Les divergences dans le mouvement ouvrier Européen

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Auteur·e(s) Lénine
Écriture 16 décembre 1910

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Source : Zvezda, n° 2, 16 décembre 1910
Œuvres - T. XVI.
Recueil(s): Zvezda


Les principales divergences tactiques dans le mouvement ouvrier contemporain d’Europe et d’Amérique se ramènent à la lutte contre deux grandes tendances qui s’écartent du marxisme, devenu en fait la théorie prédominante dans ce mouvement. Ces deux tendances sont le révision­nisme (opportunisme, réformisme) et l’anarchisme (anarcho-syndicalisme, anarcho-socialisme). Ces deux déviations par rapport à la théorie marxiste et la tactique marxiste, dominant dans le mouve­ment ouvrier, s’observent, sous diverses formes et avec des nuances différentes, dans tous les pays civilisés, au cours de l’histoire longue de plus d’un demi-siècle du mouvement ouvrier de masse.

De ce simple fait, il ressort qu’on ne peut expli­quer ces déviations ni par le hasard, ni par les fautes de certaines personnes ou groupes, ni mê­me par l’influence des particularités ou des tradi­tions nationales, etc. Il doit y avoir des causes es­sentielles résidant dans le régime économique, dans le caractère de l’évolution de tous les pays capitalistes et qui engendrent constamment ces écarts. Le petit livre, paru l’an dernier, du marxiste hollandais Anton Pannekoek : les Diver­gences tactiques dans le mouvement ouvrier (Anton Pannekoek : Die taktischen Dijjerenzen in der Arbeiterbewegung. Hambourg, Erdmann Dubber, 1909) est une tentative intéressante d’analyse scientifique de ces causes. Dans le cours de cet exposé, nous ferons connaître au lecteur les dé­ductions de Pannekoek, dont on ne peut pas ne pas reconnaître l’absolue justesse.

Une des causes les plus profondes qui engen­drent des désaccords périodiques au sujet de la tactique est le fait même de la croissance du mou­vement ouvrier. Si, au lieu de mesurer ce mouve­ment à l’échelle d’on ne sait quel fantastique idéal, on le considère comme un mouvement pratique d’hommes ordinaires, il apparaîtra clairement que l’enrôlement de « recrues » toujours nouvelles, que l’engagement de nouvelles couches des masses laborieuses doit inévitablement s’accompagner de flottements dans le domaine de la théorie et de la tactique, de la répétition d’anciennes fautes, d’un retour momentané aux conceptions et aux métho­des périmées, etc. Le mouvement ouvrier de cha­que pays dépense périodiquement, pour l’« ins­truction » des recrues, des réserves plus ou moins grandes d’énergie, d’attention, de temps. Poursuivons. Le capitalisme ne se développe pas avec la même vitesse dans les différents pays et dans les diverses branches de l’économie na­tionale. Le marxisme est assimilé de la façon la plus facile, la plus rapide, la plus complète et la plus durable par la classe ouvrière et ses idéologues, dans les conditions du maximum de dévelop­pement de la grande industrie. Les rapports éco­nomiques arriérés ou retardant dans leur dévelop­pement conduisent constamment à l’apparition de partisans du mouvement ouvrier qui ne s’assimi­lent que certains aspects du marxisme, que cer­taines parties de la nouvelle conception ou certains mots d’ordre et revendications, et qui sont inca­pables de rompre résolument avec toutes les tra­ditions des conceptions bourgeoises en général et des conceptions bourgeoises démocratiques en par­ticulier.

En outre, une source continuelle de divergences est le caractère dialectique de l’évolution sociale, qui s’accomplit dans des contradictions et par voie de contradictions. Le capitalisme est progressif, car il détruit les anciens modes de production et développe les forces productives ; mais en même temps, à un certain degré de développement, il entrave la croissance des forces productives. Il dé­veloppe, il organise, il discipline les ouvriers, et il pèse, il opprime, il conduit à la dégénérescence, à la misère, etc. Le capitalisme crée lui-même son fossoyeur, il crée lui-même les éléments d’un ré­gime nouveau et, en même temps, sans « bonds », ces éléments isolés ne changent rien à l’état de choses général, ne touchent pas à la domination du capital. Ces contradictions de la vie réelle, de l’histoire vivante du capitalisme et du mouvement ouvrier, le marxisme, comme théorie du matéria­lisme dialectique, s’entend à les interpréter. Mais il va de soi que les masses apprennent dans la vie et non pas dans les livres. Et c’est pourquoi il est des gens ou des groupes qui exagèrent continuellement, érigeant en théorie unilatérale, en système unilatéral de tactique, tel ou tel trait du dévelop­pement capitaliste, telle ou telle « leçon » de ce développement.

Les idéologues bourgeois, libéraux et démocra­tes, ne comprenant pas le marxisme, ne compre­nant pas le mouvement ouvrier contemporain, sautent constamment d’une vaine extrémité à une autre. Tantôt ils expliquent les choses par le fait que de méchantes gens « excitent » classe contre classe, tantôt ils se consolent en se disant que le parti ouvrier est un « parti pacifique de réfor­mes ». Il faut voir un produit direct de cette con­ception bourgeoise et de son influence dans l’a­narcho-syndicalisme et le réformisme, qui s’ac­crochent à un seul aspect du mouvement ouvrier, qui érigent en théorie ce caractère unilatéral, qui proclament comme s’excluant mutuellement les tendances ou les traits de ce mouvement qui sont la particularité spécifique de telle ou telle période, de telles ou telles conditions de l’activité de la classe ouvrière. Or, la vie réelle, l’histoire réelle renferment en elles ces différentes tendances, de même que la vie et le développement dans la na­ture renferment en eux et l’évolution lente et les bonds rapides, les solutions de continuité.

Les révisionnistes considèrent comme des phra­ses tous les raisonnements sur les « bonds » et sur l’antagonisme de principe entre le mouvement ou­vrier et la vieille société tout entière. Ils prennent les réformes pour la réalisation partielle du socia­lisme. Les anarcho-syndicalistes repoussent le « menu travail » et particulièrement l’utilisation de la tribune parlementaire. En fait, cette dernière tactique aboutit à guetter le « grand soir », sans savoir rassembler les forces qui créent les grands événements. Les uns et les autres freinent l’action la plus importante, la plus urgente: le groupement des ouvriers en organisations vastes, puissantes, fonctionnant bien et sachant bien fonc­tionner dans toutes les situations, organisations pénétrées de l’esprit de la lutte de classe, ayant une claire conscience de leurs buts et éduquées dans l’esprit de la vraie conception marxiste.

Nous nous permettrons ici une petite digression et nous ferons remarquer entre parenthèses afin d’éviter des malentendus possibles, que Panne­koek illustre son analyse par des exemples em­pruntés exclusivement à l’histoire de l’Europe oc­cidentale, particulièrement à l’histoire d’Allema­gne et de France, sans avoir nullement en vue la Russie. S’il semble parfois qu’il fait allusion à la Russie, c’est seulement parce que les tendances fondamentales, engendrant des écarts nettement déterminés par rapport à la tactique marxiste, se manifestent également chez nous, malgré l’énorme différence de culture, de mœurs et des conditions historico-économiques entre la Russie et l’Occi­dent.

Enfin, une cause éminemment importante en­gendrant des désaccords entre ceux qui partici­pent au mouvement ouvrier, ce sont les change­ments de tactique des classes dirigeantes en géné­ral, de la bourgeoisie en particulier. Si la tactique de la bourgeoisie était toujours uniforme, ou du moins toujours du même genre, la classe ouvrière aurait vite appris à y répondre par une tactique au même degré uniforme ou du même genre. En réalité, la bourgeoisie de tous les pays élabore, inévitablement, deux systèmes de gouvernement, deux méthodes de lutte pour la défense de ses in­térêts et la sauvegarde de sa domination - mé­thodes qui tantôt se succèdent, tantôt se nouent en des combinaisons multiples. C’est premièrement la méthode de la violence, la méthode consistant à refuser toute concession au mouvement ouvrier, à soutenir toutes les vieilles institutions caduques, la négation intransigeante des réformes. Telle est l’essence de la politique conservatrice qui, en Oc­cident, cesse de plus en plus d’être la politique de la classe des propriétaires fonciers pour devenir une des variétés de la politique bourgeoise géné­rale. La deuxième méthode est celle du « libéra­lisme », des mesures prises dans le sens du déve­loppement des droits politiques, dans le sens des réformes, des concessions, etc.

La bourgeoisie passe d’une méthode à l’autre, non par calcul malveillant de certaines personnes et non par hasard, mais par suite de la contradic­tion fondamentale de sa propre situation. Une société capitaliste normale ne peut se développer avec succès sans un régime représentatif stable, sans certains droits politiques conférés à la popu­lation, qui ne peut pas ne pas se montrer relative­ment fort exigeante sous le rapport « culturel ». Cette exigence d’un certain minimum de culture est due aux conditions du mode capitaliste de pro­duction lui-même avec sa technique évoluée, sa complexité, sa souplesse, sa mobilité, la croissance rapide de la concurrence universelle, etc. Les flot­tements dans la tactique de la bourgeoisie, le pas­sage d’un système de violence à un système de prétendues concessions marquent, par suite, l’his­toire de tous les pays européens au cours de ce dernier demi-siècle. Ajoutons que divers pays ap­pliquent, de préférence, l’une ou l’autre méthode pendant des périodes déterminées. Par exemple, l’Angleterre fut, de 1860 à 1880, le pays de la politique bourgeoise « libérale » ; l’Allemagne, de 1870 à 1890 s’en tint à la méthode de la violence, etc.

Lorsque cette méthode régnait en Allemagne, un effet unilatéral de ce système de gouvernement bourgeois fut le développement de l’anarcho-syn­dicalisme, ou, comme on disait alors, de l’anar­chisme dans le mouvement ouvrier (les « jeu­nes » au début des années 90 ; Johann Most au début des années 80). Lorsqu’en 1890, un tournant s’opéra dans le sens des « concessions », ce tour­nant fut, comme toujours, encore plus dangereux pour le mouvement ouvrier, car il engendrait un écho tout aussi unilatéral du « réformisme » bour­geois: l’opportunisme dans le mouvement ou­vrier. « Le but positif, réel, de la politique libérale de la bourgeoisie, écrit Pannekoek, est d’égarer les ouvriers, de porter la scission dans leurs rangs, de transformer leur politique en un appendice débile d’un pseudo-réformisme, toujours débile et éphé­mère. »

Souvent, pour un certain temps, la bourgeoisie atteint son but au moyen d’une politique « libé­rale », qui est, selon la juste remarque de Panne­koek, une politique « plus subtile ». Une partie des ouvriers, une partie de leurs représentants se laissent parfois tromper par des concessions appa­rentes. Les révisionnistes proclament que la théorie de la lutte des classes est « périmée », ou com­mencent à se livrer à une politique qui, pratique­ment, est une renonciation à cette théorie. Les zigzags de la tactique bourgeoise amènent un ren­forcement du révisionnisme dans le mouvement ouvrier et poussent souvent jusqu’à la scission même les divergences qui s’y manifestent;

Toutes les causes de ce genre provoquent des divergences sur la tactique à appliquer dans le mouvement ouvrier, dans les milieux prolétariens. Mais il n’y a pas et il ne saurait y avoir de mu­raille de Chine entre le prolétariat et les couches de la petite bourgeoisie, y compris la paysannerie, qui lui sont voisines. On conçoit donc que, de son côté, le passage de personnes, groupes et milieux de la petite bourgeoisie au prolétariat doive forcé­ment engendrer des flottements dans la tactique de celui-ci.

L’expérience du mouvement ouvrier dans les différents pays aide à mieux comprendre, sur la base de questions concrètes de la pratique, la na­ture de la tactique marxiste ; elle aide les plus jeunes pays à mieux discerner le véritable rôle social des déviations par rapport au marxisme et à les combattre avec plus de succès.