Les Tâches du Troisième Congrès International

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Auteur·e(s) Karl Radek
Écriture mai 1921

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Source : numéro 28 du Bulletin communiste (deuxième année), 7 juillet 1921. L'article y est précédé de l'introduction suivante : « Nous publions ci-dessous le texte du discours prononcé par Radek à la Conférence Panrusse du Parti Communiste. »
Ce discours fut prononcé le 28 mai 1921 – corrections d'après le texte russe (10-я Всероссийская конференция РКП(б) (май 1921 года): Протоколы, 1933).
Recueil(s): Bulletin communiste


Camarades,

Le 3e Congrès de l'Internationale Communiste ne se contentera pas seulement de vérifier les thèses du 2e Congrès à la lumière de l'expérience des derniers mois. Nous sommes fermement convaincus qu'il ouvrira une phase nouvelle dans la lutte de l'Internationale Communiste.

Si l'on me demandait les raisons des crises que l'Internationale Communiste a traversées (nous en avons eu de très grandes dans deux partis, italien et allemand), les camarades qui ont participé à la lutte diront que ces raisons résident dans le sentiment qu'on a eu d'un recul de la révolution mondiale. Ils vous diront que nous sommes actuellement en présence d'une période de calme, que dans la période qui vient la révolution mondiale se manifestera peut-être seulement par le processus de décomposition du capitalisme, mais que dans aucun cas la classe ouvrière n'entrera en lutte ouverte contre le capital.

Quand on lit attentivement les articles de Serrati, on a l'impression bien nette que l'idée qui les inspire est celle-ci : une vague de contres-évolution déferle sur l'Europe et la révolution dans le monde entier est en recul, quoiqu'on ne puisse pas nier le fait d'une décomposition toujours croissante du capitalisme. Levi, dans la dernière page de sa dernière brochure, dit que si le Parti Communiste allemand ne parvenait pas à se reconstituer sur d'autres bases, ce fait prouverait du même coup la force de la contre-révolution et condamnerait le Parti Communiste allemand au sort de la 2e Internationale, c'est-à-dire à la décrépitude.

Serrati et Lévi sont convaincus que la révolution est en recul. Et la première tâche que s'est imposée le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste en préparant le Congrès, fut d'essayer de vérifier cette assertion. Il faut que la décision du Congrès ne reflète pas des opinions personnelles, mais soit basée sur une étude approfondie de la situation générale. Il faut savoir si nous sommes en présence d'une période de calme révolutionnaire, d'une période de développement, même lent, du capitalisme, ou si, au contraire notre campagne pour susciter une explosion immédiate, a des fondements sérieux. Si nous arrivons à la conviction que la révolution est en recul, que nous assisterons, dans les deux années qui viennent, à un processus de décomposition seulement, il est clair que dans ce cas, tout en restant communistes et tout en combattant pour notre idéal, nous devrons rayer néanmoins de l'ordre du jour la lutte pour la conquête immédiate du pouvoir. Nous serions forcés dans ce cas d'adopter une tactique de préparation et non une tactique de combat.

Camarades, aucune organisation internationale n'a jusqu'à présent étudié une situation avec plus d'attention et plus de circonspection que nous ne l'avons fait maintenant. Pendant ces deux derniers mois, le camarade Trotski a consacré toute son attention a la situation économique en Europe. Toute une série d'autres camarades, économistes distingués parmi lesquels le camarade hongrois Varga et le camarade allemand Talheimer, hommes d'une haute compétence en la matière, ont fait travailler des économistes bourgeois, qui ont préparé pour nous les matériaux nécessaires à l'étude de cette situation.

Je vous dirai qu'au commencement, c'est-à-dire au moment où ces camarades se mettaient à l'étude de ces matériaux, certains pensaient être en présence d'un équilibre instable et intérieurement ruineux. Cependant, à mesure que le travail s'avançait, nous acquérions de plus en plus la conviction que nous sommes à la veille d'une époque de combats plus considérables encore que ceux que nous avons déjà livrés. Ces combats, cette lutte seront à l'ordre du jour dans un avenir très rapproché. Notre tâche consiste à nous orienter non pas vers la pure propagande, mais au contraire vers une accélération décidée du mouvement occidental.

Le plus caractéristique, c'est que les résultats auxquels nous sommes arrivés ici sont identiques à ceux auxquels sont arrivés nos camarades venus de l'étranger. Ainsi, par exemple, les camarades allemands, membres du Parti Communiste allemand, sont venus avec des thèses qui dépassent sur certains points celles auxquelles nous nous sommes arrêtés à Moscou. On dit cependant que nous fouettons les autres.

Sur quoi se base notre conviction ? En quoi notre lutte passée consistait-elle ?

Vous savez que la période de lutte se termina à peu près en Allemagne vers l'été de 1919. A cette époque, si d'un côté la révolution n'est pas en recul au point de vue de notre influence parmi les masses, d'un autre côté, depuis l'été de 1919, nous n'avons plus vu dans ce pays une action ouvrière ayant un caractère offensif, ni aucune action ouvrière de grande envergure. Seul fait exception le mouvement de mars 1920, alors même les ouvriers scheidemanniens, pour empocher le coup d'Etat militariste, prirent part à la lutte au nom de la démocratie, qu'ils avaient l'illusion de défendre, en défendant le gouvernement de Scheidemann et de Noske. Mais l'action directe des masses, les démonstrations entraînant des centaines de milliers d'ouvriers que l'Allemagne avait vues en mars et en janvier 1919 ne se sont plus répétées.

En regardant de près la situation à l'étranger, on voit que la bourgeoisie est très alarmée. Son état d'esprit se reflète nettement dans le livre de l'économiste anglais Keynes, un des collaborateurs du traité de Versailles. Il raconte qu'à Versailles, maintes fois les hommes d'Etat bourgeois ont eu l'impression d'être au bord de l'abîme et qu'en écoutant Wilson et Clemenceau, ils croyaient entendre des masques et des fantômes.

Cet état d'esprit s'efface, dirait-on, actuellement. La crise de la fin de 1918 et du commencement de 1919 fut une crise de démobilisation. Vingt millions d'hommes furent renvoyés dans leurs foyers. La bourgeoisie fut très inquiète de savoir si elle pourrait leur procurer du travail et tenir les promesses qu'elle leur avait faites pendant les longues années de guerre.

Vers le milieu de 1919, nous assistons à un regain d'activité économique d'un caractère purement spéculatif. Le manque de marchandises est très grand dans tous les pays ruinés. Les capitalistes ont toute latitude de faire payer très cher leurs marchandises et d'augmenter les salaires des ouvriers. Les masses ouvrières démobilisées trouvent du travail dans les fabriques. Quoique la cherté de la vie augmente, les salaires restent néanmoins assez élevés. Cet état de choses explique pourquoi l'Internationale Communiste, tout en affermissant son organisation et en étendant sa sphère d'influence, ne provoque pas d'explosion révolutionnaire. Ces trois années de notre histoire furent des années de préparation.

Après notre échec sous Varsovie, nombre de capitalistes étrangers ont cru pouvoir mettre une croix sur la révolution. Mais à ce moment même commença la crise depuis longtemps attendue, cette profonde crise de toute l'économie mondiale, à la venue de laquelle les capitalistes refusaient malgré tout de croire. Cette crise se distingue des précédentes par ce fait que dans la situation actuelle il est impossible, malgré le niveau de développement de l'industrie, de vaincre l'anarchie que le capitalisme provoque.

Les données statistiques montrent clairement le sens de cette crise. On peut la toucher du doigt. Elle est due au fait que les industries américaine, anglaise, japonaise, c'est-à-dire de ceux des pays victorieux dont la vie économique a été la moins ébranlée par la guerre, s'agrandirent démesurément à un point tel que leur production surpassa les besoins de leur population à l'intérieur, cependant que le marché extérieur, le marché de la guerre, vint à manquer. Tous ces pays ne peuvent vivre que de l'exportation, et on ne peut exporter nulle part.

D'un autre côté, les pays vaincus et ruinés, l'Allemagne, l'Autriche, sont condamnés à payer une forte contribution et leur importation n'atteint même pas le niveau d'avant-guerre. Il n'y a pas bien longtemps, un des meilleurs économistes allemands, Gottheim, a publié un article où il fit pour la première fois une tentative pour estimer d'une façon concrète la quantité de marchandises que l'Allemagne importait d'Angleterre ayant la guerre et celle qu'elle importe maintenant. Le résultat est que l'importation actuelle ne représente qu'un huitième de celle d'avant-guerre. Pour certaines branches d'industrie, la proportion est encore moindre.

La situation est la même en Amérique. D'un coté, l'industrie américaine a pris un développement inouï, et d'un autre côté, la guerre a détruit la puissance d'achat de l'Allemagne, de l'Autriche, des Balkans, de la Turquie, de la Russie. Du même coup, ces pays ont cessé de fournir des matières premières.

La seule solution possible de cette crise consisterait dans l'annulation des dettes de guerre. Pour en sortir, il faudrait renoncer aussi aux contributions imposées aux pays vaincus et aider ces derniers, au moyen de crédits à long terme, à restaurer leur industrie, leurs transports, etc. Cette issue serait la meilleure. Vous savez que des centaines de livres ont paru, dès le commencement des pourparlers de paix, qui tendaient à prouver que seule la réunion des efforts de tous et de chacun pourrait restaurer l'Europe. Toutes les tentatives faites dans ce sens ont échoué misérablement. Le capitalisme et la guerre ont renforcé l'anarchie. Si avant la guerre l'anarchie était provoquée par la lutte pour le marché mondial entre l'industrie anglaise et l'industrie allemande, aujourd'hui nous assistons à une formidable et double concurrence entre l'Amérique et l'Angleterre, entre l'Angleterre et le Japon. La lutte se développe à la fois sur leurs propres marchés, sur les marchés coloniaux et sur les marchés de France, d'Italie et d'Europe centrale. Les ententes entre Etats pour sauver en même temps la situation de tous sont rendus impossibles par cette concurrence qui décompose l'appareil bourgeois existant. En ruinant l'industrie allemande, le capitalisme mondial a enfoncé un clou dans son propre cercueil. En ruinant cette industrie, le capitalisme mondial a détruit à jamais toute possibilité de rétablir l'économie mondiale.

Je ne veux pas entrer dans tous les détails de cette situation. Je voudrais seulement donner quelques exemples marquants de la décomposition complète du système capitaliste.

Vous connaissez la dernière grève des mineurs en Angleterre. Quelles en sont les causes ? Pendant la guerre, la bourgeoisie anglaise, pour contenir les masses et approvisionner l'industrie en charbon, payait de très hauts salaires. Après la guerre, le charbon américain a commencé à faire une sérieuse concurrence à l'industrie minière anglaise et fait son apparition sur les marchés continentaux en Italie et en France. Le gouvernement anglais a appuyé le gouvernement français dans ses exigences concernant le charbon allemand. A titre de compensation pour les mines détruites pendant la guerre, l'Allemagne a fourni l'année passée à la France 32 000 tonnes de charbon. Mais l'état des marchés français n'a pas permis l'utilisation de ce charbon à l'intérieur, et les Français l'ont vendu en Italie et en Belgique. Voilà comment le charbon allemand, lui aussi, a fait concurrence à l'industrie anglaise. Considérez par exemple le dernier acte du gouvernement anglais. A la conférence de Versailles, ce dernier a joué le rôle d'un agent qui ménageait, en la personne de l'Allemagne, un client pour ses produits industriels. Il a toujours cherché à adoucir les exigences des Français, à leur démontrer la nécessité de concessions, à leur faire comprendre que, raisonnablement, on ne pouvait pas tuer la poule aux œufs d'or.

Comment s'explique le changement de politique de l'Angleterre ? Comment expliquer le fait que maintenant le gouvernement anglais cherche à ruiner littéralement l'industrie allemande ? Nous autres, marxistes, qui affirmons que la lutte économique tranche les questions politiques, nous ne savions d'abord pas à quoi nous en tenir. Nous l'avons appris par les écrivains bourgeois.

Delaisi[1] a publié, au cours des derniers événements, un article où il raconte l'histoire secrète des dernières luttes diplomatiques. D'après cet article, nous voyons que les cercles dirigeants français, avec le ministre de la Reconstruction en tête, ont cherché à s'entendre avec un trust allemand. Ce ministre a proposé de former un syndicat industriel franco-allemand. Il comprenait que la ruine de l'industrie allemande serait désavantageuse à l'industrie française. Les Anglais, qui d'abord avaient cherché à sauver l'Allemagne, se sont effrayés de cette tentative et ont mis tout en œuvre pour la faire échouer. Lloyd George[2], qui à Paris s'était opposé fortement au vieux militarisme de Foch, fait maintenant des concessions aux généraux et aux usuriers français contre le capital industriel et financier français, pour empêcher la formation de ce syndicat franco-allemand. En même temps, Stinnes[3] cherche à acheter à l'Autriche une grande entreprise capitaliste. Les Anglais lui offrent du charbon pour cette entreprise, et quand l'affaire est conclue, Lloyd George proclame la nécessité d'occuper le bassin de la Ruhr, où justement ce charbon se trouve en abondance. De cette façon, Stinnes est roulé et les Anglais sont vainqueurs. Voilà la situation. Elle nous permet d'affirmer que la crise actuelle est une crise de décomposition. Aucune force au monde ne pourrait y remédier. Au moment où nous élaborons nos thèses, il ressort des matériaux recueillis que la situation de l'industrie textile en Angleterre s'améliore. Nous analysons le caractère de cette situation. Sera-t-elle passagère ou se stabilisera-t-elle ? Nous sommes arrivés à la conviction que la crise actuelle progressera en étendue et en profondeur. Nous sommes convaincus que dans les mois prochains, les contradictions déjà existantes atteindront leur apogée.

Les classes dominantes de l'Europe chercheront à résoudre ces contradictions économiques par de nouvelles guerres, dont la cause sera la concurrence entre l'Angleterre et l'Amérique. En Europe, il y a plus de soldats sous les armes qu'il n'y en avait en 1914. En même temps, une nouvelle lutte commence pour la possession des mers, on continue les armements navals, et la ruine économique provoque de nouveaux conflits économiques. A propos de la Silésie, Lloyd George ne se borne pas à brimer la Pologne, il va jusqu'à menacer la France, et Briand[4] est forcé de lui répondre sur le même ton. Tout cela montre qu'en Europe nous sommes devant une nouvelle phase de la lutte, qui chaque jour deviendra de plus en plus aiguë. Ce n'est pas seulement le fait du chômage de cinq millions d'hommes en Amérique qui montre l'étendue de la crise ; l'offensive patronale contre la classe ouvrière la démontre également. Partout, en Europe, on cherche à abaisser et à allonger la journée de travail. Les capitalistes veulent se créer de nouveaux bénéfices par la baisse des salaires. En Italie, et ces temps derniers en Allemagne, nous voyons les signes précurseurs d'une nouvelle action capitaliste contre la classe ouvrière.

A ce point de vue, nous devrons tenir compte des expériences de l'année passée. Vous savez de quelle façon la question s'est présentée au 2e Congrès de l'Internationale Communiste. De grandes masses ouvrières à la tête desquelles se sont placés des partis chancelants sont venues vers nous. Ces partis, sous la pression des masses, acceptaient nos mots d'ordre, mais n'avaient nullement l'intention de les exécuter. Voulant attirer à nous les masses, nous avons adopté les vingt et une conditions. Beaucoup les ridiculisèrent. Mais elles n'avalent qu'un but : celui de dire d'une façon concrète ce qu'est la politique communiste et en quoi elle consiste. Les opportunistes déclarés n'ont pas pu accepter nos conditions et ont dû s'éloigner. Quant aux opportunistes cachés, ces mêmes 21 conditions nous ont fourni le moyen de les combattre.

C'est pourquoi, dans nos résolutions, nous avons exigé de tout parti, section de la 3e Internationale, qu'il établisse un contrôle permanent de ses membres et qu'il procède à des épurations fréquentes, basées sur l'expérience de ses propres luttes. Nous ne savions pas que nous devrions commencer l'épuration par les deux camarades dont l'un était placé à la droite et l'autre à la gauche de Zinoviev au dernier Congrès. Je parle de Serrati et de Paul Levi. Après le Congrès, nous avons provoqué la scission des Indépendants en Allemagne. 400 000 nouveaux membres sont venus à nous. L'unification du Parti Communiste allemand a été faite. Nous avons provoqué la scission dans le Parti socialiste français et l'avons obligé à exclure les social-patriotes et les centristes. Nous avons mis le Parti socialiste italien en demeure de se débarrasser d'une série d'opportunistes. Comment la chose s'est-elle passée ? Le Parti socialiste italien nous a libérés de toute illusion. Nous nous trouvons dans un pays bloqué, mal renseignés, coupés du mouvement européen ; nous n'avions pas évidemment la certitude que le Parti italien était un bon Parti. Nous savions même que Serrati avait protesté simplement contre la guerre, mais n'avait pas entamé une action directe contre elle. Nous savions que ce Parti possédait des éléments opportunistes, mais nous estimions que les masses italiennes seraient à la hauteur de la lutte. L'expérience a montré que nous nous sommes trompés. A Livourne, la majorité du Parti a suivi Serrati. Cela signifie que pour conserver 14 000 réformistes, le Parti s'est séparé de 60 000 communistes. Certains y voient une défaite de l'Internationale Communiste. Nous ne sommes pas d'accord. La leçon de Livourne a eu pour nous une très grande signification. Pas un seul des membres dirigeants de l'Internationale Communiste ne fut adversaire de la scission. Les 90 000 ouvriers qui ont suivi Serrati verront bientôt que ce sont les réformistes qui sont les maîtres réels de leur Parti. Le Parti Communiste leur apprendra, par le fait, la bonne façon de mener la bataille. L'expérience italienne a provoqué une effervescence dans tous les Partis Communistes. Dans tous les Partis Communistes il s'est trouvé des camarades pour dire qu'au lieu de créer des partis de masse nous voulons créer des sectes. Les ouvriers ne comprenaient pas en quoi Serrati était réformiste. Il faut donc les éduquer de telle façon qu'ils comprennent désormais ce que c'est que le Communisme...

Bientôt, pour les mêmes causes, une crise se produisit dans le Parti Communiste allemand. Cette crise eut de grandes conséquences. Un petit groupe de camarades, une dizaine de chefs du Parti, presque tous anciens Indépendants de gauche, s'est formé au sein du Parti. L'avant-garde du Parti a compris immédiatement qu'elle assistait à une tentative de formation d'une aile droite. Nous avons redoublé d'attention. Cette opposition marque le commencement d'une lutte d'idées au sein du Parti Communiste allemand. Cette lutte nous a permis de nous rendre compte de la valeur réelle de ce Parti. D'un côté, elle a groupé les ouvriers les plus avancés et d'un autre côté, lorsque les chefs de l'aile droite, Levi, Zetkin, ont démissionné de leurs postes de membres du Comité central, elle a débarrassé le Parti de ceux de ses éléments qui cherchaient à maintenir son activité sur le terrain de l'agitation et de la propagande. Le nouveau Comité central, dont la composition n'est pas définitive, mais où sont entrés des camarades qui se sont donné pour tâche de relever la combativité du Parti, intensifia l'agitation. Les journaux communistes prirent un autre ton, mais les choses n'étaient pas au point. A la fin de mars, une des sections du Parti fut attaquée par le gouvernement social-démocrate. Le gouvernement du social-démocrate Severing fait venir la troupe dans les régions minières. D'après les comptes rendus sténographiques des réunions du Comité Central, nous savons que le Parti était parfaitement renseigné. Il savait qu'il acceptait le combat dans des conditions très difficiles, avant les fêtes, sans être sûr de sa valeur combative. Mais néanmoins, il ne recula pas, conscient qu'il était que même une défaite constituerait ici un progrès. Le président du Parti, Brandler, emprisonné, dit (d'après les procès-verbaux sténographiques) que dans cette lutte nous n'avons aucune chance de victoire, qu'il s'agit là d'un combat défensif, que dans une partie du pays seulement on parviendra peut-être à provoquer la grève, mais qu'il faut se jeter à l'eau pour apprendre à nager. Ce mouvement a prouvé qu'une partie importante des dirigeants est incapable, ne veut pas diriger la lutte, qu'elle est prête à faire peut-être de la propagande, mais non à combattre réellement. Il a montré aussi que les chefs de l'aile droite sont capables de saboter une action et d'aider les adversaires. Et quel fut le résultat de ce mouvement ? En 24 heures, le Parti a jeté par-dessus bord même des gens qui, dans les temps pénibles, furent ses chefs.

Le Parti a retiré sa confiance aux chefs qui avaient de l'autorité même pour nous. Les masses ouvrières ont compris qu'à défaut de bons chefs elle devait se diriger elle-même. Et il est consolant de voir que le Parti n'a pas enregistré de défections, qu'il a non seulement appris à organiser, mais qu'il possède maintenant une volonté d'offensive, une volonté de bataille. Lorsque les membres du Comité Central me l'ont dit, moi, connaissant bien le mouvement allemand, je ne les ai point crus. J'ai pensé qu'il ne s'agissait là que de la couche supérieure du parti. C'est aujourd'hui seulement, après avoir entendu les ouvriers à peine arrachés de la lutte, conservant encore les armes à la main, nous déclarant n'avoir pas affaibli le Parti, mais au contraire l'avoir rendu plus fort, avoir fait leur possible pour entraîner d'autres forces que celles qui étaient là, c'est aujourd'hui seulement que que l'on peut avoir confiance, alors que le parti allemand dit : Nous prendrons l'initiative de la réalisation[5]. Cela prouve que le parti est meilleur que nous ne l'avions cru. J'ai toujours été jusqu'à un certain point partisan du mouvement allemand, et cependant, j'étais plus sceptique que certains représentants du Parti, qui affirment à présent que le parti allemand est le meilleur de tous et qu'il deviendra bientôt une force communiste décisive.

Même chose en France. Pour des raisons que nous comprenons, le parti français ne s'occupe que de l'agitation. C'est un parti sans traditions révolutionnaires, et néanmoins lui aussi passe maintenant aux démonstrations contre les actes gouvernementaux. Il fait une large propagande dans l'armée, et nous sommes persuadés qu'il suit un excellent chemin révolutionnaire.

Dans la situation actuelle de l'Europe, noua pouvons vaincre sans difficulté tous les chefs des partis.[6] Au Congrès de l'an passé, les représentants du communisme de gauche, du Parti Ouvrier Communiste Allemand[7], nous proposaient un chemin différend de celui que nous avons pris. Un d'eux disait : il faut chasser les chefs dès maintenant. Ils ne sont pas capables d'accepter notre plate-forme ni d'adopter notre tactique. Ce groupe était communiste par sentiment, mais n'avait pas une notion communiste du parti. Certains camarades ont voulu le brider. Nous avons choisi notre voie et l'avons accepté comme parti sympathisant. Qu'a donné l'expérience de ce parti, qui a recommandé de ne pas entrer dans les syndicats à cause de l'opportunisme qui s'y était installé, et de créer de petites organisations purement communistes ? Ils ont fait cette propagande pendant un an, et le résultat fut qu'ils provoquèrent la décomposition du Parti. Les ouvriers prenaient part à la lutte, mais non sur la plate-forme de leur Parti. Les chefs se sont montrés absolument incapables de tirer une leçon de leur propre politique. Après la défaite des masses, les chefs des soi-disant communistes de gauche ont lancé des mots d'ordre dans le genre de celui-ci : « A bas les organisations légales ! » Ils voulaient donc renoncer même à ce que la bourgeoisie ne leur enlevait pas encore. D'autres mots d'ordre disaient : « Il faut provoquer les ouvriers, là où ils n'ont pas d'état d'esprit révolutionnaire ». Le chômage étant un facteur révolutionnaire, il fallait, d'après eux, faire sauter les fabriques pour le créer. Nous avons dit aux camarades qui ont défendu cette politique : Assez. Les communistes et les aventuriers ne peuvent pas faire route ensemble, la politique d'aventure compromet le communisme. Tant qu'un parti des masses n'était pas créé, tant que l'unification des partis communistes n'était qu'un projet, nous avons craint que le parti allemand ne sache pas mener une lutte révolutionnaire et repousse les ouvriers de son organisation. Maintenant que nous avons la conviction profonde que le parti allemand est un parti révolutionnaire des masses, nous dirons à toutes les organisations : La place des communistes ne peut être ailleurs que dans le parti communiste unifié. Si vous ne voulez pas le comprendre, faites donc une nouvelle Internationale Communiste.

Camarades, l'expérience de la lutte imposait une série de questions qu'il faudra étudier. Quant à la question de tactique, les thèses concernant la situation internationale donneront le point de vue primordiale, la base de notre orientation. Dans les thèses concernant la tactique, il faudra concrétiser les indications générales que nous avons données jusqu'à présent. Il faudra dire comment il faut mener l'agitation, comment il faut se défendre, et comment les partis communistes, aussi bien faibles que forts, doivent lutter dans les pays en décomposition.

Ces questions seront discutées dans les deux points suivants de l'ordre du jour : celui qui concerne l'Internationale Syndicale Rouge et celui qui concerne l'organisation intérieure de l'Internationale Communiste.

Quant aux syndicats le fond de la question sera la lutte avec l'Internationale Syndicale Jaune. C'est là le dernier adversaire que nous devons vaincre. Ecraser l'Internationale d'Amsterdam, c'est détruire le dernier appui de la bourgeoisie. Nous commençons cette lutte avec les meilleures chances de succès données par la grève des mineurs anglais et par la capitulation de l'Allemagne devant l'Entente. Pour lutter contre l'Internationale Jaune, nous créons notre Internationale Syndicale Rouge, qui sera une organisation parallèle à l'Internationale Communiste, mais non pas une de ses sections. Pour cette lutte, il nous faut entraîner les éléments syndicalistes de France, d'Angleterre et d'Italie. D'autres conditions d'adhésion à cette Internationale, conditions basées essentiellement sur les questions de lutte économique seront élaborées. Nous sommes convaincus que nous livrerons le combat à l'Internationale d'Amsterdam dans le monde entier au cours des quelques mois qui vont suivre. Ce qui se passe actuellement dans les syndicats allemands est très caractéristique. Les syndicats allemands n'ont pas cessé de s'agrandir dans ces dernières années, mais aujourd'hui on constate de nombreuses défections parmi leurs membres. Cela nous montre que même les masses non communistes s'éloignent de leurs chefs de droite, ceux-ci n'étant pas capables de solutionner une question.

Deplus, l'ordre du jour porte sur toute une série de questions concernant l'organisation intérieure de l'Internationale Communiste. Nous ne vous cacherons pas que nous n'avons pas pu réaliser même la centième partie de notre programme. Il faut en chercher la cause dans les difficultés de nos relations avec le monde extérieur. Notre travail sera grandement facilité dans l'avenir parce que nous avons su attirer dans l'Internationale Communiste une partie des camarades étrangers éprouvés. Dans tous les cas, les destinées de l'Internationale Communiste ne dépendront pas de son organisation intérieure. Elles dépendront du développement de la lutte économique et politique en Europe et de la question de savoir si nous pouvons conserver le pouvoir en Russie et l'affermir dans le travail pacifique. Je pourrais me reporter aux conversations des camarades allemands nouvellement arrivés. Elles sont significatives. Ces camarades nous disent : « Vous êtes dans une situation difficile, qui provient non seulement de la guerre civile des trois dernières années, mais aussi de la faiblesse du prolétariat russe. C'est à nous maintenant de continuer votre œuvre. » Ils disent : « Tenez le gouvernail tant que nous marchons, et nous arriverons certainement. » Ce serait un cruel malentendu de comprendre ici la déclaration du camarade Lénine au Congrès du Parti comme un renoncement à la révolution mondiale. Notre changement de politique n'est pas conditionné par ce qui se passera en Europe dans trois mois, mais par ce qui se passe actuellement en Russie. Si entre temps nous faisons des bêtises et ne ménageons pas nos forces en attendant l'aide qui nous viendra dans quelques mois, nous ferons totalement faillite. Nous devrons nous résigner pendant un certain temps à la coexistence inévitable du capitalisme dans la Russie des Soviets. Cela est vrai et Lénine l'a dit. Si la révolution en Allemagne éclate, elle, ne nous procurera pas tout de suite les ressources dont l'Allemagne dispose, mais il est probable que l'aide productive du prolétariat allemand, le succès de ses armes nous sera d'un puissant secours. La politique actuelle du Parti russe ne s'explique point par des vues pessimistes sur l'Internationale Communiste. Je suis convaincu que le Congrès qui aura lieu se passera dans l'atmosphère de la lutte en Europe et préparera une nouvelle phase dans l'action du prolétariat international.

La situation en Europe s'est modifiée en notre faveur, non pas seulement à cause de nos victoires, ni à cause de certains traités commerciaux qui nous ont permis de recevoir des harengs, mais aussi grâce à la croissance, au développement du mouvement communiste qui chaque jour grandit et devient un facteur de plus en plus révolutionnaire sur lequel nous pourrons nous appuyer.

  1. Francis Delaisi (1873-1947), économiste français, à gauche à cet époque.
  2. Lloyd George (1863-1945), premier ministre du Royaume-Uni.
  3. Hugo Stinnes (1870-1924), capitaliste et politicien allemand.
  4. Aristide Briand (1862-1935), chef du gouvernement français.
  5. Le texte russe de compte-rendu de la conférence a « localisation » à la place de « réalisation », avec la note suivante : « Sic. Rétablir le sens premier étant donnée l'absence de l'original est impossible ». Pourtant la traduction publiée dans Le bulletin communiste est de toute évidence réalisée à partir d'un texte russe, comme en témoigne quelques erreurs de transcription de noms propres.
  6. Texte russe : « Sur le terrain des partis de masse dans le contexte européen actuel, nous pouvons donner aux différents chefs qui sont dans ces partis. » accompagné de la note : « Sic. »
  7. K. A. P. D.