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Les amis des petites nationalités
| Auteur·e(s) | James Connolly |
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| Écriture | 12 septembre 1914 |
Traduit de l'anglais par Pierre Vanek (James Connolly, «The friends of small natonalites », marxists.org)
Source : Contre la guerre 14-18, Anthologie, Stéfanie Prezioso, La Dispute éditeur.
James Connolly (1868-1916), né en Écosse, à Édimbourg, de parents pauvres, catholique, s'engage en 1882 dans un régiment britannique stationné à Dublin. En 1889, il préfère déserter plutôt que de partir outre-mer et s'installe avec son épouse dès 1890 à Édimbourg, où il est engagé comme charretier. Il entre alors en contact avec les milieux marxistes de la ville et fréquente la Scotish Socialist Federation. En 1892, il est nommé secrétaire général des sectons d'Édimbourg de l'Indépendant Labour Party ; il quitte néanmoins le partie de Keir Hardie et rejoint la Social Democratic Federation dès 1894. Entre 1896 et 1907, il est permanent du club socialiste de Dublin, bientôt rebaptisé en Irish Socialist Republican Party, ISRP, dont il prend la direction. Entre 1903 et 1910, il émigre à New York et milite au sein de l'IWW (Industrial Workers of the World) et du Socialist Party of America d'Eugene Debs.
Dès 1913, rentré en Irlande, il dirige le syndicat des transports (Irish Transport and General Workers Union) et réorganise le Socialist Party of Ireland fondé en 1908. Lorsque le conflit éclate, Connolly s'oppose vigoureusement à la « guerre impérialiste » ; il y voit néanmoins l'occasion d'une révolution contre la souveraineté britannique. En 1916, il sera l'un des promoteurs de l’insurrection de Pâques, écrasée après une semaine. Il est condamné à mort et passé par les armes le 12 mai 1916. Il demeure l'une des figures qui ont su affirmer, contre vents et marée le lien unissant les luttes pour l’émancipation nationale au socialisme.
L’article paraît dans l'Irish Worker, journal dont il est un temps rédacteur en chef et qui sera interdit en décembre 1914.
La « guerre en faveur des petites nationalités » se poursuit allègrement dans les journaux. La Russie, ce grand défenseur des races opprimées, déverse ses armées dans les territoires de l'est de la Prusse, offrant liberté et délivrance à tout un chacun moyennant le fait qu'ils acceptent de prendre les armes pour son compte — sans délai excessif. Et c'est elle qui sera juge, après-guerre, quant à savoir s'ils ont, ou n'ont pas, excessivement tardé à le faire.
Les socialistes russes ont publié un vigoureux manifeste dénonçant la guerre et déversant leur mépris sur les professions du tsar en faveur des races opprimées, mettant en évidence la suppression par celui-ci des libertés de la Finlande, le martyre continu de la Pologne, ses tortures et massacres dans les provinces baltes et sa révocaton des libertés parlementaires accordées, il y a peu, en Russie même. Et, en ajoutant à cela qu'en Pologne les nationalistes eux-mêmes ont mis en garde les Polonais contre le fait d'accorder un quelconque crédit à, un homme qui s'est montré incapable de maintenir une parole solennellement donnée à son propre peuple, on commencera à avoir une vue plus saine que celle que donne la presse mensongère d'Irlande et d'Angleterre, en ce qui concerne la grande parte qui est en train de se jouer.
Bien sûr, cela ne devrait pas vous aveugler au sujet de la résistance splendide que mène le gouvernement britannique, nous assure-t-on, contre la brutalité et les violences allemandes et en faveur des petites nationalités. Chaque journaliste anglais admet que le gouvernement russe est une tache nauséabonde sur la face de la civilisation. L'autre jour encore, lorsque la Douma russe a été supprimée par la force et que nombre de ses élus ont été emprisonnés et condamnés à l'exil, un ministre du cabinet britannique a déclaré : « La Douma est morte, vive la Douma ! »
Cependant, tout cela est oublié désormais et les gouvernements russes et britanniques se tiennent solidement au coude à coude pour défendre les petites nationalités, partout, sauf dans les pays sous domination russe et britannique.
Mais je crois me souvenir comment, ayant assassiné l'âme naissante du nationalisme parmi le peuple égyptien, il a marqué sa victoire par la pendaison sans merci à Denshawai de quelques paysans sans défense, qui avaient osé penser que leurs pigeons n'étaient pas faits pour le plaisir sportif des officiers britanniques.[1]
Je me rappelle aussi, si ma mémoire ne me joue pas d'étranges tours, avoir lu l'histoire d'un grand nombre de petites nationalités en Inde, dont l'évolution vers une civilisation plus parfaite, en accord avec le génie propre de leur race, a été écrasée sans merci dans le sang, dont les terres ont été volées, dont l’éducation a été détruite, dont les femmes ont été livrées aux appétits dégénérés de la soldatesque du Raj britannique.
Dans ma vision revient aussi la terrible mémoire de deux États que je cherche aujourd'hui en vain sur une carte. Je me rappelle que l'ami des petites nationalités leur a fait la guerre, une guerre d'agression sauvage commanditée par des vampires de la finance. La Grande- Bretagne a envoyé ses troupes pour les subjuguer et les rayer de la carte, et bien qu'ils aient résisté jusqu'à ce que le Veld fût rouge de sang britannique et boer, la fin de cette guerre a vu deux petites nationalités de moins au monde.
Quand je lis les tentatives de cette précieuse presse irlandaise visant à faire monter un sentiment germanophobe en évoquant les violences allemandes surie front, je me demande si ceux qui avalent ces bobards se souviennent des faits concernant les exploits des généraux britanniques en Afrique du Sud. Quand on nous raconte les horreurs de Louvain, alors que le seul dommage qui y a eu lieu est la conséquence de tirs de civils sur les troupes allemandes provenant de bâtiments que celles-ci ont été, en conséquence, obligées d'attaquer, je me rappelle qu'en Afrique du Sud Lord Roberts avait émis un ordre selon, lequel, après toute attaque contre les chemins de fer dans sa ligne de communication, chaque maison ou ferme boer dans un rayon de dix milles devait être rasée.
Quand on me parle des inévitables morts civiles sur une ligne de front de 100 milles de long, dans un pays densément peuplé, comme si elles formaient parte intégrante du plan de campagne allemand, je me souviens comment les Britanniques ont raflé toute la population boer non combattante pour l'enfermer dans des camps de concentration et comment ils les y ont gardés jusqu'à ce que les enfants en bas âge meurent par milliers de fièvres et de choléra ; au point que l'argument final ayant conduit les Boers à capituler a été la crainte qu'avec le taux de mortalité infantile dans ces camps de concentration, il n'y aurait aucune nouvelle génération pour hériter de cette république pour laquelle combattaient leurs aînés.
Cette mémoire vicieuse et rebelle qui est la mienne revient aussi sur les tentatives récentes de la Perse pour former un gouvernement constitutionnel et me rappelle comment, lorsque cette ancienne nation a brisé les chaînes de son antique despotisme et s'est mise au travail pour élaborer les lois et les formes d'un État civilisé et représentatif moderne, c'est la Russie qui, par un traité solennel avec l'Angleterre, avait garant son indépendance, qui l'a immédiatement envahi, massacrant tous ses patriotes, pillant ses villes et villages, annexant une parte de son territoire et convertissant le reste en simple dépendance de l'Empire russe. Je me rappelle comment alors, ce même Sir Edward Grey qui, aujourd'hui, s'épand au sujet de la sainteté des traités a froidement refusé de s'en mêler quand on lui demandait d'exiger de la Russie qu'elle honore son traité garantissant l'indépendance de la Perse.
Oh oui... ce sont de grands combattants en faveur des petites nationalités et des grands défenseurs de la sainteté des traités ! Et la presse irlandaise partisane du Home Rule le sait, elle sait bien toutes ces choses, qu'un pauvre ouvrier comme moi se rappelle, elle les sait toutes, et elle est lâchement et coupablement silencieuse, en se mettant vicieusement et diaboliquement au service du mal.
Espérons que toute l'Irlande n'aura pas à payer un jour un prix terrible pour les attaques mensongères de la presse du Home Rule contre la noble nation allemande.
Nous invitons nos lecteurs à encourager et à diffuser activement chaque journal, circulaire, tract ou manifeste qui, dans ces jours sombres, ose dire la vérité.
Ainsi, notre honneur pourra-t-il peut-être être sauvé, ainsi le monde apprendra-t-il peut-être que la presse du Home Rule n'est qu'un égout servant à déverser les immondices britanniques sur les rivages de l'Irlande.
- ↑ James Connolly fait ici référence aux incidents qui prirent place en 1906 dans le village de Denshawai (Dinshaway en anglais) dans le Delta du Nil après que des officiers britanniques eurent décidé de chasser par sport les pigeons, source de subsistance locale. Après la mort d'un officier britannique, cinquante-deux villageois ont été inculpés et condamnés à des peines allant du fouet à la mort. (N.d.É.).