Les dernières nouvelles de Vienne, Berlin et Paris

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Auteur·e(s) Karl Marx
Écriture novembre 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 135, 5 novembre 1848
Mots-clés : Berlin, Paris, Vienne


Cologne, 4 novembre.

L'horizon s'éclaircit.

Les nouvelles directes de Vienne manquent toujours. Mais il ressort assez clairement des comptes rendus de la presse prussienne officielle elle-même que Vienne ne s'est pas rendue et que Windischgrætz, soit volontairement, soit à la suite d'un malentendu, a lancé au monde une fausse dépêche télégraphique qui a trouvé dans la « bonne » presse un écho obligeant, multiple et orthodoxe, malgré son effort pour dissimuler sa joie du malheur d'autrui derrière des discours d'enterrement. Si nous dépouillons de leur fatras fantastique, noyé dans ses propres contradictions, les comptes rendus qui parviennent de Silésie et de Berlin, les points suivants se détachent :

Le 29 octobre, les bandits impériaux n'avaient que quelques faubourgs en leur pouvoir. Il ne ressort nullement des comptes-rendus parvenus jusqu'à présent qu'ils aient pris pied dans la ville de Vienne. La reddition de Vienne se réduit à quelques proclamations du conseil municipal de Vienne qui constituent une haute trahison. Le 3 octobre, l'avant-garde de l'armée hongroise attaqua Windischgrætz et fut soi-disant repoussée. Le 31 octobre, Windischgrætz recommença à bombarder Vienne - sans succès. Il est pris maintenant entre les Viennois et l'armée hongroise, forte de 80.000 hommes. Les infâmes manifestes de Windischgrætz ont été, dans toutes les provinces, le signal de la révolte, ou tout au moins de mouvements très menaçants. Même les fanatiques de Prague, les néophytes de la Slovanska lipa[1] sortent de leur rêve confus et se déclarent pour Vienne contre le bourreau impérial[2]. Jamais la contre-révolution n'avait osé proclamer ses plans avec une bêtise aussi éhontée. Même à Olmutz, le Coblence autrichien[3], le sol tremble sous les pieds de l'idiot couronné.

La déclaration de l'universellement célèbre Sipehsalar[4] Jellachich, dont le nom est si grand que « lorsque son sabre brille, la lune, effrayée, se cache dans les nuages », à qui, en toute occasion, le « tonnerre des canons trace le chemin » par lequel il lui faut prendre la poudre d'escampette, cette déclaration ne permet pas de douter que la Hongrie et les Viennois.

enverront cette canaille à coups de fouet dans le Danube,
qu'ils chasseront cette racaille effrontée,
mendiants affamés, las de leur vie,
essaim de coquins et de vagabonds,
lie des Croates, valets de bas étage,
rejetés par leur pays saturé vers de folles aventures,
vers leur perte certaine.

Des comptes rendus ultérieurs donneront des détails épouvantables sur les atrocités des Croates et autres chevaliers de « l'ordre légal et de la liberté constitutionnelle ». Assistant au spectacle, de ses Bourses et autres loges confortables, la bourgeoisie européenne applaudit à l'innommable tuerie, cette même misérable bourgeoisie qui, d'une seule voix, se récria pieusement d'indignation à propos de quelques actes expéditifs de la justice populaire et qui, à l'unanimité de ses mille poumons, lança un anathème croassant sur les « meurtriers » du brave Latour et du noble Lichnowski.

Pour venger les tueries de Galicie, les Polonais se sont mis, une fois de plus, à la tête des libérateurs de Vienne, eux qui sont aussi à la tête du peuple italien, eux qui partout sont les héroïques généraux de la révolution. Hourra, trois fois hourra pour les Polonais.

La camarilla de Berlin, ivre du sang de Vienne, aveuglée par les colonnes de fumée des faubourgs incendiés, assourdie par les hurlements de triomphe des Croates et des Haïdouks[5] a laissé tomber le voile. « Le calme est rétabli à Berlin ». Nous verrons.

De Paris enfin nous entendons un premier grondement souterrain annonciateur d'un tremblement de terre qui ensevelira l'honnête république sous ses propres ruines.

L'horizon s'éclaircit.

  1. Slovanska lipa, association tchèque fondée en avril 1848. À Prague, la direction de la société était entre les mains de libéraux qui passèrent à la contre-révolution après le soulèvement de la ville, tandis que dans les sections de province, à cette époque, c'étaient essentiellement des représentants de la bourgeoisie tchèque radicale qui y jouaient un rôle dirigeant.
  2. Windischgrætz.
  3. C'est à Coblence que de nombreux nobles français, émigrés après 1789, s'étaient rassemblés pour conjuguer leurs efforts avec ceux des armées prussiennes et autrichiennes contre les armées de la Révolution.
  4. Commandant en chef.
  5. Haïdouk, du hongrois hadju, garde du corps; du serbo-croate hajduk, voleur de grand chemin; du turc haïdud, brigand. Ancien nom de la milice hongroise qui jusqu'au XV° siècle défendit surtout la frontière sud. Nom donné en Yougoslavie et en Roumanie aux chrétiens qui se révoltaient contre l'autorité ottomane. Pendant les invasions des Turcs, ce corps se désorganisa et les haïdouks devinrent de véritables bandes de pillards. Étienne Bocskay, chef du soulèvement contre l'Autriche, les organisa à nouveau et les établit dans le comtat de Szalbolcs (1605) en leur conférant la noblesse.