Les bourgeois d'autrefois

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Auteur·e(s) Gueorgui Plekhanov
Écriture avril 1893

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Cet article a été écrit directement en français pour le Socialiste, à l'occasion de la fête du Premier Mai de 1893. Il a paru dans le n° 135 du 23 avril. Il n'a été publié en russe qu'après la mort de Plekhanov, dans l'édition de Moscou-Léningrad des Œuvres (tome XXIV). On trouve ici le texte du Socialiste.
Recueil(s): Le Socialiste


"Le malheur presque universel des hommes et des peuples dépend de l'imperfection de leurs lois et du partage trop inégal des richesses. Il n'est dans la plupart des royaumes que deux classes de citoyens : l'une qui manque du nécessaire, l'autre qui regorge du superflu. La première ne peut pourvoir à ses besoins que par un travail excessif. Ce travail est un mal physique pour tous : c'est un supplice pour quelques-uns. La seconde classe vit dans l'abondance, mais aussi dans les angoisses de l'ennui. Or l'ennui est un mal presque aussi redoutable que l'indigence. La plupart des Empires ne doivent donc être peuplés que d'infortunés. Que faire pour y rappeler le bonheur ? Diminuer la richesse des uns ; augmenter celle des autres ; mettre le pauvre en un tel état d'aisance qu'il puisse par un travail de sept ou huit heures abondamment subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. C'est alors qu'il devient à peu près aussi heureux qu'il le peut être."

Ainsi raisonnait il y a plus de cent ans Helvétius qui était persuadé que "si le travail est généralement regardé comme un mal, c'est que, dans la plupart des gouvernements, l'on ne se procure le nécessaire que par un travail excessif, c'est que l'idée du travail rappelle en conséquence toujours l'idée de la peine". Le travail, ajoutait-il, "lorsqu'il est modéré, est en général le plus heureux emploi que l'on puisse faire du temps où l'on ne satisfait aucun besoin, où l'on ne jouit d'aucun des plaisirs des sens, sans contredit les plus vifs et les moins durables de tous."

Helvétius était incontestablement un bourgeois convaincu. Pour lui, le droit de propriété était "le premier et le plus sacré des droits". Mais les bourgeois du temps d'Helvétius ne ressemblaient pas à ceux du nôtre.

La bourgeoisie était susceptible alors de sentiments généreux. Luttant contre le clergé et la noblesse, contre "les grands", "les puissants" et "les privilégiés", elle luttait pour la cause de l'humanité entière.

L'idéal de ses représentants éclairés n'était pas une société où quelques milliers de capitalistes vivent de la sueur de millions de prolétaires. Loin de là, les philosophes du dix-huitième siècle rêvaient à une société composée de propriétaires, inégaux quant à leur fortune, mais tous indépendants, tous travaillant pour leur propre compte. Ce rêve était irréalisable, il contredisait toutes les lois de la production capitaliste.

Mais, tant que les philosophes caressaient ce rêve, ils ne pouvaient pas devenir les avocats des exploiteurs. Et très souvent ils disaient à ces derniers des choses assez dures à digérer.

Ainsi Helvétius comprenait déjà que les intérêts des entrepreneurs sont en contradiction avec ceux de la "nation" prise dans son ensemble.

"Rien à certains égards de plus contraire à l'intérêt national, disait-il, qu'un trop grand nombre d'hommes sans propriété. Cependant rien de plus conforme à l'intérêt du négociant. Plus il est d'indigents, moins il paie leur travail... Or un corps de négociants est souvent le puissant dans un pays de commerce." [Helvétius veut dire à production capitaliste.]

D'Holbach, un autre philosophe de la bourgeoisie révolutionnaire, s'indignait contre un état de choses où "des nations entières sont forcées de travailler, de suer, d'arroser la terre de larmes pour entretenir le luxe, les fantaisies, la corruption d'un petit nombre d'insensés, de quelques hommes inutiles, dont le bonheur est devenu impossible, parce que leur imagination égarée ne connaît plus de bornes".

Helvétius prévoyait déjà toutes les conséquences morales de la lutte pour l'existence dans la société bourgeoise.

Il disait que dans tout pays où "l'argent a cours" on tâche de s'enrichir à tout prix. Mais "l'amour des richesses ne s'étend point à toutes les classes des citoyens sans inspirer à la partie gouvernante le désir du vol et des vexations ".

Dès lors "la construction d'un port, un armement, une compagnie de commerce, une guerre entreprise soi-disant pour l'honneur de la Nation, enfin tout prétexte de la piller est avidement saisi. Alors tous les vices, enfants de la cupidité, s'introduisant à la fois dans un Empire, en infectent successivement tous les membres et le précipitent enfin à sa ruine."

Ce sont les scandales de la Tunisie et du Panama prédits il y a plus d'un siècle.

Les choses ont bien changé depuis l'époque d'Helvétius. Maintenant tout bourgeois qui se respecte se croit obligé sur son honneur de tonner contre la journée de huit heures et contre les autres revendications des exploités. Tandis que les forces productives des sociétés modernes se développent dans des proportions inouïes, messieurs les exploiteurs ne veulent pas entendre parler de la moindre diminution du labeur ouvrier. Et tandis que, grâce à "l'amour des richesses", la corruption de la bourgeoisie dépasse tout ce que peut enfanter l'imagination de ses ennemis, on tâche de nous persuader que le monde bourgeois est le meilleur des mondes possibles.

Serons-nous dupes des sycophantes de la bourgeoisie ?

La journée de travail, souhaitée jadis par Helvétius et réclamée maintenant par la classe ouvrière du monde entier ne fera pas l'ouvrier "aussi heureux qu'il le peut être". Mais elle lui fournira des armes nouvelles dans la lutte pour son émancipation pleine et entière.

Helvétius ne connaissait point de "spécifique" au "mal" qu'il prévoyait. Nous autres, nous en connaissons un, et infaillible : c'est la dictature du prolétariat comme moyen et l'organisation socialiste de la production des richesses comme but.