Les tâches de la jeunesse révolutionnaire

De Archives militantes
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Première lettre[1]


La déclaration de la rédaction du journal Stoudent[2], publiée pour la première fois, sauf erreur de notre part, dans le numéro 4 (28) de l'Osvobojdénié[3], et qui est également parvenue à l'Iskra, témoigne, à notre avis, d'un progrès considérable dans les conceptions de la rédaction depuis la parution du premier numéro de Stoudent. M. Strouvé ne s'y est pas mépris, qui s'est hâté d'exprimer son désaccord avec les vues exposées dans la déclaration : ces vues, effectivement, sont en désaccord complet avec la tendance opportuniste que l'organe libéral bourgeois professe avec tant d'esprit de suite et aussi de zèle. Reconnaissant qu'« à lui seul le sentiment révolutionnaire ne peut assurer le groupement idéologique des étudiants », que « pour y parvenir, il faut un idéal socialiste fondé sur telle ou telle conception socialiste », sur une conception « précise, cohérente », la rédaction de Stoudent a déjà rompu en principe avec l'indifférence idéologique et l'opportunisme théorique en situant sur son véritable terrain la question des moyens susceptibles d'insuffler aux étudiants l'esprit révolutionnaire.

Il est vrai que du point de vue courant du « révolutionnisme » vulgaire, le groupement idéologique des étudiants, loin d'impliquer une conception cohérente du monde, l'exclut au contraire ; se grouper idéologiquement signifie « tolérer » les différentes sortes d'idées révolutionnaires, suppose que l'on s'abstient de reconnaître résolument un cercle d'idées déterminé ; bref, du point de vue de ces sages politiciens, le rassemblement idéologique suppose une certaine absence d'idéologie (que, bien entendu, dissimulent plus ou moins habilement des formules rebattues sur la largeur de vues, l'importance de l'unité à tout prix et immédiate, etc., etc.). Un argument assez séduisant, très convaincant au premier abord, en faveur de cette manière de poser la question, c'est qu'on invoque toujours ce fait bien connu et indiscutable qu'il y a et qu'il ne peut pas ne pas y avoir parmi les étudiants des groupes d'opinions politiques et sociales très diverses, et que par conséquent, exiger d'eux une conception du monde cohérente et précise doit infailliblement éloigner certains de ces groupes, ― donc, entraver l'union, donc entraîner des dissensions au lieu d'un travail en commun, ― donc diminuer la puissance de l'offensive politique générale, et ainsi de suite, sans fin.

Voyons de plus près ce raisonnement séduisant. Prenons, par exemple, la division des étudiants en groupes, telle que nous la trouvons dans le n° 1 de Stoudent. Dans ce premier numéro, la rédaction n'exigeait pas encore une conception précise et cohérente du monde ; aussi serait-il difficile de la soupçonner de partialité pour l'« étroitesse » social-démocrate. L'éditorial de ce n° 1 de Stoudent divise les étudiants d'aujourd'hui en 4 grands groupes : 1) la foule indifférente ― « ceux qui manifestent une indifférence absolue pour le mouvement estudiantin » ; 2) les « académistes » ― partisans de mouvements estudiantins sur le seul terrain universitaire ; 3) les « adversaires de tout mouvement estudiantin ― nationalistes, antisémites, etc. » ; 4) les « politiques » ― partisans de la lutte pour le renversement du despotisme tsariste. « Ce groupe, à son tour, est formé de deux éléments contraires : l'opposition politique purement bourgeoise, de tendance révolutionnaire, et le prolétariat intellectuel révolutionnaire, de tendance socialiste, surgi ces derniers temps » (rien que ces derniers temps ? N. Lénine). Si l'on considère que ce dernier sous-groupe se divise à son tour, comme nul ne l'ignore, en étudiants socialistes-révolutionnaires et étudiants social-démocrates, il s'avère que les étudiants d'aujourd'hui forment six groupes politiques : les réactionnaires, les indifférents, les académistes, les libéraux, les socialistes-révolutionnaires et les social-démocrates.

Ce groupement n'est-il pas fortuit ? se demandera-t-on. N'est-ce pas là une répartition provisoire des différents états d'esprit ? Il suffit de poser explicitement cette question pour que toute personne un peu au courant du problème y réponde aussitôt par la négative. D'ailleurs, nos étudiants ne sauraient être autrement groupés, car ils sont la partie des intellectuels qui réagit le plus vivement, et les intellectuels doivent précisément leur nom d'intellectuels au fait qu'ils reflètent et expriment le plus consciemment, le plus résolument et le plus fidèlement le développement des intérêts de classe et des groupements politiques de toute la société. Le monde des étudiants ne serait pas ce qu'il est si son groupement politique ne correspondait au groupement politique de toute la société ; j'entends « correspondait » non pas dans le sens d'une proportion rigoureusement gardée entre les groupes d'étudiants et les groupes sociaux quant à leur force et à leurs effectifs, mais en ce sens qu'il existe nécessairement et inéluctablement parmi les étudiants les mêmes groupes que dans la société. Et pour l'ensemble de la société russe, où les antagonismes de classe en sont à un stade de développement embryonnaire (relativement), une société qui est encore politiquement vierge, où des masses immenses, prodigieuses, de la population sont abruties et écrasées par le despotisme policier, ces 6 groupes sont parfaitement caractéristiques : les réactionnaires, les indifférents, les koultourniki, les libéraux, les socialistes-révolutionnaires et les social-démocrates. Au lieu d'« académistes », j'ai dit ici « koultourniki », c'est-à-dire partisans du progrès légal, sans lutte politique, du progrès dans le cadre de l'autocratie. On en trouve dans toutes les couches de la société russe, et tout comme les étudiants « académistes », ils s'en tiennent partout au cercle restreint de leurs intérêts professionnels, à l'amélioration de telles ou telles branches de l'économie nationale, de l'administration de l'Etat ou de l'administration locale ; partout ils évitent craintivement la « politique », sans faire (pas plus que les académistes) de distinction entre les « politiques » de diverses tendances, appelant politique absolument tout ce qui touche à... la forme de gouvernement. Cette couche a toujours été, et elle est encore aujourd'hui, la large assise de notre libéralisme : en temps de « paix » (c'est-à-dire, traduit en « russe », à l'époque de la réaction politique), les notions de koultournik et de libéral se confondent presque entièrement ; et d'ailleurs, même en temps de guerre, à une époque d'essor de la conscience publique, à une époque où s'accroît la pression exercée sur l'autocratie, la distinction entre ces notions reste souvent confuse. Même lorsque dans une libre publication à l'étranger le libéral russe élève publiquement une protestation franche et explicite contre l'autocratie, il n'en continue pas moins de se sentir avant tout un koultournik, et se met par moments à raisonner en esclave ou, si vous préférez, sans sortir de la légalité, en loyal et fidèle sujet : témoin l'Osvobojdénié.

D'une façon générale, l'absence de limite définie et évidente pour tous entre koultourniki et libéraux est caractéristique de tout le groupement politique de la société russe. On nous dira peut-être que la division en 6 groupes donnée ci-dessus n'est pas juste, car elle ne correspond pas à la division de classe de la société russe. Mais une telle objection serait dénuée de fondement. La division en classes est, certes, l'assise la plus profonde du groupement politique ; certes, c'est toujours elle qui en fin de compte détermine ce groupement. Mais cette assise profonde n'apparaît qu'avec la marche du développement historique, à mesure que s'élève la conscience de ceux qui y participent, de ceux qui en sont les agents. Cette « fin de compte », c'est la lutte politique seule qui l'établit, ― parfois à la suite d'une lutte prolongée, opiniâtre, qui se poursuit des années et des dizaines d'années, qui tantôt se manifeste violemment dans des crises politiques, tantôt s'éteint et sembler cesser pour un temps. Ce n'est pas sans raison qu'en Allemagne, par exemple ― où la lutte politique revêt des formes particulièrement aiguës et où la classe d'avant-garde, le prolétariat, se montre particulièrement consciente ―, il existe encore des partis (et des partis puissants) comme le Zentrum, qui couvre de l'unité de confession son contenu de classe hétérogène (et, en somme, nettement antiprolétarien). On peut d'autant moins s'étonner si l'origine sociale des groupes politiques contemporains en Russie est très fortement estompée par l'absence de droits politiques pour le peuple entier, par la domination qu'exerce sur lui une bureaucratie remarquablement organisée, idéologiquement compacte, confinée dans ses traditions. Il faut bien plutôt s'étonner de la puissante empreinte que le développement capitaliste européen en Russie a déjà eu le temps de poser, malgré le régime politique asiatique qui y règne, sur le groupement politique de la société.

La classe d'avant-garde de tout pays capitaliste, le prolétariat industriel, s'est déjà engagée, chez nous aussi, dans la voie du mouvement de masse, d'un mouvement organisé sous la direction de la social-démocratie, avec un programme devenu, depuis longtemps déjà, le programme de tout le prolétariat international conscient. La catégorie de ceux qui restent indifférents à la politique est certes infiniment plus nombreuse en Russie que dans tout autre pays d'Europe, mais chez nous non plus, il ne peut désormais être question, pour cette catégorie, de l'antique et primitive candeur : à l'apathie des ouvriers inconscients ― et en partie des paysans ― se substituent de plus en plus souvent des explosions d'effervescence politique et de protestation active, prouvant à l'évidence que cette apathie n'a rien de commun avec celle des bourgeois repus et des petits bourgeois. Cette dernière classe, particulièrement nombreuse en Russie où le développement du capitalisme est encore relativement faible, commence déjà sans aucun doute à fournir des réactionnaires conscients et conséquents ; mais bien plus souvent, elle ne se distingue encore que fort peu de la masse terne et accablée du « peuple travailleur » ; elle trouve ses idéologues dans les larges couches d'intellectuels roturiers aux conceptions mal arrêtées et qui confondent inconsciemment les idées démocratiques et les idées d'un socialisme primitif, idéologie caractéristique de la vieille intelligentsia russe, de l'aile droite de sa fraction libéralo-populiste aussi bien que de son extrême-gauche, les « socialistes-révolutionnaires ».

J'ai dit : la « vieille » intelligentsia russe, car déjà une intelligentsia nouvelle apparaît chez nous, dont le libéralisme s'est presque complètement dégagé (non sans l'aide du marxisme russe, bien entendu) du populisme primitif et du socialisme amorphe. La formation d'une véritable intelligentsia libérale bourgeoise se poursuit chez nous à pas de géant, en raison surtout de la part que prennent à ce processus des gens aussi souples et aussi prompts à sympathiser avec tout courant opportuniste en vogue, que messieurs Strouvé, Berdiaev, Boulgakov et Cie. Quant aux couches libérales réactionnaires de la société russe, qui ne font point partie de l'intelligentsia, leur liaison avec les intérêts de class de tel ou tel groupe est suffisamment claire pour quiconque est tant soit peu initié, par exemple, à l'activité de nos zemstvos[4], doumas, comités de bourse, de foire, etc.

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Ainsi, nous sommes parvenus à cette conclusion indiscutable que le groupement politique de nos étudiants n'est nullement fortuit, mais qu'il est nécessairement et inévitablement tel que nous l'avons décrit ci-dessus, en accord avec le n° 1 du journal Stoudent. Ce fait acquis, il nous devient facile de voir clair dans cette question tant controversée : que faut-il proprement entendre par « groupement idéologique des étudiants », par « radicalisation », etc. Au premier abord, il semble fort étrange qu'une question aussi simple ait pu prêter à controverse. Si le groupement politique des étudiants correspond au groupement politique de la société, ne va-t-il pas sans dire que par « groupement idéologique » des étudiants on ne peut entendre que de deux choses l'une : ou bien l'adhésion du plus grand nombre possible d'étudiants à un système bien arrêté d'idées sociales et politiques, ou bien le rapprochement aussi étroit que possible entre les étudiants d'un groupe politique déterminé et les représentants de ce groupe en dehors des étudiants ? Ne va-t-il pas sans dire qu'on ne peut parler de la radicalisation des étudiants que d'un point de vue bien arrêté sur son contenu et son caractère ? Pour un social-démocrate, par exemple, cela signifie : premièrement, diffusion des idées social-démocrates parmi les étudiants et lutte contre les opinions qui, bien qu'elles portent le nom de « socialistes-révolutionnaires », n'ont rien de commun avec le socialisme révolutionnaire ; deuxièmement, volonté d'élargir, de rendre plus conscient et plus résolu tout mouvement démocratique, y compris le mouvement académiste, parmi les étudiants.

Comment a-t-on pu embrouiller cette question pourtant si simple et si claire, et comment a-t-elle pu prêter à controverse ? C'est là un épisode fort intéressant et très caractéristique. Une discussion s'était instituée entre la Révolioutsionnaïa Rossia (nos 13 et 17) et l'Iskra (nos 31 et 35) à propos d'une « lettre ouverte » du Conseil de la Fédération des amicales et organisations d'étudiants de Kiev (publiée dans le n° 13 de la Révolioutsionnaïa Rossia et le n° 1 de Stoudent). Le Conseil de la Fédération qualifiait d'« étroite » la décision du IIe Congrès des étudiants de Russie, tenu en 1902, invitant les organisations d'étudiants à se mettre en rapport avec les comités du Parti ouvrier social-démocrate de Russie ; en outre, le fait parfaitement évident qu'une partie des étudiants de certaines localités sympathise avec le « parti socialiste-révolutionnaire », ce fait, il le dissimulait pudiquement sous un raisonnement au plus haut point « impartial » et inconsistant, tendant à démontrer que l'« ensemble des étudiants, comme tel, ne peut adhérer entièrement ni au parti socialiste-révolutionnaire ni au parti social-démocrate ». L'Iskra a signalé l'inconsistance de ce raisonnement dont la Révolioutsionnaïa Rossia a, bien entendu, pris énergiquement la défense en accusant les iskristes, « fanatiques des désunions et des scissions », de « manquer de tact » et de maturité politique.

Après ce qui vient d'être dit, l'absurdité d'un tel raisonnement n'est que trop évidente. Il s'agit du rôle politique des étudiants, dans un sens ou dans l'autre. Mais pour commencer il faut, voyez-vous, fermer les yeux sur ce fait que les étudiants ne sont pas coupés du reste de la société, et que pour cette raison ils reflètent toujours et nécessairement le groupement politique de la société dans son ensemble. Puis, les yeux fermés, on se met à pérorer sur les étudiants comme tels, ou sur les étudiants en général. On en conclut... à la malfaisance des désunions et des scissions qu'entraîne le rattachement à tel ou tel parti politique. Il est clair comme le jour que pour mener jusqu'au bout cet étrange raisonnement, il fallait sauter du terrain politique au terrain professionnel ou universitaire. Et la Révolioutsionnaïa Rossia (n° 17) fait précisément ce saut périlleux dans un article intitulé : « Les étudiants et la révolution », lorsqu'elle invoque, premièrement, les intérêts des étudiants en général, la lutte des étudiants en général et, deuxièmement, les buts de leurs études, les problèmes que soulève leur préparation à l'activité sociale qui les attend, la formation de militants politiques conscients. Allégations très justes, mais qui n'ont rien à voir avec la question, et qui ne font que l'embrouiller. Il s'agit de l'activité politique qui, par sa nature même, est indissolublement liée à la lutte des partis et exige nécessairement le choix d'un parti déterminé. Comment peut-on se soustraire à ce choix, en alléguant que toute activité politique exige la préparation scientifique la plus sérieuse, l'« élaboration » de convictions fermes ; ou encore, qu'aucune activité politique ne peut se confiner aux seuls cercles politiques de la tendance correspondante, mais doit s'étendre à des couches toujours plus larges de la population, doit s'allier aux intérêts professionnels de chacune de ces couches, unir le mouvement professionnels au mouvement politique, hausser ler premier au niveau du second ?? Mais le seul fait de devoir recourir à de tels prétextes pour défendre sa position, montre avec évidence à quel point on manque soi-même et de convictions scientifiques arrêtées, et de ligne politique ferme ! De quelque côté que vous abordiez la question, ce sont toujours des confirmations nouvelles de la vieille verité que prêchent depuis longtemps les social-démocrates, lorsqu'ils font une guerre sans merci à l'équilibrisme auquel se livrent les socialistes-révolutionnaires, sur le plan scientifico-théorique et politico-pratique, entre le marxisme d'une part, l'opportunisme « critique » de l'Europe occidentale, d'autre part, et enfin le populisme petit-bourgeois russe[5].

En effet, figurez-vous des rapports politiques tant soit peu développés, et voyez comment se pose pratiquement la « question controversée ». Admettons que nous ayons devant nous les partis clérical, libéral et social-démocrate. Ils déploient leur activité dans des localités déterminées, disons parmi certaines couches d'étudiants et, même, d'ouvriers. Ils essaient d'attirer à eux le plus possible de représentants influents des uns et des autres. Est-il concevable, se demandera-t-on, qu'ils s'opposent à ce que ces représentant fixent leur choix sur un parti déterminé, pour cette seule raison que tous les étudiants et tous les ouvriers ont respectivement des intérêts universitaires et des intérêts professionnels communs ? Cela équivaudrait à contester la nécessité de la lutte des partis, en alléguant l'art de l'imprimerie, si utile à tous les partis sans distinction. Il n'est pas un parti dans les pays civilisés qui ne comprenne l'énorme utilité d'associations universitaires et professionnelles aussi larges et aussi stables que possible, mais chacun d'eux s'emploie à y faire prévaloir son influence à lui. Qui donc ignore que l'allégation selon laquelle telle ou telle institution serait apolitique n'est d'ordinaire qu'une phrase hypocrite dans la bouche des classes dirigeantes, désireuses d'estomper ce fait que les institutions existantes sont déjà, dans 99 cas sur 100, imprégnées de l'esprit politique le plus caractérisé ? Car, au fond, MM; les socialistes-révolutionnaires chantent bel et bien des dithyrambes en l'honneur de « l'apolitisme ». Prenez, par exemple, cette tirade bien sentie de la Révolioutsionnaïa Rossia (n° 17) : « Qu'est-ce donc que cette tactique à courte vue qui fait qu'une organisation révolutionnaire veut absolument voir dans toute autre organisation indépendante qui ne lui est pas subordonnée, un concurrent qu'il faut anéantir, et au sein duquel il faut absolument semer la division, la désunion, la désorganisation ? » Et cela, à propos de l'appel lancé en 1896 par l'organisation social-démocrate de Moscou qui reproche aux étudiants de s'être confinés, pendant ces dernières années, dans le cercle étroit de leurs intérêts universitaires, et à laquelle la Révolioutsionnaïa Rossia fait sentencieusement remarquer que l'existence d'une organisation d'étudiants n'empêche jamais ceux qui « ont adopté une position révolutionnaire » de consacrer leurs forces à la cause ouvrière.

Ici, que de confusion ! La concurrence n'est possible (et inéluctable) qu'entre une organisation politique et une autre organisation également politique, entre une tendance politique et une autre tendance également politique. Entre une société de secours mutuels et un cercle révolutionnaire, la rivalité est impossible ; et lorsqu'elle attribue à ce dernier le désir d'anéantir à tout prix la première, la Révolioutsionnaïa Rossia profère une pure sottise. Mais si, dans cette société de secours mutuels une certaine tendance politique s'est fait jour ― ne pas secourir les révolutionnaires par exemple, ou éliminer de la bibliothèque les livres interdits, ― alors la concurrence et la lutte ouverte sont obligatoires pour tout « politique » honnête. S'il en est qui confinent les cercles dans la défense d'intérêts étroitement universitaires (il en existe sans aucun doute, et en 1896 il y en avait bien davantage !), la lutte entre eux et ceux qui prêchent non pas le rétrécissement, mais l'élargissement des intérêts, est non moins nécessaire et obligatoire. Or, dans la lettre ouverte du Conseil de Kiev, qui a provoqué la polémique de la Révolioutsionnaïa Rossia contre l'Iskra, il s'agissait de choisir non pas entre les organisations d'étudiants et les organisations révolutionnaires, mais entre les organisations révolutionnaires de diverses tendances. Donc, ce sont ceux-là mêmes qui déjà « ont adopté une position révolutionnaire », qui ont commencé à choisir, et nos « socialistes-révolutionnaires » les tirent en arrière sous prétexte que la concurrence entre une organisation révolutionnaire et une organisation purement estudiantine est une concurrence à courte vue... C'est trop d'incohérence, Messieurs !

La fraction révolutionnaire des étudiants a commencé à faire son choix entre deux partis révolutionnaires, et voici le sermon qu'on lui sert : « Ce n'est pas en imposant une étiquette politique » (étiquette, et pourquoi pas étendard ?) « bien déterminée » (l'indétermination est évidement préférable...), « ce n'est pas en faisant violence à la conscience intellectuelle des camarades étudiants » (toute la presse bourgeoise de tous les pays explique toujours la croissance de la social-démocratie par le fait que des chefs et des agitateurs font violence à la conscience de camarades paisibles...) « qu'on exerçait cette influence », c'est-à-dire l'influence de la partie socialiste des étudiants sur l'autre. Nous croyons que tout étudiant honnête appréciera comme elle le mérite cette accusation portée contre les socialistes d'« imposer » des étiquettes et de « violenter les consciences ». Et ces propos veules, inconsistants et sans principes, on les tient en Russie, où les notions d'organisation du parti, de fermeté et d'honneur du parti, d'étendard du parti sont encore si faibles !

Nos « socialistes-révolutionnaires » citent en exemple aux étudiants révolutionnaires les anciens congrès d'étudiants qui proclamaient leur « solidarité avec le mouvement politique général, en faisant complètement abstraction des discordes fractionnelles qui existent dans le camp révolutionnaire ». Qu'est-ce que le mouvement « politique général » ? Le mouvement socialiste plus le mouvement libéral. Faire abstraction de cette distinction, c'est se rallier au direct et à l'immédiat, c'est-à-dire au mouvement libéral précisément. Et c'est à cela que vous convient les « socialistes-révolutionnaires » ! Des gens qui prétendent être un parti à part invitent à se détourner de la lutte de parti ! Cela ne démontre-t-il pas qu'un tel parti n'est point en état de faire passer sa marchandise politique sous son propre pavillon, et est obligé de recourir à la contre-bande ? Ne s'ensuit-il point que ce parti n'a pas à sa base un programme déterminé ? C'est ce que nous allons voir.

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Les erreurs des socialistes-révolutionnaires dans leurs raisonnements sur les étudiants et la révolution ne peuvent être uniquement attribuées à cet illogisme que nous avons essayé plus haut de mettre en évidence. En un sens, on peut même affirmer le contraire ; l'illogisme de leurs raisonnements découle d'une erreur fondamentale. En tant que « parti », ils ont adopté, dès le début, une position si foncièrement contradictoire, si glissante, que des hommes parfaitement honnêtes et parfaitement capables de réflexion politique n'ont pu s'y maintenir sans hésitations et chutes continuelles. Il ne faut jamais oublier que ce n'est pas les erreurs de tels ou tels écrivains, de tels ou tels militants, que la social-démocratie explique le tort que les « socialistes-révolutionnaires » font à la cause du socialisme, mais qu'elle regarde au contraire toutes ces erreurs comme le résultat inévitable d'une position fausse dans le domaine du programme et de la politique. Dans une question comme celle des étudiants, cette fausseté éclate tout particulièrement, la contradiction devient flagrante entre le point de vue démocratique bourgeois et le clinquant dont se couvre le socialisme-révolutionnaire. En effet, considérez le cours des idées dans l'article-programme de la Révolioutsionnaïa Rossia : « Les étudiants et la révolution ». L'auteur met au premier plan le « désintéressement et la pureté des intentions », « la force des mobiles idéalistes » chez la « jeunesse ». C'est là précisément qu'il cherche l'explication de ses tendances politiques « novatrices », et non dans les conditions réelles de la vie sociale de la Russie, qui, d'une part, engendrent une contradiction indissoluble entre l'autocratie et les couches très larges et très hétérogènes de la population ; et, d'autre part, rendent (bientôt, il faudra déjà dire : ont rendu) extrêmement difficile toute manifestation de mécontentement politique autrement que par le truchement des universités.

L'auteur s'en prend ensuite aux tentatives des social-démocrates pour envisager de façon consciente les particularités des groupes politiques parmi les étudiants, pour unir plus étroitement les groupes politiques homogènes et désunir ce qui est politiquement hétérogène. Non que l'auteur critique comme erronée telle ou telle de ces tentatives, il serait ridicule d'affirmer que toutes ces tentatives aient toujours été heureuses à tous les points de vue. Nullement. L'auteur ne conçoit pas du tout l'idée même que la différence des intérêts de classes doit inévitablement se refléter dans le groupement politique, que les étudiants ne peuvent être une exception au sein de l'ensemble de la société, malgré tout leur désintéressement, leur pureté, leur idéalisme, etc., que la tâche du socialiste n'est pas d'estomper cette différence, mais au contraire de l'expliquer aux plus larges masses et de la consacrer dans l'organisation politique. L'auteur considère les choses du point de vue idéaliste d'un démocrate bourgeois, et non du point de vue matérialiste d'un social-démocrate.

L'auteur ne se gêne donc pas pour mettre en avant et pour reprendre l'appel des étudiants révolutionnaires en faveur du « mouvement politique général ». Il met l'accent sur le mouvement politique général, c'est-à-dire démocratique général, qui doit être un mouvement uni. Il ne faut pas que cette unité soit enfreinte par les « cercles purement révolutionnaires », qui doivent constituer des groupements « parallèles à l'organisation d'ensemble des étudiants ». Aux regards des intérêts de ce mouvement démocratique large et unique, il est évidemment criminel d'« imposer » des étiquettes politiques et de faire violence à la conscience intellectuelle des camarades. Tel était aussi l'avis de la démocratie bourgeoise en 1848 lorsque les tentatives d'attirer l'attention sur la contradiction entre les intérêts de classe de la bourgeoisie et ceux du prolétariat attiraient sur les « fanatiques de la désunion et de la scission » la désapprobation « générale ». Tel est encore l'avis de la variété moderne de la démocratie bourgeoise : les opportunistes et les révisionnistes qui soupirent après un grand parti démocratique unique, progressant pacifiquement au moyen de réformes, par la collaboration des classes. Tous ils ont toujours été, et ils ne peuvent ne pas être, les ennemis des querelles de « fractions » et les partisans d'un mouvement « politique général ».

Comme vous le voyez, les raisonnements des socialistes-révolutionnaires, absurdes et contradictoires jusqu'au ridicule si l'on se place au point de vue socialiste, deviennent parfaitement compréhensibles et logiques du point de vue démocratique bourgeois. Et cela, parce que le parti socialiste-révolutionnaire n'est au fond qu'une fraction de la démocratie bourgeoise, fraction avant tout d'intellectuels par ses effectifs, avant tout petite-bourgeoise par son horizon, et dont l'emblème théorique unit éclectiquement l'opportunisme dernier cri au populisme d'antan.

Le cours même du développement et de la lutte politique réfute on ne peut mieux toute la phraséologie du démocrate bourgeois sur l'unification. En Russie, la croissance du mouvement réel a déjà conduit à cette réfutation. Je veux parler des « académistes », qui se sont constitués en groupe particulier d'étudiants. Tant qu'il n'y avait pas lutte véritable, les académistes ne se distinguaient point de la masse « générale des étudiants » et l'« unité » de toute la « partie pensante » de cette masse paraissait intangible. Mais dès qu'il a fallu agir, la séparation des éléments hétérogènes est devenue inévitable[6].

Le progrès du mouvement politique et de l'offensive directe contre l'autocratie a aussitôt été marquée par une différenciation plus nette dans le groupement politique, ― et cela malgré tous les discours vides de sens sur l'union de tous sans distinction. Que la séparation des académistes d'avec les politiques soit un grand pas en avant, voilà ce dont personne ne doutera, je pense. Mais cette séparation signifie-t-elle que les étudiants social-démocrates « rompront » avec les académistes ? La Révolioutsoinnaïa Rossia pense que oui (voir n° 17, p. 3).

Mais si elle le pense, c'est uniquement par suite de la confusion que nous avons signalée plus haut. La délimitation complète des tendances politiques ne signifie nullement la « rupture » des associations professionnelles et universitaires. Le social-démocrate qui se pose pour tâche de militer parmi les étudiants s'efforcera à coup sûr de pénétrer lui-même ou par l'intermédiaire de ses mandataires dans des cercles « purement estudiantins » et dans des cercles d'autodidactes aussi nombreux et aussi larges que possible ; il s'efforcera d'élargir l'horizon de celui qui revendique uniquement des libertés universitaires, de propager précisément le programme social-démocrate parmi ceux qui cherchent encore un programme.

Résumons. Une partie des étudiants veut se faire du monde une conception socialiste nette et cohérente. Le but final de ce travail préliminaire ne peut être ― pour les étudiants désireux de participer pratiquement au mouvement révolutionnaire ― que de permettre un choix conscient et définitif en faveur de l'une de deux tendances qui se sont aujourd'hui cristallisées dans le milieu révolutionnaire. Celui qui proteste contre un tel choix au nom de l'union idéologique des étudiants, au nom de leur radicalisation en général, etc., celui-là obscurcit la conscience socialiste ; celui-là ne prêche en réalité que l'absence d'idéologie. Le groupement politique des étudiants doit nécessairement refléter le groupement politique de la société toute entière, et le devoir de tout socialiste est de tendre à une délimitation, aussi consciente et aussi conséquente que possible, des groupes politiquement hétérogènes. L'appel adressé aux étudiants par le parti socialiste-révolutionnaire ― « proclamer sa solidarité avec le mouvement politique en général, et se désintéresser complètement de toute dissension fractionnelle dans le camp révolutionnaire » ― n'est, dans son essence, qu'un appel à faire marche arrière, à abandonner le point de vue socialiste pour le point de vue démocratique bourgeois. Rien d'étonnant à cela, car le « parti socialiste-révolutionnaire » n'est qu'une fraction de la démocratie bourgeoise en Russie. La rupture de l'étudiant social-démocrate avec les révolutionnaires et les politiques de toutes les autres tendances ne signifie nullement une rupture des organisations générales d'étudiants et des établissements d'enseignement, loin de là : ce n'est qu'en se basant sur un programme nettement défini que l'on peut et que l'on doit travailler dans la masse estudiantine pour élargir son horizon universitaire et propager le socialisme scientifique, c'est-à-dire le marxisme.

P.-S. Je voudrais, dans les lettres qui suivront, m'entretenir avec les lecteurs de Stoudent de l'importance du marxisme pour l'élaboration d'une conception du monde, des différences de principe et de tactique entre le parti social-démocrate et le parti socialiste-révolutionnaire, des questions de l'organisation des étudiants et de l'attitude des étudiants envers la classe ouvrière en général.

  1. ↑ L'article « Les tâches de la jeunesse révolutionnaire » a un sous-titre : « Première lettre ». Cependant, il ne parut pas d'autres lettres. L'article fut publié aussi en brochure ronéotypée, sous le titre Aux étudiants. Les tâches de la jeunesse révolutionnaire (La social-démocratie et les intellectuels).
    Dans les archives de la police pour 1904-1905, on note que lors des arrestations et des perquisitions, la brochure de Lénine fut découverte à Ekatérinoslav, Nijni-Novgorod, Kazan, Odessa, Arzamas, dans les provinces de Smolensk et de Minsk.
  2. ↑ « Stoudent » [l'Etudiant], journal des étudiants révolutionnaires. Il en parut 3 numéros : le n° 1 en avril, le n° 2-3 en septembre 1903.
  3. ↑ « Osvobojdénié » [la Libération], revue bi-mensuelle de la bourgeoisie monarchiste libérale, éditée à l'étranger de 1902 à 1905 sous la direction de P. Strouvé. Les adeptes de l'Osvobojdénié ont constitué plus tard le noyau du parti bourgeois le plus important en Russie, le parti des cadets.
  4. ↑ Zemstvo, auto-administration locale, où la noblesse avait la suprématie, instituée en 1864 dans les provinces centrales de la Russie tsariste. Leur compétence se réduisait à des questions administratives purement locales (construction d'hôpitaux, de routes, bureaux de statistiques, assurances, etc.). Leurs activités étaient soumises au contrôle des gouverneurs et du ministère de l'Intérieur qui pouvaient suspendre les décisions indésirables pour le gouvernement.
  5. ↑ Il va sans dire que la thèse qui affirme l'inconséquence et le caractère foncièrement contradictoire du programme et de la tactique socialistes-révolutionnaires, demande à être plus particulièrement expliquée. Nous comptons nous étendre amplement sur cette question dans une de nos prochaines lettres (Note de Lénine).
  6. ↑ Si l'on en croit certaines informations, on constate des derniers temps qu'une différenciation toujours plus marquée et plus profonde s'est établie entre les éléments hétérogènes du milieu étudiant ; notamment, les socialistes se séparent des politiques-révolutionnaires qui ne veulent pas entendre parler de socialisme. On dit que parmi les étudiants déportés en Sibérie, cette dernière tendance s'est très nettement manifestée. Nous verrons si ces informations se confirment (Note de Lénine).