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Special pages :
Les conseils ouvriers en Autriche-Hongrie 1917 - 1920 (1)
| Auteur·e(s) | Dominique Gros (historien) |
|---|---|
| Écriture | 1971 |
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Introduction : La révolution russe et l'imminence de la révolution en Europe
Chapitre 1 : L'agitation sociale en temps de guerre et les répercussions de la révolution russe de mars 1917[modifier le wikicode]
Dans l'Europe continentale le sol s'agite et nul néanmoins ne prend garde à ses grondements, Il ne s'agit pas seulement d'excès ou d'agitation ouvrière, mais de vie ou de mort, de famine ou d'existence. Ce sont peut--être là les convulsions effroyables d'une civilisation qui meurt
L'appréciation apocalyptique que le digne financier britannique J.M. Keynes, futur directeur de la Banque d'Angleterre, porte sur l'Europe d'après-guerre, mesure assez bien les craintes qui animent les classes dirigeantes face à la montée révolutionnaire du prolétariat.
Plus de quatre années de guerre ont ravagé l'Europe. Sans même compter les décès causés à la population civile, soit du fait des armes, soit du fait de la famine ou des maladies, on a pu évaluer les pertes subies par l'ensemble des armées à 9.500.000 hommes, dont 1.796.000 hommes pour la seule Allemagne.
Parmi les tentatives d'évaluation du coût de la guerre, une des plus sérieuses, celle d'E. Boggart, permet de fixer le montant des “coûts directs" à environ 186 milliards de dollars, et celui des “coûts indirects" (Capitalisation prévisible du travail non effectué pa les soldats pendant les quatre années de guerre, évaluation des destructions, pertes de production consécutives, secours de guerre) à 151 milliards de dollars. (3) L'ensemble représente plus de trois fois la somme des budgets américains de 1910 à 1920. Il s'agit là de la plus importante destruction de forces productives qu'ait jamais connu l'humanité jusqu'à cette époque.
L'appareil économique, complètement disloqué, ne permet plus d'assurer les échanges normaux ; la famine va régner de façon endémique sur les grandes villes d'Europe centrale pendant plusieurs années.
Les premiers mouvements de grève[modifier le wikicode]
Pendant la guerre, l'industrie est militarisée dans la plupart des pays belligérants ; la législation anti-grève et le blocage des salaires semblent devoir interdire toute action revendicative à brève échéance. Les directions du mouvement ouvrier, submergées par la vague de chauvinisme ne l'envisagent d'ailleurs pas ; ainsi, le 2 Août 1914, le Comité Exécutif des syndicats libres allemands décide de suspendre toute action de grève pendant la guerre. Seuls les dirigeants socialistes italiens et serbes ont donné à leur groupe parlementaire la consigne de ne pas voter les crédits de guerre. Cependant, en Allemagne, lors de la manifestation du 1er Mai 1916, Karl Liebknecht lance au milieu de la foule : "A bas la guerre, à bas le gouvernement !“. Il est arrêté, privé de son immunité parlementaire, traduit devant le tribunal militaire de Berlin, condamné à huis-clos après un procès houleux. A l'annonce de sa condamnation, le 29 Juin, des dizaines de milliers d'ouvriers métallurgistes berlinois se mettent en grève, suivis par les ouvriers de Brunswick, de Brème, de Stuttgart, de Leipzig.
Kautsky écrit en Août 1916 à à Victor Adler au sujet de Liebnecht : "Il est aujourd'hui l'homme le plus populaire dans les tranchées Tous ceux qui reviennent du front sont unanimes sur ce point". (4)
Pendant toute la durée de la guerre, aucun pays ne connait véritablement de "trêve sociale" ; toutefois les mouvements sont d'abord disloqués, sporadiques et limités.
L'année 1917 est marquée dans toute l'Europe par une nette recrudescence des mouvements grévistes, en premier lieu dans l'industrie militaire.
Déjà, le 16 Février 1915, une grève importante éclate en Ecosse dans les chantiers navals et les usines de la Clyde pour une augmentation de salaire. Les ouvriers élisent par atelier des "Shop stewards" fédérés dans un "Central withholding of labour commitee“. Ce conseil central subsistera après la grève sous le nom de "Clyde workers' commitee", tandis que les conseils d'atelier continueront de se renforcer et serviront de modèle au cours des années suivantes à la constitution d'organes similaires dans les districts voisins. Ces organes élus et contrôlés par les ouvriers rassemblent les hommes de confiance de l'ensemble du personnel, syndiqué et non syndiqué. (5) Il s'agit là de la première tentative d'élection et de centralisation de structures de type "soviétique" en Europe occidentale.
L'appel du soviet de Pétrograd[modifier le wikicode]
La révolution russe de Février-Mars 1917 va jouer un rôle majeur dans le développement des grèves et des mutineries sur le front oriental.
L' "appel aux peuples du monde entier" du soviet des députés d'ouvriers et de soldats de Pétrograd (20 Mars), va éveiller de profonds échos au sein des minorités nationales d'Europe centrale et des Balkans, au sein des armées et des grands centres industriels d'Europe. Il va favoriser l'intégration des revendications immédiates (augmentation des rations civiles et militaires, augmentations de salaires, libéralisation du régime des permissions) dans l'objectif politique d'une paix immédiate et générale :
Camarades prolétaires, travailleurs de tous les pays !
...Notre victoire est une grande victoire pour la liberté et la démocratie. Le pilier de la réaction dans le monde, le "gendarme de l'Europe" n'est plus." ...Nous disons que l'heure est venue de mener un combat décisif contre les ambitions annexionistes des gouvernements de tous les pays ; le temps est venu pour les peuples de prendre entre leurs mains les décisions, en ce qui concerne les questions de paix et de guerre.
Consciente de sa puissance révolutionnaire, la démocratie russe annonce qu'elle s'opposera à la politique de conquête de ses classes dirigeantes par tous les moyens, et elle invite les peuples d'Europe à une action commune et décisive en faveur de la paix.
Nous faisons également appel à nos frères, les prolétaires de la coalition austro-allemande et, par-dessus tout, au prolétariat allemand. Depuis les premiers jours de la guerre, ils donnent l’assurance qu’en prenant les armes, ils assuraient la défense de la civilisation européenne menacée par le despotisme asiatique. Beaucoup de vous y ont vu une justification dans le support qu’ils ont donné à la guerre. Mais maintenant cette justification ne vaut plus : la Russie démocratique ne peut pas être une menace pour la liberté et la civilisation.
Le soulèvement de Petrograd, en renversant le régime tsariste, ôtait du même coup aux dirigeants social-démocrates allemands le prétexte de la défense nationale contre le "despotisme asiatique". Malgré d'évidentes concessions aux alliés, il donne une éclatante confirmation aux principes affirmés à Zimmerwald et à Kienthal, favorisant en Allemagne la rupture de l'U.S.P.D. (a) avec les socialistes majoritaires. C'est pourquoi la Commission Socialiste Internationale, issue de la Conférence de Zimmerwald, et qui siège à Berne, lance un appel en réponse au soviet de Petrograd où l'on peut lire : "La révolution qui tue la guerre a relevé la tête".. et plus loin :
Si le prolétariat mondial ne se lève pas, si surtout les classes ouvrières allemandes et autrichiennes permettent que les germes de la lutte émancipatrice, entamée au milieu des fumées sanglantes, soient étouffés par la continuation de la guerre... Ce sera le crime le plus monstrueux d'une classe entière contre son propre avenir ... Il n'y a pas de solidarité avec la révolution russe en dehors de la lutte révolutionnaire dans son propre pays !,,, A bas l'union sacrée ! A bas la guerre ! Vive l'action internationale du prolétariat ! Vive la révolution russe ! Vive la révolution socialiste internationale !" (7)
Un peu plus d'un mois après le déclenchement de la guerre sous-marine à outrance, qui va précipiter l'entrée en guerre des USA aux côtés de l'Entente, les premiers conseils apparaissent en Allemagne. Le conseil ouvrier qui est élu le 8 Avril 1917 à Leipzig résulte de l'organisation d'une grève au cours de laquelle les ouvriers font nettement référence à la révolution de Mars. Ce conseil est d'abord un comité central de grève pour la ville de Leipzig, chargé de porter à la chancellerie la plateforme des revendications : Augmentation des rations, démilitarisation du travail, mais aussi : Préparatifs en vue d'une paix immédiate, levée de l'état de siège, droit de coalition, droits électoraux. (8)
C'est par le canal des organisations clandestines de délégués, de militants spartakistes, de la gauche social-démocrate que s'opère la mobilisation des travailleurs sur des objectifs dont une partie est puisée dans le programme social-démocrate.
La constitution de l'U,S.P.D. lors de la conférence de Gotha, les 6-8 Avril 1917, a dégagé toute une couche de militants qui contribuent à la radicalisation des masses, mais, au oint de départ, la grève de Leipzig résulte d'un mouvement largement spontané. (9)
Cette grève ne reste pas isolée ; les délégués révolutionnaires "de Berlin (Revolutionäre obleute) décident de faire voter le 15 Avril, par une assemblée du syndicat des métaux, une grève contre les restrictions alimentaires, L'arrestation le 13 Avril de Richard Müller, organisateur clandestin des métallas, va précipiter le mouvement. Le 18 Avril, dix mille grévistes de la Deutschen Wafferl-und-Murlition Fabrik de Berlin élisent un conseil de trois membres chargé de porter les revendications au chancelier du Reich. (1O)
La grève gagne plusieurs centres industriels de province : Halle, Brunswick, Magdebourg. En élisant des comités de grève baptisés conseils, les ouvriers manifestent leur volonté de faire "comme à Leipzig".
Les tracts diffusés à Leipzig par les spartakistes commencent à poser le problème de la prise du pouvoir en termes généraux :
"A bas cette guerre d'assassins ! A bas l'état de siège... Que le drapeau rouge flotte sur la République libre ! Prenez vous-même votre destinée en mains ! Si vous êtes unis, le pouvoir vous appartient." (11)
Deux mois plus tard, la capitale autrichienne est touchée par la grève. Le 23 Mai un travailleur exténué s'évanouit à l'arsenal de Vienne ! Cet incident soulève une vague de protestation contre la fatigue et la faim dans tous les ateliers. Des assemblées se forment et rédigent un cahier de revendications : journée de huit heures, suppression de l'équipe de nuit, élévation des salaires, suppression des sanctions et amélioration des rations, Le lendemain 42 000 travailleurs on cessé le travail à Vienne. Comme en Allemagne, les responsables social- démocrates qui incitent à la reprise du travail sont chassés et conspués aux cris de "trahison !“ Mais là aussi les responsables syndicaux n'attendront pas que les revendications soient satisfaites pour mettre un terme au mouvement. Le jour même de la reprise à l'arsenal, les gauches radicaux (Linksradikalen) s'adressent ainsi aux ouvriers :
(...)
Mutineries et conseils de soldats[modifier le wikicode]
(...)