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Les Organisations de Défense Prolétarienne
| Auteur·e(s) | Jean Valdier |
|---|---|
| Écriture | mai 1926 |
Les Organisations de Défense Prolétarienne[modifier le wikicode]
Les Formes de Luttes Prolétariennes[modifier le wikicode]
L'étude attentive du développement de l'organisation du prolétariat révèle la diversité de ses formes aux différentes époques. Cercles modestes, fédérations de cercles, partis à effectifs restreints, et enfin larges partis nationaux reliés internationalement en caractérise les étapes essentielles dans le domaine politique.
Syndicats, coopératives, sociétés de sport, groupements artistiques, etc... marquent d'autre part, dans les autres branchent de la vie sociale, l'extension de cette organisation.
Les formes de luttes du prolétariat subissent, elles aussi, une transformation et un développement incessants. Ce sont : propagande, agitation, manifestations, grèves économiques, politiques, grève générale, action parlementaire d'abord. Mais bientôt, dans des conditions immédiatement révolutionnaires, ces formes s'avèrent insuffisantes et de nouvelles apparaissent dans l'arène de la lutte. Comme précisément Lénine le remarque, le marxisme se distingue du socialisme primitif, en ce que, il ne bride pas le mouvement dans une forme déterminée de lutte, n'en repousse aucune, et reconnaît, avec le changement des conjonctures sociales, l'inéluctabilité de nouvelles formes encore ignorées des militants à une période donnée. Viennent ensuite les manifestations armées, combats de barricades, guerre de partisans. Enfin la guerre civile forme la plus aigüe de la lutte des classes. Actuellement l'insurrection armée s'élargissant jusqu'à la guerre civile, est l'aboutissement inévitable de la lutte des classes.
Inéluctabilité de la Guerre civile[modifier le wikicode]
Recherchons dans la situation historique actuelle les raisons de cette affirmation, car comme Lénine le remarque, poser la question des formes de lutte en dehors de la situation historique concrète, c'est ne pas comprendre l'A. B. C. du matérialisme historique.
La guerre mondiale a ouvert une période de révolutions. Ces révolutions, notamment la révolution russe ont enseigné non seulement au prolétariat comment il faut lutter pour sa libération, mais aussi à la bourgeoisie ce qu'elle doit faire pour défendre sa domination.
Les Etats capitalistes actuels, leur armée, leur police, et tout leur appareil bureaucratique d'oppression, sont de plus en plus adaptés en vue de la lutte active pour la défense des intérêts de la classe dirigeante.
En outre, dans tout le monde, la bourgeoisie a préparé ou prépare ses forces de classes de combat : les formations fascistes. Il va de soi que dans une situation telle que l'ennemi est décidé à lutter jusqu'à la dernière goutte de sang, l'aboutissant de la lutte des classes ne peut être que la guerre civile.
Cette conclusion posée, et sachant que « l'insurrection est un art qui a ses règles » (Marx), les masses laborieuses que le développement de l'histoire pousse vers l'insurrection doivent connaître cet art et son application. Ceci, de toute évidence, nécessite une préparation, préparation double d'ailleurs puisqu'à la fois idéologique et technique. La préparation idéologique suppose l'étude des insurrections prolétariennes récentes, de la pratique de la lutte de la classe ouvrière à l'échelle nationale et internationale des questions techniques de la guerre civile. Elle envisage encore une agitation intense dans les larges masses populaires pour les pénétrer de ces vérités : inéluctabilité de l'insurrection armée, nécessité impérieuse de s'y préparer. « Cacher aux masses la nécessité d'une guerre désespérée, sanglante, destructrice, comme tâche immédiate dans l'action prochaine, c'est abuser le peuple et soi-même. » (Lénine.)
La préparation technique exige une préparation idéologique préalable. De plus elle est essentiellement fonction des données concrètes de la situation. A son domaine se rattachent un grand nombre de problèmes : destruction de la force armée de l'ennemi, passage de cette force armée à l'insurrection ou tout au moins sa neutralisation aux moments décisifs, création d'organisations non seulement pour participer à l'insurrection mais surtout pour la diriger : armements et munitions, liaisons, transports, ravitaillement, etc...
Formations de Combat[modifier le wikicode]
Mais dans l'ordre de la préparation technique le problème capital est celui des « formations de combat ».
Que furent ces formations de combat dans l'histoire des insurrections prolétariennes du XIXe et du XXe siècle ?
En juin 1848, la résistance héroïque des ouvriers parisiens à des forces quadruples fut possible grâce à leur organisation dans les ateliers nationaux. Ils y avaient, en effet, appris à s'organiser militairement et au jour décisif ce fut une armée véritable, divisée en compagnies, commandée par des chefs que les forces bourgeoises rencontrèrent.
La Garde nationale, en majeure partie composée d'ouvriers et d'artisans, constituée pendant le siège de Paris pour la défense du pays contre les allemands, fit l'insurrection de 1871 et défendit la Commune.
En Russie[modifier le wikicode]
En Russie, en 1905, des formations de combat, groupes de défense contre les Centuries Noires, groupes terroristes, groupes de partisans, dans les villes et plus encore dans les campagnes, détachements révolutionnaires des armées de terre et de mer, furent l'élément de la résistance pendant de longs mois et donnèrent à ce mouvement insurrectionnel l'ampleur d'une grande révolution. Ceci explique l'extension des organisations de combat dans la période qui suivit. En 1906, une école militaire était créée, en Finlande (Kouokala). Une conférence des organisations du Parti social-démocrate russe dans l'Armée et de ses groupes de combat fut même réunie, à Tammerfors (Finlande) à la fin de 1906.
Plusieurs d'entre elles, répondant à des structures diverses, durèrent encore plusieurs années et l'une des plus intéressantes, celle de l'Oural survécut à la guerre mondiale. Avec juste raison, comme on le voit, on a pu appeler 1905 « la répétition générale » d'octobre 1917.
A ce moment, la « Garde ouvrière », organisée dans les usines des grands centres industriels, les unités révolutionnaires de l'armée régulière, furent les forces qui assurèrent la victoire. De larges masses militairement organisées entrèrent en lutte et décidèrent du succès et de sa rapidité, et en partie à cause de la préparation minutieuse et de longue haleine, de l'insurrection, à savoir l'existence antérieure des organisations de combat et des organisations du Parti social-démocrate dans l'armée.
Allemagne[modifier le wikicode]
Le 9 novembre 1918, en Allemagne, les soldats renversèrent la monarchie. Mais l'absence de continuité dans la lutte, permet à la réaction de s'organiser militairement et de concentrer ses forces. Ses « corps francs » sèment la terreur dans les régions industrielles. Et la classe ouvrière leur oppose ses « groupes de défense » organisés en hâte dans les usines et les localités.
Dans les luttes défensives, ces formations se développent. Et c'est elles qui permettront au prolétariat de l'Allemagne, et surtout des provinces industrielles de l'Ouest, de constituer une véritable armée, subdivisée en divisions et régiments, capable non seulement de le défendre de l'agression de Kapp et de ses corps francs, mais qui plus est, d'entreprendre l'offensive et d'écraser ce mouvement monarchiste.
Cependant l'insurrection de 1921 en Allemagne Centrale a souvent — notamment dans sa phase finale — le caractère d'une « guerre de partisans ». Les groupes de défense constitués sur la base de l'usine se développent tendant vers le groupe de partisans à larges effectifs.
La fin de l'année 1922 fut marquée par l'apparition d'une nouvelle formation de combat : la « centurie prolétarienne » dont le but était de défendre le prolétariat devant le péril réactionnaire, nationaliste. Il y eut les « centuries locales » et les « centuries d'entreprises ». Leur ensemble formait déjà en septembre 1923 une vaste organisation militaire avec ses régiments, divisions, états-majors, services divers, etc... englobant des centaines de mille d'hommes, prête à affronter les forces fascistes massées sur la frontière Saxo-bavaroise. Celles-ci, conduite par Hitler et Ludendorff, appuyées par la Reichswehr et le gouvernement nationaliste de Bavière préparaient leur marche sur Berlin, pour y instaurer la dictature fasciste en Allemagne.
Les capacités d'action de ces centuries ressortirent nettement des combats de Hambourg (octobre 1923) où pendant quelques jours, elles résistèrent à des forces 10 fois supérieures. Elles inaugurèrent même certaines méthodes de combats de rues qui méritent une attention particulière :
L'état de siège, alors étendu à toute l'Allemagne, l'acharnement de la lutte et des poursuites contre les centuries prolétariennes par la police et l'armée imposèrent une modification de leur structure. Des « groupes de cinq » les remplacèrent.
L'emprise grandissante du fascisme a obligé, d'autre part, les républicains bourgeois eux-mêmes à constituer des organisations semi-militaires de défense anti-fasciste « la bannière du Reich » tandis que le prolétariat révolutionnaire se groupait en une baste association qui compte actuellement plus de 100.000 membres « l'Association des combattants du Front rouge ».
Bavière, Hongrie, Autriche, Italie[modifier le wikicode]
En Bavière et en Hongrie, dans les combats révolutionnaires de 1918, les armées rouges se composaient d'unités révolutionnaires de l'armée, et de détachements d'ouvriers des usines. Leur formation spontanée, sans minutieuse préparation préalable, engendra leur manque de cohésion qui fut, outre les fautes politiques, l'une des causes de leur défaite.
Les unités de l'armée régulière furent également le centre des forces insurrectionnelles, en Autriche, en 1918. Devant la menace permanente de restauration monarchiste et du fascisme, une « garde ouvrière » à l'organisation militaire remarquable, dirigée par la social-démocratie fut maintenue.
En Italie, par contre, il existait de nombreuses organisations de combat, mais respectivement sous la direction des divers partis de gauche qui les avaient constituées. Cette division des forces permit au fascisme d'établir sa dictature. Par la suite, des organisations de défense de structures diverses, durent se constituer.
Bulgarie[modifier le wikicode]
En Bulgarie, l'armée joua encore le rôle prépondérant dans le renversement de la monarchie. La restauration, la réaction grandissante, obligèrent les masses paysannes à organiser leur défense. Le coup de force fasciste, en 1923, ne réussit qu'au prix de la division des forces populaires due à l'abstention des groupes de combat communistes dans la lutte. Ces organisations continuèrent d'exister et, dans les insurrections de 1923 et 1924, nées de la crise économique et de l'oppression gouvernementale fasciste, elles furent la base même de l'action. Dans ce pays agricole où l'élément paysan prédomine, elles prirent la forme et les caractères des « groupes de partisans ». Mais selon le développement de l'insurrection elles purent, même en certains endroits, se réorganisant d'après la structure de l'armée régulière, atteindre un stade plus élevé de l'organisation militaire et ceci explique non seulement leur longue résistance en ces points, mais aussi leurs succès.
Estonie[modifier le wikicode]
Le cas de Réval (Estonie) de décembre 1924, est intéressant à étudier. La tentative d'insurrection fut le fait de petits groupes, peu nombreux. La préparation, excellente fut malheureusement entachée de blanquisme. C'est ainsi que l'insurrection déclenchée, il fut impossible non seulement aux larges masses populaires, mais même aux groupes de défense prolétarienne de discerner immédiatement qu'il ne s'agissait pas d'un coup de force fasciste. Enfin, en 1926, le fascisme toujours plus menaçant en Belgique et en Lettonie, met les partis de gauche devant la nécessité de créer leurs organisations défensives : groupes de défense et milice ouvrière.
Conclusions[modifier le wikicode]
Dans cette revue historique il nous faut retenir que dans toute révolution victorieuse, les unités des armées régulières sont les forces insurrectionnelles de base, et que l'impossibilité de conserver la victoire apparaît là où une préparation préalable fit défaut.
Mais que la préparation minutieuse qui s'entendrait — comme à Réval — en dehors de toute liaison avec une large et profond mouvement populaire ne permet pas davantage la victoire.
De plus l'existence de diverses organisations développées côte à côte sans aucun lien, soumises à des directions diverses, voue à l'échec non seulement l'insurrection, mais aussi toute action défensive.
Enfin, les formes des organisations de combat varient aux différents moments et dans les divers pays, elles ont pourtant un trait commun. Toutes sont à leur début des organisations défensives.
En un mot, l'efficacité de la défense des libertés acquises par le peuple, ou la victoire d'une insurrection, sont strictement conditionnées avant tout, en outre de toutes les questions d'ordre politique et technique, par l'unité des organisations de combat par leur cohésion interne et leur liaison organique avec un ample mouvement populaire. Cet ensemble de conditions impliquant d'ailleurs une préparation préalable particulièrement sérieuse et étudiée.
Situation en France et Défense prolétarienne[modifier le wikicode]
Cette analyse historique aidant, recherchons quel stade de l'organisation correspond à la situation actuelle en France. L'industrialisation de l'après-guerre révolutionnant l'économie du pays, la crise financière insoluble en dehors de la dawisation ou des mesures révolutionnaires, sont les deux facteurs dominant la vie économique.
La vie politique est caractérisée par la vague montante de l'anti-parlementarisme et le mouvement de regroupement de la multitude des organisations politiques dans deux seuls camps antagonistes.
La réaction se consolide politiquement, économiquement. Et en même temps elle s'organise militairement par le mouvement fasciste — quels que soient les noms qu'il emprunte : Camelots du Roi, Jeunesse patriote, Faisceau... etc... — dont la fonction essentielle est la création de détachements de combat, détachements bourgeois de classe.
En face de la bourgeoisie, quelle est la situation du prolétariat ?
Les sanglantes défaites des insurrections prolétariennes du XIXe siècle causèrent une forte dépression dans les masses populaires et leur manque de foi dans la victoire par l'insurrection armée. Après quelques années d'indifférence le développement économique les contraint cependant à l'activité dans le domaine syndical et aussi politique. L'absence de résultats tangibles de leurs luttes, aggrave le scepticisme et la passivité des masses. Elles répugnent à l'organisation, à la discipline, auxquelles, confondant les causes elles attribuent leurs déceptions. Comme conséquence, l'inorganisation du prolétariat relativement à sa force numérique et sa division extrême sont caractéristiques de cette époque qui se clôt vers 1900.
Le début du XXe siècle voit une ascension vers l'unité, mais le crime des chefs social-démocrates pendant la guerre et dès son début, ne pouvaient que raviser les anciennes rancœurs du prolétariat vis-à-vis de toute organisation de toute discipline, en même temps que ses souffrances dans l'armée pendant la guerre développent ses sentiments anti-militaristes. L'industrialisation de la France après la guerre, l'accroissement et la concentration du prolétariat, la mécanisation de toute leur vie, imposent fatalement aux masses laborieuses la discipline dans l'existence, la précision dans le travail et leur fait acquérir le sens et la volonté de l'organisation.
En outre le prolétariat assiste à la concentration et l'organisation militaire des forces de conservation sociale menaçant ses plus chères libertés. Et dès lors il acquiert la conviction que dans les luttes prochaines, les seuls moyens économiques et politiques seront absolument insuffisants.
Aussi, un coup d’œil jeté sur la France, montre-t-il que, même en des coins reculés, naissent des organisations diverses de défense : groupes de défense prolétarienne, anti-fascistes, milice ouvrière, etc. Ceci souligne le profond changement survenu dans l'esprit des masses laborieuses, c'est-à-dire, sous l'empire de la nécessité, la rupture avec les sentiments anciens sur l'organisation et la discipline.
Ceux qui accusent actuellement les masses laborieuses en France, de manquer de volonté de lutte, de répugner encore à tout ce qui ressemble à discipline et organisation, ne se sont certainement pas livrés à une profonde analyse de la situation, ils se firent à leurs impressions subjectives, se contentant d'attribuer à la classe ouvrière leur propre pussillanimité.
Il est important de remarquer que le danger, déjà signalé comme cause de défait dans d'autres pays d'Europe, de la multiplicité des organisations de défense existe en France. La tâche immédiate dans ce pays est donc la réalisation de l'unité organique de ces multiples formations, si l'on ne veut s'expose à l'échec certain par division des forces on à leur dégénérescence dans un sens anarchique.
Cet élargissement de l'organisation des masses laborieuses jusqu'aux formations défensives de combat, ne fait que répondre à l'organisation sans cesse accrue dans un sens militaire, de la contre-révolution.
Quant à ces différents faits évalués sous l'angle des perspectives révolutionnaires, ils caractérisent une marche ascendante de la Révolution. Marx, en effet, a déjà mis en valeur cette idée que la révolution s'avance en créant une contre-révolution forte et compacte, c'est-à-dire qu'elle la contraint à recourir à des moyens de plus en plus extrêmes pour défendre ses prérogatives, donc à attaquer le prolétariat. Mais obligeant ce prolétariat à se défendre elle lui force en même temps des moyens de plus en plus puissants d'attaque.
⁂
La situation en France se développe dans le sens de la collision armée de la bourgeoisie contre les masses laborieuses. Celles-ci, sentant le péril qui plane sur la République démocratie même, ont spontanément entrepris l'organisation de leur défense. A cet effet, des groupes divers se sont constitués. La tâche de tout travailleur conscient est non seulement d'y adhérer, mais d'y agir énergiquement pour la création d'une organisation unique seule capable de résistance efficace.
La bourgeoisie multiplie ses préparatifs. Aux masses laborieuses de ne pas se laisser devancer. Et le jour n'est pas lointain où pour elles la question sera d'une telle urgence qu'il faudra redire, avec Lénine : « La formation de groupements d'après des morts d'ordre politiques ne suffit pas. Un groupement, d'après l'attitude vis-à-vis de la révolte armée est devenu nécessaire. Celui qui est contre la révolte, qui ne se prépare pas pour la révolte, celui-ci doit être rejeté sans pitié en dehors des rangs des partisans de la révolution. »