Les deux tyrans

De Archives militantes
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Toute la presse bourgeoise et tzarophile a fulminé contre les instincts cruels du « tyran ». Or, Stambouloff [1] était le produit de la pression du gouvernement russe contre l’indépendance et la liberté de la Bulgarie. Car, si Stambouloff est devenu usurpateur, il n’est pas venu au pouvoir comme tel. Les circonstances, l’influence extérieure l’ont poussé et aidé dans la dictature.

Si nous envisageons la politique russe dans les Balkans et spécialement en Bulgarie, nous pourrons voir la même politique de conquérant qu’elle a poursuivie en Pologne, à la fin du dernier siècle.

Admetons d’abord que la Russie ait déclaré la guerre à la Turquie[2] , uniquement pour délivrer un peuple chrétien et parent. Nous ne devons pas omettre que, dans cet acte de bienfaisance, elle n’a pas oublié de s’annexer la moitié de l’Arménie et d’enlever la Bessarabie à la Roumanie ; cette dernière était mal récompensée avec un lambeau du pays délivré.

Or, le tzar, entraîêné dans cette voie de bienfaisance – l’oppresseur de 100 millions d’esclaves – a doté les Bulgares d’une constitution très libérale, alors que son peuple est privé de la plus petite liberté politique. Un correspondant allemand demanda au commissaire russe Doudoukoff-Korzakoff qui devait organiser le nouvel État, pourquoi on donnait une constitution si libérale à un peuple qui venait d’être arraché aux chaîênes de l’esclavage.

L’agent du tsar croyait que « les constitutions libérales sont comme les belles femmes ; elles se laissent plus facilement violer » . Il parait que la constitution bulgare ne s’est pas laissée facilement violer, puisque deux ans après, en 1881, quand le ministre de la guerre et les officiers qui étaient alors des sujets faisaient une propagande effrénée pour supprimer la constitution, le parlement bulgare convoqué en session extraordinaire se prononça contre.

Depuis, nous voyons les agents russes cherchant par tous les moyens possibles à mettre le gouvernement bulgare dans une position difficile. Én 1885, quand la Roumélie s’est réunie à la Bulgarie, ceux qui préparaient le coup demandèrent au consul russe à Philippopoli, si cela ne déplairait pas au tsar ; celui-ci répondit que non. Mais, à la veille de la guerre qu’entraîêna cette révolution, le gouvernement russe rappela ses officiers en Russie. Le prince qui avait accepté de gouverner les deux pays réunis, tomba en disgrâce devant le tsar.

Quelques mois après, en août 1886, quelques officiers qui servent maintenant dans l’armée russe et un archevêque enlevèrent le prince de son palais et l’envoyèrent en Russie, en constituant un gouvernement provisoire. C’est alors que Stambouloff qui était en ce moment président de la chambre bulgare se mit à la tête d’un mouvement vraiment populaire contre le gouvernement traîêtre.

Il ramena le prince Battemberg que la Russie n’a pas voulu garder. Alors si le tsar, qui était toujours mécontent, et on ne sait trop pourquoi, n’avait pas donné l’ordre télégraphique au prince de quitter la Bulgarie, le dictateur Stambouloff ne se serait pas produit ; il eut été tout au plus un chef de cabinet dans les strictes limites constitutionnelles. Le prince partit et laissa Stambouloff comme régent.

Alors commença l’interrègne : des officiers russes et bulgares dans les différentes garnisons se déclaraient contre le gouvernement en même temps que l’envoyé spécial du gouvernement russe, le général Kaulbars parcourait toute la Bulgarie et faisait une propagande ouverte contre le gouvernement ; on se demande si Stambouloff n’avait pas le droit de faire fusiller ce général.

De l’autre côté, le gouvernement envoya en Russie une députation pour voir comment on pouvait contenter le tsar ; on proposait d élire le prince que le tsar désignerait. Il fut seulement répondu à la délégation que le gouvernement bulgare n’était pas légal. On était forcé de mettre n’importe quel prince sur le trône pour légaliser la situation devant la diplomatie européenne.

Les désordres n’étaient pas finis. Le prétorien Panitsa, qu’a tant glorifié la presse bourgeoise, mécontent de ce qu’on le faisait avancer lentement, organisa un complot avec la garnison de Sofia pour renverser le gouvernement et le prince, et appeler ensuite un commissaire russe pour lui remettre le pouvoir.

Le complot échoua et Stambouloff faisait fusiller Panitsa. Il réussissait en même temps à se débarrasser de quelques adversaires politiques. Trouvant le moyen bon, dans le second complot contre sa vie, Stambouloff mit en prison et fit torturer tous ceux qui ne lui plaisaient pas.

De cette manière Stambouloff a continué à exploiter une juste cause pour s’enrichir et pour se venger de ses adversaires.

Maintenant une nouvelle ère, favorable à la politique russe semble commencer. Le jour même où Stambouloff succombe sous les coups du parti payé par la « société Slavophile », la délégation est reçue par le tsar. Certains partis politiques bourgeois attendent leur salut de la triplice, les autres du tsar, du vrai tyran.

Cependant le parti socialiste se déclare et lutte contre chaque influence, contre chaque tyrannie. Quand le gouvernement a décidé d’envoyer une délégation en Russie, les journaux socialistes protestèrent contre cet abaissement. Ils publièrent les portraits avec les biographies de Parowskaîaï[3] qui accoucha en prison et fut ensuite pendue et du révolutionnaire russe qui jeta la bombe le 13 mars 1881[4] . Dans le mouvement insurrectionnel russe se trouvent beaucoup de socialistes bulgares.

La politique du tsar, le pendeur de femmes a fait naîêtre un autre tyran en Bulgarie. Le dernier a été renversé par des personnes payées par l’autre. Puisse le vrai tyran être renversé par les socialistes !

  1. Stefan Stamboulov (1854-1895). Homme politique bulgare. Chef du parti national-libéral, préside la Chambre en 1884. En août 1886, par un coup de force, avec l’accord de l’Autriche-Hongrie et de l’Angleterre, Stamboulov permet le retour d’Alexandre 1er de Battenberg. Ce dernier avait été déposé par un complot d’officiers russophiles fomenté par son oncle le tsar Alexandre III de Russie, répondant à une volonté d’indépendance politique du monarque Bulgare. Après l’abdication d’Alexandre 1er de Battenberg Stefan Stamboulov préside le Conseil de régence. En 1887 il favorise l’accession au trône de Ferdinand 1er de Saxe-Cobourg, devient Premier ministre, instaure alors une véritable dictature. S’opposant à la Russie et à la Turquie, tout en s’appuyant sur la bourgeoisie liée aux intérêts autrichiens et anglais, il industrialise le pays. Stamboulov se rend très impopulaire. En 1894 Ferdinand 1er commence à se rapprocher du tsar Alexandre III de Russie. Opposé à ce rapprochement Stamboulov est poussé à la démission en mai 1894 et se lance dans une campagne contre Ferdinand. La cour charge alors un officier de l’éliminer. Le 15 juillet 1895 Stamboulov est attaqué par plusieurs agresseurs et reçoit un coup de sabre mortel, il décède 3 jours plus tard.
  2. Il s’agit ici de la guerre russo-turque de 1877-1878, conflit opposant la Russie tsariste (alliée à la Roumanie, la Serbie et le Monténégro) à un Empire ottoman en déclin pour le contrôle et le partage du Caucase et des peuples slaves sous domination turque. La Russie y gagnera quelques gains territoriaux (Bessarabie, Kars, Ardahan) laborieusement conquis et chers payés en pertes humaines. L’une des conséquences du conflit fut notamment la dégradation de l’alliance germano-russe.
  3. Perovskaïa, Sofia Lvovna (1853-1881), membre de l'organisation terroriste révolutionnaire populiste Narodnaïa Volia, exécutée pour sa participation à l'attentat qui a coûté la vie au tsar Alexandre II le 1 er mars 1881.
  4. Il s’agit d’Ignati Grinevitski, lui aussi exécuté.