petite-bourgeoise. Une telle confusion a, bien sûr, entraîné une complication formidable de la statuaire administrative. Zatonsky n’est que la première victime de cette complication. Mais des Bleskov, on va en voir apparaître un certain nombre.

Voilà, c’est tout pour l’instant.