Les trotskystes en Union Soviétique (1929-1938)

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Introduction[modifier le wikicode]

Les organismes de la dictature prolétarienne ne peuvent pas admettre qu'il existe dans le pays de la dictature du prolétariat une organisation illégale antisoviétique qui, bien que numériquement insignifiante, possède néanmoins ses propres imprimeries, ses comités, tente d'organiser des grèves antisoviétiques et prépare ses partisans à une guerre civile contre la dictature prolétarienne [ ... ]

Il ne semble pas que tous les membres du parti se rendent compte clairement qu'entre l'ancienne opposition trotskyste au sein du P.C.U.S. et l'organisation trotskyste illégale actuelle qui se trouve en dehors du P.C. de l'U.R.S.S., il existe un abîme profond. Cependant il est grand temps de s'assimiler cette vérité manifeste. Il est donc absolument inadmissible de prendre cette attitude «libérale » vis‑à‑vis des organisations trotskystes illégales actives qui se manifeste parfois chez certains membres du parti. Tous les membres du parti doivent en prendre note.

Editorial de la Pravda , 24 janvier 1929.

La longue fermeture des « papiers d'exil » a contribué à fausser l'optique de bien des travaux historiques sur l'U.R.S.S. Faute des documents qui sont aujourd'hui accessibles, on a réduit l'Opposition de gauche, puis la IV° Internationale qui en est issue, à un simple reflet des étincelants pamphlets de Trotsky. En réalité, l'organisation, puis le courant bolchevik-­léniniste dans le parti communiste d'Union soviétique ont constitué le noyau de l'Opposition de gauche internationale ‑ à l'intérieur de l'Internationale communiste ‑ donc de la IV° Internationale. Il y a, à travers les militants soviétiques, une véritable filiation, un lien historique concret entre le bolchevisme et le trotskysme, alors que la version traditionnelle ne voit entre eux qu'une identité de vues, voire une simple répétition.

Le travail d'annotation des Œuvres de Trotsky[1] nous a conduits sur les traces de ses camarades de combat en Union soviétique même. A travers notre travail de documentation, nous avons d'abord découvert le rôle important joué en direction des militants du P.C. de l'étranger par des Russes, membres de l'Opposition, « exilés » dans la diplomatie ou les missions économiques comme le furent par exemple à Paris Khristian G. Rakovsky ou Préobrajensky[2].

En mission gouvernementale officielle, ces militants inscrivaient en réalité une partie de leur activité politique dans le cadre d'un travail « fractionnel » ‑ en d'autres termes, c'est par leur intermédiaire que l'Opposition russe essaima à l'étranger. On sait par exemple que ce fut Piatakov, mandataire de l'Opposition unifiée à Paris qui finança la création de Contre le Courant et s'efforça vainement d'unifier les groupes français d'opposition en 1926[3]. On sait également que les premières initiatives pour constituer en Tchécoslovaquie une opposition unifiée ont été encouragées et soutenues matériellement par le diplomate soviétique Kanatchikov[4]. Les souvenirs de l'Allemande Ruth Fischer[5] abondent en détails de ce type : A. V. Hertzsberg[6] attaché à la légation commerciale de Berlin, G.I. Safarov[7], membre de la délégation d'Istanbul où il ne résidait pas, N. N. Perevertsev[8], membre d'une commission internationale sur les chemins de fer à Genève, sillonnaient l'Europe pour le compte de l'Opposition de gauche russe qui comptait en outre sur trois employés permanents de la légation à Berlin, Issaiev, Turov et Kapfinsky[9]. La même mentionne le rôle occulte de conseiller et animateur de la gauche allemande du trotskyste russe E. B. Solntsev[10]. Elle précise qu'une vingtaine de fonctionnaires soviétiques en poste à l'étranger assistaient d'ailleurs en décembre 1927 à la conférence internationale de l'Opposition qui se tint en même temps que le XV° congrès du P.C. U. S. sous la présidence du russe Safarov et en présence, précisément, de Solntsev[11].

En 1928, l'un des liens de l'Opposition de gauche avec les Français sympathisants est un membre de la délégation commerciale, chef du bureau d'information, le professeur rouge Solomon Kharine, dit Joseph[12].

Il faut ajouter que nombre de militants communistes qui s'engagèrent dans l'Opposition de gauche le firent à partir de leur position sur la « question russe ». Ces hommes avaient séjourné en U.R.S.S., y avaient souvent travaillé et y avaient été gagnés par l'Opposition. Le plus connu est évidemment le Catalan Andrés Nin, secrétaire à Moscou de l'Internationale syndicale rouge et membre du soviet de la capitale, membre de l'Opposition dès 1923 et animateur de sa commission internationale. C'est à Moscou que Nin gagna par exemple l'ouvrier boulanger noir Sandalio Junco qui allait implanter le « trotskysme » à Cuba[13]. De même, le premier groupe d'opposition de gauche au Brésil fut-il fondé par l'ancien représentant du P.C. à Moscou, Rodolfo Coutinho[14]. La majorité des cadres de l'Opposition de gauche en Chine, à commencer par Liu Renjing[15] adhérèrent à l'Opposition alors qu'ils étaient étudiants à l'Université des peuples d'Orient à Moscou entre 1925 et 1927. L'un des premiers trotskystes tchèques fut un militant de Brno, Vladislav Burian, un des premiers dirigeants du P.C.T., réfugié à Moscou en 1925, gagné par l'Opposition en même temps que le président des J.C. de Tchécoslovaquie, Karel Fischer, dit Michalec, « zinoviéviste », lui, avec son ami serbe Voja Vuyović, cependant que le jeune délégué de Prague à une conférence d'organisation des J.C. à Moscou, Wolfgang Salus[16] y rencontrait les oppositionnels russes qui le convainquaient de la justesse de la plate-forme de l'Opposition. Nous n'omettrons pas enfin de relever que l'Opposition de gauche en Amérique du Nord fut constituée à l'initiative de deux délégués au VI° congrès de l'I.C., l'Américain James P. Cannon et le Canadien Maurice Spector[17], qui avaient trouvé dans leurs dossiers de congrès, où l'avaient glissée des mains clandestines, la « Critique du projet de programme de l'Internationale communiste » que Trotsky venait de rédiger à Alma-Ata[18].

Mais il existe aujourd'hui une raison supplémentaire d'étudier de près l'histoire de l'Opposition de gauche en Union soviétique après son exclusion du parti en décembre 1927. C'est que la lutte contre le « trotskysme » a constitué une étape décisive dans le développement et l'instauration du totalitarisme stalinien, et que c'est contre les « bolcheviks-léninistes » qu'a été mis au point et perfectionné le système contemporain de l'appareil policier, du G.P.U. au Goulag, récemment découvert par tant de faux naïfs ou d'authentiques crétins. De ce point de vue, l'histoire de l'Opposition de gauche russe ne nous est pas apparue comme un simple épisode, mais comme une page capitale de l'histoire de l'Union soviétique elle-même.

Nous nous sommes intéressés ici, pour mieux présenter les documents inédits trouvés dans les papiers d'exil de Trotsky[19], à l'organisation clandestine des « trotskystes » en Union soviétique, depuis son entrée dans l'illégalité, en décembre 1927, lors du XV° congrès, jusqu'à la disparition de ses derniers survivants. Rappelons simplement que la tendance exclue au, XV° congrès, l' « Opposition unifiée », avait alors dix-huit mois d'existence et qu'elle était née en 1926 de la fusion entre deux des plus anciennes « fractions » du parti, l'opposition de gauche, dite « opposition de 1923 », rangée autour de Trotsky, et la « nouvelle opposition » constituée en 1925 sur la base de Leningrad par Zinoviev et Kamenev[20].

Après avoir privé l'Opposition unifiée de ses moyens d'expression en l'accusant d'activités « fractionnelles », après avoir arrêté plusieurs de ses responsables dans une provocation organisée par le G.P.U., l'affaire de l'imprimerie et de « l'officier de Wrangel[21] », la direction du parti - Staline soutenu par Boukharine - franchissait au XV° congrès un pas décisif en décrétant l'incompatibilité entre l'appartenance au parti et l'adhésion aux idées de l'Opposition. Cette dernière éclatait alors dans le cours même du congrès. Kamenev et Zinoviev, suivis par le noyau de l'ancienne opposition de Leningrad, déclaraient aussitôt qu'ils renonçaient à défendre les idées qu'ils avaient soutenues jusqu'alors. En revanche, dans une déclaration contresignée par Smilga, Mouralov et Radek, Khrisdan Rakovsky affirmait la détermination des bolcheviks‑léninistes de continuer le combat pour la défense de la plate‑forme et des principes de l'Opposition et revendiquait la réintégration des exclus dans le parti sur la base de leurs droits[22].

En dépit des apparences, l'éclatement de l'Opposition unifiée ne se faisait pas sur la ligne de clivage entre ses deux principales parties constituantes, les « zinoviévistes » et les « trotskystes ». D'une part, l'un des principaux dirigeants de l'ancienne « nouvelle opposition », I. T. Smilga[23] ‑ qui avait combattu l'Opposition de gauche de 1923 à 1925 ‑ rompait avec Zinoviev‑Kamenev et, signant le texte de Rakovsky, rejoignait Trotsky. D'autre part, une importante fraction de l'ancienne opposition de Leningrad, des jeunes essentiellement, suivait Safarov et refusait de suivre ses dirigeants historiques dans la voie de la capitulation. Les trotskystes mordaient même sur l'entourage immédiat des dirigeants zinoviévistes en gagnant à leurs vues le propre secrétaire de Kamenev, Filip Schwalbe[24].

Il y avait là un fait majeur que ne changeaient fondamentalement ni la capitulation en règle, le 27 janvier 1928, de Zinoviev et Kamenev déclarant renoncer aux idées même qui avaient été les leurs, ni celle de « trotskystes » démoralisés comme Iouri Piatakov, quelques mois plus tard : le gros des troupes de l'Opposition de gauche chassée du parti, les bataillons de milliers d'irréductibles, se plaçaient désormais sous le drapeau de Trotsky.

L'Opposition en 1928[modifier le wikicode]

L'objectif des premières arrestations, en 1927, puis du début des déportations de masse en 1928 était de briser l'Opposition en tant qu'organisation en la privant de tous ses dirigeants et cadres. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, les vagues d'arrestations, les peines de prison et d'exil affectant chaque fois plusieurs centaines de militants, poursuivent le même but, avec le souci supplémentaire d'extirper, là où ils se manifestent encore, les foyers de l'Opposition. Discours et presse officielle l'avouent pourtant au début de 1929 : ces efforts ont été vains et l'Opposition a survécu et progressé tout au cours de l'année 1928.

Elle est tout de même bien différente alors de ce qu'elle était en 1927, « fraction » au sein du parti officiel. Désormais, elle est divisée, par la force des choses ‑ et les décisions de répression du G.P.U. ‑, en deux secteurs. D'une part son secteur illégal, clandestin, formé par les militants épargnés par la répression, trop ou pas assez connus. De l'autre, le secteur pratiquement « légal » ‑ « ouvert », si on ose le dire, ‑ qui fonctionne pratiquement au grand jour dans les zones de déportation (d'exil) qu'on commence à appeler les « colonies » de déportés lesquels peuvent à peu près librement se réunir, discuter, écrire et surtout correspondre.

Du premier, nous savons peu de choses en dehors des rapports contenus dans les archives et soigneusement fabriqués en tenant compte des nécessités du secret de la clandestinité. Nous savons cependant qu'après l'arrestation et l'envoi en exil de Trotsky et de ses compagnons, a fonctionné à Moscou un « centre » clandestin dirigé par le vieux‑bolchevik ouralien Boris M. Eltsine[25], dont un émissaire se rendait par le train à Frounzé pour y remettre le courrier entre les mains d'un militant de confiance, le métallo de Moscou Mikhail Bodrov, lequel, aux rênes d'une troïka, sous une grande barbe et une blouse typique de moujik, assurait ensuite le transport des précieux documents qu'il remettait à Alma‑Ata aux mains de Léon Sedov[26]. Nous savons également qu'il existait des noyaux de l'Opposition dans presque toutes les grandes villes d'Union soviétique : Victor Serge nous a parlé de celui de Leningrad, dans lequel se trouvait notamment Alexandra Lvovna Sokolovskaia, la première femme de Trotsky et la mère de ses filles. Nous savons également que, parmi les quelque cent cinquante militants arrêtés à Moscou en janvier 1929, se trouvaient quelques‑uns des responsables de la presse clandestine de l'Opposition depuis 1928, notamment un « ancien » de l'épisode de l'imprimerie clandestine de 1927, le grand mutilé et ex‑tchékiste Khanaan M. Pevzner[27]. L'un des dirigeants de Moscou était lanuchevsky.

Certains des animateurs de l'Opposition qui militent en dehors des prisons et des colonies ne sont pas de libres citoyens exerçant une activité clandestine. Ce sont des illégaux, des hommes et des femmes connus du G.P.U. mais qui lui ont échappé et vivent dans ce milieu du parti où ils sont généralement estimés, bénéficiant d'un « libéralisme » dont se plaint la Pravda. Le fait qu'ils « tiennent » démontre en effet qu'ils se meuvent dans un milieu qui, loin de leur être hostile, leur fournit hospitalité, aide et protection. Deux exemples : à Bogorodask, les ouvriers de l'usine Gloukhov dissimulent pendant plusieurs jours l'un des leurs, l'oppositionnel Stoukolkine, et réussissent à lui faire quitter la ville à la barbe du G.P.U.[28]. Par ailleurs, dans ses mémoires récemment publiés, la communiste allemande Rosa Léviné‑Meyer parle de ses rencontres à Moscou à cette époque avec G. Ia. Iakovine, un des dirigeants du « centre », mari de son amie l'historienne Pankratova. Iakovine a quitté Leningrad où il est trop connu et vit à Moscou, logé par des camarades : il s'est même procuré un laissez‑passer qui lui permet d'entrer à l'hôtel Lux et d'y discuter avec les communistes étrangers. Il lui arrive même de revenir clandestinement à Leningrad pour y assurer des liaisons[29].

Les rapports qui proviennent d'Union soviétique à l'étranger ‑ à L.D. et son fils Liova ‑ mentionnent les activités de ce secteur de l'Opposition : publication de tracts et même de brochures, diffusions clandestines, souscription pour les emprisonnés, mais aussi interventions dans les réunions du parti ou les assemblées ouvrières, chez les chômeurs notamment, candidatures ouvertes aux comités d'usine ou aux soviets, et soulignent aussi leurs indéniables succès. Le secteur clandestin « libre » de l'Opposition a bel et bien maintenu une existence et une activité réelles, malgré les obstacles qui s'accumulent, la répression, le commencement de l'appel à la délation et la généralisation de la provocation qui semble avoir affecté à cette époque à peu près tous les groupes locaux.

Le second secteur de l'Opposition, probablement le plus nombreux car il ne cesse de grandir au détriment du premier, est celui des colonies de déportés ‑ 107 recensées pour 1928 à travers la correspondance de Harvard ‑ et bientôt celui des prisons réouvertes spécialement pour les bolcheviks‑léninistes récalcitrants, les « isolateurs ». Nous le connaissons bien mieux que le premier. Pendant les trois premiers trimestres de 1928 en effet, le gros de la correspondance des déportés est en effet généralement distribué, bien que les lettres soient ouvertes au départ et à l'arrivée. Une discussion passionnante commence entre exilés : ces hommes qui appartiennent à tous les « milieux » du parti et de l'État soviétique et qui, quelques mois auparavant, y exerçaient encore de hautes responsabilités, disposent maintenant d'un peu de temps pour faire le point, méditer sur l'expérience des années écoulées, entreprendre des travaux théoriques, passer au crible les documents du parti et de l'Internationale, mener entre eux une sorte de discussion en chaîne. Une partie des documents passionnants qui en sont le fruit a été publiée à l'époque par le Biulleten et parfois en d'autres langues. Citons la « Critique du projet de programme de l’I.C. », élaborée par Trotsky à Alma‑Ata, la lettre de Rakovsky à Valentinov connue sous le titre de « Dangers professionnels du pouvoir ». On trouve à Harvard une autre « Critique du projet de programme de l'I.C. » par Dimitri Lapine, très appréciée par Trotsky. Mais nous n'avons ni la « Politique agraire du centrisme » de L. S. Sosnovsky, ni les travaux de Smilga et de Préobrajensky (« Les conquêtes de la dictature du prolétariat en l'an XI de la révolution »), de Rakovsky encore (« Les lois de la Dictature socialiste »), de Solntsev (« La loi du développement inégal chez Marx »), etc. Rarement sans doute dans l'histoire du marxisme il y eut période plus féconde et plus créatrice ‑ et résultats plus mal connus ou inconnus : ces titres ne reflètent qu'une infime partie de la production théorique des déportés.

Il ne s'agit pas cependant d'un travail académique. La « Critique du projet de programme » vise à atteindre toutes les sections de l'I.C. On s'efforce de discuter partout des textes qui doivent exprimer une position collective et les textes circulent. Pour cette critique précisément, le temps ayant manqué, il y a tout de même une sorte de procédure référendaire à travers les colonies : sur les deux textes qui s'opposent, celui de Radek ne rallie qu'une demi‑douzaine de signatures contre plusieurs centaines à celui de Trotsky.

Mais les problèmes politiques qui se posent ne sont pas ni gratuits ni abstraits. Pour isolées qu'elles soient, les premières capitulations ‑ les ex‑zinoviévistes Safarov, Ilya Vardine[30], mais aussi les ex‑trotskystes Piatakov, Serebriakov, Antonov‑Ovseenko, Krestinsky[31] ‑ n'en sont pas moins d'inquiétants indices de la fragilité d'hommes qui se croyaient des « durs » et ont cédé dès le début de la répression. Cette « seconde vague » ‑ la première était celle de ZinovievKamenev n'est pas cependant dans l'ensemble prise au sérieux et elle n'entame ni les forces vives de l'Opposition ni surtout son moral. La grande majorité des oppositionnels en exil se reconnaît dans l'interpellation féroce de Sosnovsky au capitulard Vardine : « N'oublie pas que tu es mort[32] ! »

L'évolution de Radek apparaît, elle, plus dangereuse, telle qu'elle se traduit à travers des interrogations et des doutes qui s'expriment d'abord dans ses lettres. L'homme, pétri d'intelligence, journaliste de grand talent, est connu aussi pour sa versatilité politique et son impulsivité. En 1927, il était très réservé vis‑à-­vis de la « plate‑forme de l'Opposition », suggérait entre autres que le « Thermidor » dont l'Opposition dénonçait le danger était peut‑être déjà un fait accompli. Se refusant à fermer, comme le faisait la plate‑forme, la perspective d'un « second parti », il se rangeait finalement tout près des éléments les plus gauchistes, proches des décistes. Or, au début de 1928 , il renversait brutalement la vapeur : le raidissement de l'appareil après la crise du blé et la grève des livraisons de grain, début 1928, la décision d'appliquer aux koulaks des mesures de coercition lui semblent démontrer l'existence d'un véritable « tournant à gauche » qu'il juge positif ‑ de la part de la direction stalinienne.

En mars 1928, alors qu'il est en déportation à Tobolsk, la bienveillance intéressée du G.P.U. lui octroie l'autorisation de rencontrer chez Smilga, à Tomsk, ses plus proches amis, Beloborodov et Préobrajensky, ce dernier ayant été autorisé à venir de Kazan. Radek écrit beaucoup et cherche à convaincre ses camarades d'exil. Les réactions ne se font pas attendre. Elles ne font qu'accélérer sa démarche. Entraîné par sa propre verve, piqué au vif par les « attaques à la baïonnette » qui fusent de toute part contre lui ‑ le mot est de Trotsky ‑ il part en guerre contre la révolution permanente, puis contre la politique de l'Opposition de gauche dans la révolution chinoise. Trotsky ne peut pas ne pas répondre. Il le fait dans une lettre datée du 17 juillet 1928, une sévère critique des thèmes de Radek, qui ne rompt pas pour autant la solidarité de tendance avec lui, puisqu'il conclut sur la nécessité de « dire cela dans l'intérêt de la clarté sans craindre les tentatives d'un adversaire "monolithique" d'exploiter les divergences de vue entre nous ».

En fait, au moment où commence, au sommet, la crise de ce que Trotsky appelle « le bloc centre‑droite » et où s'annonce déjà la rupture entre Staline et Boukharine, le maintien des positions de l'Opposition et ses progrès rendent inévitables des mesures de répression aggravée. Dès la fin de septembre, les conditions de courrier normal dont les déportés avaient jusqu'alors pratiquement joui cessent brutalement. Le G.P.U. prend des mesures qui lui permettent d'effectuer un tri dans le courrier et de ne laisser arriver que la correspondance qu'il a décidé de laisser arriver et se donne les moyens d'interrompre totalement toute correspondance si cela lui apparaît nécessaire. Comme il est évident que ces mesures ne suffisent pas, le 16 décembre, le représentant du collège du G.P.U. Volynsky se présente à Alma‑Ata et déclare à L. D. :

« L'activité de vos camarades d'idées a pris dans le pays au cours de ces derniers temps un caractère nettement contre‑révolution­naire ; les conditions dans lesquelles vous êtes placé à Alma‑Ata vous laissent parfaitement en mesure de diriger cette besogne, c'est pour­quoi le collège du G.P.U. a décidé d'exiger de vous la promesse catégorique de cesser votre activité, sinon il se verra dans l'obligation de changer les conditions de votre existence en vous isolant complètement de la vie politique : cela posera en même temps la question du changement de votre lieu de résidence[33]. »

Le refus catégorique de Trotsky place le bureau politique au pied du mur. C'est seulement après trois jours de discussion passionnée et tendue qu'il se décide finalement et se prononce en faveur de la solution préconisée par Staline, contre l'attentisme de Boukharine. Trotsky est expulsé du territoire soviétique. Quelques jours auparavant, le G.P.U. a arrêté d'un coup quelque cent cinquante personnes pour la diffusion d'une lettre de Trotsky : parmi eux, de vieux‑bolcheviks, les Géorgiens Budu Mdivani et Kavtaradzé, le critique littéraire Voronsky, des héros de l'Armée rouge et de la guerre civile, Drobnis, Gaievski, Grünstein, Pevzner[34]. La Pravda ne dissimule pas qu'ils ont bénéficié de bien des sympathies et de « trop de tolérance » : ils sont soumis à « un isolement sévère en tant qu'éléments hostiles à la dictature prolétarienne » et la Pravda du 24 janvier menace quiconque serait tenté de leur manifester la moindre indulgence.

En fait, c'est une nouvelle époque qui commence dans l'histoire de l'Opposition de gauche comme dans celle de l'Union soviétique elle‑même.

La crise de l'Opposition en 1929[modifier le wikicode]

L'année 1929 a commencé à Moscou par l'arrestation d'une centaine d'oppositionnels, la décision d'expulser Trotsky, et un coup extraordinaire réalisé par les oppositionnels de Moscou, la publication du résumé, rédigé par Kamenev, de ses discussions avec Boukharine quelques semaines auparavant, destiné par lui à Zinoviev, mais dont Schwalbe donna copie aux trotskystes.

Bientôt le gouvernement recourt à de nouvelles mesures d'urgence pour briser les koulaks qui résistent aux livraisons ‑ et ce tournant s'accompagne d'une offensive de Staline ouvertement dirigée contre les positions de la « droite ». Le 27 février, Molotov, dans la Pravda, s'en prend à la théorie de l'intégration pacifique du koulak dans le socialisme, reprend l'affirmation de l'Opposition de gauche selon laquelle le koulak constitue l'avant‑garde de la restauration bourgeoise. En juin, les trois, Boukharine, Rykov et Tomsky sont relevés de leurs responsabilités. En novembre, ils font une autocritique publique. C'est le 27 décembre enfin que, dans un article de la Pravda intitulé « Au diable la Nep ! », Staline officialise le nouveau cours, entamé en fait depuis le printemps : la nouvelle politique est désormais celle de l'industrialisation à outrance et de la collectivisation intégrale avec leur corollaire, la « liquidation du koulak en tant que classe ».

Trotsky suit avec attention les événements en U.R.S.S., informé qu'il est, jusque dans le détail, de ce qui s'est passé et se passe, y compris au bureau politique. Il ne semble pas avoir le moindre doute. La nouvelle politique qui est substituée à la Nep ‑ mais pour combien de temps ? n'est pas et ne peut pas être un « tournant à gauche », c'est‑à‑dire le redressement de la ligne du parti sous la pression de son « noyau prolétarien » à un moment où l'appareil redouble précisément ses persécutions contre l'Opposition de gauche. L'ensemble collectivisation‑industrialisation‑appel à l'autocritique‑dénonciation du « danger de droite » et de la menace koulak, qu'il appelle « zigzag à gauche », constitue à la fois une réaction empirique de fuite en avant ‑ pour sortir de l'impasse de la politique pro­koulak qui a fait faillite ‑ et une manœuvre bureaucratique pour liquider les positions des boukhariniens dont Staline pense qu'il doit désormais les abattre.

Trotsky ne mésestime pas pour autant la gravité de la crise dans laquelle le Bloc centre‑droite a précipité le pays par sa politique des années précédentes, Il a conscience qu'une politique de droite ‑ néo‑Nep, concessions au capitalisme ‑ pourrait donner dans l'immédiat des résultats positifs, mais qu'elle serait aussi la porte ouverte à la contre‑offensive pour la restauration du capitalisme. Il est également convaincu que l'appareil aux mains de Staline peut parfaitement se lancer dans une telle politique après en avoir éliminé les avocats «droitiers ». Mais il n'exclut pas non plus que le zigzag à gauche ne se développe en « aventure bureaucratique », soudant les paysans pauvres et moyens aux côtés des koulaks, même si, au bout du compte, ce n'est que pour revenir ensuite, devant la faillite, à une politique plus droitière encore que celle des droitiers. L'Opposition avance donc sur un terrain miné avec une mince marge de manceuvre. Pour Trotsky, elle doit se faire le champion d'un véritable « tournant à gauche », inconcevable sans la fin des persécutions, la réintégration des oppositionnels exclus, la restitution de l'initiative aux masses, la résurrection de syndicats authentiques, la multiplication des unions de paysans pauvres, un programme en définitive inacceptable pour Staline et la fraction « centriste », mais que Trotsky propose au parti dans son ensemble comme un objectif de la réalisation du front unique imposé par les dangers du moment. De Turquie où il s'est établi après sien expulsion, il développe dans ses articles, ses lettres, ses messages, ses circulaires et bientôt les articles du Biulleten Oppositsii fondé à Paris, la politique dont il avait déjà exposé les grandes lignes dans sa déclaration de 12 juillet 1928au VI° congrès de l'Internationale[35].

L'ensemble des déportés d'Union soviétique, placés dans des conditions tout autres et subissant de fortes pressions n'ont pas la même vue générale. Bientôt, une importante fraction d'entre eux ‑ et ce qui est plus grave, une partie du vieux noyau de l'Opposition de 1923 commence à développer une position favorable à la direction du parti sur la base de l'existence de ce qu'elle appelle un « tournant à gauche ».

Bien des facteurs politiques, sociaux, psychologiques, jouent dans le mécanisme qui conduit à la crise de l'Opposition de gauche. Ses cadres appartiennent en gros au même milieu que ceux des tendances dominantes de l'appareil, sont issus de la même génération, des mêmes combats, et finalement de l'histoire du même parti. Ils sont plus ou moins profondé­ment marqués, eux aussi, par la dégénérescence du parti, dans leur mentalité comme leur façon de vivre. Ils ressentent la déportation et l'exil comme une mort politique et commencent à comprendre le point de vue de Zinoviev, prêt à se mettre « à plat ventre » et à « ramper », pourvu que ce soit dans le parti en dehors duquel on n'existe pas. Nombreux d'ailleurs sont sans doute parmi eux ceux qui ne se sont engagés dans le combat de l'Opposition unifiée que parce qu'ils croyaient en sa victoire à court terme et à leur retour proche dans les fonctions et les honneurs. Certains sont tout simplement trop las, voire démoralisés pour affronter une répression de longue durée, trop sceptiques pour se sacrifier à une cause à laquelle ils ne croient plus guère.

D'autres obéissent à des motifs plus proprement politiques. Depuis 1923, les oppositionnels se sont avant tout battus contre l'aile du parti qu'ils considéraient comme l'ennemi n° 1, la droite avant‑garde de « Thermidor » et de la restauration capitaliste, dont les «centristes » n'étaient, aux yeux de beaucoup d'entre eux, que les complices abusés par leur courte vue. Sincèrement ou non, nombreux sont les oppositionnels qui voient dans le zigzag à gauche l'amorce d'un véritable tournant qui non seulement leur donne historiquement raison et justifie la lutte passée de l'Opposition, mais encore leur offre la tête abhorrée de leurs adversaires droitiers. Industrialisation et collectivisation n'étaient‑elles pas les revendications essentielles de la plate‑forme de 1927 ? La nouvelle politique antikoulak ne répond‑elle pas à leurs cris d'alarme depuis des années et ne confirme‑t‑elle pas leurs perspectives sur le « danger de droite » ? Le tableau comporte encore certes bien des ombres, mais si les centristes vont vraiment à gauche, ne seront‑ils pas obligés, tôt ou tard, de prendre appui sur le mouvement de masses, sur la fraction prolétarienne du parti, son « noyau » ouvrier ? Et ensuite sur les masses ? N'y‑a‑t‑il pas, avec la politique nouvelle, des tâches immenses à assurer ? Pour nombre de ces militants qui rongent leur frein, la question est de savoir si la place de ceux qui ont combattu pour la plate‑forme est bien en Sibérie et en Asie centrale, dans l'isolement et l'impuissance de l'exil, alors que la bataille décisive contre la droite est en train de se livrer à Moscou ? Les politiques qu'ils sont rêvent de revenir dans la capitale où se prennent les décisions, car ils estiment de leur devoir d'appuyer « le centre » pour éliminer « la droite » et rendre ainsi irréversible le tournant à gauche.

C'est ce que pense Radek ‑ dont le bureau politique, informé par le G.P.U., connaît la correspondance et les points de vue qu'il y défend et qui est bientôt l'objet de sollicitations directes, cependant que le G.P.U. s'emploie à diffuser les documents qui émanent de lui et à arrêter lettres et résolutions qui le condamnent. C'est aussi ce que pense Préobrajensky, et c'est là un fait infiniment plus grave, car il ne s'agit pas d'un franc‑tireur comme Radek, mais de l'un des « chefs historiques » de l'Opposition qui fut son porte‑parole et en 1923 et en 1925‑1926 lors du « débat économique » contre Boukharine. Or Préobrajensky a pensé en économiste la partie économique du programme de l'Opposition : après avoir été le premier à préconiser « l'accumulation socialiste primitive », il ne peut guère s’effrayer des conséquences politico‑sociales d'une collectivisation et d'une industrialisation qui sont à ses yeux non seulement les pièces maîtresses du programme de l'Opposition ‑ dont il pense qu'il est enfin « reconnu » par les dirigeants et ainsi justifié a posteriori ‑ mais aussi conditions et prémisses de la régénération du parti.

A la fin de mars, les « trois » ‑ Radek, Préobrajensky, Smilga - mettent de nouveaux documents en circulation. Ce sont les « thèses » d'Omsk. Radek a franchi un pas de plus, car, tout en critiquant la violence verbale dont fait preuve Iaroslavsky dans ses diatribes contre l'Opposition, il condamne ce qu'il appelle la « collaboration de Trotsky à la presse bourgeoise ». Cette reculade est‑elle la cause des hésitations de Préobrajensky ? Au lendemain d'une rencontre, autorisée par le G.P.U., avec Ichtchenko, qui marche avec Radek, il fait connaître en effet qu'il ne fera pas un pas de plus avec Radek et Smilga tant que les autorités n'auront pas restitué aux déportés la liberté totale de rencontre et de correspondance à laquelle ils ont droit. Dans une lettre qu'il met en circulation en avril, qu'il adresse à tous les oppositionnels déportés, Préobrajensky se présente en fédérateur de ceux qui se veulent « conciliateurs » et dont l'appareil cherche à faire des « capitulards ». Très lucide, il prévoit que les militants qui veulent être réintégrés à tout prix dans le parti auront à se soumettre à « des méthodes qu'ils ne peuvent approuver » et qu'il leur faudra porter comme une « lourde croix » leur nouvelle carte du parti[36].

Ce que Préobrajensky veut, c'est négocier. Il réclame aux autorités l'arrêt de la répression, l'abandon de l'application aux oppositionnels de l'article 38, le retour d'exil de Trotsky. Les autorités staliniennes vont jouer de ses aspirations. Fin avril, il est autorisé à revenir à Moscou pour quelque temps et il y commence immédiatement des discussions avec Iaroslavski et Ordjonikidzé que Staline semble avoir suivies de très près. Nous ignorons tout de leur déroulement concret, des pressions qui se sont exercées sur lui, de ses reculs successifs. Nous savons seulement qu'en juillet, c'est au tour de Smilga et de Radek d'obtenir l'autorisation de quitter l'exil pour un séjour à Moscou. Interrogé en gare d'Ichim par des déportés membres de l'Opposition, Radek révèle son état d'esprit véritable et son orientation réelle : il les appelle à « rejoindre le parti en danger » et affirme « n'avoir plus rien de commun avec Trotsky »[37].

En fait Staline ne peut en aucun cas accepter aucune des revendications initialement présentées par Préobrajensky : pour lui, en aucun cas, les anciens oppositionnels ne peuvent être autorisés à dire qu'ils ont eu raison et que le parti a eu tort de les frapper. Il joue pourtant à fond la carte des prétendues négociations parce qu'elle conforte les illusions des oppositionnels les plus faibles, permet d'isoler Trotsky banni et de faire exploser à terme l'Opposition de gauche. La semi‑liberté accordée à Radek, Préobrajensky et Smilga, la diffusion systématique de leurs lettres et documents sur les lieux de déportation s'accompagnent de mesures renforçant l'isolement matériel et physique de ceux des militants que l'on sait irréductibles et prêts à dénoncer les capitulards.

Mal informé, l'exil bruisse de rumeurs alarmistes. A destination des plus sincères ou des plus candides des hésitants, les autorités jouent de la peur collective, des troubles qui menacent dans les campagnes, du danger « blanc » renaissant, de la réapparition d'une situation générale semblable à celle qui prévalait à la veille de l'insurrection de Cronstadt : autant d'arguments en faveur d'une union sacrée que l'on ne saurait obtenir des dirigeants qu'au prix de concessions présentées comme mineures. Pour d'autres, on fait miroiter les perspectives « grandioses » ouvertes par la nouvelle politique de transformation de l'économie et de la société, l' « Octobre paysan » (la « troisième révolution », écrira plus tard Isaac Deutscher). Pour les plus faibles enfin, on joue de l'intérêt matériel en faisant miroiter les possibilités de réintégration dans des postes officiels de ceux qui reprendront à temps le droit chemin.

La campagne est bien menée, et elle porte ses fruits. En juin 1929, dans une lettre adressée à Rakovsky et interceptée par le G.P.U., Solntsev décrit la « panique » dans les rangs de l'Opposition en déportation et même la « décomposition » de ses rangs devant ce qu'il appelle la « trahison inouïe » de la « commission des trois ». D'autres vétérans s'engagent à leur tour dans la voie dangereuse des négociations sans se rendre compte apparemment qu'elle ne conduit qu'à la capitulation. C'est le cas d'Ivan N. Smirnov, suivi de Beloborodov, S. V. Mratchkovsky et autres, qui proclament la nécessité de « sauver l'unité de l'opposition » et s'engagent ainsi dans le courant dominant qui va la décomposer un peu plus[38].

C'est finalement le 13 juillet que la Pravda publie la déclaration des trois, contresignée par 400 exilés. Il s'agit en réalité d'une capitulation en rase campagne, condamnation non seulement des positions et de l'activité actuelles de l'Opposition, mais aussi de ses positions passées, incluant aussi le reniement des signatures apposées en 1927 au bas de la plate­forme. Ce texte constitue pour Staline une victoire retentissante : Radek, Préobrajensky et Smilga ont été des dirigeants les plus écoutés de l'Opposition de gauche, et ils ont finalement abandonné toutes leurs « revendications » pour devenir de simples laudateurs, non seulement du cours « gauche » officiel, mais de la direction en général.

Un seul récit nous est parvenu d'un débat dans les rangs des « bolcheviks‑léninistes » en liberté : celui de Lev Z. Kopelev, qui avait alors dix‑sept ans et appartenait depuis quelques semaines à l'organisation de Kharkov. Les oppositionnels ont tenu une réunion clandestine dans un bois hors de la ville et écouté le rapport du « camarade Alexandre, de Moscou » sur « la situation présente et les problèmes de l'Opposition léniniste ». Ce dernier a expliqué que le C.C. avait adopté le programme d'industrialisation de l'Opposition, qu'il n'y avait plus de danger koulak, que Staline avait lui‑même détruit les bases de son pouvoir usurpé. Et Kopelev d'évoquer les arguments de ceux qui, comme lui, plaidaient pour l'abandon de l'activité fractionnelle : « L'essentiel était de construire des usines et des centrales électriques, de renforcer l'Armée rouge. Que Trotsky en exil s'occupe de la révolution mondiale ‑ nous devions chez nous travailler avec le parti et la classe ouvrière au lieu d'aggraver la scission et de saper l'autorité du comité central et du gouvernement soviétique[39]. »

Dans les rangs des déportés, les conséquences de la capitulation des trois ont été immenses. Beaucoup avaient cru que leurs dirigeants étaient allés négocier à Moscou en leur nom à tous et découvrent en lisant la Pravda l'étendue du désastre. D'autres se précipitent pour les imiter avant que la porte ne soit définitivement fermée. Mais la grande majorité est surtout profondément démoralisée ‑ et ce sont des hommes sceptiques qui, l'un après l'autre, se rallient pour être libérés.

Pourtant la capitulation des trois est trop éclatante pour ne pas provoquer certaines réactions de rejet. Ainsi, I.N. Smirnov et les siens condamnent ce qu'ils considèrent comme un reniement et reprennent dans les négociations les revendications même qui avaient été mises en avant par Préobrajensky. Surtout, il ne manque pas en exil d'hommes qui sont prêts à demander leur réintégration dans le parti sur la base de la politique nouvelle du « tournant à gauche », et qui veulent bien renoncer publiquement à toute activité fractionnelle, mais ils sont loin d'être tous prêts à renier publiquement leurs idées passées et présentes et encore moins à effectuer un geste qui signifierait de leur part l'approbation de la répression contre l'Opposition et 1 en particulier de l'exil de Trotsky. Et c'est sur ceux‑là que Khristian Rakovsky va miser en cherchant avant tout à les retenir sur la pente où ils risquent de glisser avec I.N. Smirnov en dépit de toutes ses bonnes intentions. De Saratov, où il en a discuté le texte avec ses camarades de déportation, Rakovsky envoie finalement le 22 août au comité central et à la commission centrale de contrôle une « déclaration » contresignée par V. V. Kossior et Mikhail N. Okoudjava[40].

Sur un ton très modéré, sous une forme soigneusement calculée, la déclaration affirme la détermination de l'Opposition de prendre toutes ses responsabilités en vue de la constitution d'un front unique dans le parti contre le danger de droite. Elle reste extrêmement ferme sur la revendication de libération immédiate et de réintégration dans les rangs du parti des oppositionnels emprisonnés et déportés.

On lui reprochera de ne pas condamner clairement la théorie du « socialisme dans un seul pays », de rester ambiguë dans les questions, fondamentales, de la révolution internationale. Ceux qui la critiquent en disant qu'elle est tournée vers des hommes en train de prendre la fuite, mesurent‑ils la gravité de la crise qui secoue l'Opposition ? La question est vite tranchée cependant dans la vie. D'abord, dans les colonies où elle circule au prix de gros efforts, la déclaration rassemble en quelques semaines un nombre important de déportés soulevés d'indignation par la « trahison » des trois : cinq cents signatures en trois semaines, dont celles de militants prestigieux, N. I. Mouralov, V. S. Kasparova, K. E. Grünstein, L. S. Sosnovsky. Elle coupe l'herbe sous les pieds des conciliateurs en train de glisser vers la capitulation, comme I. N. Smirnov, en démontrant « bonne volonté » et « esprit unitaire » face à la mauvaise foi des procureurs. Finalement, la capitulation de Smirnov, Boguslavsky, Mratchkovsky, Beloborodov et autres, en octobre, n'a pas le caractère infâmant de celle de Radek et de ses partenaires[41] : en outre, quand elle paraît, une nouvelle déclaration, datée du 4 octobre, marque le redressement de l'Opposition de gauche sous la direction de Rakovsky.

C'est que la brutalité de la fin de non‑recevoir opposée par l'appareil à la déclaration d'août, les violentes attaques signées Iaroslavsky dans la Pravda, les représailles féroces exercées contre Rakovsky, enlevé de Saratov et déporté dans les conditions inhumaines de Barnaoul, contre Sosnovsky, envoyé dans les isolateurs de Chéliabinsk, puis Tomsk enfin ‑ un vrai tombeau ‑ achèvent de convaincre les authentiques hésitants, les conciliateurs sincères, les naïfs véritables : comme l'écrivait Rakovsky dans ses thèses d'août, c'est bien l'attitude vis-­à‑vis de l'Opposition de gauche, c'est‑à‑dire du régime du parti, de sa démocratie interne, de la démocratie ouvrière, qui est la pierre de touche de l'existence d'un véritable « tournant àgauche » permettant d'escompter un redressement du parti.

Lorsque Trotsky appose finalement le 25 septembre sa propre signature au bas de la déclaration de Rakovsky qu'il vient seulement de recevoir, il peut écrire à la fois qu'il est d'accord avec son contenu politique et qu'elle appartient déjà à un passé révolu. Commentant les événements des derniers mois sur la base de la correspondance d'U.R.S.S., Isaac Deutscher estime que le coup porté à l'Opposition a été rude : de huit mille membres ‑ soit deux fois plus qu'au temps de sa semi‑légalité dans le parti courant 1927 ‑ qu'elle comptait en déportation au début de 1929, l’Opposition serait tombée à la fin de la même année à un peu plus de mille partisans seulement[42]. Trotsky, lui, écrit à ses camarades que, même s'ils ne restaient que trois, l'essentiel est que subsistent le drapeau, le programme, l'avenir.

La crise politique de l'Opposition est terminée bien que les débats se poursuivent et que quelques capitulations isolées viennent s'ajouter à la longue liste de 1929. Ses épreuves ne le sont pas. Après que Radek et ses compagnons ont tracé entre l'Opposition et la fraction stalinienne au pouvoir le trait de l'abjection, Staline, lui, va tracer un trait de sang.

Premiers pelotons d'exécution[modifier le wikicode]

C'est un journal parisien de l'émigration blanche qui, le premier, se fait l'écho de rumeurs concernant l'exécution à Moscou, en décembre, de Iakov G. Blumkine.

L'homme est un personnage de la légende bolchevique. A 18 ans, jeune militant socialiste révolutionnaire de gauche, il est entré dans la Tchéka à Moscou. En 1918, quand son parti a décidé de provoquer par tous les moyens la reprise de la guerre avec l'Allemagne c'est à ce tout jeune tchékiste intrépide qu'a été confiée la mission‑clé de l'opération Blumkine, accompagné d'un de ses camarades, s'est présenté, en uniforme et au nom de la Tchéka, à l'ambassade d'Allemagne, a demandé à être reçu par l'ambassadeur von Mirbach et, sortant son revolver, l'a abattu à bout portant. Il réussit à s'enfuir, puis, capturé par ses camarades de la Tchéka, endosse d'abord fièrement la responsabilité de son acte terroriste. Il est alors mis en face de Trotsky qui commence avec lui une discussion politique au terme de laquelle le jeune homme est convaincu et demande à servir pour se racheter. Son vœu est exaucé. Blumkine, condamné à mort officiellement ‑ son exécution sera même annoncée aux autorités allemandes - est grâcié et se met au service de l'Armée rouge et de son service de renseignements naissant. Cible de ses anciens camarades qui tentent plusieurs fois de l'abattre, il devient un héros de légende, après plusieurs missions périlleuses effectuées pendant la guerre civile à l'arrière des armées blanches, effectue à l'étranger, notamment au Moyen‑Orient, plusieurs missions difficiles, organise l'armée de Mongolie, donne des articles sur les questions militaires à la presse soviétique. La qualité de ses services lui vaut d'être admis dans les rangs du parti bolchevique et il fait figure, dans l'intelligentsia moscovite, de héros, symbolique à la fois pour son passé, les conditions de son ralliement au bolchevisme, son activité mystérieuse et l'auréole que lui valent les récits qu'on s'en fait à voix basse.

Après la guerre civile, il devient un des spécialistes du contre‑espionnage de l'Armée rouge, attaché pendant quelque temps à l'état‑major de Trotsky, à qui il voue un véritable culte, travaille même quelque temps à son secrétariat personnel, l'aidant dans l'édition du premier volume des « écrits militaires », Comment la Révolution s'est armée. Il est également très lié à Radek. Dès 1923, il est partisan de l'Opposition de gauche, tout en continuant son activité de contre‑espionnage au G.P.U. Après le XV° congrès et l'exclusion de l'Opposition, il a un problème de conscience qu'il pose à ses supérieurs, Menjinsky et Trilisser[43], à qui il déclare qu'il partage entièrement les idées de Trotsky et des autres exclus et veut le leur faire savoir en toute loyauté. Pour eux, il n'est pas question de se séparer d'un agent de sa valeur, et, puisqu'il ne peut nullement, du fait de ses responsabilités professionnelles, travailler avec l'Opposition, il est bien évident qu'il doit conserver ses responsabilités dans le G.P.U. dans la mesure où ils lui font, sur le plan professionnel et personnel, une confiance totale.

A l'été 1929, de retour des Indes, Blumkine est de passage à Constantinople et rencontre Sedov dans la rue. A‑t‑il cherché cette rencontre ? On l'ignore. Il demande en tout cas à être reçu par l'exilé, lequel, après un refus initial, se laisse fléchir.

Nous ne savons sur cet entretien que ce que Trotsky en a dit : échange d'informations, discussion sur la situation de l'Opposition en U.R.S.S., les « capitulations » et notamment la position de Radek. Il apparaît que Blumkine a voulu poser aussi à Trotsky la question qu'il avait déjà posée à Menjinsky et Trilisser : son accord avec l'Opposition est‑il compatible avec son activité au G.P.U. ? La réponse de Trotsky est dénuée d'ambiguïté. Le G.P.U. est l'instrument de la défense de l'État prolétarien et un oppositionnel y a sa place de plein droit : il n'y a aucune incompatibilité. Sur l'insistance de Blumkine, Trotsky accepte de lui remettre un message politique général destiné à ses camarades en U.R.S.S. comportant une mise en garde contre Kharine et l'instruction de ne pas utiliser en Allemagne l'intermédiaire d'Urbahns et du Leninbund avec lesquels les désaccords s'accumulent.

Que s'est‑il passé à Moscou après le retour de Blumkine le 15 décembre ? Selon le premier rapport reçu par Trotsky, daté du 25 décembre 1929, sous la signature d'un responsable de l'Opposition de gauche (N. dans le Biulleten[44]), Blumkine, dès son arrivée, serait allé voir Radek qu'il considère encore comme un oppositionnel afin de comprendre sa position. On peut imaginer sa déception au cours de l'entretien qui suivit. Radek a‑t‑il conseillé à Blumkine de se rendre immédiatement au G.P.U. pour tout avouer ? A‑t‑il, comme l'ont affirmé des versions postérieures à celle de « N. », téléphoné immédiatement, sur le conseil de Radek, à Ordjonikidzé, seul personnage du régime capable ide l'épauler en la circonstance, mais été arrêté à sa sortie de chez Radek dont le téléphone était branché sur écoutes ? A‑t‑il, comme le suggère une version récente de cette affaire, été dénoncé par une femme, Radek n'ayant joué aucun rôle ? Il faudra vraisemblablement attendre l'ouverture des archives du G.P.U. pour connaître la vérité sur ce point.

Ce qui est certain, c'est que Blumkine ‑ contrairement aux rumeurs selon lesquelles il se serait repenti et aurait personnellement revendiqué son exécution ‑ n'a ni capitulé, ni parlé. Il n'existe aucune « déclaration » de Blumkine, et il n'y a pas eu ‑ la lettre de N. l'atteste ‑ d'arrestations parmi les militants à qui Blumkine devait communiquer le message de Trotsky ; au premier chef N. lui‑même. Selon Victor Serge, Blumkine aurait demandé et obtenu un sursis pour écrire ses mémoires avant d'être exécuté, le manuscrit terminé, le 25 décembre[45].

Blumkine, en décembre 1929, n'est pas le premier militant de l'Opposition mort aux mains du G.P.U. En septembre 1928, l'un des plus proches collaborateurs de Trotsky, l'ancien secrétaire du comité de guerre révolutionnaire, G. V. Boutov, est mort à la prison Butyrki de Moscou après une grève de la faim de cinquante jours pour protester contre les accusations d'« espionnage » dont il était l'objet, dans le but évident de compromettre Trotsky. En novembre, un ouvrier de l'Opposition de Leningrad, travailleur de l'usine Triangle rouge, Albert Heinrichsohn, était mort à la prison de Leningrad des suites d'un passage à tabac[46]. Ces faits sont graves, connus et dénoncés, mais pouvaient être, à la limite, considérés comme des « bavures », tragiques certes, mais involontaires. Le meurtre de Blumkine, lui, est froidement calculé.

Or, dans les mois suivants se produisent d'autres affaires concernant l'exécution de membres du G.P.U. plus ou moins liés avec l'Opposition ou compromis avec elle. C'est le cas de ce qu'on a appelé l'affaire Rabinovitch‑Silov, exécutés au début de 1930 pour un prétendu « sabotage dans les chemins de fer ». Rabinovitch était un jeune officier du G.P.U., Silov un journaliste sans parti, qui avaient informé l'Opposition de l'arrestation et de l'exécution de Blumkine. On parle aussi à la même époque de l'exécution d'un des geôliers de L. S. Sosnovsky, accusé d'avoir servi d'intermédiaire au prisonnier d'État. Staline avait condamné Sosnovsky à un rigoureux isolement. La qualité du polémiste quétait ce dernier, sa solide réputation de combattant antibureaucrate et antikoulak, la verve de ses lettres d'exil, sa notoriété de journaliste, la férocité de ses attaques contre les capitulards, exigeaient qu'il soit réduit au silence. Or ses lettres sortent et il reçoit des communications politiques, s'affiche même comme « rédacteur en chef » d'un journal de prison qui publie des informations en provenance de Moscou. Une telle activité n'était possible qu'avec l'établissement d'un réseau clandestin agissant avec des complicités importantes au sein du G.P.U. lui‑même.

On a tenté d'expliquer le meurtre de Blumkine par le désir de Staline d'atteindre personnellement Trotsky. Les faits mentionnés ci­dessus font douter de cette explication. Il semble plus probable que Staline a voulu porter un coup définitif aux sympathies agissantes que l'Opposition trouvait alors au sein du G.P.U. ‑ et dont une lettre de Moscou à Trotsky fait état ‑ puisqu'il s'y trouvait, après tout, nombre de bolcheviks dévoués et enthousiastes. L'exécution d'agents du G.P.U. complices de l'Opposition de gauche, tout en traçant entre le régime et l'Opposition un trait de sang, démontrait clairement l'intention de Staline de soumettre le G.P.U. à sa volonté politique et d'en faire l'instrument aveugle dont il avait absolument besoin pour briser l'Opposition par la provocation et la violence répressive à la fois.

Provocation policière généralisée[modifier le wikicode]

Le G.P.U. doit être un instrument d'une docilité totale parce que c'est sur lui que Staline compte pour briser définitivement et détruire l'Opposition. L'un des principaux moyens utilisés, dès cette époque, est la provocation, l'utilisation d'agents du G.P.U. infiltrés dans les rangs de l'Opposition, voire « retournés » après une interpellation ou une arrestation.

Nous n'avons évidemment que peu de documents concernant ce genre d'affaires dont la preuve définitive ne se trouve jamais que dans les archives de la police au service du pouvoir. Mais nous avons tout de même un certain nombre d'indications qui constituent autant de présomptions. Et d'abord parce qu'à cette période, Staline, qui escompte sans doute des résultats plus rapides et surestime sans doute aussi ses propres procédés, travaille dans le court terme et brûle des agents ou des hommes dont il aurait pu faire des agents à long terme dans le vain espoir de porter à l'Opposition un coup décisif ‑ comme il le fera d'ailleurs dans l'Internationale au moins jusqu'en 1933. C'est ainsi qu'il joue en 1929 plusieurs atouts. A Moscou, si l'on en croit Victor Serge, l'un des principaux collaborateurs de Boris M. Eltsine dans le « centre » était un dénommé Mikhail Tverskoy dont les tracts incendiaires et les dénonciations permirent d'arrêter des centaines de cadres et de militants[47]. Il semble que, toujours selon Serge, il ait joué un jeu identique à Leningrad en 1930[48]. En 1929, à Paris, Solomon Kharine, « Joseph », gagné par les arguments de Radek en faveur de la capitulation, accepte de jouer les informateurs au compte du G.P.U. à qui il remet adresses et documents, notamment le manuscrit intégral du premier numéro du Biulleten Oppositsii. Sa trahison n'empêche pas la parution du bulletin, mais brûle définitivement un homme que Staline aurait voulu conserver dans l'entourage de Trotsky pour son information.

Les correspondants du Biulleten insistent dans leurs lettres sur le fait que les transports de déportés sont désormais truffés d'agents, délibérément envoyés, ou déportés authentiques qui ont accepté en cours d'interrogatoire de jouer le rôle de provocateurs ou d'indicateurs pour se « racheter ». Les plus dangereux sont évidemment les vieux‑bolcheviks que personne n'est porté à soupçonner. Plusieurs témoins mentionnent le rôle joué à Verkhnéouralsk par l'un d'entre eux, Surnov, ancien commissaire du peuple à la santé de la république de Crimée, placé pendant quelque temps dans la cellule de Solntsev qui parvient à le démasquer[49]. Ciliga raconte également que, peu avant sa libération, il fut l'objet de sollicitations de la part d'un autre agent provocateur, lui aussi vieux‑bolchevik, Artouk Solovian, qui insistait pour lui remettre un message destiné à Sedov et surtout pour que ce dernier lui envoie des « directives[50] ».

Visage de l'Opposition en 1930[modifier le wikicode]

C'est une Opposition de gauche presque renouvelée qui émerge en 1930, dans des conditions de répression infiniment aggravées, de sa crise de 1929. La majorité des « vieux‑bolcheviks », y compris ceux de l'Opposition de 1923, dont quelques­-uns de ses plus prestigieux porte‑drapeau l'ont abandonnée, devenus, comme Radek et Piatakov, ses ennemis déterminés, ou, comme Ivan N. Smirnov ou Mratchkovsky, des hommes usés ne se sentant pas la force de poursuivre un combat pour lequel ils éprouvent pourtant de la sympathie.

Ce serait pourtant une erreur de croire que tous les vieux ont disparu. Il reste à l'Opposition au moins trois figures historiques de premier plan : Rakovsky, Sosnovsky, Mouralov.

Rakovsky a alors cinquante‑sept ans. Né en Roumanie, il a parcouru l'Europe, connu tous les dirigeants de la II° Internationale, combattu pendant la guerre dans le noyau internationaliste. Après 1917, où il a rejoint les bolcheviks, il a été président du conseil des commissaires du peuple d'Ukraine pendant la guerre civile, puis « exilé » comme ambassadeur, après avoir été, dès 1923, un des leaders de l'Opposition de gauche. Il a laissé en Ukraine de nombreux fidèles et le souvenir de sa lutte contre la russification. Il a été le porte‑parole de l'Opposition au XV° congrès ‑ pour les oppositionnels, il est le porte‑parole de Trotsky, auquel le lie une vieille amitié. Après la déclaration d'août 1929, il a été transféré à Barnaoul, dans les conditions d'un froid meurtrier pour son organisme de cardiaque. On pense que rien ne peut le faire plier et que Staline cherche à le faire mourir sans avoir à le tuer.

L. S. Sosnovsky a quarante‑quatre ans. C'est un vieux‑bolchevik de 1903 qui a connu lui aussi prison, déportation et émigration. C'est un grand journaliste, très populaire, champion, depuis l'époque de Lénine, de la lutte contre la bureaucratie et les koulaks dans la Pravda et dans Bednota, spécialisé dans la dénonciation des pratiques des bureaucrates du parti. Il est membre du noyau de l'Opposition depuis 1923 et s'est distingué en 1928 et 1929 par la virulence de ses attaques contre les capitulards. Staline veut le museler, enchaîner sa plume redoutable. Il y parvient : aucune nouvelle de Sosnovsky ne filtre plus à partir du moment où il est enfoui vivant dans la cellule de Tomsk destinée à lui servir de cercueil.

N. I. Mouralov est, lui aussi, à cinquante‑trois ans, un héros de légende. Ce fils de paysan, agronome, est lui aussi un bolchevik de 1903. Ce géant à été l'un des dirigeants de l'insurrection de 1905 où il a été poursuivi pour le meurtre d'un « cent-­noir » pogromiste. En 1917, c'est lui qui commandait à Moscou les Gardes rouges qui ont pris d'assaut le Kremlin. Membre de l'état‑major de Trotsky pendant la guerre civile, il a été commandant militaire de la région de Moscou, puis inspecteur général de l'Armée rouge. Lui aussi est membre du noyau de l'opposition de gauche depuis 1923, un des proches de Trotsky.

Ces trois vieux‑bolcheviks sont très connus. Mais il y a encore en 1930 dans les rangs de l'opposition d'autres militants de leur génération qui sont seulement moins connus à l'étranger. Il y a d'abord le noyau des communistes géorgiens engagés dès 1922 dans la lutte contre Staline. Koté M. Tsintsadzé a quarante‑trois ans. Il n'avait guère plus de vingt ans quand il a dû vivre pendant des mois à Tiflis dans la cave où les bolcheviks avaient installé leur imprimerie clandestine. Il a connu prisons et bagnes. Il a dirigé la Tchéka, devenue G.P.U., dans la Géorgie reconquise. Il est tuberculeux et sa santé ne cesse de s'aggraver. Helena Tsulukidzé, « Lola », est, elle aussi, tuberculeuse. Lado Dumbadzé, autre bolchevik géorgien de l'époque héroïque, ancien président du soviet de Tiflis, grièvement blessé pendant la guerre civile, emprisonné dans l'isolement total depuis presque deux ans, est en train de perdre l'usage de ses deux bras. Parmi les vieux communistes géorgiens ‑ après la capitulation d'Okoudjava et Mdivani il reste en prison Vasso Donadzé, ancien membre du C.C., Zivzitadzé, ancien adjoint de Tsintsadzé, les deux frères de ce dernier et des dizaines d'autres qui ne sont pour nous que des noms. Lado Enoukidzé, lui, était en 1927 élève de l'Académie militaire, l'un des meilleurs cadres de l'Armée rouge : cet officier supérieur, qui a assuré volontairement la garde de Trotsky dans son appartement, reçoit en déportation des colis de son oncle Avelii, secrétaire de l'exécutif des soviets[51]. Otto Khristianovitch Aussein, lui, un fils d'instituteur, membre du parti en 1899, longtemps responsable de l'organisation militaire clandestine, consul à Paris en 1924, et son frère Vladimir, ancien partisan en Ukraine, sont de vieux amis de Rakovsky. On parle très peu d'eux.

Deux noms reviennent en revanche souvent sous la plume de Trotsky au début des années trente, ceux des Grünstein et de Kasparova que nous connaissons moins bien, mais qui semblent avoir eu une auréole de « vieux-bolcheviks ». Karl E. Grünstein appartient à l'ancienne génération ; il a été militant du parti social‑démocrate letton, où il était un ferme allié des bolcheviks, puis bolchevik, et a passé des années au bagne et en déportation. Pendant la guerre civile, il a commandé une division et joui de l'estime de Trotsky à qui il a été personnellement lié dès l'époque de la bataille de Kazan où il était à ses côtés. Après la guerre, il a commandé l'école d'aviation militaire et assuré le secrétariat de la société des anciens forçats. Couvert de décorations, il est avec Mouralov l'un des rares militants politiques à être devenu un militaire reconnu par ses pairs « professionnels ». Il est avec l'Opposition de gauche depuis 1923, a contresigné en 1929 la déclaration de Rakovsky. Il est déporté à Cherdyn avec sa femme Revecca et un enfant. Veronika S. Kasparova, elle, a également un long passé de militante, bolchevique depuis 1904, puis dans la section « femmes » de l'Internationale. Elle est déportée avec son fils, également membre de l'Opposition depuis 1923. Elle est cosignataire de la déclaration d'avril 1930, après avoir contresigné celle d'août 1929.

Boris M. Eltsine n'a que cinquante‑cinq ans, mais il est considéré par tous comme un « vieux ». Bolchevik en 1903, il a été l'un des dirigeants du parti et des soviets dans l'Oural en 1917, membre de l'exécutif des soviets en octobre. En 1923 il a été l'un des signataires de la fameuse « lettre des quarante‑six », point de départ de l'Opposition, et, depuis, l'un des dirigeants de l'Opposition de gauche, l'un des rédacteurs de la plate‑forme de 1927. En 1928 et pendant la première moitié de 1929 il a dirigé à Moscou le « centre » clandestin. Arrêté, il a été envoyé à Souzdal, dans une prison insalubre ‑ ancien monastère, dans un isolement total, atteint d'une maladie grave, tuberculose osseuse ou méningite cérébro‑spinale. Quand Staline lui a proposé des « négociations », il a répondu de sa cellule qu'il y était disposé à la condition que Trotsky soit rappelé d'exil et que les bolcheviks‑léninistes soient autorisés à tenir une conférence.

Vassili V. Kossior est un « vieux », plus jeune, trente‑neuf ans, ouvrier métallurgiste, bolchevik de 1907, ancien instructeur des métaux, délégué au IX°, X°, XI° congrès du parti, d'abord membre de la tendance « déciste » puis rallié à l'Opposition de gauche avec un groupe de militants. Son frère Stanislav est à l'époque l'un des hommes de confiance de Staline[52].

Quelques hommes appartiennent à la génération intermédiaire. Fiodor N. Dingelstedt est entré au parti en 1910. En février 1917, il était membre du comité bolchevique de Pétrograd et a été délégué par lui pour organiser le parti chez les marins de la base de Cronstadt. Il a été l'un des premiers diplômés de l'Institut des professeurs rouges, membre de l'Opposition de gauche dès sa constitution en 1923. Devenu directeur de l'Institut des forêts de Leningrad, il a obtenu un congé qui lui a permis de séjourner à Londres et d'y écrire un livre sur La Question agraire aux Indes publié à Moscou en 1927. Il a été déporté successivement à Kansk, puis à Roubtsovsk[53]. C'est l'un des dirigeants les plus connus en exil pour sa fermeté. Victor Serge écrit que « son visage, dans sa laideur inspirée et heurtée, exprimait une invincible obstination[54] ». Nous ne connaissons rien de la carrière militante d'Andréi Konstantinov, militant bolchevique depuis 1916, sauf le portrait admirable tracé de lui, des années après sa mort, par sa compagne de déportation, Maria M. Joffé[55].

Le gros de l'Opposition et de ses cadres de 1930 est formé d'hommes et de femmes encore jeunes, la génération de 1917. En majorité ce sont des gens qui étaient ouvriers, lycéens, étudiants, lorsqu'ils ont adhéré au parti en cette année 17 et qui ont combattu les années de guerre civile dans les rangs des partisans ou comme commissaires politiques. Ces jeunes ‑ la fine fleur du parti bolchevique ‑ se sont retrouvés après 1920 dans les facultés ouvrières, les rabfaki, et ils ont été les cadres de cette jeunesse étudiante/ouvrière qui a fourni le gros des troupes de l'Opposition de 1923. Certains ont même été parmi les premiers et les plus brillants élèves de cet Institut des professeurs rouges dont l'objectif était de rassembler l'élite des jeunes cadres bolcheviques afin de les former dans tous les domaines de la recherche politique et sociale. Ils sont au fond très représentatifs de cette couche sociale originale née de la révolution d'Octobre, cette « intelligentsia ouvrière » éprise de technique et de construction économique en même temps que passionnément adonnée à la cause de la révolution mondiale.

Plusieurs de ces jeunes ont été arrêtés en même temps que le noyau des « vieux » et déportés en même temps : ce sont ceux qui ont été liés à Trotsky, dans son secrétariat, ou qui ont été dirigeants de l'Opposition de gauche. C'est le cas des « secrétaires », Igor M. Poznansky, collaborateur de Trotsky dès 1917, organisateur de la cavalerie rouge, de N. Palatnikov, un « professeur rouge », de Nikolai M. Sermuks et de Nikolai Netchaiev, tous deux de l'état‑major du fameux train blindé. Victor B. Eltsine, qui est le fils de Boris Mikhailovitch, a rejoint le parti en 1917, présidé en 1918 le soviet de Viatsk, puis a été commissaire politique d'une division de l'Armée rouge pendant la guerre civile. Diplômé de l'Institut des professeurs rouges en 1926, comme économiste, il a collaboré à l'édition des Œuvres de Trotsky. Il en est de même pour Grigori Stopalov, recruté au lycée en 1917, organisateur clandestin des bolcheviks d'Ukraine sous la botte de Denikine, diplômé de l'I.P.R. en 1923, mari d'une enseignante de l'école du parti, Lembergskaia[56].

La biographie de Sokrat Guévorkian est presque identique : fils d'un ouvrier du pétrole de Bakou, organisateur de syndicats pendant la guerre, exclu pour son activité du lycée, il a adhéré au parti en 1917, fait la guerre civile, puis étudié à Moscou en rabfak, enseigné ensuite l'économie politique théorique. « Vieil » oppositionnel, il semble qu'il ait été arrêté en 1928[57] et qu'il ait suivi I.N. Smirnov pendant quelques semaines à l'été 1929. Vassili F. Pankratov est un ancien marin de Cronstadt, membre de la délégation venue, au moment du putsch de Kornilov, rencontrer Trotsky dans sa prison et Kerensky dans son palais. Pendant la guerre civile, il a servi dans la Tchéka et après est devenu chef adjoint du G.P.U. en Transcaucasie. Il n'a été arrêté qu'en janvier 1930[58].. Kh. M. Pevzner est aussi un homme d'Octobre, ancien de la guerre civile, où il était officier et a perdu l'usage d'un bras. Il travaillait au commissariat au finances et avait été compromis en 1927 dans l'affaire de l'imprimerie[59]. Selon un manuscrit samizdat récemment publié à l'étranger, il aurait été le gendre du chef du G.P.U. Iagoda[60]. Il semble en fait avoir été le mari de sa nièce. Sa jeune femme est tuberculeuse. Grigori Ia. Iakovine est, lui aussi, diplômé de l'Institut des professeurs rouges. C'est un historien, spécialiste de l'histoire contemporaine de l'Allemagne et il a vécu plusieurs années et d'où il a rapporté un bon livre. Victor Serge l'a décrit : « Trente ans, sportif, l'intelligence toujours en éveil, beau garçon, volontiers charmeur. » Il évoque sa période d' « illégalité ingénieuse, audacieuse et risquée[61] » de Moscou. Son rôle, au « centre », a été important. Eléazar Solntsev, à trente ans, est considéré comme un des hommes les plus doués de sa génération. Economiste, fonctionnaire du commerce extérieur en Allemagne puis aux États‑Unis, il a été rappelé la 1928 et arrêté dès son retour[62]. Citons encore les deux gendres Trotsky. Man Nevelson, le mari de Nina, était lycéen en 1917 quand il a organisé les J.C. puis les Gardes rouges. Commissaire politique de l'Armée rouge, il était en 1920 chef du département politique de la 5° Armée, et s'est reconverti comme économiste[63]. Son beau‑frère Platon I. Volkov, mari de Zinaïda est instituteur : il a été arrêté un peu après.

Le hasard des messages et des souvenirs ne nous a laissé que de longues listes et parfois des indications d'ordre personnel. Les trois sœurs Choumskaïa étaient des militantes de 1917, comme Moussia Magid, qui a organisé les partisans derrière les lignes de Denikine, comme l'ancien dirigeant des J.C. d'Ukraine Iakov Byk, comme les partisans sibériens Samuel et Pavel Papermeister. Leonid Guirchek, ancien reprétant commercial en Perse, Vassili M. Tchernykh, ancien commissaire de rouge, ancien chef de la Tchéka de l'Oural, Mikhail A. Polevoi sont pour nous que des noms restés dans la mémoire de Serge et les papiers d'exil[64]. Nous avons trouvé mention d'étudiants/ouvriers plus jeunes encore, de Karlo Patskachvili[65], fils de pauvres de Géorgie, étudiant à Moscou, de Karl Melnais, dirigeant des J. C. en 1926 et étudiant en mathématiques, de Sacha Miléchine, de Moscou aussi, de Faina Upstein, d'Odessa, recrutée en 1927, arrêtée en 1932. Certains des correspondants de Trotsky et Sedov, voire de Rakovsky, sont de toute évidence des cadres politiques dont nous ne savons presque rien, à commencer par L. Trigubov, un ancien de Kiev, mais aussi les jeunes A. Abramsky et N.I. Mekler, de Kharkov, G.M. Bagratov, Boris N. Viaznikovtsev, Mikhail Lebel, Tigran Askendarian, G. Khotimsky, Pavel I. Goloubtchik, I. Ia. Kievlenko, V. Sidorov. Il faudrait en outre consacrer une étude spéciale aux étrangers dont les prisonniers sont parfois des groupes entiers de responsables, de réfugiés, voire d'étudiants, chinois, yougoslaves, bulgares, autrichiens, italiens.

Ciliga a donné des éléments statistiques sur la population de l'isolateur de Verkhnéouralsk[66] : 15 % d'ouvriers seulement, ce qu'il se plaît à souligner, une majorité de jeunes intellectuels juifs, originaires surtout d'Ukraine et de Biélorussie (47 %), beaucoup de Géorgiens et d'Arméniens (27 %), dont une forte proportion de paysans, 30 % de Russes enfin où prédominent, dit-il, militaires et tchékistes. Le nombre total des détenus de l'isolateur nous paraît cependant bien faible pour étayer une statistique et en généraliser les conclusions. Les archives de Trotsky apportent quelques éléments supplémentaires : sur trois cent soixante-dix-huit déportés dont elles nous donnent pour 1928 le nom et le lieu d'origine, 66 % ont été arrêtés à Moscou et 10 % à Kharkov. Une évaluation donne plus de 20 % de juifs, de 7 à 8 % d'Arméniens et autant de Géorgiens. Nous avons pu également noter qu'on ne peut réduire l'intelligentsia ouvrière à la catégorie curieusement définie par Ciliga comme celle des « intellectuels juifs ». Les éléments donnés par les correspondants de Trotsky mentionnent un nombre élevé d'ouvriers arrêtés pour activités oppositionnelles. Les indications données en 1936 par Victor Serge conduisent en outre à remettre en question sérieusement les affirmations de Ciliga sur la proportion des ouvriers parmi les oppositionnels emprisonnés. Mikhail Bodrov, l'ancien courrier de l'Opposition à Alma-Ata, était un ouvrier métallo de Moscou. A Orenbourg se trouvaient en même temps que Serge, Alexis A. Santalov, ancien tourneur de Leningrad, combattant de 1905 et 1917, le casquettier de Leningrad Troukhanov, le tailleur de Minsk Boris I. Lakhovitsky, le tanneur ukrainien Iakov Byk et bien d'autres[67]. Nous savons par Maria M. Joffé que l’« étudiant » Patskachvili était arrivé pieds nus à Tiflis pour tenter l'aventure qui allait le mener en quelques années à l'université sans avoir jamais fréquenté l'école secondaire[68].

Tel est, sommairement esquissé, le visage des membres de cette Opposition de gauche dont le gros, à partir de 1930, est concentré essentiellement dans les isolateurs : ces hommes et ces femmes sont appelés à survivre dans les pires conditions matérielles et morales jusqu'au point final, la balle dans la nuque ou la rafale de mitrailleuse.

La vie politique de l'Opposition[modifier le wikicode]

L'Opposition unifiée, bloc de tendances et de fractions, avait connu dès sa naissance et avant sa mise hors-la-loi de vifs débats internes. Le plus important avait opposé le noyau de 1923 au groupe dit du « centralisme démocratique », les « décistes » animés par Vladimir M. Smirnov et Timotei V. Sapronov[69] qui avaient réussi à entraîner avec eux ou influencer quelques bolcheviks comme Radek ou Nin sur l'analyse de la nature sociale de l'État et du parti et la nécessité de lutter pour un « deuxième parti ». L'écho de cette discussion ancienne roule encore dans le bruit des problèmes nouveaux débattus par l'Opposition de gauche en 1930.

Sur ce sujet, on dispose depuis plusieurs décennies d'un important témoignage, celui de Ante Ciliga. L'ouverture des « papiers d'exil » permet de le corriger dans ce qu'il avait de partial et en même temps de le compléter avantageusement grâce aux deux rapports des bolcheviks-léninistes Iakovine et Ardachelia[70].

Ces deux textes essentiels - et quelques autres de moindre importance - permettent de se faire une idée précise de la vie politique dans l'une des prisons réservées aux « bolcheviks-léninistes », l'isolateur de Verkhnéouralsk où ont été enfermés à partir de 1930 environ deux cents à deux cent cinquante détenus dont cent vingt se réclamant de l'Opposition de gauche.

Le tableau est indiscutable : en dépit de conditions matérielles plus que médiocres, car les locaux sont surpeuplés, l'isolateur est une véritable « université des sciences sociales et politiques » ‑ « la seule université indépendante d'U.R.S.S. » précise Ciliga[71]. Les détenus peuvent communiquer entre eux pratiquement, publier des journaux manuscrits où les articles, signés, ne sont soumis à aucune censure, où ils débattent leurs divergences, abordent les questions théoriques et d'actualité, « de la façon la plus franche, en mettant tous les points sur les i ». Les divers groupements politiques de cette prison sont « de vraies organisations, avec leurs comités, leurs journaux manuscrits, leurs chefs reconnus ». Ils fonctionnent en tenant des réunions en règle au cours des promenades voire dans la cour, avec bureau, ordre du jour, procès‑verbal. Il y a une administration des « postes » qui entretient, pour le compte de tous, relations internes et externes non seulement avec l'U.R.S.S., mais avec l'étranger, notamment par les transferts pour d'autres prisons. La bibliothèque est relativement fournie, les journaux paraissant en U.R.S.S. sont disponibles si on s'y abonne, ainsi que les quotidiens des P.C. étrangers. Les liaisons politiques enfin sont constamment maintenues. Ciliga témoignait déjà de l'arrivée aux mains des prisonniers de Verkhnéouralsk d'exemplaires du Biulleten Oppositsii et de brochures de Trotsky jusqu'en 1934 au moins puisque les détenus, dit‑il, ont eu la possibilité de discuter de l'entrée des trotskystes français dans la S.F.I.O. cette année‑là[72].

Le grand débat entre les trotskystes de Verkhnéouralsk a commencé à la fin de 1929 et s'est développé pendant toute l'année 1930, où un arrivage de cinquante détenus nouveaux a plus que doublé l'effectif des bolcheviks‑léninistes, et entassé les hommes au point qu'il est devenu impossible de les empêcher de communiquer. La discussion a commencé sous le signe de celle de l' « année noire » et de la grande vague des capitulations. Après les derniers reniements ‑ un groupe d'étudiants moscovites au début de 1930 ce sont les contrecoups de cette vague qui passent désormais au premier plan.

Un petit groupe de militants qu'animent des « vieux », le Géorgien G. Kvachadzé, l'Arménien Amo Saakian, l'ancien de l'Armée rouge VI.I. Rechetnitchenko, cherchent à extirper des rangs de l'Opposition les racines qui ont conduit tant de ses partisans à capituler. Ils dénoncent avant tout ce qu'ils appellent les tendances « conciliatrices », et, finalement, l'état d'esprit qui a conduit à l'élaboration de la déclaration d'août 1929. Dans les premiers jours de janvier, ces hommes font paraître un premier numéro du journal Bolchevik Militant, dans lequel une déclaration d'Arno Saakian se désolidarise de Rakovsky et de sa déclaration. Le journal développe systématiquement le thème emprunté à Trotsky selon lequel l'Opposition de gauche doit désormais s'adresser non plus au comité central et au parti, mais à la classe ouvrière elle‑même. Bientôt, la direction passe à une équipe de jeunes militants : O. Pouchas, M. Kamenetsky, Ia. G. Belinsky, N. Perevertsev, Emelianov semblent se rapprocher considérablement des positions des « décistes » que le dernier nommé rejoint d'ailleurs. L'idée centrale des « bolcheviks militants » est à ce moment‑là que l'on ne peut plus réformer le parti, d'une part, et qu'aucun « tournant à gauche » n'est par ailleurs possible de la part de la bureaucratie. Trotsky est présenté comme occupant la position principielle ferme cependant que Rakovsky manœuvre et tente la conciliation avec l'appareil : le Bolchevik militant en voit la preuve à partir du moment où, en mai, on commence à parler d'une nouvelle déclaration de Rakovsky au congrès.

La « majorité » a quelque peine à se définir devant ces attaques qui lui viennent de la « gauche ». Son premier réflexe est d'ouvrir elle­-même la discussion dans les pages d'une revue intitulée modestement Recueils sur la période actuelle, dont trois abondants numéros paraissent entre janvier et octobre avec des articles signés portant sur les questions économiques, politiques et tactiques. Son objectif, écrit Ardachelia, est d' « éclairer les problèmes de l'époque ». Le rétablissement du contact avec l'extérieur facilite l'entreprise : le « collectif bolchevik‑léniniste » réussit à faire parvenir cinq lettres à la direction clandestine de la fraction en U.R.S.S. et en reçoit cinq réponses ainsi qu'une dizaine de lettres ou documents émanant des « deux vieux », Trotsky et Rakovsky[73].

En juin 1930, la discussion a suffisamment mûri pour qu'on puisse tenter un bilan. Les dirigeants de la majorité ‑ ceux que Ciliga appelle « la droite » ‑ décident d'élaborer des thèses. Ce seront les « Thèses Trois », rédigées par trois des jeunes dirigeants de l'Opposition, Iakovine, Solntsev et Stopalov[74]. Leur analyse de la situation en U.R.S.S. est la même que celle de Trotsky. Ils reconnaissent l'existence de la « crise du bloc centre‑droite », du conflit qui fait rage entre staliniens et droitiers mais soulignent qu'il ne s'agit que d' « une lutte administrative de l'appareil contre les conséquences de sa propre politique économique », « vouée à l'échec » et qui « rejette tous les paysans du côté des koulaks » Pour eux, les « bonds à gauche », épisodiques et forcément limités, se paient en outre d'un prix très élevé, l'étouffement de la vie politique du parti, l'étranglement de sa gauche, l'écrasement des aspirations ouvrières qu'elle incarne. Ils soulignent le caractère « irréfléchi » du plan quinquennal, bureaucratique, et affirment qu'il est impossible de construire le socialisme en se coupant de sa base de classe, la classe ouvrière et que c'est pourtant ce que consacre le plan quinquennal.

Quelques semaines plus tard, sous l'impulsion de Man Nevelson et Aaron Papermeister, sont rédigées d'autres thèses d'un courant que Ciliga baptise « centre ». La divergence porte sur la politique économique. Le texte des « deux » se prononce pour le rétablissement de la Nep c'est‑à‑dire des relations purement marchandes avec la paysannerie que les « trois » ne croient pas possibles. Poznansky, puis Dingelstedt, qui arrive de Roubtsovsk, se rallient aux positions du « centre ».

Ce n'est qu'en septembre 1930 que le groupe du Bolchevik militant élabore ses propres thèses dont nous ne connaissons malheureusement pour le moment que les extraits cités par Iakovine et Ardachelia. Pour lui, l'U.R.S.S. est devenue un frein au développement du mouvement révolutionnaire mondial, et il ne saurait être question de front unique même avec un segment de la bureaucratie. Les thèses excluent toute possibilité de tournant à gauche, se prononcent pour « la réforme de l'État par l'action directe des masses ». Les « bolcheviks militants » constituent en somme une « opposition » à la direction de l'Opposition, cette « droite bolchevik-léniniste » dont ils pensent qu'elle est engagée dans une voie qui mène à la capitulation. Ils se veulent l'incarnation du « bolchevisme militant orthodoxe ». En fait, comme le note justement Ardachelia, ils se situent quelque part entre les B. L. et les « décistes ».

La majorité a progressé au cours de cette discussion. En mai, soixante détenus seulement avaient donné leur accord pour signer la déclaration d'avril de Rakovsky et des autres, cependant que quarante‑sept se situaient sur les positions des «bolcheviks militants ». Mais les difficultés de l'élaboration des thèses de ces derniers ‑ trois mois ‑, l'arrivée de lettres de Trotsky en contradiction avec les idées qu'ils défendent, provoquent une première rupture, celle de sept initiateurs du courant. Quand le texte de la déclaration d'avril est connu, vingt militants des quarante‑sept qui l'avaient refusée s'y rallient. A leur arrivée de Roubtsovsk, Dingelstedt, Abramsky et Antokolsky ont rallié la majorité mais soutenu aussi la nécessité de faire disparaître les organes concurrents émanant des deux fractions du « collectif ». Sur leur intervention, la majorité va publier La Pravda en prison tous les mois ou deux mois, sous forme d'articles copiés en cahiers ‑ cependant que le Bolchevik militant refuse de disparaître. La parution de deux organes se réclamant tous deux du « collectif bolchevik-­léniniste de Verkhnéouralsk » conduit fatalement à la scission, effective en 1931.

Les documents émanant de partisans de la majorité ‑ Ardachelia et Iakovine ‑ se rapportent exclusivement à la première partie de l'année 1930. Pour les années suivantes, nous ne disposons plus à nouveau que du seul témoignage, bien unilatéral, de Ciliga. Partisan de la « gauche » ‑ un droit qu'apparemment personne ne lui a contesté ‑ il donne des idées de ses adversaires une image de toute évidence caricaturale, parlant d' « esprit de soumission aux chefs », disant qu'il s'agit d' « un soutien à la politique officielle » avec « critique de ses méthodes » dont l'unique objectif est « la réforme par le haut » ‑ et il insiste lourdement et quelque peu démagogiquement sur le fait que les leaders des autres tendances sont issus de l'Institut des professeurs rouges[75]. Il importe donc d'accueillir avec prudence ses résumés de faits et ses jugements de valeur, tout en reconnaissant l'utilité de certaines des indications qu'il donne.

Il mentionne par exemple l'intérêt soutenu des détenus pour la situation allemande qu'ils suivent quotidiennement dans Die Rote Fahne, les longues discussions entre eux sur le fascisme, la claire conscience qu'ils ont de ce qui est en jeu en Allemagne, et, ce faisant, confirme, bien involontairement sans doute, l'homogénéité de cette opposition en prison et son accord fondamental avec les positions que Trotsky défend en exil[76]. Il semble difficile de le suivre quand il assure qu'il y eut « panique » chez les trotskystes de Verkhnéouralsk à l'annonce de l'arrivée au pouvoir de Hitler[77]. On peut néanmoins supposer que ces militants qui avaient une analyse correcte de la portée de l'événement, comprenaient la signification qu'il revêtait pour le prolétariat mondial et par conséquent pour eux‑mêmes. Notons seulement qu'il profite au passage d'une anecdote pour placer son camarade de prison, le gendre de Trotsky, Man Nevelson, parmi les « patriotes un peu bornés de notre État soviétique »[78]... Il usure qu'en 1933, après la victoire de Hitler, les décistes se prononcèrent pour la IV° Internationale et furent accusés par les « bolcheviks militants » de lancer un mot d'ordre « prématuré » et « démagogique », cependant que la Pravda en prison maintenait, sans trop insister, les positions traditionnelles. L'affaire fut de toute façon réglée avec l'arrivée ‑ en U.R.S.S. et dans l'isolateur ‑ du Biulleten Oppositsii qui convainquit tous les bolcheviks‑léninistes que le moment était venu d'abandonner le combat d'« opposition » en vue de la « réforme », et qu'il fallait maintenant construire de nouveaux partis et la IV° Internationale. Bientôt l'unité des bolcheviks‑léninistes était d'ailleurs rétablie[79].

Ce serait pourtant une erreur que de suivre de trop près le tableau un peu sommaire et légèrement déformé de Ciliga et d'imaginer une vie politique de l'opposition coulée partout au début des années trente sur le modèle de Verkhnéouralsk. Ailleurs, d'autres discussions l'ont rythmée.

D'abord certaines discussions sur des événements ponctuels. On sait qu'en général les B. L. se divisèrent à propos du « procès du Chakhty » dont certains acceptaient l'authenticité, d'autres dénonçant la fabrication et la machination montée selon eux entre Staline et le principal accusé, Ramzine[80]. Les lendemains de la déclaration d'août 29 et les semaines qui précèdent celle d'avril 30 sont consacrés à une correspondance entre colonies qui couvre tous les problèmes politiques.

Des discussions passionnées autour de la collectivisation et de l'industrialisation se sont bien entendu poursuivies bien après 1929. A côté des sceptiques déterminés qui ne voient, dans le meilleur des cas, dans cette politique qu'un « zigzag manœuvrier » précédant l'inévitable retour à la politique « de droite », d'autres interprétations se font jour. Rakovsky, souvent considéré comme sceptique par rapport aux conséquences socio-économiques de l'industrialisation et de la collectivisation, émet pourtant l'hypothèse qu'elles constituent pour la bureaucratie un moyen d'accroître son pouvoir et ses privilèges puisqu'elles élargissent ses assises économiques et sociales.

En 1930, résurgence des arguments de certains capitulards en 1929, on voit reparaître la théorie selon laquelle industrialisation et collectivisation dont la conséquence ‑ automatique ‑ est de renforcer le « noyau prolétarien » du parti entraînent donc inéluctablement et tôt ou tard ce dernier dans la voie de la réforme. C'est ce que dit Okoudjava, critiqué par Tsintsadzé[81] et à qui Trotsky fait l'honneur d'un coup de patte au passage. S'il semble bien que cette idée ne retrouva guère d'écho dans les rangs de l'Opposition auto‑épurée, il semble que les thèses de Rakovsky sur un nécessaire recours à la Nep en tant que forme concrète de la « retraite » préconisée par tous aient assez profondément divisé ses rangs.

Très tôt, et comme partout dans le monde à l'intérieur et sur les marges du mouvement communiste en crise, apparaissent des théories « révisionnistes » que les bolcheviks‑léninistes débattent avec sérieux et à propos desquelles ils polémiquent. Dès 1930, certains d'entre eux défendent et développent la théorie déjà mise en avant par certains décistes et surtout par les mencheviks, selon laquelle l'État russe serait à considérer non plus comme un État ouvrier, mais comme un « capitalisme d'État » : c'est un économiste de Kharkov, Vladimir Densov, ancien haut‑fonctionnaire du Gosplan[82] qui défend cette thèse en 1931 dans les rangs même du collectif. D'autres repoussent cette interprétation qui remet évidemment en cause les bases même du programme et de l'organisation de l'Opposition : ils envisagent néanmoins la possibilité d'une évolution de ce type dans un avenir plus ou moins proche.

Bien entendu, l'une des discussions principales les plus concrètes en même temps que plus difficile sur le plan théorique du fait de sa totale nouveauté, est celle qui s'esquisse en 1930 autour de la question de la nature de classe de l'État soviétique, donc de la nature de classe de la bureaucratie. Dans sa déclaration d'avril 1930, contresignée par Kossior, Mouralov et Kasparova, Khristian Rakovsky a écrit :

« D'État prolétarien à déformations bureaucratiques – comme Lénine définissait la forme politique de notre État ‑ nous nous développons en un État bureaucratique à survivances prolétariennes communistes[83]. »

Quelques lignes plus bas, il définit la bureaucratie comme une « une grande classe de gouvernants », une « classe originale » dont la base est constituée par la « possession du pouvoir d'État », « sorte originale de « propriété privée ».

Cette analyse soulève critiques et protestations. Dès le 5 juillet 1930, au nom des déportés de Kolpachevo, G. Khotimsky et A. Cheinkman attaquent vivement :

« Nous pensons que la bureaucratie n'est pas une classe et qu'elle ne le deviendra jamais [...] La bureaucratie est le germe d'une classe capitaliste dominant l'État et possédant collectivement les moyens de production[84]. »

On sait par d'autres déportés que Rakovsky a continué à travailler entre 1930 et 1932, notamment sur la question des « dangers du pouvoir » déjà abordée dans sa célèbre lettre à Valentinov d'août 1928. On mentionne entre autres travaux de lui qui ne sont jamais sortis d'U.R.S.S., Les Lois de l'accumulation socialiste pendant la période « centriste » de la dictature du prolétariat et Les Lois du développement de la dictature socialiste.

Débattant l'ensemble de cette question sous le pseudonyme de N. Matkine, Léon Sedov, après avoir rappelé les positions de Rakovsky et celles des déportés de Kolpachevo, mentionne les thèses d'« un camarade autorisé, incarcéré dans un isolateur », lequel propose de se contenter pour le moment de la formule d' «encerclement bureaucratique de la dictature du prolétariat[85]. »

Nous ne savons rien de plus sur une discussion qui a duré sans doute jusqu'à la mort des deux derniers militants de l'Opposition de gauche.

L'Action politique : les grèves de la faim[modifier le wikicode]

Les militants de l'Opposition restés en liberté ont théoriquement les mêmes moyens d'action que les autres citoyens soviétiques : comme eux, ils participent ici ou là aux grèves ou aux manifestations de mécontentement. Et, pendant cette période, ils semblent bien avoir été le seul groupe à distribuer ou diffuser clandestinement tracts et textes politiques.

Mais le gros des troupes de l'Opposition, les déportés, dont l'effectif est remonté aux environs de huit mille vers 1933, n'a que peu de moyens d'action pour ce qui est son objectif principal, l'amélioration des conditions de détention. Les déportés et les prisonniers commémorent toujours par des manifestations les deux dates du 1° mai et du 7 novembre, en chantant l'Internationale malgré l'interdiction et en brandissant des chiffons rouges en guise de drapeaux. Ces manifestations leur coûtent généralement très cher : arrestation des déportés, par exemple à ceux de Roubtsovsk en 1930, et sanctions sévères dans les isolateurs, isolement spécial, cachot, rallonges. Mais, quand le régime devient insoutenable, il ne reste plus que l'issue du désespoir : la grève de la faim. La première avait éclaté dès les premiers mois de 1928 dans la prison de Tomsk. La seconde avait eu pour cadre le pénitencier de Tobolsk où le régime était féroce. En 1930, dans l'isolateur bondé ‑ plus de quatre cent cinquante prisonniers à l'époque de Verkhnéouralsk -, le directeur Bizioukov avait fait enchaîner nus les prisonniers grévistes de la faim et les avait aspergés d'eau froide en plein hiver pour les contraindre à céder.

C'est à Verkhnéouralsk que se sont déroulées, à partir de 1931, les grèves les plus dures, de celles qui sont connues au moins. La première éclate à la fin d'avril 1931, où un détenu, « déciste », Essaian, est blessé d'un coup de feu par une sentinelle. Un comité de grève de trois membres est formé, avec Dingelstedt, le « bolchevik militant » Kvachadzé et le déciste Saiansky[86]. Les cent soixante‑seize communistes de toutes tendances en grève ont le soutien des anarchistes. Ils revendiquent des sanctions contre les responsables, la mutation du directeur, des garanties pour l'avenir, la libération et l'hospitalisation du blessé, l'aménagement du règlement et l'amélioration de l'ordinaire.

Le septième jour, on leur promet d'envoyer une commission spéciale du G.P.U., présidée par Andreeva, pour négocier, et ils arrêtent la grève : le 1° mai 1931, ce sont des prisonniers gonflés à bloc par cette première victoire qui manifestent dans l'isolateur autour de portraits de Trotsky et de banderoles avec les mots d'ordre de l'Opposition. Mais la commission ne vient pas. La grève recommence au début de juillet. Cette fois, la commission vient et cède sur plusieurs revendications importantes[87]. On n'apprendra que plus tard que certaines promesses n'ont pas été tenues et notamment qu'Essaian n'a pas été libéré, mais seulement transféré. En représailles sournoises, semble‑t‑il, trente‑cinq détenus sont envoyés à Souzdal au régime très dur.

La seconde grève de la faim est déclenchée à Verkhnéouralsk en mai 1933. Depuis des mois en effet, les condamnés dont la peine est arrivée à expiration se voient automatiquement « renouvelés » administrativement par le collège du G.P.U. sans comparution ni semblant de justification. Les détenus décident alors de prévenir le G.P.U. qu'ils entameront immédiatement la grève de la faim s'ils n'obtiennent pas la libération de tous les prisonniers à expiration de leur peine. Le comité de grève élu, avec encore Dingelstedt, le « bolchevik militant » Sacha Slitinsky et lakov Byk, prend toutes dispositions pour que la grève commence à jour fixe, même en cas de transfert[88]. Comme le transfert est commencé, la grève éclate simultanément dans plusieurs prisons. A Verkhnéouralsk, elle est brisée de force le treizième jour. Dingelstedt, Slitinsky et Byk sont transférés dans le sinistre pénitencier de Solovki, dans les îles Solovietsky, que Ciliga appelle « la Guyane arctique ». Là les politiques ‑ communistes uzbeks et kirghiz, mais aussi Géorgiens et Caucasiens ‑ sont mélangés aux « droit commun » et font l'objet des pires brimades. Forts de l'expérience acquise, les hommes de Verkhnéouralsk recommencent leur patient travail, regroupent, organisent. Quelques mois plus tard ils engagent le combat pour le regroupement des politiques et l'obtention d'un régime spécial. Ils obtiennent, écrit Ciliga, « quelques résultat[89] ». La trace de F.N. Dingelstedt, professeur rouge, intellectuel juif, lutteur héroïque, se perd en 1935 après son transfert en déportation à Alma‑Ata.

L'Arménien Arven A. Davtian ‑ « Tarov » ‑ qui a pris part aux deux premières grèves de la faim de Verkhnéouralsk est resté dans l'isolateur. C'est par lui qu'on connaît le déroulement d'une troisième grève de la faim dans le célèbre isolateur, après la visite de la commission du G.P.U. qui « renouvelle » en décembre 1933 les peines de tous les détenus. La grève commence le 11 décembre. Laissons la parole à ce communiste arménien :

« Le 20 décembre, on transporta sur les bras les grévistes d'une cellule à l'autre. Cela pour perquisitionner. Puis on commença à nous alimenter de force. Ce fut un spectacle inoubliable : il y eut de véritables batailles entre les grévistes et les garde‑chiourmes. Naturellement les premiers furent battus. Epuisés, nous fûmes alimentés par la gorge avec des pompes appropriées. Les tourments furent inouïs. On nous introduisit dans la bouche de gros tuyaux de caoutchouc, les grévistes étaient traînés comme des chiens crevés dans la « cellule d'alimentation ». Personne ne capitula séparément. Le quinzième jour de la grève, notre comité de grève décida d'y mettre fin à midi, car beaucoup de grévistes tentaient de se suicider. Un des collaborateurs du G.P.U. vint chez nous, dans l'isolateur et commença à menacer d'envoyer les grévistes aux Solovietsky. Nos camarades le chassèrent de leurs cellules. La décision du comité de grève fut approuvée à l'unanimité par l'ensemble des grévistes. Le représentant du G.P.U. dut promettre verbalement (il se refusait pour des raisons qu'il ne donna pas à écrire) de libérer ceux qui avaient terminé leur peine. C'est ainsi que, le 22 janvier 1934, ma peine se terminant, je fut transporté dans la cellule des « libérables[90]. »

La Résistance[modifier le wikicode]

Le dernier texte politique présenté en U.R.S.S. même au nom de l'Opposition tout entière est la déclaration d'avril 1930, rédigée par Rakovsky et signée également de V. V. Kossior, N.I. Mouralov et V.S. Kasparova[91]. L'entreprise a d'ailleurs été difficile et un premier projet a été saisi au cours d'une perquisition chez Rakovsky. A partir de cette date, des discussions se poursuivent, mais les déportés n'ont plus la possibilité d'élaborer de documents collectifs. Mais ce n'est pas, comme au début de 1929, le signe d'une crise interne. Bien au contraire, ce qui était apparu comme le « dernier carré » de l'Opposition autour de Rakovsky se nourrit à nouveau de recrues, jeunes et vieilles, en déportation et dans les prisons : en Sibérie et en Asie centrale, parmi les déportés et les prisonniers, l'Opposition de gauche se développe beaucoup. Dans les centres urbains, en revanche, elle reçoit coup sur coup.

On peut suivre la trace de ces vagues de répression, presque semaine après semaine dans la correspondance des « papiers d'exil ». C'est Victor Serge qui, en mai 1930, raconte la série de perquisitions et d'arrestations qui viennent notamment de toucher les déportés Abramsky, Voskressensky, Antokolsky, que l'on retrouvera bientôt à Verkhnéouralsk[92]. En mai 1931, c'est une lettre de Naville qui mentionne l'arrestation du dernier noyau de ceux qu'il appelle les « résistants libres » et notamment de leur chef, « Michel » ‑ un ami d'Andrés Nin, précise‑t‑il ‑ qui est resté ferme devant le G.P.U.[93]. En octobre 1930, Trotsky l'écrit franchement à l'Américain Shachtman : l'Opposition, en tant qu'organisation, n'existe plus[94]. A cette date, les chefs de l'Opposition sont dans les isolateurs, Verkhnéouralsk, Iaroslavl, Tobolsk, Souzdal, voire la sinistre « prison centrale du G.P.U. » à Moscou, comme l'ex‑clandestin Ianuchevsky.

Mais les bolcheviks‑léninistes n'ont pas oublié les leçons d'action clandestine que leur a enseignées leur lutte contre le régime tsariste. La répression policière ne permet pas de construire un centre à l'intérieur : qu'à cela ne tienne, on le bâtira à l'extérieur, autour du Biulleten Oppositsii, lequel deviendra en Russie l'axe du regroupement des oppositionnels, l'organisateur en même temps que revue théorique et bulletin de discussion.

L'expédition du Biulleten, dont plusieurs dizaines sous une forme réduite qui permet un transport clandestin, se fait par mille et un canaux. Le principal est celui des ports que touchent les bateaux soviétiques, Anvers et Hambourg, ce qui donne un rôle particulièrement important aux militants belges et allemands. La vente publique du Biulleten dans les kiosques et librairies de la plupart des grandes villes d'Europe permet de toucher les Soviétiques en voyage à l'étranger et dont beaucoup, précisément, recherchent ce type de publication. Dans l'ensemble, le Biulleten continuera à pénétrer en U.R.S.S., même en nombre réduit, jusqu'en 1933 et même probablement après, comme le prouvent certains éléments d'information donnés en 1936 par Serge.

Mais le problème le plus difficile à régler est celui de la circulation en sens inverse : d'Union soviétique en Europe occidentale, plus précisément à Berlin où Sedov a installé le « centre », la rédaction du Biulleten. En interrompant dans ce sens les communications, le G.P.U. ferait en effet d'une pierre deux coups : que serait un Biulleten privé d'informations venant d'U.R.S.S. ? Les conditions rigoureuses de clandestinité d'un tel travail font en outre qu'il n'en reste presque aucune trace écrite, ou du moins des traces difficiles à interpréter. Ces réserves faites, indiquons tout de même ce qui nous paraît être les grandes lignes de la solution apportée par Sedov à cet épineux problème.

En 1929, par exemple, Sedov avait réussi à posséder à Berlin et à Paris, une antenne. Celle de Paris était « Joseph », en réalité Solomon Kharine, membre de la délégation commerciale à Paris, dont nous savons qu'il a non seulement suivi Radek dans sa capitulation, mais livré au G.P.U. les manuscrits du premier numéro du Biulleten[95]. A Berlin, le représentant de l'Opposition ‑ en contact avec les oppositionnels allemands et particulièrement Sacha Müller qui connaît le russe ‑ est désigné dans la correspondance sous l'initiale de « L. ». Peu après, le rôle d'antenne et de boîte aux lettres à Berlin va être joué par une jeune soviétique de vingt ans, qui est aussi une vieille militante de l'Opposition de gauche russe, camarade de combat de Léon Sedov, précisément, et propagandiste ardente d'idées et thèses de l'Opposition dans les jeunesses communistes, Nina V. Vorovskaia. Fille d'un vieux‑bolchevik, elle a obtenu l'autorisation du gouvernement d'aller faire soigner en Europe occidentale sa grave tuberculose. Elle est de toute confiance, puisqu'elle appartient au vieux noyau dirigeant, elle est relativement protégée pour le moment puisque fille d'un martyr de la révolution, assassiné par les Blancs, elle connaît personnellement tous les militants importants et risque moins que quiconque d'être le jouet d'une provocation. Mais elle ne reste pas longtemps. Les médecins décident d'abord une opération qui la met quelque temps hors‑circuit. Ensuite, à peine convalescente, elle est rappelée par les autorités russes et revient à Moscou où elle meurt. Trotsky lui consacre une émouvante notice nécrologique[96]. Les documents allemands la désignent sous les initiales « N. K.[97] ».

Pendant plusieurs mois, au cours de l'année 1930, il n'y a plus à Berlin d'antenne permanente de l'Opposition de gauche russe. Le trou est pourtant bouché à la fin de l'année par un homme dont Sedov écrit à son père qu'il est tout à fait sûr[98]. C'est probablement celui que Jean Meichler a rencontré à Paris et dont il parle dans une lettre à Prinkipo : le « nouvel ami », le « Dr H. K. » appartient à la représentation commer ciale soviétique en Allemagne, sa spécialité est le bois, et il a deux amis à la représentation soviétique à Paris qu'il est venu rencontrer pour les besoins de l'action et de la liaison[99].

Nos informations s'interrompent sur cette question avec la venue de Sedov à Berlin. Désormais, en effet, c'est lui l'antenne, le centre, la tête du réseau, l'homme qui tient et assure toutes les liaisons. De nombreux Russes vivent dans la capitale allemande, émigrés d'époques diverses, étudiants aussi. Nous savons que Sedov recrute à Berlin un étudiant russe muni d'un passeport, Oskar Grossmann, qui, sous le nom de « Otto » va devenir un des dirigeants des jeunes de l'Opposition allemande. Mais nous savons aussi qu'il rencontre beaucoup de voyageurs : c'est, semble‑t‑il, par la légation commerciale de Berlin que transitent la plupart des voyageurs d'Union soviétique dont un bon nombre apportent informations et documents.

Pour le reste, Léon Sedov, vieux conspirateur, a recours aux « voyages spéciaux » dont nous ne savons pratiquement rien, sinon qu'ils étaient extraordinairement difficiles à organiser, qu'il a dû toujours argumenter et convaincre de leur nécessité ceux qui acceptaient de les faire, qu'ils ne comportaient jamais de mission « aller­-retour », mais seulement l'un ou l'autre, que les gens qui avaient porté des documents ne rapportaient rien, et vice versa[100]. Les rares informations dont nous disposions par ailleurs semblent indiquer que, bien entendu, les « voyages spéciaux » n'étaient pas des voyages de touristes, trop suspects parce que rares à l'époque, mais des déplacements normaux de militants des appareils de l'I.C. ou du K.P.D. qui sympathisaient avec l'Opposition de gauche et acceptaient de les doubler d'une mission spéciale. Un seul témoignage à ce sujet, celui de l'Allemand Karl Gröhl qui assura pour Sedov au début de 1933une « mission spéciale » à Moscou en février 1933 à l'occasion d'un voyage effectué pour le compte de l'entreprise de Münzenberg[101].

La correspondance d'Union soviétique qui paraît très régulièrement dans le Biulleten est donc en réalité une correspondance de type un peu particulier, hétérogène, formée à la fois d'extraits de rapports authentiques de militants russes et de textes rédigés par Sedov sur la base de rapports oraux, de lettres personnelles reçues par ses contacts, etc.

Les premières proviennent généralement de Moscou, mais aussi de Leningrad, Kharkov et même Tachkent ou des nombreux lieux de déportation. Elles sont évidemment signées de pseudonymes, parfois de simples initiales, et donnent en général des informations intéressantes non seulement sur la vie du parti, les intrigues d'appareil, l'état d'esprit dans les masses et les conditions de vie, mais aussi la répression, le sort et le moral des prisonniers et exilés. Dans une première période, il y a les rapports signés « N. », à partir de 1930, ceux de « N. N. », avant qu'apparaisse « T. T. ». Qui étaient ces hommes ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Nous avons mentionné par ailleurs que l'un d'entre eux était vraisemblablement le bolchevik de Moscou Andréi Konstantinov, Kostia, membre du parti depuis 1916, arrêté fin 1932, ultérieurement déporté à Arkhangelsk, puis Vorkuta. Nous connaissons aussi le Moscovite Ianuchevsky, ‑ Ian - arrêté sans doute en 1930, transféré de Verkhnéouralsk à la prison centrale du G.P.U. de Moscou ‑ où il disparaît pour toujours.

C'est à cette première catégorie de « rapports » plutôt que de lettres qu'appartiennent les documents ayant trait à la déportation et même à la vie des isolateurs, transmis par les responsables soviétiques au prix de mille difficultés : ainsi le texte rédigé à Verkhnéouralsk en juin 1930 par Iakovine, Solntsev et Stopalov arriva‑t‑il à Prinkipo le 10 octobre. Le délai ne fut guère plus long entre le début de la première grève de Verkhnéouralsk en 1931 et l'information la concernant dans le Biulleten Oppositsfi qui publia par‑dessus le marché la liste nominale des cent dix‑sept grévistes de la faim en distinguant « bolcheviks‑léninistes » et « décistes ».

Le deuxième type de documents consiste en lettres personnelles ou extraits de lettres personnelles contenant des informations concrètes ou en lettres fabriquées à partir de matériaux recueillis par correspondance ou dans des conversations : à partir de confidences de responsables voyageant à l'étranger, elles établissent souvent des faits intéressants, recueillent les rumeurs dont l'appareil foisonne au début des années trente, donnent des informations enfin qui ont été souvent confirmées, des décennies plus tard, après la mort de Staline. Les plus intéressantes d'entre elles se trouvent dans la période où l'Opposition russe, à la fin de 1932 commence à sortir de son isolement et se prépare à entrer dans le « bloc des oppositions ».

Le tournant de 1932-1933[modifier le wikicode]

La crise que traverse le pays, la famine qui ravage des régions entières, la misère et la sous‑alimentation des travailleurs des villes, le durcissement de la répression contribuent cependant peu à peu à isoler une direction que personne ne songe plus spontanément à qualifier de « géniale ». Le mécontentement, la méfiance gagnent non seulement le parti, mais l'appareil lui‑même. L'une des premières conséquences est le début d'une restructuration de l'Opposition, la perspective de sa reconstitution en tant qu'organisation bénéficiant du courant général d'opposition à Staline. Sous cet angle, les récentes découvertes faites dans les papiers d'exil de Harvard[102] permettent d'esquisser un chapitre très nouveau de l'histoire de l'Opposition de gauche en U.R.S.S.

Depuis 1932 en effet, les organisations ou groupes d'opposition, les initiatives contre la politique de Staline ne cessent de se multiplier au sein même de l'appareil. En 1930, c'est le comité du parti de Transcaucasie, dirigé par V. V. Lominadzé[103], jusque‑là un des favoris de Staline, qui vote une résolution très dure contre la politique économique du parti, dénonce le gouffre qui se creuse entre les bureaucrates et les masses. Dans le même sens, le président du conseil des commissaires du peuple de la R.S.F.S.R., Sergei I. Syrtsov[104], a élaboré un texte critique. Ce ne sont pas initiatives individuelles, et le G.P.U., alerté par ces concordances, va bientôt le découvrir. Syrtsov et Lominadzé sont en effet les organisateurs d'un groupe clandestin d'opposition aux ramifications étendues qui comprend notamment des intellectuels bolcheviques comme Jan E. Sten, le philosophe, mais aussi les cadres des jeunesses communistes de l'époque révolutionnaire, Lazar Chatzkine, Nikolai Chapline[105]. D'autres groupes se constituent, comme, par exemple, au commissariat de l'agriculture, celui qu'anime l'ancien commissaire A. P. Smirnov avec le directeur des transports et celui du ravitaillement de la R.S.F.S.R., Nikolai Eismont, et Tolmatchev[106].

En 1932, ces hommes, que Trotsky tient à juste raison pour des « capitulards », font le bilan de leur tentative de réintégrer le parti et de s'insérer dans son action sous la direction de Staline : c'est un bilan effroyablement négatif car leur capitulation n'a servi qu'à les discréditer. Les zinoviévistes se retrouvent régulièrement pour discuter des problèmes du présent, mais aussi du passé. La catastrophique politique allemande de Staline les mobilise contre lui autant que la crise économique qui ravage le pays. Zinoviev se risque à des remarques sur la conception du front unique qui était celle de Lénine, en opposition au « front unique à la base » préconisé en Allemagne par le disciple de Staline, Thälmann[107].

En fait, les deux dirigeants de la « nouvelle Opposition » commencent à mesurer l'étendue de la faute qu'ils ont commise en 1927 en rompant avec Trotsky pour tenter de rester « à plat ventre » dans ce parti où, de toute façon, ils ne sont que des otages impuissants. De conversation privée en conversation privée, Zinoviev et Kamenev commencent à tâter le terrain autour d'eux et à chercher des alliés.

Du côté des anciens trotskystes, c'est Ivan N. Smirnov qui semble avoir été le plus actif, dans le sens d'une reprise d'une activité clandestine prudente mais déterminée. Autour de lui, ceux qui ont capitulé en même temps que lui, l'Arménien Ter‑Vaganian, Ufimtsev[108], et même Préobrajensky, ancêtre de la capitulation avec Radek. On rassemble des informations, on cherche des contacts. Au mois de juin 1932, les pourparlers commencent avec le groupe « gauchiste » des ex-­staliniens écartés en 1930, par l'intermédiaire de Ter‑Vaganian qui s'est, depuis quelques années, lié à Lominadzé. L'idée d'un « bloc » des oppositions d'ex­capitulards et ex‑staliniens fait son chemin.

C'est probablement à la même époque que naît clandestinement un groupe original d'opposition, connu sous le nom de groupe Rioutine[109]. Au point de départ, il y a le désarroi, puis la colère des cadres d'anciens « droitiers » du parti devant la capitulation de leurs dirigeants et en particulier de Boukharine. Non seulement en effet, les chefs de la droite ont capitulé sans se battre, victimes d'un « régime » du parti qu'ils avaient eux‑mêmes contribué à créer, mais encore les excès insensés de la collectivisation rurale semblent leur donner raison par rapport aux avertissements qu'ils ont vainement lancés. Rétrogradés à partir de 1928‑29, conservant néanmoins des postes dans l'appareil de Moscou, les apparatchiki Rioutine, Ouglanov[110], rompant avec leur fraction dans ses formes traditionnelles, lancent l'idée de la conciliation des oppositions. Pour eux, Boukharine a eu raison sur le plan de la polémique économique et Trotsky sur celui du parti. Leur plate‑forme de 165 pages présente un programme de restauration de la démocratie interne du parti et développe la nécessité de « chasser Staline ». Le gros de leurs recrues est constitué par des droitiers comme les « professeurs rouges » Slepkov et Maretsky, les anciens protégés de Boukharine, mais ils recrutent aussi à gauche, par exemple le vieil ouvrier bolchevique de Leningrad Kaiourov[111]. La plate‑forme circule dans le parti et même dans les usines. A l'été, Rioutine est arrêté et emprisonné.

A cette époque, les affaires ont déjà beaucoup avancé, à gauche. Le groupe de Smirnov discute avec les zinoviévistes, avec les « gauchistes » du groupe de Lominadzé et l'accord se fait pour un « bloc « auquel on demande aussi aux trotskystes d'adhérer. C'est au moment où se mène, en septembre, cette discussion, que la répression frappe : Zinoviev et Kamenev sont exclus du parti en même temps que les principaux animateurs du groupe Rioutine, accusés les uns et les autres d'avoir formé une organisation pour restaurer « le capitalisme et le koulak ». Quelques semaines après, c'est au tour du groupe Smirnov de tomber, suivi à quelques semaines par le groupe Eismont‑Tolmatchev. Le bloc n'aura vécu que quelques semaines et vraisemblablement n'aura même pas eu le temps de se donner une direction, puisque deux des groupes qui le constituent ont été décapités dès l'automne 1932.

Ce n'est pourtant pas la même histoire qui recommence. D'abord parce qu'il n'est pas du tout certain que l'existence du bloc ait été décou­verte à cette époque, comme le suggère le fait que les membres du groupe Sten‑Lominadzé n'ont pas eu à subir de répression renouvelée autre que quelques mesures de déportation. Officiellement, Zinoviev et Kamenev sont frappés pour avoir eu connaissance de la plate‑forme de Rioutine et ne pas l'avoir dénoncée. Peut‑être en effet le G.P.U. n'en savait‑il pas plus. Le principal militant trotskyste arrêté dans cette période, Andréi Konstantinov, n’est d'ailleurs pas arrêté comme tel en décembre 1932, mais seulement pour des paroles imprudentes : quatre ans plus tard, à sa sortie d'U.R.S.S., Victor Serge ne le range toujours pas dans la catégorie des détenus trotskystes[112].

Ensuite, la majorité du bureau politique ne suit pas Staline qui voudrait une répression accrue et réclame la tête de Rioutine en affirmant que sa « plate‑forme » est un appel à l'assassiner[113].

Par ailleurs, la lettre dans laquelle Sedov annonce à Trotsky la naissance du bloc[114] mentionne également ce qu'il appelle « l'effondrement des anciens », allusion sans doute à Karl Grünstein que Trotsky, dans sa réponse, qualifie de « capitulard ». Mais Sedov précise que les liaisons ouvrières ont été préservées : l'Opposition de gauche semble sortie de son isolement et susceptible de réaliser de nouveaux progrès. Le rapport de février 1933 dégage en fait un sentiment d'optimisme et suggère l'image d'un groupe qui dispose au moins de nombreux canaux d'information[115]. Or tout cela va changer brusquement avec la victoire en Allemagne des bandes hitlériennes.

Avec le mouvement ouvrier et communiste allemand, c'est le réseau de Sedov ‑ obligé d'ailleurs de quitter l'Allemagne ‑ qui disparaît : les relations de l'Opposition russe avec l'extérieur sont définitivement brisées. Son isolement est définitivement acquis. Staline, par ailleurs, va bénéficier du découragement provoqué par le désastre, de l'inquiétude de tous ceux qui hésitent à le combattre sous la menace désormais directe d'un ennemi mortel. Le relâchement relatif de la terreur pendant les années 1933‑1934, l'amélioration de la situation économique, avec une bonne récolte et un ravitaillement amélioré, contribuent à rendre plausible cette sorte d'union sacrée que le péril extérieur semble commander. Dès le mois de mars 1933, Zinoviev et Kamenev, descendant vers l'abîme une marche supplémentaire ont capitulé de façon plus honteuse encore afin de gagner le droit de revenir à Moscou et d'être réintégrés dans le parti. Les partisans du « bloc » semblent s'être de nouveau éparpillés dans une période où l'on peut croire que le « libéralisme » de Kirov et de ses alliés avait fait entendre raison à Staline.

C'est dans le cadre de ce relatif répit et dans une situation mondiale marquée par le triomphe de la réaction et la marche à la guerre que Staline va mettre en place le mécanisme qui lui permettra de liquider les vieux cadres du parti, à commencer par les membres du bloc, de détruire définitivement l'Opposition de gauche et de frapper de terreur et de stupeur pour des décennies les masses soviétiques.

Le commencement de la fin[modifier le wikicode]

L'Opposition de gauche ne pouvait physiquement survivre à la défaite de la classe ouvrière mondiale, triomphe momentané, certes, mais d'une durée considérable à l'échelle d'une vie d'homme, de la contre‑révolution en Europe.

Dans un premier temps, c’est la rigueur du régime de détention infligé par le G.P.U. à des hommes et des femmes aux organismes affaiblis qui porte les coups les plus rudes aux rangs de l'Opposition, à travers des conditions matérielles réellement épouvantables et un isolement toujours plus hermétique.

La liste des morts s'allonge. Le premier a été Koté Tsintsadzé. C'est bientôt le tour d'une autre vieille bolchevique géorgienne, Elena Tsulukidzé. Puis c'est celui de deux héros de la guerre civile, Aleksandr Rosanov et Boris Zelnitchenko. Les informations qui filtrent ne sont souvent que d'alarmants bulletins de santé. Boris M. Eltsine se survit à peine, Lado Dumbadzé a les deux bras définitivement paralysés, Iossif Eltsine se meurt de tuberculose, comme Filip Schwalbe qui crache ses poumons et la compagne de Pevzner que son oncle fait ‑ trop tard ‑ transférer en Crimée. Même les jeunes sont touchés : E. B. Solntsev, après des années d'isolateur et plusieurs grèves de la faim, souffre du scorbut. Moussia Magid est alitée en permanence, tuberculeuse depuis Verkhnéouralsk, comme Vasso Donadzé et N. I. Mekler.

Dans cette entreprise de destruction aussi systématique qu'hypocrite, deux hommes sont particulièrement visés, Sosnovsky et Rakovsky. Le premier, après l'exécution des camarades du G.P.U. qui l'ont épaulé un moment dans la poursuite de son combat, est littéralement enterré vivant. Ce grand malade ‑ diabétique ‑ s'est vu refuser la possibilité de suivre le régime alimentaire qui pourrait le sauver temporairement. Staline, qui redoute sa plume féroce et sa verve populaire, n'a pas lésiné sur les moyens : tout ce que l'on sait de Sosnovsky depuis 1930, c'est que ce grand malade va mourir.

Rakovsky, après Astrakhan et Saratov, s'est retrouvé à Barnaoul dans des conditions qui sont matériellement abominables du fait de sa maladie de cœur, puisque les froids de l'hiver y atteignent -50° pendant semaines entières. Il réussit néanmoins à y travailler, fait parvenir à Trotsky et à Sedov des lettres pleines d'entrain, de combativité et de sagesse, et fait passer à l'étranger un gros travail sur « Les problèmes économiques de l'U.R.S.S. » axé sur l'échec du Plan quinquennal et la nécessité d'une « retraite économique ». Pourtant le silence bientôt se fait sur lui aussi, seulement interrompu par les rumeurs périodiques qui annoncent, comme pour Sosnovsky, sa mort en exil, que certains attendent, mais que beaucoup redoutent, même dans les allées du pouvoir. On croit savoir, par les liens que Trotsky entretient de Prinkipo avec le beau‑fils de Rakovsky, médecin à Paris, que le vieux lutteur, convaincu qu'il ne saurait indéfiniment résister à la machine à broyer les hommes les plus indestructibles, se décide finalement à jouer le tout pour le tout dans une tentative d'évasion qui le conduira jusqu'en Mongolie extérieure. Repris, grièvement blessé, il aurait été transporté à Moscou et soigné, soumis en même temps à d'épouvantables pressions auxquelles il aurait tenu tête, reconduit en exil, à Yakoutsk cette fois, dans le pays de la nuit polaire.

C'est finalement en 1934 que les deux hommes, si sauvagement persécutés pendant des années, sombrent définitivement[116]. Ils capitulent à quelques jours d'intervalle et sont ramenés à Moscou.

Cette capitulation ‑ mort politique qui n'était en réalité qu'une étape dans un calvaire qu'ils acceptaient désormais, le reniement de ce qu'avait été leur vie ‑s'explique‑t‑elle seulement par l'atroce persécution à laquelle ont été soumis ces deux hommes âgés, par l'épuisement moral et physique de malades dont la vie n'a pas été de tout repos ? Le débat est ouvert. Mais, incontestablement, le ton et les accents de la première déclaration de Rakovsky le suggèrent, un facteur important de leur décision a été leur appréciation ‑ sur la base des informations reçues ‑ de la situation internationale : les deux hommes ont en effet conscience depuis des années du danger mortel que constitueraient pour l'Union soviétique une victoire de Hitler en Allemagne et ses inévitables conséquences mondiales[117].

L'ouvrier oppositionnel arménien Arven A. Davtian, ancien officier de l'Armée rouge, racontera un peu plus tard qu'à la même époque il sollicitait sa réintégration dans le parti, en s'engageant à taire définitivement ses idées, et qu'il s'était résolu à ce geste au nom de la nécessité de l'union sacrée contre les fascistes[118]. Victor Serge, de son côté, a raconté comment l'ouvrier ukrainien Iakov Byk, un des anciens du comité de grève de Verkhnéouralsk, apprenant la déclaration de Rakovsky et la jugeant digne, crut à la possibilité d'un compromis, le droit reconnu à l'oppositionnel de servir sans se renier. Il le dit aux autorités locales qui le firent transporter par avion à Moscou. Là, quand il comprit ce qu'on lui proposait, il demanda simplement à retourner d'où il venait[119].

Les réactions à la capitulation des deux vétérans ne sont pas, semble‑t‑il, allé au­-delà de celle de Byk, et c'est une erreur d'appréciation identique, aussitôt corrigée, qu'ont, selon Victor Serge, commis au même moment les deux Eltsine, père et fils[120]. Les trois premières vagues de capitulations, en 1928‑1929, avaient définitivement trempé les hommes de la deuxième génération bolchevik‑léniniste, qui ne savaient que trop bien ‑ et pour cause ‑ la force du mécanisme qui avait broyé leurs aînés. Au surplus, comme J'avait noté Ciliga à Verkhnéouralsk, « Rakovsky ne jouait aucun rôle autonome dans l'Opposition qui ne reconnaissait pour chef que Trotsky. Rakovsky n'était écouté qu'en tant que mandataire de Trotsky »[121].En sombrant, Rakovsky et Sosnovsky ne scellèrent que leur sort personnel.

Les dernières années[modifier le wikicode]

La victoire de Hitler en Allemagne a fait basculer à l'échelle mondiale le rapport des forces entre les classes : en U.R.S.S., elle va permettre à Staline d'apporter une « solution finale » ‑ sans précédent à l'époque ‑ à la question de l'Opposition de gauche.

Il n'est pas facile de reconstituer la trame de ces années où Victor Serge se demandait s'il n'était pas « minuit dans le siècle ». Plus de communications entre l'U.R.S.S. et Trotsky : aucun militant ni sympathisant ne saurait prendre le risque d'écrire. Le G.P.U. ne cesse de resserrer son étreinte : à partir de 1935, il a réussi à placer auprès de Léon Sedov, à Paris, un de ses agents, Zborowski, qui milite sous le pseudonyme d'Etienne et l'informe directement de tout ce qu'il apprend[122]. Le petit groupe russe de Paris est déchiré par les suspicions qu'Etienne diffuse afin de mieux se protéger lui‑même[123]. Les derniers éléments d'information arrivent par paquets successifs avec les derniers militants qui réussissent à quitter l'Union soviétique : Davtian‑Tarov, qui arrive en Perse en août 1935, Ante Ciliga, qui débarque à Prague en décembre de la même année, Victor Serge enfin, qui, libéré, atteint Bruxelles en avril 1936. Au cours de l'année 1937, les hommes qui rompent avec le G.P.U., Ignace Reiss, Walter Krivitsky[124], donnent également des éléments, d'un autre angle de vue. Ce sont vraiment les derniers.

C'est à travers leurs informations qu'on peut cependant reconstituer quelques bribes de ce qui s'est passé en U.R.S.S. dans ces dernières années où l'Opposition agonise. Il semble que, vers 1933 ou1934, les déportés de l'Opposition aient nourri un faible espoir d'amélioration de leur sort ‑ peut‑être dans le cadre de la politique de détente relative inspirée et sans doute imposée à Staline par cette opposition d'appareil qui avait fait de Kirov son candidat à la place du n° 1. Ici ou là, il y a eu interruption du renouvellement automatique des condamnations et autorisation pour d'anciens « isolés » de vivre en exil. Il y a même un cas où un vieux‑bolchevik membre de l'Opposition est libéré sans avoir capitulé : il s'agit de N. I. Mouralov, autorisé à travailler comme agronome en Sibérie. Plusieurs dirigeants de la jeune génération de l'Opposition, qui ont quitté à cette époque l'isolateur, vivent une existence précaire, en exil, avec parfois leur famille avec eux. On sait par exemple que Victor B. Eltsine était de 1933 à 1935 à Arkhangelsk et V. F. Pankratov à Orenbourg. En 1934, E. B. Solntsev, après une double « rallonge » de fait, a été autorisé à vivre en exil en Sibérie. G. Ia. Iakovine vit dans des conditions semblables à Stafinabad. Guevorkian est « libre » également.

Mais ce n'est qu'un trop bref répit. Le 1° décembre, le jeune communiste Leonid Nikolaiev abat Kirov à coups de revolver à Smolny : le G.P.U. ‑ Staline derrière Iagoda ‑ a tiré les ficelles de sa « conspiration » pour avoir prétexte au bain de sang qu'il estime nécessaire à la reprise en mains. En quelques jours, la première vague d'arrestations met un point final aux rêves audacieux de semi‑liberté en exil qu'avaient pu nourrir certains oppositionnels. Tous sont arrêtés, sans exception, uniformément lourdement condamnés : nombreux sont ceux qui disparaissent. Le renouvellement automatique des peines reprend, mécanique inflexible que dirige le collège du G.P.U. rebaptisé N.K.V.D.

Il n'y a que peu de capitulations dans cette période. On parle en 1935 de Veronika S. Kasparova, qu'on sait âgée et très malade. Personne ne croit à la capitulation, annoncée, de Stopalov, dans laquelle on voit « une manœuvre ». Au contraire, l'afflux dans les « camps » de dizaines de milliers de nouveaux dont une majorité de jeunes risque de procurer aux bolcheviks‑léninistes des troupes fraîches, des renforts de combattants et de futurs cadres. Bientôt, on regroupe les bolcheviks-léninistes afin de les isoler de la masse des déportés et condamnés. Les « camps » sont de plus en plus « camps de concentration », et les isolateurs renouvellent leur population : le trotskyste V. F. Pankratov, revenant à Verkhénouralsk en 1935, y trouve dans la même cellule Kamenev, Slepkov et Smilga.

Quelques‑uns des hommes de la jeune génération ont‑ils tenté en 1934, en exil, de reconstituer, sinon une organisation dans les formes, du moins le centre d'un réseau ? On peut en douter avec Victor Serge qui juge impossible pareille entreprise. C'est pourtant de cela que sont accusés en 1935 G. Ia. Iakovine, Kh. M. Pevzner, V. F. Pankratov et E. B. Solntsev. Ce dernier meurt en janvier 1936, à l'hôpital de Novosibirsk, après une grève de la faim victorieuse contre une « rallonge » et le refus du G.P.U. de le laisser vivre en exil à Minoussinsk avec sa femme et son enfant[125].

Pankratov et Pevzner reçoivent tous deux cinq ans supplémentaires en isolateur, sont envoyés l'un à Verkhnéouralsk et l'autre à Chéliabinsk, et disparaissent pour toujours, le premier ayant seulement réussi à faire savoir à ses amis d'Orenbourg que l'instruction avait « été effroyable »[126].

Les militants de l'Opposition de gauche sont exécutés sans procès, et nombre d'entre eux ont sans doute péri dans le cours de la préparation des procès à spectacle, de ces amalgames dont on conçoit sans peine combien Staline eût aimé y faire figurer, dans le rôle d'accusé avouant ses crimes et battant sa coulpe, l'un des « irréductibles » qui n'avaient cessé de le braver depuis des années. Trotsky lui‑même redoutait, non sans raison, à l'annonce de chaque procès, d'y voir figurer l'un d'entre eux, brisé par les méthodes perfectionnées dont il ne sous‑estimait pas l'efficacité. Parmi tous les hommes qui n'avaient pas capitulé, Staline pourtant ne réussit finalement qu'à briser le seul Mouralov, celui‑là même qu'il avait curieusement épargné en le laissant exercer librement sa profession d'agronome dans la région de Novosibirsk. Ce coup ‑ très dur pour Trotsky ‑ demeura unique. Parmi les accusés des trois grands procès de Moscou ont figuré certes nombre d'anciens dirigeants ou militants de l'Opposition, mais, à l'exception de Mouralov, tous ces hommes avaient déjà « capitulé » des années auparavant et s'étaient reniés publiquement, Zinoviev et Kamenev, Piatakov et Krestinsky dès 1928, Smirnov, Mratchkovsky, Boguslavsky, Ter‑Vaganian après Radek en 1929, Rakovsky en 1934 enfin. Mais aucun des bolcheviks‑léninistes maintenus en isolateur depuis des années, restés fidèles à l'organisation et à son programme, n'a finalement collaboré, même sous la torture, aux procès préfabriqués et la majorité d'entre eux ont payé ce refus de leur vie.

Nous n'avons sur ce qu'étaient ces hommes en 1936 qu'un seul témoignage, celui de Victor Serge. Il écrit à Trotsky, le 27 mai 1936, peu après sa libération et son arrivée en Belgique :

« Nous sommes en ce moment fort peu nombreux : quelques centaines, dans les cinq cents. Mais ces cinq cents ne fléchiront plus. Ce sont des hommes trempés, qui ont appris à penser et à sentir par eux‑mêmes et qui acceptent avec tranquillité la perspective d'une persécution sans fin. Dans les isolateurs, nos camarades sont quelques dizaines au total, sur des centaines de zinoviévistes, droitiers et autres staliniens véreux. Parmi nous, il n'y a pas grande unité de vues. Boris Mikh(ailovitch Eltsine) disait : "C'est le G.P.U. qui fait notre unité". Deux grandes tendances se divisent à peu près par moitié : ceux qui estiment qu'il faut tout réviser, que l'on a commis des fautes depuis le début de la révolution d'Octobre et ceux qui considèrent le bolchevisme à ses débuts comme inattaquable. Les premiers sont enclins à considérer que dans les questions d'organisation vous aviez raison, avec Rosa Luxemburg, dans certains cas, contre Lénine autrefois. En ce sens, il y a un trotskisme dont les attaches remontent loin (personnellement, je suis aussi de cet avis, pensant toutefois que les principes d'organisation de Lénine ont fait leurs preuves dans une période et un pays donné, particulièrement arriéré). Nous nous divisons aussi par moitié sur les problèmes de la démocratie soviétique et de la dictature (les premiers, partisans de la démocratie ouvrière la plus large dans la dictature : mon impression est que cette tendance est en réalité de beaucoup la plus forte). Dans les isolateurs, un groupe dit du "capitalisme d'État" (Goskappisty) s'est détaché : ils professent que le capitalisme d'État vers lequel s'acheminent également Mussolini, Hitler et Staline, est aujourd'hui le pire ennemi du prolétariat. Ils sont peu nombreux, mais il y a parmi eux quelques camarades des plus capables [ ... ] Il devient de plus en plus difficile, sinon impossible de tenir [ ... ] En général, il n'y a plus d'autorités : les vieux se sont discrédités, les jeunes entendent penser par eux-mêmes. Par "vieux", j'entends ici la génération d'opposants de 23‑28 dont il ne reste que quelques cadres admirables, des jeunes d'ailleurs comme les Iakovine et les Dingelstedt. Dans les isolateurs et ailleurs, on trouve surtout maintenant les opposants trotskystes de 1930‑1933. Une seule autorité subsiste : la vôtre. Vous avez là‑bas une situation morale incomparable, des dévouements absolus[127]. »

Laissons de côté la polémique, vaine, sur la question de savoir le pourcentage de bolcheviks‑léninistes qui se rangeaient sur les positions « révisionnistes » de Serge et de ceux qui restaient fidèles à une « orthodoxie » dont ils n'avaient plus depuis longtemps tous les éléments, analyses concrètes d'une situation concrète. Ni Serge ni aucun de ses camarades d'alors n'avaient la possibilité d'avoir de ces questions une vue d'ensemble. Relevons simplement que Serge a reçu mission de deux vieux militants de demander à Trotsky des confirmations sur des points qu'ils jugent capitaux. Boris M. Eltsine voudrait savoir si Trotsky pense bien comme lui qu'en cas de guerre, l'Union soviétique doit être conditionnellement défendue, et Vassili M. Tchernykh, ancien commissaire politique de l'Armée rouge, ancien chef de la Tchéka dans l'Oural, pense qu'on ne peut plus parler en U.R.S.S. de « dictature du prolétariat », que la bureaucratie est « une couche sociale distincte » et qu'il faut construire un « nouveau parti » en U.R.S.S.[128]. Ce qui est vrai, c'est que les trotskystes d'Union soviétique ont tenu à la fois dans la fidélité à la personne de Trotsky en tant que symbole de la révolution d'Octobre et d'un parti vivant, et dans un attachement indéfectible à la démocratie ouvrière dont témoigne leur propre diversité, facteur, précisément, de leur unité inébranlable en face de la contre‑révolution dans les années les plus noires.

Après les informations de Serge, c'est un long silence qui se fait sur le sort des trotskystes d'Union soviétique. Ce n'est qu'en 1961 que des souvenirs d'un ancien prisonnier politique de Vorkouta apportent les éléments d'information que complètent ensuite un manuscrit samizdat et enfin le livre de la plus illustre des rares survivants, Maria Mikhailovna Joffé[129], la veuve du diplomate soviétique ami de Trotsky qui s'était suicidé en 1927 et dont l'enterrement avait donné lieu à la dernière manifestation publique de l'Opposition à Moscou. Nous pouvons désormais retrouver à la fin de 1936 la trace de quelques‑uns de ces hommes et de ces femmes que nous avons tenté ici de suivre depuis 1928 et de les accompagner jusqu'à leur mort, celle du « dernier carré » des trotskystes soviétiques.

Ces sources, bien différentes par leurs origines et la date de leur publication, coïncident sur quelques points essentiels. Selon les trois auteurs en effet la quasi-­totalité des bolcheviks‑léninistes qui survivaient à cette date en Union soviétique, ont été regroupés au cours de l'année 1936 dans la nébuleuse des camps de la Petchora, autour de Vorkouta, dans ce « bagne au‑delà du cercle polaire » comme disait l'un d'eux. Bien des hommes manquaient à l'appel, victimes sans doute de la « préparation » des procès publics : ni Dingelstedt, ni Pankratov, ni Pevzner, ni Man Nevelson, ni Victor Eltsine, ni Sermuks, ne sont là. Pas plus que Solntsev, mort au début de l'année. Mais il y a tout de même des dizaines de noms que nous connaissons : Igor M. Poznansky, l'ancien secrétaire de Trotsky, G. Ia. lakovine, l'Arménien Sokrat Guévorkian, le vétéran V. V. Kossior et sa compagne Pacha Kounina, Moussia Magid, Ida Choumskaia, les deux frères de Koté Tsintsadzé, Khotimsky, Andréi Konstantinov, Karlo Patskachvili, Karl Melnaïs, Vasso Donadzé, Sacha Miléchine, déjà mentionnés au cours de ce travail ainsi, bien sûr, que Maria M. Joffé elle‑même. Il faut ajouter, comme autres personnalités, une femme qui fut l'amie personnelle de Natalia Sedova, Faina Viktorovna Iablonskaia, professeur d'histoire à l'Institut du journalisme en 1927, véritable chef d'état‑major de l'Opposition près de Trotsky dans les derniers jours de 1927, et l'ancienne dirigeante des jeunesses communistes Raia V. Lukinova.

Le menchevik M. B., rescapé de Vorkouta, dépeint ces militants ‑ ses adversaires politiques ‑ qu'il évalue à plusieurs milliers, dont mille dans le camp où il vivait lui­-même ; ils refusent de travailler au‑delà de huit heures, ignorent systématiquement le règlement, de façon organisée, critiquent ouvertement Staline et la ligne générale tout en se déclarant prêts à la défense inconditionnelle de l'U.R.S.S. A l'automne 1936, après le premier procès de Moscou, ils ont organisé meetings et manifestations de protestation, puis fait décider en assemblée générale, après intervention de leurs dirigeants, une grève de la faim. Leurs revendications sont, selon Maria M. Joffé, 1) Le regroupement des politiques, avec séparation des éléments criminels de droit commun, 2) La réunion des familles dispersées dans des camps différents, 3) Un travail conforme à la spécialité professionnelle, 4) Le droit de recevoir livres et journaux, 5) L'amélioration des conditions de nourriture et de vie[130]. Le menchevik M. B. ajoute la journée de huit heures, une nourriture indépendante de la réalisation des normes, l'envoi hors des régions polaires des invalides, des femmes et des personnes âgées. Le comité de grève élu comprend G. Ia. Iakovine, Sokrat Guévorkian, Vasso Donadzé et Sacha Miléchine[131], tous bolcheviks-léninistes, les trois premiers, vétérans des grèves de la faim de 1931 et 1933 à Verkhnéouralsk.

La grève, commencée le 27 octobre 1936, dure cent trente‑deux jours. Tous les moyens sont employés pour la briser : alimentation forcée, arrêt du chauffage par des températures de – 50°. Les grévistes tiennent. Brutalement, au début de mars 1937, les autorités locales cèdent sur un ordre venu de Moscou : toutes les revendications sont satisfaites, les grévistes réalimentés progressivement sous contrôle médical.

Après quelques mois de trêve, c'est de nouveau la répression. La nourriture est réduite, la ration de pain ramenée à 400 grammes par jour, les violences des « droit commun » encouragées. Puis les trotskystes, dans leur presque totalité, et ceux qui les ont accompagnés dans la grève de la faim sont regroupés dans des bâtiments à part ‑ à Vorkouta une vieille briquetterie ‑ entourés de barbelés et gardés militairement jour et nuit.

Un matin de mars 1938, trente‑cinq hommes et femmes, bolcheviks-léninistes, sont emmenés dans la toundra, alignés le long de fosses préparées et exécutés sur place à la mitrailleuse. Maria M. Joffé entend ce jour‑là le nom du premier de la liste des fusillés, Grigori Ia. lakovine, le « professeur rouge » dont le nom est suivi de ceux des autres membres du comité de grève[132]. Jour après jour, les exécutions se poursuivent pendant plus de deux mois, de la même immuable façon. L'homme qui a été chargé par Staline de la « solution finale » du problème de l'opposition de gauche s'appelle Kachkétine. Maria M. Joffé, qu'il a interrogée pendant des mois, lui attribue des dizaines de milliers de victimes.

Dans son bouleversant témoignage où revivent dans leur lutte quotidienne contre la chiourme les personnalités exceptionnelles de ses camarades bolcheviks-­léninistes, les Konstantinov, Patskachvili, Zina Kozlova, elle fait le récit circonstancié de ces meurtres.

C'est un homme, un vieux détenu, qui raconte en 1938 la première exécution collective dont il vient d'être le témoin à la briquetterie de Vorkouta[133]. Il évoque la vie dans ce baraquement :

« Nous avions un journal oral, la Pravda derrière les barreaux, nous avions de petits groupes, des cercles où il y avait beaucoup de gens intelligents et instruits. De temps en temps, on publiait une feuille satirique. Vilka, le délégué de notre baraquement, était jour­naliste, les gens dessinaient des illustrations sur le mur. On riait aussi. Il y avait beaucoup de jeunes[134]. »

Maria Joffé raconte à son tour :

« La briquetterie avait réuni sous son toit délabré le meilleur de l'élite créatrice des camps ; le peuple des esprits vaillants et courageux. Avec leurs arguments et leur entraînement, leur capacité à donner des réponses logiques, parfois prophétiques, ils avaient apporté un dynamisme de vie dans l'existence statique intolérable de cette boîte incroyablement gelée et pleine de malades [ ... ] L'acidité mordante de leurs sarcasmes révélait la vérité sur une réalité apparemment incompréhensible [ ... ] Un jour, on leur donna une ration de tabac : "Préparez‑vous pour un transport". Ce fut comme une injection d'élixir de vie [...] Ils se précipitèrent dans cette journée avec des saluts à l'air pur, à la route blanche et peut‑être à une vie nouvelle. Ils firent prestement leurs paquets : c'étaient des gens qui savaient rire et plaisanter [ ... ] Moins d'une heure après, comme une souche aux racines coupées, le premier corps tombait. Après lui, la rangée tout entière d'hommes et de femmes comme des nœuds trop lâches, comme des masses informes, basculèrent pêle‑mêle dans le fond de la carrière. Et le poids des cadavres de ceux qui les suivaient les recouvrit.

Ceux qui ont une pensée authentique sont toujours une minorité C'est d'eux qu'on se débarrasse d'abord : Une ! Deux ! Feu ! Debout près de leurs tombes, ils chantaient "Des tourbillons du danger"... Les paroles du chant se confondaient avec les salves.

Kachkétine, debout à côté, donnait le signal aux mitrailleurs. Tout était fauché, abattu, les chants, les esprits, les vies. On foulait aux pieds des pages d'existence inachevées. Combien auraient‑elles pu donner encore à la révolution, au peuple, à la vie ? Mais elles ne sont plus. Définitivement et sans retour[135]. »

Les dernières années[modifier le wikicode]

La victoire de Hitler en Allemagne a fait basculer à l'échelle mondiale le rapport des forces entre les classes : en U.R.S.S., elle va permettre à Staline d'apporter une « solution finale » ‑ sans précédent à l'époque ‑ à la question de l'Opposition de gauche.

Il n'est pas facile de reconstituer la trame de ces années où Victor Serge se demandait s'il n'était pas « minuit dans le siècle ». Plus de communications entre l'U.R.S.S. et Trotsky : aucun militant ni sympathisant ne saurait prendre le risque d'écrire. Le G.P.U. ne cesse de resserrer son étreinte : à partir de 1935, il a réussi à placer auprès de Léon Sedov, à Paris, un de ses agents, Zborowski, qui milite sous le pseudonyme d'Etienne et l'informe directement de tout ce qu'il apprend[136]. Le petit groupe russe de Paris est déchiré par les suspicions qu'Etienne diffuse afin de mieux se protéger lui‑même[137]. Les derniers éléments d'information arrivent par paquets successifs avec les derniers militants qui réussissent à quitter l'Union soviétique : Davtian‑Tarov, qui arrive en Perse en août 1935, Ante Ciliga, qui débarque à Prague en décembre de la même année, Victor Serge enfin, qui, libéré, atteint Bruxelles en avril 1936. Au cours de l'année 1937, les hommes qui rompent avec le G.P.U., Ignace Reiss, Walter Krivitsky[138], donnent également des éléments, d'un autre angle de vue. Ce sont vraiment les derniers.

C'est à travers leurs informations qu'on peut cependant reconstituer quelques bribes de ce qui s'est passé en U.R.S.S. dans ces dernières années où l'Opposition agonise. Il semble que, vers 1933 ou1934, les déportés de l'Opposition aient nourri un faible espoir d'amélioration de leur sort ‑ peut‑être dans le cadre de la politique de détente relative inspirée et sans doute imposée à Staline par cette opposition d'appareil qui avait fait de Kirov son candidat à la place du n° 1. Ici ou là, il y a eu interruption du renouvellement automatique des condamnations et autorisation pour d'anciens « isolés » de vivre en exil. Il y a même un cas où un vieux‑bolchevik membre de l'Opposition est libéré sans avoir capitulé : il s'agit de N. I. Mouralov, autorisé à travailler comme agronome en Sibérie. Plusieurs dirigeants de la jeune génération de l'Opposition, qui ont quitté à cette époque l'isolateur, vivent une existence précaire, en exil, avec parfois leur famille avec eux. On sait par exemple que Victor B. Eltsine était de 1933 à 1935 à Arkhangelsk et V. F. Pankratov à Orenbourg. En 1934, E. B. Solntsev, après une double « rallonge » de fait, a été autorisé à vivre en exil en Sibérie. G. Ia. Iakovine vit dans des conditions semblables à Stafinabad. Guevorkian est « libre » également.

Mais ce n'est qu'un trop bref répit. Le 1° décembre, le jeune communiste Leonid Nikolaiev abat Kirov à coups de revolver à Smolny : le G.P.U. ‑ Staline derrière Iagoda ‑ a tiré les ficelles de sa « conspiration » pour avoir prétexte au bain de sang qu'il estime nécessaire à la reprise en mains. En quelques jours, la première vague d'arrestations met un point final aux rêves audacieux de semi‑liberté en exil qu'avaient pu nourrir certains oppositionnels. Tous sont arrêtés, sans exception, uniformément lourdement condamnés : nombreux sont ceux qui disparaissent. Le renouvellement automatique des peines reprend, mécanique inflexible que dirige le collège du G.P.U. rebaptisé N.K.V.D.

Il n'y a que peu de capitulations dans cette période. On parle en 1935 de Veronika S. Kasparova, qu'on sait âgée et très malade. Personne ne croit à la capitulation, annoncée, de Stopalov, dans laquelle on voit « une manœuvre ». Au contraire, l'afflux dans les « camps » de dizaines de milliers de nouveaux dont une majorité de jeunes risque de procurer aux bolcheviks‑léninistes des troupes fraîches, des renforts de combattants et de futurs cadres. Bientôt, on regroupe les bolcheviks-léninistes afin de les isoler de la masse des déportés et condamnés. Les « camps » sont de plus en plus « camps de concentration », et les isolateurs renouvellent leur population : le trotskyste V. F. Pankratov, revenant à Verkhénouralsk en 1935, y trouve dans la même cellule Kamenev, Slepkov et Smilga.

Quelques‑uns des hommes de la jeune génération ont‑ils tenté en 1934, en exil, de reconstituer, sinon une organisation dans les formes, du moins le centre d'un réseau ? On peut en douter avec Victor Serge qui juge impossible pareille entreprise. C'est pourtant de cela que sont accusés en 1935 G. Ia. Iakovine, Kh. M. Pevzner, V. F. Pankratov et E. B. Solntsev. Ce dernier meurt en janvier 1936, à l'hôpital de Novosibirsk, après une grève de la faim victorieuse contre une « rallonge » et le refus du G.P.U. de le laisser vivre en exil à Minoussinsk avec sa femme et son enfant[139].

Pankratov et Pevzner reçoivent tous deux cinq ans supplémentaires en isolateur, sont envoyés l'un à Verkhnéouralsk et l'autre à Chéliabinsk, et disparaissent pour toujours, le premier ayant seulement réussi à faire savoir à ses amis d'Orenbourg que l'instruction avait « été effroyable »[140].

Les militants de l'Opposition de gauche sont exécutés sans procès, et nombre d'entre eux ont sans doute péri dans le cours de la préparation des procès à spectacle, de ces amalgames dont on conçoit sans peine combien Staline eût aimé y faire figurer, dans le rôle d'accusé avouant ses crimes et battant sa coulpe, l'un des « irréductibles » qui n'avaient cessé de le braver depuis des années. Trotsky lui‑même redoutait, non sans raison, à l'annonce de chaque procès, d'y voir figurer l'un d'entre eux, brisé par les méthodes perfectionnées dont il ne sous‑estimait pas l'efficacité. Parmi tous les hommes qui n'avaient pas capitulé, Staline pourtant ne réussit finalement qu'à briser le seul Mouralov, celui‑là même qu'il avait curieusement épargné en le laissant exercer librement sa profession d'agronome dans la région de Novosibirsk. Ce coup ‑ très dur pour Trotsky ‑ demeura unique. Parmi les accusés des trois grands procès de Moscou ont figuré certes nombre d'anciens dirigeants ou militants de l'Opposition, mais, à l'exception de Mouralov, tous ces hommes avaient déjà « capitulé » des années auparavant et s'étaient reniés publiquement, Zinoviev et Kamenev, Piatakov et Krestinsky dès 1928, Smirnov, Mratchkovsky, Boguslavsky, Ter‑Vaganian après Radek en 1929, Rakovsky en 1934 enfin. Mais aucun des bolcheviks‑léninistes maintenus en isolateur depuis des années, restés fidèles à l'organisation et à son programme, n'a finalement collaboré, même sous la torture, aux procès préfabriqués et la majorité d'entre eux ont payé ce refus de leur vie.

Nous n'avons sur ce qu'étaient ces hommes en 1936 qu'un seul témoignage, celui de Victor Serge. Il écrit à Trotsky, le 27 mai 1936, peu après sa libération et son arrivée en Belgique :

« Nous sommes en ce moment fort peu nombreux : quelques centaines, dans les cinq cents. Mais ces cinq cents ne fléchiront plus. Ce sont des hommes trempés, qui ont appris à penser et à sentir par eux‑mêmes et qui acceptent avec tranquillité la perspective d'une persécution sans fin. Dans les isolateurs, nos camarades sont quelques dizaines au total, sur des centaines de zinoviévistes, droitiers et autres staliniens véreux. Parmi nous, il n'y a pas grande unité de vues. Boris Mikh(ailovitch Eltsine) disait : "C'est le G.P.U. qui fait notre unité". Deux grandes tendances se divisent à peu près par moitié : ceux qui estiment qu'il faut tout réviser, que l'on a commis des fautes depuis le début de la révolution d'Octobre et ceux qui considèrent le bolchevisme à ses débuts comme inattaquable. Les premiers sont enclins à considérer que dans les questions d'organisation vous aviez raison, avec Rosa Luxemburg, dans certains cas, contre Lénine autrefois. En ce sens, il y a un trotskisme dont les attaches remontent loin (personnellement, je suis aussi de cet avis, pensant toutefois que les principes d'organisation de Lénine ont fait leurs preuves dans une période et un pays donné, particulièrement arriéré). Nous nous divisons aussi par moitié sur les problèmes de la démocratie soviétique et de la dictature (les premiers, partisans de la démocratie ouvrière la plus large dans la dictature : mon impression est que cette tendance est en réalité de beaucoup la plus forte). Dans les isolateurs, un groupe dit du "capitalisme d'État" (Goskappisty) s'est détaché : ils professent que le capitalisme d'État vers lequel s'acheminent également Mussolini, Hitler et Staline, est aujourd'hui le pire ennemi du prolétariat. Ils sont peu nombreux, mais il y a parmi eux quelques camarades des plus capables [ ... ] Il devient de plus en plus difficile, sinon impossible de tenir [ ... ] En général, il n'y a plus d'autorités : les vieux se sont discrédités, les jeunes entendent penser par eux-mêmes. Par "vieux", j'entends ici la génération d'opposants de 23‑28 dont il ne reste que quelques cadres admirables, des jeunes d'ailleurs comme les Iakovine et les Dingelstedt. Dans les isolateurs et ailleurs, on trouve surtout maintenant les opposants trotskystes de 1930‑1933. Une seule autorité subsiste : la vôtre. Vous avez là‑bas une situation morale incomparable, des dévouements absolus[141]. »

Laissons de côté la polémique, vaine, sur la question de savoir le pourcentage de bolcheviks‑léninistes qui se rangeaient sur les positions « révisionnistes » de Serge et de ceux qui restaient fidèles à une « orthodoxie » dont ils n'avaient plus depuis longtemps tous les éléments, analyses concrètes d'une situation concrète. Ni Serge ni aucun de ses camarades d'alors n'avaient la possibilité d'avoir de ces questions une vue d'ensemble. Relevons simplement que Serge a reçu mission de deux vieux militants de demander à Trotsky des confirmations sur des points qu'ils jugent capitaux. Boris M. Eltsine voudrait savoir si Trotsky pense bien comme lui qu'en cas de guerre, l'Union soviétique doit être conditionnellement défendue, et Vassili M. Tchernykh, ancien commissaire politique de l'Armée rouge, ancien chef de la Tchéka dans l'Oural, pense qu'on ne peut plus parler en U.R.S.S. de « dictature du prolétariat », que la bureaucratie est « une couche sociale distincte » et qu'il faut construire un « nouveau parti » en U.R.S.S.[142]. Ce qui est vrai, c'est que les trotskystes d'Union soviétique ont tenu à la fois dans la fidélité à la personne de Trotsky en tant que symbole de la révolution d'Octobre et d'un parti vivant, et dans un attachement indéfectible à la démocratie ouvrière dont témoigne leur propre diversité, facteur, précisément, de leur unité inébranlable en face de la contre‑révolution dans les années les plus noires.

Après les informations de Serge, c'est un long silence qui se fait sur le sort des trotskystes d'Union soviétique. Ce n'est qu'en 1961 que des souvenirs d'un ancien prisonnier politique de Vorkouta apportent les éléments d'information que complètent ensuite un manuscrit samizdat et enfin le livre de la plus illustre des rares survivants, Maria Mikhailovna Joffé[143], la veuve du diplomate soviétique ami de Trotsky qui s'était suicidé en 1927 et dont l'enterrement avait donné lieu à la dernière manifestation publique de l'Opposition à Moscou. Nous pouvons désormais retrouver à la fin de 1936 la trace de quelques‑uns de ces hommes et de ces femmes que nous avons tenté ici de suivre depuis 1928 et de les accompagner jusqu'à leur mort, celle du « dernier carré » des trotskystes soviétiques.

Ces sources, bien différentes par leurs origines et la date de leur publication, coïncident sur quelques points essentiels. Selon les trois auteurs en effet la quasi-­totalité des bolcheviks‑léninistes qui survivaient à cette date en Union soviétique, ont été regroupés au cours de l'année 1936 dans la nébuleuse des camps de la Petchora, autour de Vorkouta, dans ce « bagne au‑delà du cercle polaire » comme disait l'un d'eux. Bien des hommes manquaient à l'appel, victimes sans doute de la « préparation » des procès publics : ni Dingelstedt, ni Pankratov, ni Pevzner, ni Man Nevelson, ni Victor Eltsine, ni Sermuks, ne sont là. Pas plus que Solntsev, mort au début de l'année. Mais il y a tout de même des dizaines de noms que nous connaissons : Igor M. Poznansky, l'ancien secrétaire de Trotsky, G. Ia. lakovine, l'Arménien Sokrat Guévorkian, le vétéran V. V. Kossior et sa compagne Pacha Kounina, Moussia Magid, Ida Choumskaia, les deux frères de Koté Tsintsadzé, Khotimsky, Andréi Konstantinov, Karlo Patskachvili, Karl Melnaïs, Vasso Donadzé, Sacha Miléchine, déjà mentionnés au cours de ce travail ainsi, bien sûr, que Maria M. Joffé elle‑même. Il faut ajouter, comme autres personnalités, une femme qui fut l'amie personnelle de Natalia Sedova, Faina Viktorovna Iablonskaia, professeur d'histoire à l'Institut du journalisme en 1927, véritable chef d'état‑major de l'Opposition près de Trotsky dans les derniers jours de 1927, et l'ancienne dirigeante des jeunesses communistes Raia V. Lukinova.

Le menchevik M. B., rescapé de Vorkouta, dépeint ces militants ‑ ses adversaires politiques ‑ qu'il évalue à plusieurs milliers, dont mille dans le camp où il vivait lui­-même ; ils refusent de travailler au‑delà de huit heures, ignorent systématiquement le règlement, de façon organisée, critiquent ouvertement Staline et la ligne générale tout en se déclarant prêts à la défense inconditionnelle de l'U.R.S.S. A l'automne 1936, après le premier procès de Moscou, ils ont organisé meetings et manifestations de protestation, puis fait décider en assemblée générale, après intervention de leurs dirigeants, une grève de la faim. Leurs revendications sont, selon Maria M. Joffé, 1) Le regroupement des politiques, avec séparation des éléments criminels de droit commun, 2) La réunion des familles dispersées dans des camps différents, 3) Un travail conforme à la spécialité professionnelle, 4) Le droit de recevoir livres et journaux, 5) L'amélioration des conditions de nourriture et de vie[144]. Le menchevik M. B. ajoute la journée de huit heures, une nourriture indépendante de la réalisation des normes, l'envoi hors des régions polaires des invalides, des femmes et des personnes âgées. Le comité de grève élu comprend G. Ia. Iakovine, Sokrat Guévorkian, Vasso Donadzé et Sacha Miléchine[145], tous bolcheviks-léninistes, les trois premiers, vétérans des grèves de la faim de 1931 et 1933 à Verkhnéouralsk.

La grève, commencée le 27 octobre 1936, dure cent trente‑deux jours. Tous les moyens sont employés pour la briser : alimentation forcée, arrêt du chauffage par des températures de – 50°. Les grévistes tiennent. Brutalement, au début de mars 1937, les autorités locales cèdent sur un ordre venu de Moscou : toutes les revendications sont satisfaites, les grévistes réalimentés progressivement sous contrôle médical.

Après quelques mois de trêve, c'est de nouveau la répression. La nourriture est réduite, la ration de pain ramenée à 400 grammes par jour, les violences des « droit commun » encouragées. Puis les trotskystes, dans leur presque totalité, et ceux qui les ont accompagnés dans la grève de la faim sont regroupés dans des bâtiments à part ‑ à Vorkouta une vieille briquetterie ‑ entourés de barbelés et gardés militairement jour et nuit.

Un matin de mars 1938, trente‑cinq hommes et femmes, bolcheviks-léninistes, sont emmenés dans la toundra, alignés le long de fosses préparées et exécutés sur place à la mitrailleuse. Maria M. Joffé entend ce jour‑là le nom du premier de la liste des fusillés, Grigori Ia. lakovine, le « professeur rouge » dont le nom est suivi de ceux des autres membres du comité de grève[146]. Jour après jour, les exécutions se poursuivent pendant plus de deux mois, de la même immuable façon. L'homme qui a été chargé par Staline de la « solution finale » du problème de l'opposition de gauche s'appelle Kachkétine. Maria M. Joffé, qu'il a interrogée pendant des mois, lui attribue des dizaines de milliers de victimes.

Dans son bouleversant témoignage où revivent dans leur lutte quotidienne contre la chiourme les personnalités exceptionnelles de ses camarades bolcheviks-­léninistes, les Konstantinov, Patskachvili, Zina Kozlova, elle fait le récit circonstancié de ces meurtres.

C'est un homme, un vieux détenu, qui raconte en 1938 la première exécution collective dont il vient d'être le témoin à la briquetterie de Vorkouta[147]. Il évoque la vie dans ce baraquement :

« Nous avions un journal oral, la Pravda derrière les barreaux, nous avions de petits groupes, des cercles où il y avait beaucoup de gens intelligents et instruits. De temps en temps, on publiait une feuille satirique. Vilka, le délégué de notre baraquement, était jour­naliste, les gens dessinaient des illustrations sur le mur. On riait aussi. Il y avait beaucoup de jeunes[148]. »

Maria Joffé raconte à son tour :

« La briquetterie avait réuni sous son toit délabré le meilleur de l'élite créatrice des camps ; le peuple des esprits vaillants et courageux. Avec leurs arguments et leur entraînement, leur capacité à donner des réponses logiques, parfois prophétiques, ils avaient apporté un dynamisme de vie dans l'existence statique intolérable de cette boîte incroyablement gelée et pleine de malades [ ... ] L'acidité mordante de leurs sarcasmes révélait la vérité sur une réalité apparemment incompréhensible [ ... ] Un jour, on leur donna une ration de tabac : "Préparez‑vous pour un transport". Ce fut comme une injection d'élixir de vie [...] Ils se précipitèrent dans cette journée avec des saluts à l'air pur, à la route blanche et peut‑être à une vie nouvelle. Ils firent prestement leurs paquets : c'étaient des gens qui savaient rire et plaisanter [ ... ] Moins d'une heure après, comme une souche aux racines coupées, le premier corps tombait. Après lui, la rangée tout entière d'hommes et de femmes comme des nœuds trop lâches, comme des masses informes, basculèrent pêle‑mêle dans le fond de la carrière. Et le poids des cadavres de ceux qui les suivaient les recouvrit.

Ceux qui ont une pensée authentique sont toujours une minorité C'est d'eux qu'on se débarrasse d'abord : Une ! Deux ! Feu ! Debout près de leurs tombes, ils chantaient "Des tourbillons du danger"... Les paroles du chant se confondaient avec les salves.

Kachkétine, debout à côté, donnait le signal aux mitrailleurs. Tout était fauché, abattu, les chants, les esprits, les vies. On foulait aux pieds des pages d'existence inachevées. Combien auraient‑elles pu donner encore à la révolution, au peuple, à la vie ? Mais elles ne sont plus. Définitivement et sans retour[149]. »

Premier bilan[modifier le wikicode]

Ce bref essai historique nous a paru nécessaire pour présenter les documents d'un immense intérêt qui composent ce numéro et le suivant. Nous y avons vu un complément nécessaire à notre recherche documentaire pour la présentation des Œuvres de Trotsky. Notre objectif serait déjà en grande partie atteint s'il suscitait dans un proche avenir des travaux systématiques sur l'Opposition de gauche en U.R.S.S. à travers notamment les papiers d'exil de Trotsky.

Mais il nous semble que nous avons appris en cours de route. Bien sûr, le cinéaste qui entreprendrait aujourd'hui de conter cette histoire ne pourrait la conclure que par la séquence décrite par Maria M. Joffé de la mort de Faina V. lablonskaia, « belle et (qui) gardait la tête haute malgré ses mains liées derrière le dos »[150], au-­dessus du manteau rouge de sang de l'ancienne Komsomol Raia V. Lukinova gisant sans vie dans la neige[151], Mais notre conception de l'histoire va plus loin que la reconstitution d'une des plus effroyables tragédies de ce siècle riche pourtant en génocides.

Il était de bon ton, depuis quelques années, particulièrement chez les historiens américains, de présenter Trotsky comme « complètement coupé » de la réalité soviétique pendant les année trente, au point d'avoir totalement ignoré la crise de l'appareil et la préhistoire du meurtre de Kirov. Les découvertes des chercheurs de l'I.L.T. sur le « bloc des oppositions » de 1932 ont fait justice de ces interprétations.

Il reste que, jusqu'à présent, les historiens de l'Union soviétique et du mouvement communiste ‑ y compris Isaac Deutscher[152] ‑ se sont beaucoup plus intéressés à Trotsky qu'aux trotskystes et, d'une certaine manière, ont participé du même état d'esprit.

Récemment enfin, une école de pensée ‑ qui n'a rien à voir au moins avec une quelconque forme de pensée historique ‑ s'est efforcée avec un inégal bonheur de démontrer que le « trotskysme » n'était en réalité qu'une simple variante du « bolchevisme », peu différente en dernière analyse du « stalinisme » qui en est également issu, et, de ce fait, condamnée à disparaître à partir du moment où ses dirigeants se trouvaient « écartés » de ce « pouvoir » qui était en somme leur unique raison d'être...

L'une et l'autre interprétations, nourries certes par des orientations politiques et des préoccupations fort éloignées en principe, rejoignent pourtant un thème infiniment plus ancien et plus constant, nourri par les adversaires de droite du « trotskysme », social‑démocratie et stalinisme, lesquels expliquent la disparition « finale » des trotskystes de l'U.R.S.S. par leur « sectarisme », en d'autres termes par une attitude consistant à nier la réalité ‑ et fait d'eux des sortes de copeaux de l'Histoire.

Les documents sur lesquels repose la présente étude nous semblent avoir également fait justice de ces dernières interprétations. Ils montrent en effet que le courant incarné en U.R.S.S. par l'Opposition de gauche a constitué au moins une donnée importante et permanente de la vie politique de ce pays jusqu'en 1940, pour ne pas dire un facteur souvent déterminant. Faut‑il rappeler à ce propos l'hommage rendu à ses adversaires trotskystes des années trente par le chef de l'« Orchestre rouge », Léopold Trepper, stalinien désenchanté - un hommage valable, à n'en pas douter, pour plusieurs générations ?

« Les trotskystes ont le droit d'accuser ceux qui jadis hurlèrent avec les loups. Qu'ils n'oublient pas toutefois qu'ils possèdent sur nous l'avantage immense d'avoir un système politique cohérent susceptible de remplacer le stalinisme et auxquels ils pouvaient se raccrocher dans la détresse profonde de la Révolution trahie. Eux n' "avouaient" pas, car ils savaient que leurs aveux ne servaient ni le parti, ni le socialisme[153]. »

Aujourd'hui encore, aucune explication cohérente respectant la réalité concrète n'a été donnée en U.R.S.S. des crimes staliniens des années trente ni de l'histoire du stalinisme lui‑même. Aujourd'hui encore, l'interprétation « trotskyste » de cette période de l'histoire soviétique y est interdite aux chercheurs et à une génération de jeunes historiens qui n'ont pas connu Staline. Peut‑on réellement croire que ce serait le cas si les trotskystes des années trente et les explications qu'ils donnèrent étaient à ce point coupées des réalités de la société soviétique d'alors... et d'aujourd'hui ?

Nous ne reviendrons pas ici sur la permanence du courant trotskyste à la base, dans les usines et même les kolkhozes, y compris après la destruction de son organisation en tant que telle, une permanence qu'attestaient les découvertes de Merle Fainsod dans les archives de Smolensk[154], et que confirment aujourd'hui les trouvailles faites dans les papiers d'exil de Harvard. Nous voudrions seulement souligner en guise de conclusion que les belles âmes qui cherchent aujourd'hui à faire croire que le « trotskysme » était une « variante du léninisme » très proche du stalinisme sont bien en peine d'expliquer des faits que nous croyons désormais incontestablement établis. Nous pensons en effet pouvoir affirmer 1) que les trotskystes ont été entre 1928 et 1940 les seuls adversaires conséquents du stalinisme ayant eu un écho populaire, 2) ceux de ses adversaires qui ont réellement effrayé ‑ et jusqu'après leur extermination ‑ Staline et les siens, 3) ceux contre lesquels il a été nécessaire d'employer les moyens les plus radicaux, la « solution finale », pour espérer en venir à bout.

Si les trotskystes avaient été des sectaires sans espoir, des doctrinaires réellement coupés de la vie politique et de la masse de la population soviétique, il serait en effet impossible de comprendre par exemple pourquoi Staline a mené toute la répression de masse de la fin des années trente ‑ les procès de Moscou, la grande purge ‑ sous le signe de la lutte contre tous ceux qui étaient compromis dans le bloc de 1932 entre les diverses oppositions du parti et les trotskystes. Khrouchtchev, qui, en bon complice, garda soigneusement le secret, n'a‑t‑il pas donné involontairement la clé de la réponse à cette question en révélant l'existence du fameux télégramme de septembre 1936 dans lequel Staline accusait le G.P.U. d'avoir quatre ans de retard ? Il serait également absolument impossible de comprendre pourquoi c'est pour les bolcheviks‑léninistes que Staline inventa le système des « camps de concentration » chargés de suppléer les prisons bondées. Et pourquoi, quand prisons et camps ont été surpeuplés par des centaines de milliers de nouveaux détenus, ce sont les trotskystes que le régime a décidé de séparer des autres, créant pour eux ces camps et prisons spéciales qui les isolaient ‑ eux et eux seuls ‑ d'une masse de détenus à qui ils étaient de toute évidence les seuls susceptibles d'apporter explications et raisons de combattre ?

Si les trotskystes avaient été des « sectaires » impénitents ou des « rêveurs » utopistes, coupés de la réalité, croit‑on vraiment qu'il aurait été nécessaire, pour venir à bout de leur existence ‑ qui était en elle‑même déjà une forme de résistance de les massacrer jusqu'au dernier à Vorkouta ? Sur les millions de détenus libérés des camps de concentration après la mort de Staline, les témoignages ont fait apparaître la survie de mencheviks, de socialistes révolutionnaires, de zinoviévistes, de droitiers, quelques dizaines sans doute de chaque catégorie, alors que les trotskystes survivants peuvent se compter sur les doigts d'une seule main ?[155] Est‑ce vraiment par hasard ?

Les historiens, même non staliniens, voire antistaliniens, ont, dans l'ensemble, donné des années trente une explication au fond parallèle à celle que nous critiquons ici et en dernière analyse toute proche de celle qui était de toute évidence nécessaire au régime stalinien. Nier l'existence d'un bloc des oppositions, nier, comme l'ont fait certains, l'existence même de groupes communistes d'opposition, ne pas voir une réalité dans laquelle les trotskystes étaient sollicités par toutes les autres oppositions communistes d'entrer dans un « bloc » avec elles, n'était‑ce pas une façon particulière de contribuer à l'isolement des trotskystes, la minimisation de leur rôle ? A son retour d'Union soviétique, en 1936, Victor Serge critique vivement l'analyse de la presse soviétique faite par Trotsky dans laquelle ce dernier croyait pouvoir évaluer à une dizaine de milliers le nombre de mes partisans ‑ inorganisés ‑ frappés par la répression qui commençait sur une grande échelle. L'opinion mondiale, entre 1936 et 1938, fut frappée du nombre élevé de vieux‑bolcheviks qui « avouaient » sous les coups de fouet du procureur Vychinsky, se reniaient eux‑mêmes et couvraient Trotsky des rituelles injures. Une analyse plus serrée fait pourtant apparaître que même un I.N. Smirnov, brisé par des mois d'interrogatoire, trouva le moyen d'échapper à l'étreinte du procureur et de faire des réponses qui étaient en réalité un désaveu des thèses de l'accusation et une défense de Trotsky lui‑même[156].

Mais que n'a‑t‑on songé à dénombrer, à côté de ceux qui « avouaient », ceux qui n'« avouaient » pas ? Le silence final des Lominadzé, des Sten et des Rioutine, des Préobrajensky, Smilga, Mdivani et même d'un Sosnovsky n'est‑il pas aussi éloquent que celui des « bolcheviks‑léninistes » authentiques ? Combien de ces « capitulards » sont morts sans donner à Staline l' « aveu » qu'il tenta par tous les moyens de leur extorquer rendant du même coup à Trotsky le suprême hommage de refuser l'ultime capitulation ? Les trotskystes, que d'aucuns veulent à tout prix présenter comme « isolés », ne sont‑ils pas, pour l'histoire, liés à ces dizaines de milliers de bolcheviks qui, comme eux, ont préféré la mort aux aveux, déshonorants pour eux‑mêmes et pour la cause qu'ils servaient ?

La cause nous semble désormais entendue. Les documents qui ont jusqu'à présent dormi dans la partie fermée des archives Trotsky auront eu au moins le mérite, dès leur apparition au grand jour, de balayer toutes les interprétations de l'histoire soviétique qui en font un compartiment réservé de l'histoire universelle, régi par ses lois propres, échappant aux lois générales de l'histoire des sociétés, la lutte des classes en particulier. Ils ont également le mérite de replacer l'histoire soviétique dans son contexte international, l'histoire mondiale du XX° siècle, et de donner pour l’U.R.S.S. à la victoire hitlérienne du début de 1933 la même signification qu'on lui reconnaissait jusqu'alors par rapport à l’histoire mondiale. Les documents qui suivent et qu'il a fallu, non sans mal, sélectionner parmi tant d'autres aussi riches, sont des témoignages d'une rare qualité humaine, mais aussi une réflexion à la fois unique et précieuse sur les problèmes d'une société en transition vers le socialisme qui en justifierait une publication plus exhaustive.

Qu'on nous permette, pour terminer, de mentionner les réflexions que nous inspirent les remarques de Maria M. Joffé à propos de son compagnon de bagne Andréi Konstantinov, dit Kostia. Elle écrit :

« Les gens deviennent des héros dans des moments de tension particulière, mais Kostia était toujours ainsi, il faisait ce qu'il faisait, très simplement, très naturellement [ ... ] Ses mots et ses actes étaient partie intégrante de lui‑même et n'auraient pu être différents – il était simplement lui‑même [ ... ]. La vie de Kostia ne faisait qu'un avec son objectif. Il ne l'abandonnerait jamais[157]. »

Il nous a semblé en effet au terme de ce travail que la plus sanglante utopie que l'on puisse mettre au compte de Staline est d'avoir cru qu'on pouvait rayer tous les Kostia de la surface de la terre. Alors que c'est l'humanité elle‑même, dans le cours de son combat pour maîtriser son propre destin, qui produit les Kostia de tous pays.

  1. Huit volumes ont paru depuis deux ans, couvrant la période qui va de mars 1933 à mars 1936.
  2. Khristian G. Rakovsky (1873‑1941), socialiste roumain, bulgare, membre du C.C. bolchevique après la révolution et président du conseil des commissaires du peuple en Ukraine avait été ambassadeur d’U.R.S.S. en France de novembre 1925 à octobre 1927. Evgenii A. Préobrajensky (1886‑1938), ancien secrétaire du parti, dirigeant de l'Opposition de gauche dont il était le théoricien en matière économique, avait été affecté quelque temps à Paris en 1927.
  3. Iouri L. Piatakov (1890‑1937), fils d'industriel, d'abord anarchiste, avait rejoint le parti en 1910 ; dirigeant du parti en Ukraine pendant la guerre civile, il avait été l'un des premiers de l'Opposition de gauche en 1923. Il avait été affecté à Paris pendant quelques mois en 1926.
  4. Simon I. Kanatchikov (1879‑1940), vieux‑bolchevik lié à Zinoviev, était en 1927 chef de l'agence de presse soviétique en Tchécoslovaquie. Les rapports de police tchécoslovaques de l'époque l'accusent formellement d'avoir financé l'Opposition dans ce pays et d'avoir assisté à la réunion d'oppositionnels organisée par Neurath le 23 novembre 1927.
  5. Ruth Fischer était le pseudonyme militant ‑ devenu une véritable identiré ‑ d'Elfriede Eisler (1895‑1961), qui avait été le chef de file de la « gauche » du P.C. allemand de 1920 à 1924, et l'un des chefs de ce parti par la grâce de Zinoviev et de l'I.C. en 1924‑25. Exclue du parti en 1926, elle avait fondé le Leninbund qui se voulait la réplique « allemande » de l'Opposition unifiée d'U.R.S.S., mais l'avait quitté après la capitulation de Zinoviev et Kamenev devant Staline. Réfugiée aux Etats‑Unis pendant la seconde guerre mondiale, elle y publia en 1948 son livre Stalin and German Communism, une étude très polémique mêlée de souvenirs et de témoignages personnels.
  6. R. Fischer, op. cit., p. 594. Aleksandr Hertzsberg (1892‑193?), vieux-bolchevik de Léningrad, devait être exclu en 1927, puis réintégré en même temps que Zinoviev et Kamenev. Il fut condamné à six ans de prison en 1935 au procès de ces deux hommes.
  7. Ibidem,p. 586‑588. Georgi I. Safarov (1891‑1942) bolchevik en 1908, émigré en France puis en Suisse pendant la guerre, avait été spécialisé dans 11. C. sur les questions orientales. Il était lié au groupe Zinoviev et avait été envoyé à Pékin comme diplomate dès 1926. Il avait été muté à Istanbul en 1927.
  8. Ibidem, p. 587. Ruth Fischer précise que N.N. Perevertsev avait un permis qui lui permettait de voyager gratuitement sur toutes les lignes européennes. Nous avons peu de renseignements sur cet homme qui avait été l'un des dirigeants de l'Opposition en Ukraine et dont le pseudonyme militant était « Pierre » ou « Peter » en Europe occidentale. Ruth Fischer le qualifie de « zinoviéviste », mais il capitula bien après les zinoviévistes après avoir été emprisonné à Verkhnéouralsk où Iakovine le décrit comme un « jeune » et où il fut l'un des animateurs du groupe à tendances gauchistes du Voinstvuiouchtchy Bolchevik [bolchevik militant].
  9. Ibidem.Nous ne savons rien de ces trois hommes.
  10. Ibidem, p. 587, 604. Eléazar B. Solntsev (1900‑1936) militant de la génération d'Octobre, économiste, membre de l'Opposition « trotskyste » de 1923, était considéré comme l'un des jeunes dirigeants de la seconde génération de l'Opposition. Il avait travaillé quelque temps comme économiste à l'Amtorg aux Etats‑Unis avant d'être affecté à Berlin d'où il fut rappelé en 1928 pour partir immédiatement en isolateur. Ruth Fischer se trompe quand elle situe son arrestation aux environs de 1935 : il était emprisonné à Verkhnéouralsk en 1930 déjà et un rapport de l'un de ses camarades précise qu'il venait de l'isolateur de Chéliabinsk où il était probablement détenu en 1929 après avoir été d'abord enfermé à Pétropavlovsk. Nous publierons un rapport de lui sur l'Opposition à l'étranger daté du 8 novembre 1928, dans le n° 7.
  11. Ibidem, p. 604. Nous avons trouvé dans les papiers d'exil de Harvard de nombreuses allusions à cette « conférence de Berlin », qui constitua sans aucun doute une étape importante de l'histoire de l'Opposition de gauche dans l'I.C., mais, en réalité et Jusqu'à présent, c'est encore Ruth Fischer qui, en vingt lignes, donne le plus d'informations là‑dessus.
  12. Kharine, qui était connu dans l’Opposition de gauche sous le nom de guerre de « Joseph », devait capituler en 1929 : nous consacrerons un article à cette affaire dans le n° 7 des Cahiers Léon Trotsky.
  13. Andrés Nin Pérez (1892-1937), instituteur catalan, militant des J.S. puis secrétaire de la C.N.T., était venu en U.R.S.S. en 1920 et y était resté comme secrétaire de l'Internationale syndicale rouge. Il avait été ulsé d'U. R. S.S. en 1930 et devait être assassiné en Espagne par le G.P.U. en 1937. Sur son lien avec Sandalio Junco (1902-1942), dont la légende veut qu'il ait publiquement pris Staline à partie dans une réception officielle, et qui fut assassiné par un commando du P.C. à Cuba, voir Robert J. Alexander, Trotskyism in Latin America, p. 217.
  14. De Rodolfo Coutinho, enseignant, membre du comité central du P. C. du Brésil à sa fondation, délégué à Moscou de 1924 à 1927, nous savons seulement qu'il était lié à l'Opposition de gauche à ses débuts et mourut prématurément. Voir aussi John F. W. Dulles, Anarchists and Communists in Brasil, p. 421.
  15. Liu Renjing (né en 1899) avait rejoint en 1920 le premier groupe marxiste chinois de Li Dazhao, et avait participé au congrès de fondation du P. C. C. Etudiant en U.R.S.S., il avait rejoint l'Opposition de gauche avec la majorité de ses camarades et milité sous le nom de « Lensky ». A sa sortie d’U.R.S.S., il se fit appeler « Nelsey » Puis « Niel Sih ».
  16. Vladislav Burian (1901-193?), socialiste à seize ans, condamné à dix ans de prison après la grève générale de 1920, avait été élu au premier exécutif du P.C.T. Libéré en 1922, il avait été écarté en 1925 et avait travaillé en U.R.S.S. comme journaliste sous les pseudonymes de Rilke, Rülke et Rielke. Il avait rejoint l'Opposition russe en 1926. Karel Fischer dit Michalec (né en 1901), socialiste en 1918, avait été le dirigeant des J.C. tchécoslovaques ; il était zinoviéviste. Le Serbe Voja Vujović (1895-1937) ancien étudiant en France y avait fondé les J.C. Dirigeant de l'I.C.J. il était aussi l'un des « internationaux » du P.C. yougoslave. Wolfgang Salus (1909-1953), fils d'un écrivain connu, militant des J.C. depuis 1934, était en 1927 responsable à l'organisation des J.C. de Prague. C'est à l'occasion d'une conférence internationale que, selon ses proches, il aurait rencontré Trotsky lui-même et rallié ses positions.
  17. James Patrick Cannon (1890-1974), ancien des I.W.W. et de l'aile gauche du P. S. américain, était avec W.Z. Foster le dirigeant de l'une des trois « fractions » qui se disputaient la direction du parti communiste aux Etats-Unis. Maurice Spector. (1898-1968) était né à Nikolaiev et avait émigré très jeune au Canada avec ses parents. Il avait commencé à militer en 1917, avait rejoint le P.C. en 1921 et était devenu le président de sa formation « légale », le Workers Party of Canada, en 1922. Il avait refusé toute sanction de parti contre les militants canadiens qui sympathisaient avec l'Opposition russe.
  18. Cannon a fait le récit de cette découverte dans History ot American Trotskyism (p. 49 de l'édition de 1979).
  19. Rappelons que ces « papiers d'exil » qui ont constitué longtemps la « section fermée » des archives de Trotsky, déposées à la Houghton Library, Bibliothéque du Collège de Harvard, ont été ouverts au public le 2 janvier 1980.
  20. Grigori E. Radomylski dit Zinoviev (1883-1936) et Lev B. Rosenfeld dit Kamenev (1883-1936), vieux-bolcheviks qui, en 1923-25, avaient formé avec Staline la troïka contre Trotsky, avaient entraîné derrière eux en 1925 dans la « nouvelle opposition », l'ensemble de l'organisation du parti à Léningrad. En 1926, ils avaient, à la demande de Trotsky, reconnu les moyens fractionnels qui avaient été utilisés par la troïka contre lui et conclu avec l'Opposition de 1923, qu'il dirigeait, un accord de fusion qui avait donné naissance à l' « Opposition unifiée ».
  21. Sur cette provocation organisée par le G.P.U. contre l'Opposition unifiée, voir les documents reproduits dans les Cabiers Léon Trotsky n° 4, p. 21-37.
  22. Cf. documents, pp. 71‑73.
  23. Ivar T. Smilga (1892‑1938), membre du parti en 1907, fils de paysan letton, avait été le benjamin du C.C. d'octobre 1917 et l'homme de confiance de Lénine avant l'insurrection. Président du soviet de la flotte de la Baltique, il avait ensuite travaillé dans l'Armée rouge pendant la guerre civile et enfin dans l'administration économique.
  24. Cf. p. 15.
  25. Boris M. Eltsine (1875‑1937?), membre du parti en 1899, bolchevik en 1903, avait été président du soviet d'Ekaterinoslav en 1917 et membre de l'exécutif pan‑russe des soviets. Il était depuis 1923 l'un des dirigeants de l'Opposition de gauche. Sur son rôle dans le « centre », cf. Victor Serge, Mémoires d'un révolutionnaire (Seuil, 1951), p. 265, 280, 334.
  26. « Iz Orenburgskoi sselki », Bibliothèque du Collège de Harvard, 17399. Bien que le catalogue indique que l'auteur de ce document n'a pas été identifié, il s'agit à l'évidence de Victor Serge ce que confirment les recoupements avec sa correspondance.
  27. V. Serge, op. cit., p. 335 et Destin d'une révolution, p. 126.
  28. « Lettre de Moscou », Biulleten Oppositsii, n° 1/2, p. 17‑18.
  29. Rosa Léviné-Meyer, Inside German Communism, appendice « Jakovin and Pankratova », p. 209‑213. Grigori la. Iakovine (1896?‑1938) était historien et diplômé de l'Institut des Professeurs Rouges.
  30. Ilya V. Mguéladzé dit Vardine (1890‑1943), membre du parti depuis 1907, avait été l'un des dirigeants du parti et des soviets de Saratov en 1917, puis avait rejoint l'opposition de Zinoviev avant l'opposition unifiée.
  31. Léonid P. Serebriakov (1890‑1937), métallurgiste, bolchevik en 1905, avait été plusieurs fois emprisonné et déporté sous le tsarisme ; il avait été secrétaire du C. C., membre de l'Opposition de gauche en 1923. Vladimir A. Antonov‑Ovseenko (1884‑1938), d'abord officier, condamné à mort pour sa participation en tant que menchevik à la révolution de 1905, s'était évadé, avait collaboré avec Trotsky en exil, rejoint le parti avec lui en 1917. Il avait été responsable politique de l'Armée rouge. Nikolai N. Krestinsky (1883‑1938), ancien étudiant, bolchevik en 1903, avait été secrétaire du C. C. et membre de l'Opposition dès 1923.
  32. Lettre de L. S. Sosnovsky à Ilya Vardine, 30 mai 1928, Biulleten Oppositsii n° 3/4, septembre 1929, p. 19. Sosnovsky faisait allusion à une coutume juive lors des funérailles.
  33. Déclaration de Trotsky du 15 décembre 1928 dans un texte daté du même jour, T 2912.
  34. Polikarp dit Budu G. Mdivani (1877‑1937), membre du parti depuis 1903, membre du comité révolutionnaire de Géorgie en 1921, était avec l'Opposition depuis 1923. Sergei I. Kavtaradzé (1885‑1971), également vieux‑bolchevik géorgien, avait été commissaire à la justice, puis président du conseil des commissaires du peuple de Géorgie. Il appartenait également à l'Opposition de gauche depuis 1923. Aleksandr K. Voronsky (1884‑1943), bolchevik depuis 1904, journaliste et critique littéraire, avait notamment publié depuis 1921 jusqu'en 1927 la fameuse revue littéraire Krasnaia Nov. Yakov N. Drobnis (1890-­1937), membre du parti en 1906, membre du C. C. ukrainien pendant la guerre civile, avait survécu au peloton d'exécution... Il avait fait d'abord partie de l'opposition « déciste ». D. S. Gaievski était un ancien de l'Armée rouge. Sur Grünstein, cf. p. 28 et sur Pevzner, p. 31.
  35. Bibliothèque du Collège de Harvard, T 3721. Parmi les premiers textes d'exil, mentionnons « La crise du bloc centre‑droite » (20 mars), la « Lettre aux ouvriers d'U.R.S.S. » (27 mars).
  36. Bibliothèque du Collège de Harvard, T 15264.
  37. Le récit de cette rencontre sera publié dans le n° 7 des Cahiers Léon Trotsky.
  38. Ivan N. Smirnov (1881‑1936), fils de paysans, membre du parti en 1899, cheminot, puis mécanicien, avait été un des organisateurs du parti avant guerre, dirigeant de la révolution de février à Tomsk, d'octobre à Moscou. Membre du conseil militaire révolutionnaire, chef de la 5° armée, membre du comité révolutionnaire de Sibérie, il avait été surnommé par Lénine « la conscience du parti ». Il était entré dans l'Opposition en 1923 alors qu'il était commissaire du peuple aux postes et télégraphes. Il était connu pour son tempérament conciliateur. Aleksandr G. Beloborodov (1891‑ 1938), fils d'ouvriers, électricien, membre du parti en 1907, dirigeant des bolcheviks de l'Oural, avait endossé en 1918 la responsabilité de l'exécution sommaire du tsar et de sa famille. Il était également membre de l'Opposition depuis 1923. Sergei V. Mratchkovsky (1888‑1936), né en prison, bolchevik en 1907, chef de partisans pendant la guerre civile, puis commandant de district militaire, avait rejoint l'Opposition de gauche en 1923. Il avait été arrêté et. exclu du parti en 1927 pour l'affaire de l'imprimerie clandestine.
  39. Lev Kopelev,, No Jail for Thought (1977), p. 108‑109.
  40. Cf. documents, pp. 78‑86. Pour V. V. Kossior et M. N. Okoudjava, cf. p. 29.
  41. Cf. documents, pp. 87‑89.
  42. I. Deutscher, Le prophète hors la loi, p. 122.
  43. Viatcheslav R. Menjinsky (1874‑1934), étudiant en droit, membre du parti en 1902, puis journaliste. Commissaire aux finances en octobre 1917, vice‑président de la Tchéka en 1919, avait succédé à Dzerjinsky à la tête du G.P.U. en 1926. Meyer A. Trilisser (1883‑193?), membre du parti en 1901, puis responsable dans l'organisation militaire clandestine, fut secrétaire du soviet d'Irkoutsk en 1917 et fit la guerre civile en Sibérie. Il devint vice‑président du G.P.U. en 1926. Menjinsky et Trilisser étaient les supérieurs hiérarchiques de Blumkine.
  44. « Lettre de Moscou », Biulleten Oppositsii n' 9, février 1930, p. 9. Une copie du message confié à Blumkine par Trotsky se trouve à Harvard. Nous le publierons dans le n' 7 des Cahiers Léon Trotsky.
  45. V. Serge, Destin d'une révolution, p. 116.
  46. V. Serge, Mémoires…, p. 276-277.
  47. Ibidem, p. 265.
  48. Ibidem.
  49. A. Ciliga, Au Pays du Grand Mensonge, p. 182‑183. Ante Ciliga (né en 1896), croate, devenu italien après les traités, dirigeant du P.C. yougoslave, établi en U. R. S.S. en 1926, avait été arrêté en 1930 ; il fut libéré en 1935 sans doute du fait de sa nationalité italienne. Il publia des souvenirs dans diverses revues puis, en 1938 dans son livre, Au Pays du Grand Mensonge.
  50. Ibidem, vol. II, p. 294‑298.
  51. Avelii S. Enoukidzé (1877‑1937), fils de paysan géorgien, cheminot, membre du parti en 1898, de l'exécutif des soviets en 1917, secrétaire de l'exécutif à partir de 1923, fut exclu du parti et relevé de toutes ses responsabilités pour « immoralité » en 1935, arrêté, condamné et exécuté en 1937.
  52. Stanislav V. Kossior (1889‑1939) était l'aîné des trois fils bolcheviques d'un ouvrier agricole polonais. Sidérurgiste, il entra au parti en 1907, combattit en Ukraine pendant la guerre civile, puis occupa des responsabilités de parti en Sibérie et en Ukraine. Il devait être arrêté en 1938 et exécuté un an après.
  53. Voir en annexe les deux déclarations de déportés dont on ne peut douter qu'il ait été l'inspirateur.
  54. V. Serge, Mémoires, p. 227.
  55. M. M. Joffé, One Long Nigbt (Londres 1978).
  56. Ces éléments sont tirés de différents numéros du Biulleten Oppositsii, particulièrement le n° 50, de mai 1936, pp. 17‑20.
  57. « Gevorkian Sokrat », Biulleten Oppositsii n° 51, juillet‑août 1936, p. 16.
  58. V. Serge, Destin..., p. 126. Vassili F. Pankratov était né vers 1894. Il a disparu après 1936.
  59. Biulleten Oppositsii no 50, mai 1936, p. 18.
  60. Renaissance du socialisme en U.R.S.S. Mémoires d'un bolchevik‑léniniste, p. 131.
  61. V. Serge, Mémoires, p. 227.
  62. « La Mort de Solntsev », Biulleten Oppositsii , n° 50, mai 1936, p. 17.
  63. The Militant, 26 décembre 1931.
  64. V. Serge, Destin..., p. 123‑130.
  65. Patskachvili et Miléchine sont cités par M. M. Joffé, op. cit, et par « M.B. » dans « Les Trotskystes à Vorkouta », Sotsialistitchestkii Vestnik, novembre‑décembre 1961.
  66. A. Ciliga, op. cit., p. 238-239.
  67. V. Serge, Destin.., p. 128-130.
  68. M. M. Joffé, op. cit., p. 58. En ce qui concerne la participation des ouvriers à l'Opposition, Dante Corneli, un communiste italien réfugié, membre de l'Opposition de gauche, qui capitula en 1929, donne dans ses mémoires, Le Ressuscité de Tivoli, quelques informations intéressantes sur l'usine Aviopribor de Moscou qui fut un des bastions de l'Opposition unifiée après avoir été celui de l’Opposition de 1923 : il a rencontré en prison le mécanicien Petoukhov. Il mentionne d'autre part une résolution de son usine de Rostov, Krasnaia Aktsia, exigeant en 1926 la restauration des normes démocratiques dans la vie du parti. Lui-même, en camp et en prison a rencontré nombre d'ouvriers notamment beaucoup qui provenaient de l'usine de roulements à bille Kaganovitch de Moscou, fondée à partir de travailleurs
  69. Vladimir M. Smirnov (1887-1937), membre du parti en 1907, dirigeant à Moscou en 1917, commissaire dans les 5° puis 17° armées, travailla ensuite dans l'économie. « Déciste » en 1920, il rejoignit l'Opposition unifiée en 1926, puis rompit avec elle. Timotei V. Sapronov (1887-1939), peintre en bâtiment, membre du parti en 1912, animateur du groupe « déciste », avait capitulé en 1928 puis été arrêté de nouveau.
  70. On trouve dans les « papiers d'exil » de Harvard deux textes, des copies, très proches l'un de l'autre qui sont des rapports sur la vie politique dans l'isolateur de Verkhnéouralsk. L'un (n° 16927) est signé de Iakovine et Ardachelia, daté du 11 novembre 1930, l'autre (n° 16832), signé de « A. » - de toute évidence Ardachelia - et non daté. Il semble que les deux hommes avaient quitté l'isolateur et trouvé ensuite une possibilité de faire parvenir un rapport à Trotsky. Sauf référence à Ciliga, les informations données dans les pages suivantes proviennent des textes d'Ardachelia et Iakovine et nous avons évité de multiplier les notes de bas de page.
  71. A. Ciliga, op. cit., p. 170.
  72. Ibidem, p. 237. L'auteur précise que les trotskystes ont été informés, mais n'ont pas « su interpréter » l'entrée dans la S. F. 1. 0. Telle n'est pas l'opinion de Victor Serge qui écrit lors de son arrivée en France : « L'entrée de nos camarades dans les partis socialistes n'a pas, que je sache, provoqué de vives discussions [ ... ]. On s'est seulement demandé si dans les partis socialistes nos camarades pourraient garder leur nette physionomie politique. A cette condition, nous avons estimé qu'il était juste de rallier les grands partis de masse » (Lettre à Trotsky du 27 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013, avec la permission du Collège de Harvard).
  73. Iakovine et Ardachelia notent dans leur rapport du 11 novembre 1930, après avoir mentionné que les lettres de Trotsky sont parvenues àl'isolateur avec entre deux et quatre mois de retard : « Ces retards nous ont été très utiles ; ils nous ont permis de vérifier la ligne et les positions que nous avions élaborées et formulées par nous mêmes . Et nous avons souvent constaté avec plaisir que, face aux mêmes événements, la démarche de pensée et les formulations étaient les mêmes sur les îles de l’Oural et de Prinkipo... C'est pour nous la preuve réjouissante des liens qui unissent notre courant par‑delà les distances » (Bibliothèque du Collège de Harvard, 16927, avec la permission du Collège de Harvard).
  74. Il s'agit du texte dont nous publions en annexe de larges extraits sous le titre La Crise de la Révolution qui lui avait été donné dans le B.O. où il était signé « X. Y. Z. ». Ce « texte des Trois » appelé aussi « Thèses Trois » a été identifié à travers une série de recoupements dont le point de départ se trouvait dans la déposition de Trotsky devant la commission Dewey.
  75. A. Ciliga, op. cit., p. 176-177 et 192.
  76. Ibidem, p. 170 et 236.
  77. Ibidem, p. 237.
  78. Ibidem.
  79. A. Ciliga, op. cit., p. 235, situe cette unification à l'été 1933 et indique que Solntsev et Kamenetsky en avaient été, chacun de leur côté, les champions. Il relève aussi la formation d'un groupe de « trotskystes d'extrême‑droite » (Melnais, Barkine, Millmann) et, par ailleurs, l'unification, hors du « collectif », des éléments gauchistes (ex‑«militants » et ex‑« décistes ») en une « fédération des communistes de gauche ».
  80. Léonid K. Ramzine (1877‑1948), ingénieur et professeur, condamné à mort en 1930 pour avoir « avoué » être l'un des dirigeants des saboteurs et conspirateurs du « parti industriel », vit sa peine commuée en dix années de prison au cours desquelles il poursuivit ses travaux scientifiques. Il devait reprendre sa chaire d'enseignant en 1944.
  81. Cf. la lettre de K.M. Tsintsadzé à M.N. Okoudjava, 10 février 1930, Harvard, 15526, cf. documents, p. 115‑120.
  82. A. Ciliga, op. cit. p. 179, 200.
  83. Cf. documents, p. 90‑103.
  84. La lettre de Khotimsky et Cheinkman est incluse dans une correspondance d'U.R.S.S. signée L. Trigubov (Harvard, 17 308 infra. documents, p. 177). Trigubov, que Ciliga présente comme un vieux militant de Kiev, est présenté par Sedov comme « le correspondant à Moscou de l'Opposition ».
  85. Biulleten Oppositsii, n° 14, août 1930.
  86. A. Ciliga, op. cit. p. 179, 200.
  87. Ibidem, p. 198‑200.
  88. Ibidem, p. 213. Davtian, qui avait passé plusieurs années à Verkhnéouralsk et avait réussi à s'évader d'U.R.S.S. en 1935, a fait pour la commission Dewey un récit qui confirme sur ce point celui de Ciliga. Sous la fausse identité de Manoukian, ce militant arménien s'enrôla pendant la guerre dans le groupe F.T.P.‑M.O.I. dirigé par Manouchian et immortalisé depuis par l'Affiche rouge ; il fut condamné à mort et exécuté avec ses camarades de combat.
  89. Ibidem.
  90. Appel de Tarov au prolétariat mondial, La Vérité, 11 octobre 1935.
  91. Cf. documents, p. 90‑104.
  92. Serge à Trotsky, 30 mai 1930, Harvard 5005.
  93. Naville à Trotsky, 28 août 1931, ibidem, 3503.
  94. Trotsky à Shachtman, 31 octobre 1930, ibidem, 1082.
  95. Cf. n. 12.
  96. « Nina V. Vorovskaia », Biulleten Oppositsii n° 19, mars 1931, p. 36. Nina V. Voroskaia (1908‑1931) était la fille du vieux bolchevik Vaclav V. Vorosky (1871‑1923), un ancien de l'Iskra devenu diplomate et assassiné à Lausanne par un Blanc.
  97. Urbahns à Trotsky, 25 mars 1929, Harvard, 5616.
  98. Sedov à Trotsky, ibidem, 5482.
  99. Meichler à Sedov, 9 octobre 1930, ibidem, 12759.
  100. Sedov à Trotsky, ibidem, 5482.
  101. Karl Gröhl (1896‑1979), militant du K.P.D. sous le nom de Friedberg depuis 1919 ‑ il avait été responsable de l'appareil militaire ‑ avait adhéré à l'Opposition de gauche clandestinement en 1930 et y militait sous le nom de Karl Erde. Il a publié ses mémoires sous le nom de Karl Retzlaw : Spartacus. Aufstieg und Niedergang. Erinnerungen eines Parteiarbeiters. Le récit de sa mission à Moscou en février 1933 se trouve p. 355‑356. Willy Münzenberg (1889‑1940), avait été le dirigeant de l'Internationale socialiste des jeunes, puis de l'Internationale communiste des jeunes ; responsable du Secours rouge international il avait ensuite organisé ce qu'on appelait le « trust Münzenberg », un ensemble de journaux et d'entreprises diverses visant à soutenir la propagande de l'I.C.
  102. Cf. Cahiers Léon Trotsky n° 5, p. 5‑37.
  103. Vissarion V. Lominadzé (1898‑1934), ancien dirigeant des J.C. et homme de confiance de Staline, qui l'envoya notamment en Chine en 1927, s'était retourné contre sa politique en 1929 et avait constitué un groupe d'opposition. Il se suicida en 1934.
  104. Sergei I. Syrtsov (1893‑1938), membre du parti depuis 1913, avait fait une carrière d'apparatchik et présidait en 1930 le conseil des commissaires du peuple de la R.S.F.S.R. Plus tard directeur d'usine, il mourut en prison.
  105. Le philosophe Jan E. Sten ( ‑1937), qui avait été membre de la commission centrale de contrôle du parti commença à s'éloigner de la fraction stalinienne en 1928. Associé à Lominadzé à partir de 1929, il fut arrêté et exécuté en 1937. Lazar A. Chatzkine (1902-­1937), secrétaire des J.C. de 1917 à 1922, avait également été dirigeant de l'Internationale des jeunes. Lié à Lominadzé, il fut sanctionné d'abord, arrêté et exécuté ensuite pour les mêmes raisons de même que Nikolai P. Chapline (1902‑1938) qui avait eu une carrière similaire.
  106. Aleksandr P. Smirnov (1877-1938), ouvrier, membre du parti en 1896, lié aux « droitiers » avait été commissaire du peuple à l’agriculiture. Nikolai B. Eismont (1891-1935), avocat membre du parti en 1907, avait milité avec l’organisation interrrayons et rejoint le parti bolchévique en 1917. Il était commissaire au ravitaillement de la R.S.F.S.R. Vladimir P. Tolmatchev (1896-193 ?), membre du parti en depuis 1905, était également un ancien commissaire du peuple de la R.S.F.S.R. et responsable des transports.
  107. Ernst Thälmann (1886‑1944), docker de Hambourg, venu au K.P.D. par l'U.S.P.D., avait été choisi par Staline comme « chef » du parti allemand et appliqua sans défaillance la politique qui lui fut dictée.
  108. Vagarchak Ter‑Vaganian (1893‑1936), vieux‑bolchevik arménien, avait été rédacteur en chef de la revue Pod Znamenen Marksisma [Sous la Bannière du marxisme]. Déporté, il avait capitulé en même temps que Smirnov. Nikoïai I. Ufimtsev (1888‑1938), membre du parti en 1906, avait également suivi I.N. Smirnov.
  109. Mikhail N. Rioutine ( ‑ ), instituteur devenu officier pendant la guerre, avait rejoint les bolcheviks pendant la guerre civile. Apparatchik à Moscou, il avait inauguré l'emploi de la violence contre l'Opposition de gauche.
  110. Nikolai A. Ouglanov (1886‑1940), fils de paysans, membre du parti en 1907, « droitier », avait dirigé la lutte contre l'Opposition à Moscou avant d'être lui‑même éliminé par Staline.
  111. Aleksandr Slepkov ( - ) et Dmitri Maretsky ( - ) tous deux anciens de l'Institut des professeurs rouges étaient des disciples favoris de Boukharine. Vassili M. Kaiourov (1876‑1936), ouvrier et vieux‑bolchevik dirigeait en 1917 le célèbre rayon ouvrier de Vyborg.
  112. Victor Serge mentionne Konstantinov (Destin, ... p. 144) comme seulement « suspect de trotskysme ». Dans le document 17399 de Harvard, il dit qu'il fut arrêté pour des paroles imprudentes à la fin de 1932. M.M. JOFFÉ, op. cit., p. 58, le présente comme un « dirigeant de l'Opposition de gauche » et rien ne permet de mettre en doute son témoignage. A.M. Chabion faisait aussi partie du Centre en 1932.
  113. Pour un bon résumé de cette affaire, voir Boris I. Nikolaievsky, Les Dirigeants soviétiques et la lutte pour le pouvoir, p. 88.
  114. Lettre de Sedov à Trotsky, Harvard, 5482.
  115. Biulleten Oppositsii n° 33, avril 1933, p. 24‑26.
  116. La déclaration de Rakovsky fut publiée dans les Izvestija du 20 février 1934, celle de Sosnovsky le 27 février.
  117. La phrase‑clé du télégramme de Rakovsky était : « Devant la montée de la réaction internationale, dirigée en dernière analyse contre la révolution d'Octobre, mes anciens désaccords avec le parti ont perdu leur signification. »
  118. Déposition de Tarov devant la sous‑commission de Paris, La Commune, 27 août 1937.
  119. Serge, Mémoires, …, p. 336.
  120. Lettre de Serge à Trotsky, 27 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013.
  121. A. Ciliga, op. cit. p. 193.
  122. Mordka Zborowski, dit Marc, dit Etienne (né en 1908) était né dans là Pologne russe et y avait vécu une partie de son enfance. Il avait fait ses études en France, militant quelque temps dans les rangs mencheviques, puis, contacté par le G.P.U. à Grenoble, était entré dans l'organisation française et devenu très rapidement le collaborateur de confiance de Léon Sedov. Bien qu'il ait fait l'objet de soupçons de la part de plusieurs militants, il avait réussi à éviter tout ennui, même après le vol des archives et la mort de Sedov. Emigré aux Etats‑Unis en 1941, il fut démasqué et reconnut en 1955 son rôle d' « informateur » : il fut condamné en 1938 à cinq ans de prison. Il semble qu'il surveillait et contrôlait avant tout Sedov, mais que ce dernier, qui cloisonnait strictement son travail « conspiratif », ne l'aurait mis en contact avec aucun soviétique, et qu'il participait seulement à l'expédition du bulletin dans les pays autres que l'U.R.S.S.
  123. On peut se reporter à ce sujet aux lettres de 1939 dans lesquelles Lola Estrine rend compte des dissensions à l'intérieur du « groupe russe de Paris » où chacun cherche le provocateur. Literator (V. Serge) accuse Dama (Elsa Reiss) ou Paulsen (Lilia Estrine) et réciproquement, et Etienne tire son épingle du jeu.
  124. Ignacy S. Poreteski, dit Ludwig, dit Ignace Reiss (1899‑1937), ancien militant du P.C. polonais, était passé au service de renseignements de l'Armée rouge et devenu l'un des responsables du G.P.U. (N. K. V. D.) en Europe occidentale. En 1937, il avait pris la décision de rompre avec Moscou et de rejoindre la IV° Internationale. Il avait été abattu en Suisse le 4 septembre 1937. Samuel Ginzburg dit Walter, dit Krivitsky (1889‑1941) était également d'origine polonaise et avait eu les mêmes activités que Reiss. Il semble avoir tenté de le prévenir de la décision de l'assassiner et avoir longtemps hésité avant de faire à son tour défection en décembre de la même année. Reiss n'eut pas le temps de faire des révélations, bien que ses Carnets aient contenu des notes intéressantes. Krivitsky, lui, « dicta » un livre .
  125. « La Mort de Solntsev », Biulleten Oppositsii, n° 50, mai 1936, p. 17. Le texte est de Serge, identique, parfois mot pour mot à ce qu'il avait écrit à Trotsky et Sedov à ce sujet.
  126. Serge, Mémoires, p. 340.
  127. Serge à Trotsky, 27 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013.
  128. Lettre de Victor Serge, Bibliothèque du Collège de Harvard, 17399, avec la permission du Collège de Harvard : une partie importante du texte a été publiée dans le Biulleten Oppositsii n° 51 de juillet‑août 1936. Dans ce texte, les messages sont présentés comme émanant des militants « A » et « B ». C'est dans sa lettre du 5 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013, que Serge donne la clé et indique qu'« A » est B. M. Eltsine et « B » V. M. Tchernykh. Ajoutons que cela identifie le document 17399 qui émane, selon le catalogue, d'une personne « non-identifiée ».
  129. Les trois documents en question sont, dans l'ordre de leur publication : M.B., « Les Trotskystes à Vorkuta », Sotsialistitcheskii Vestnik, novembre‑décembre 1961, le document samizdat Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S. Mémoires d'un bolchevik‑léniniste (Paris, 1970) et enfin le livre déjà mentionné de Maria M. Joffé, One Long Night (Londres, 1978). On trouve un témoignage identique, bien que moins détaillé dans les mémoires du communiste italien Dante Corneli écrit après vingt‑quatre ans de déportation. Les trois premiers auteurs donnent beaucoup de noms et permettent bien des recoupements. Corneli, lui, ne connaissait que les ouvriers trotskystes qu'il avait connus en usine et de rares individus. De toutes la victimes de Vorkouta, il ne mentionne qu'un seul nom de « trotskyste » connu, celui d'un ancien officier de l'Armée rouge qu'il avait connu à Rostov, Ivan P. Psalmopevtsev ( ‑1938) dont il précise qu'il figurait sur la première liste des fusillés. La vérification est facile ; I. P. Psalmopevtsev, vieux bolchevik‑léniniste, signataire en 1927 de la « Déclaration des 83 » était déjà emprisonné à Verkhnéou­ralsk en 1930 et figurait déjà en 1932 sur la liste des grévistes de la faim de cette prison.
  130. M.M. Joffé, op. cit., p. 18‑19. Alexandre Soljenitsyne a fait plusieurs allusions à la grève de la faim des trotskystes de Vorkouta, dans Le Premier Cercle et Le Goulag.
  131. M. M. Joffé, op. cit., p. 19.
  132. Ibidem, p. 35.
  133. Ibidem, p. 41.
  134. Ibidem, p. 41-42.
  135. Ibidem, p. 44.
  136. Mordka Zborowski, dit Marc, dit Etienne (né en 1908) était né dans là Pologne russe et y avait vécu une partie de son enfance. Il avait fait ses études en France, militant quelque temps dans les rangs mencheviques, puis, contacté par le G.P.U. à Grenoble, était entré dans l'organisation française et devenu très rapidement le collaborateur de confiance de Léon Sedov. Bien qu'il ait fait l'objet de soupçons de la part de plusieurs militants, il avait réussi à éviter tout ennui, même après le vol des archives et la mort de Sedov. Emigré aux Etats‑Unis en 1941, il fut démasqué et reconnut en 1955 son rôle d' « informateur » : il fut condamné en 1938 à cinq ans de prison. Il semble qu'il surveillait et contrôlait avant tout Sedov, mais que ce dernier, qui cloisonnait strictement son travail « conspiratif », ne l'aurait mis en contact avec aucun soviétique, et qu'il participait seulement à l'expédition du bulletin dans les pays autres que l'U.R.S.S.
  137. On peut se reporter à ce sujet aux lettres de 1939 dans lesquelles Lola Estrine rend compte des dissensions à l'intérieur du « groupe russe de Paris » où chacun cherche le provocateur. Literator (V. Serge) accuse Dama (Elsa Reiss) ou Paulsen (Lilia Estrine) et réciproquement, et Etienne tire son épingle du jeu.
  138. Ignacy S. Poreteski, dit Ludwig, dit Ignace Reiss (1899‑1937), ancien militant du P.C. polonais, était passé au service de renseignements de l'Armée rouge et devenu l'un des responsables du G.P.U. (N. K. V. D.) en Europe occidentale. En 1937, il avait pris la décision de rompre avec Moscou et de rejoindre la IV° Internationale. Il avait été abattu en Suisse le 4 septembre 1937. Samuel Ginzburg dit Walter, dit Krivitsky (1889‑1941) était également d'origine polonaise et avait eu les mêmes activités que Reiss. Il semble avoir tenté de le prévenir de la décision de l'assassiner et avoir longtemps hésité avant de faire à son tour défection en décembre de la même année. Reiss n'eut pas le temps de faire des révélations, bien que ses Carnets aient contenu des notes intéressantes. Krivitsky, lui, « dicta » un livre .
  139. « La Mort de Solntsev », Biulleten Oppositsii, n° 50, mai 1936, p. 17. Le texte est de Serge, identique, parfois mot pour mot à ce qu'il avait écrit à Trotsky et Sedov à ce sujet.
  140. Serge, Mémoires, p. 340.
  141. Serge à Trotsky, 27 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013.
  142. Lettre de Victor Serge, Bibliothèque du Collège de Harvard, 17399, avec la permission du Collège de Harvard : une partie importante du texte a été publiée dans le Biulleten Oppositsii n° 51 de juillet‑août 1936. Dans ce texte, les messages sont présentés comme émanant des militants « A » et « B ». C'est dans sa lettre du 5 mai 1936, Bibliothèque du Collège de Harvard, 5013, que Serge donne la clé et indique qu'« A » est B. M. Eltsine et « B » V. M. Tchernykh. Ajoutons que cela identifie le document 17399 qui émane, selon le catalogue, d'une personne « non-identifiée ».
  143. Les trois documents en question sont, dans l'ordre de leur publication : M.B., « Les Trotskystes à Vorkuta », Sotsialistitcheskii Vestnik, novembre‑décembre 1961, le document samizdat Renaissance du bolchevisme en U.R.S.S. Mémoires d'un bolchevik‑léniniste (Paris, 1970) et enfin le livre déjà mentionné de Maria M. Joffé, One Long Night (Londres, 1978). On trouve un témoignage identique, bien que moins détaillé dans les mémoires du communiste italien Dante Corneli écrit après vingt‑quatre ans de déportation. Les trois premiers auteurs donnent beaucoup de noms et permettent bien des recoupements. Corneli, lui, ne connaissait que les ouvriers trotskystes qu'il avait connus en usine et de rares individus. De toutes la victimes de Vorkouta, il ne mentionne qu'un seul nom de « trotskyste » connu, celui d'un ancien officier de l'Armée rouge qu'il avait connu à Rostov, Ivan P. Psalmopevtsev ( ‑1938) dont il précise qu'il figurait sur la première liste des fusillés. La vérification est facile ; I. P. Psalmopevtsev, vieux bolchevik‑léniniste, signataire en 1927 de la « Déclaration des 83 » était déjà emprisonné à Verkhnéou­ralsk en 1930 et figurait déjà en 1932 sur la liste des grévistes de la faim de cette prison.
  144. M.M. Joffé, op. cit., p. 18‑19. Alexandre Soljenitsyne a fait plusieurs allusions à la grève de la faim des trotskystes de Vorkouta, dans Le Premier Cercle et Le Goulag.
  145. M. M. Joffé, op. cit., p. 19.
  146. Ibidem, p. 35.
  147. Ibidem, p. 41.
  148. Ibidem, p. 41-42.
  149. Ibidem, p. 44.
  150. Ibidem, p. 44.
  151. Ibidem, p. 34.
  152. Isaac Deutscher (1907‑1967), membre du P.C. en Pologne, en 1926, en avait été exclu en 1932 et avait rejoint l'Opposition de gauche dont il avait été ensuite l'un des plus brillants journalistes. Emigré en Grande‑Bretagne en 1939, d'abord biographe de Staline, il fut, après la mort de Staline, l'auteur d'une biographie de Trotsky en trois volumes.
  153. Léopold Trepper, Le Grand jeu, p. 64.
  154. Les archives de Smolensk, du parti comme du G.P.U., étaient tombées en 1941 aux mains de la Wehrmacht dans son offensive‑éclair. Elles devaient tomber en 1945 aux mains de l'armée américaine. Un condensé des documents qu'elles contiennent a été publié dans l'ouvrage de Merle Fainsod, Smolensk under Soviet Rule.
  155. Parmi les irréductibles qui ont survécu à Staline, en dehors de Maria Joffé elle‑même, on peut mentionner le « professeur rouge » N. Palatnikov et l'ancien rédacteur de Trud, D. Verjblovsky, tous deux correspondants de Trotsky en exil, que l'Allemand Claudius a rencontrés à Vorkouta après 1953. Parmi les capitulards qui ont finalement sauvé leur existence, on peut en mentionner deux : Boris S. Livshitz (1896‑1949), ancien professeur rouge, qui avait capitulé après I.N. Smirnov et repris avec lui une activité clandestine ce qui lui avait valu une nouvelle arrestation en décembre 1932. Nous ignorons la date à laquelle il fut libéré : il devint correspondant de guerre pendant la seconde guerre mondiale. Sur Sergei I. Kavtaradzé, cf. n. 34. Il avait été arrêté en janvier 1930 et fut pendant quelque temps détenu à Verkhnéouralsk. Il fut libéré sans « déclaration » préalable en 1932, réhabilité en 1940 et devint par la suite vice‑commissaire du peuple aux affaires étrangères. Lev Z. Kopelev (né en 1912) raconte dans son récit autobiographique, No jail for thought, qu'il avait appartenu pendant quelques semaines en 1929 à l'Opposition de gauche clandestine à Kharkov et fait, pour cette raison, quelques jours de prison au printemps de cette année‑là : cet épisode devait le poursuivre des années plus tard, notamment lors de son « affaire » à la fin de la guerre. Dans l’ouvrage ci‑dessus mentionné, Kopelev indique au passage qu'en 1929 la liaison entre le « centre » trotskyste de Moscou et les « bolcheviks‑léninistes » de Kharkov était assurée, sous le pseudonyme de « Volodia », par Kazakiévitch, alors étudiant à l'Institut de construction de machines de Kharkov. Emmanuil G. Kazakiévitch (1913‑1962), connu comme écrivain juif avant de s'imposer comme écrivain russe, obtint deux fois le prix Staline de littérature. Il est entré au parti en 1944. Le Carnet Bleu, l'un de ses derniers livres, écrit après la mort de Staline, comportait des allusions favorables à l'Opposition. Kopelev écrit que l'épisode de l'activité oppositionnelle de Kazakiévitch ne fut probablement jamais connue que de ses proches amis ; il ne semble pas en effet avoir jamais été arrêté. Un autre survivant, I. K. Dachkovsky, s'est manifesté en 1967 par une lettre à la Pravda sur Trotsky, reproduite dans le samizdat Polititcbesky Dnevnik 1964‑1970, pp. 258‑260.
  156. Dans une lettre à Trotsky, la secrétaire de la commission Dewey, Suzanne La Follette, relève que, dans sa dernière déclaration lors de son procès, I.N. Smirnov a détruit l’édifice même de l’accusation en proclamant que Trotsky était un ennemi puisqu’il considérait l’Etat soviétique comme un Etat fasciste – ce qui laissait évidemment entendre que Trotsky n’était pas lui-même un allié du fascisme, comme le prétendait l’accusation. 5s. La Follette à Trotsky, 3 septembre 1937, Bibliothèque du collège de Harvard, 2611).
  157. M. M. Joffé, op. cit., p. 90 et 94.