Lettre à Alexis Bardin, 27 janvier 1938

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 27 janvier 1938


Mots-clés : Alexis Bardin, Lettre


Journal ouvrier et revue théorique

Mon bien cher ami,

J’ai reçu votre gros paquet de journaux d’usine, de tracts, etc. et je vous en remercie chaleureusement. Voilà la seule manière juste pour une organisation faible avec un petit journal, d’approcher les masses les moins éduquées et en même temps non seulement de garder sa conception théorique, mais encore de l’approfondir toujours. Dans l’organisation de la propagande et de l’agitation écrite, il faut aussi un certain genre de « centralisme démocratique ». Vous approchez les ouvriers avec les revendications, les mots d’ordre les plus simples, puisés directement dans la vie de l’usine. Vous n’êtes pas obligés de tirer les conclusions à chaque occasion, c’est-à-dire dans chaque article. A chaque jour suffit sa tâche. Mais, pour pouvoir faire ce travail disséminé, dispersé, « démocratique », il faut que la pensée du parti soit suffisamment centralisée et qu’elle puise ses inspirations dans un laboratoire où toutes les questions, même les plus compliquées, sont analysées et mises au point. La Banque de France doit, par moments, renouveler ses réserves d’or pour que le calcul monétaire n’aboutisse pas à l’inflation.

Je ne connais pas la circulation actuelle de La Lutte – bien moins de dix mille en tout cas. Or il y a en France des dizaines de milliers d’ouvriers qui, non seulement sont capables de comprendre un article avec une perspective plus large, mais qui réclament précisément de la presse ouvrière des réponses approfondies sur les questions compliquées que pose la situation mondiale. Souvenons-nous de la discussion avec le groupe Molinier sur le journal de masse. Le pamphlet de notre pauvre N. Braun dit beaucoup de choses excellentes à ce sujet. En transformant l’organe central du parti dans un genre de journal des usines, vous n’atteindriez jamais la masse, mais vous perdriez votre physionomie et avec elle vos propres membres.

Le fait que Craipeau a pu avoir à peu près un tiers (il affirme lui-même 40 %) des membres du parti est un symptôme inquiétant de dégradation politique. Craipeau est personnellement un excellent camarade (sincère, dévoué) mais je crains qu’il ne s'engage de plus en plus dans la voie de Vereecken, c'est-à-dire dans l’impasse.

Je suis avec la plus grande inquiétude les discussions internes du comité central belge. Comme dit l’Évangile, on écarte les moucherons et on avale les chameaux. Je crois que le malaise de la section belge s’explique pour une grande part par l’absence d’une revue théorique de langue française. L’importance de cette question ne peut être surestimée. Les temps sont bien orageux, les masses sont inquiètes, les ouvriers les plus intelligents cherchent surtout à comprendre et on ne peut les satisfaire par la répétition de mots d’ordre courants. Il faut leur donner une réponse complète. Une dizaine, une centaine d’ouvriers de ce calibre gagnés à notre conception plus générale peuvent nous amener des dizaines de milliers d’ouvriers du rang.

Tout cela ne veut nullement se diriger contre le travail de masse. Notre travail dans les syndicats est absolument décisif. La plus lourde faute des camarades du Borinage fut d’avoir perdu leur temps, leurs efforts et leur prestige en créant des « syndicats » pour leur propre satisfaction. Ils se sont inspirés, non d’une expérience d’une dizaine d’années, non des enseignements du premier congrès de l’Internationale communiste, non des décisions de la IVe Internationale, mais de l’exemple du bureaucrate sans programme ni principes qu’est Sneevliet. Le travail dans les syndicats réformistes, je le répète, doit tenir la première place. Mais, pour que ce travail soit fait d’une manière vraiment révolutionnaire, il faut que le parti ait un bon organe central et une revue théorique. Ne croyez-vous pas qu’il serait possible à la section française en commun avec la section belge (peut-être aussi le groupe de Genève) d’assurer l’existence d’une revue mensuelle théorique ? Est-ce que l’ « internationalisme » dont on se réclame verbalement ne suffit pas pour une pareille réalisation ? Cependant il s’agit de l’existence même de la section française comme de la section belge.

Je ne sais pas si les camarades français ont la possibilité suffisante de suivre la vie de notre section des États-Unis ? Ils ont fait des progrès tout à fait remarquables. Le niveau de leurs discussions fut très élevé et la conférence a abouti à une unanimité presque complète avec l’autorité de la direction bien accrue. Je me souviens des scandales soulevés par Sneevliet contre l’entrée des Américains dans le parti socialiste. Il fulminait contre la IIe Internationale, l’opportunisme, etc. Naturellement Vereecken répétait toutes ces accusations. Cependant la section des États-Unis est la seule qui ait fait des progrès appréciables et qui démontre une vraie maturité politique.

Je viens de recevoir le numéro 4 de laQuatrième Internationale. C’est bien réjouissant. Mais, malgré toutes les promesses solennelles, nous n’avons pas le moindre espoir que le numéro 5 arrive bientôt. La seule possibilité d’assurer une parution régulière, à mon avis, c’est une coalition avec les Belges.