Lettre à Colonel Engels, 3 mars 1849

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(brouillon)

Cologne, le 3 mars [1849].


A Monsieur le Colonel et Commandant en second Engels.
Monsieur,

Avant-hier, deux sergents de la 8e compagnie du 16e régiment d'infanterie se sont présentés à mon domicile, afin de me parler en privé. J'étais en voyage à Dusseldorf. Ils furent donc éconduits. Hier après-midi, deux de ces messieurs se sont de nouveau présentés et ont demandé un entretien particulier.

Je les fis conduire dans une pièce, où je les suivis aussitôt. Je priai ces messieurs de prendre un siège et leur demandai ce qu'ils désiraient. Ils déclarèrent qu'ils désiraient connaître le nom de l'auteur de l'article (n° 233 de la N[eue] Rh[einische] Z[eitung] du 28 février) dirigé contre monsieur le capitaine von Uttenhoven[1]. Je répondis à ces messieurs 1) que l'article en question ne me concernait pas du tout, puisqu'il se trouvait en bas de page en dehors de[2] [la partie rédactionnelle] et que c'était par conséquent un article dont l'insertion nous avait été demandée ; 2) qu'il leur était loisible de faire insérer gratis une contre-déclaration ; 3) qu'il leur était loisible de poursuivre le journal devant les tribunaux. A la remarque de ces messieurs que la 8e compagnie tout entière se sentait offensée par cet article, je répliquai que seules les signatures de tous les membres de la 8e compagnie me convaincraient [de la] véracité de cette déclaration, qui était du reste sans valeur juridique.

Là-dessus messieurs les sergents me déclarèrent que, si je ne nommais pas « l'individu », si je ne le « donnais » pas, ils ne pourraient plus « retenir leurs hommes » et qu'il « se produirait quelque mauvais coup ».

Je répliquai à ces messieurs qu'on n'obtiendrait rien de moi par des menaces et des manœuvres d'intimidation. Ils s'éloignèrent alors en grommelant entre leurs dents.

Faut-il que la discipline soit bien relâchée, que tout souci de légalité ait disparu, pour que les compagnies, telles des bandes de brigands, envoient à des citoyens isolés des délégués qui tentent de leur extorquer par des menaces tel ou tel aveu ! Surtout je ne comprends pas le sens de la phrase : « Nous ne pourrons plus retenir nos hommes. » « Ces hommes » ont-ils, par hasard, à exercer de leur propre chef une juridiction quelconque, « ces hommes » ont-ils à leur disposition d'autres moyens que les recours légaux ?

Je vous prie, Monsieur le Colonel, d'ouvrir une enquête sur cet incident et de m'éclairer sur cette étrange outrecuidance. Je serais désolé de devoir, faute d'autre recours, rendre la chose publique.

  1. Le supplément au n° 233 de la Neue Rheinische Zeitung du 28 février 1849 publia une note non signée, dans laquelle von Uttenhoven, capitaine de la 8e compagnie du 16e régiment d'infanterie, connu pour ses opinions réactionnaires, était accusé de trafiquer sur le combustible fourni par l'Etat.
  2. Littéralement : sous le trait. La rédaction n'était légalement responsable que des articles publiés au-dessus de ce trait. Au-dessous figuraient des lettres de lecteurs et avis divers.