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Special pages :
Le rôle de l'individu dans l'histoire
| Auteur·e(s) | Gueorgui Plekhanov |
|---|---|
| Écriture | 1898 |
Éditions russe : Gospolitizdat, Moscou, 1944
I[modifier le wikicode]
Dans la seconde moitié des années 70, feu Kablitz[1] écrivit un article intitulé « L'intelligence et le sentiment, facteurs du progrès », où, se référant à Spencer, il s'attachait à démontrer que dans le mouvement ascendant de l'humanité, le sentiment joue un rôle primordial, alors que le rôle de l'intelligence n'est que secondaire et tout à fait subordonné. Un « honorable sociologue »[2], répliquant à Kablitz, accueillit avec un étonnement moqueur cette théorie qui reléguait l'intelligence à l'arrière-plan. Certes, il avait raison de défendre l'intelligence. Mais il aurait bien mieux fait, au lieu de discuter quant au fond la question soulevée par Kablitz, de montrer qu'elle ne pouvait ni ne devait être posée. En effet, par elle-même déjà, la théorie des « facteurs » est inconsistante du fait qu'elle sépare arbitrairement les uns des autres les divers aspects de la vie sociale, et les hypostasie en des forces particulières entraînant, de différents côtés et avec un succès inégal, l'homme social dans la voie du progrès. Elle l'est d'autant plus sous la forme que lui a donnée Kablitz, qui transforme en hypostases sociologiques particulières non pas tels ou tels aspects de l'activité de l'homme social, mais les différentes régions de la conscience individuelle. Ce sont là, en vérité, les colonnes d'Hercule de l'abstraction ; on ne saurait aller plus loin, car on entre alors dans le domaine bouffon de l'absurdité criante. C'est là-dessus que « l'honorable sociologue » aurait dû attirer l'attention de Kablitz et de ses lecteurs. S'il avait montré dans quel dédale d'abstraction Kablitz s'est laissé entraîner par son désir de trouver le « facteur » dominant de l'histoire, il aurait peut-être, par la même occasion, apporté aussi sa contribution à la critique de la théorie des facteurs. A l'époque, cela nous eût été à tous d'une grande utilité. Mais il ne fut pas à la hauteur de sa mission. C'est que lui-même admettait cette théorie et ne se distinguait de Kablitz que par son penchant à l'éclectisme, grâce auquel tous les « facteurs » lui paraissaient avoir une importance égale. L'éclectisme de son esprit se manifesta par la suite avec une netteté singulière dans ses attaques contre le matérialisme dialectique, doctrine qui selon lui sacrifie au « facteur » économique tous les autres facteurs, et réduit à zéro le rôle de l'individu dans l'histoire. Que le matérialisme dialectique est étranger à la théorie des « facteurs » et qu'il faut être absolument incapable de penser logiquement pour aller croire qu'il justifie ce qu'on appelle le quiétisme — voilà qui n'a pas même effleuré l'esprit de « l'honorable sociologue ». Notons d'ailleurs que sa bévue n'a rien d'original : beaucoup l'ont faite, la font et la feront sans doute encore longtemps...
On commença à accuser les matérialistes d'incliner au « quiétisme » alors qu'ils n'avaient pas encore une conception dialectique de la nature et de l'histoire. Sans descendre jusqu'« au fond des âges », bornons-nous à rappeler la controverse qui mit aux prises Price et Priestley, le savant anglais bien connu. Analysant la théorie de Priestley, Price s'attachait à démontrer, entre autres, que le matérialisme est incompatible avec la notion de liberté et exclut tout initiative personnelle. Dans sa réponse Priestley en appela à l'expérience de chaque jour. « Je ne parle pas de moi, bien qu'à coup sûr je ne sois pas le plus inerte des animaux (am not the most torpid and lifeless of all animals) ; mais où trouverez-vous plus de vigueur d'esprit, plus d'énergie indomptable, plus de force et de persévérance dans la poursuite des buts les plus importants que chez ceux qu'on appelle les nécessariens ? » Priestley parlait en l'occurrence de la secte religieuse démocratique des « christian necessarians »[3]. Nous ignorons si cette secte était vraiment aussi active que le pensait Priestley, son adepte. Mais peu importe. Ce qui est certain, c'est qu'une conception matérialiste de la volonté humaine s'accorde parfaitement avec l'activité pratique la plus énergique. Lanson note que « toutes les doctrines qui ont demandé le plus à la volonté humaine ont posé en principe l'impuissance de la volonté ; elles ont ôté le libre arbitre et livré le monde à la fatalité »[4]. Il a tort de penser que toute négation de ce qu'on est convenu d'appeler le libre arbitre mène nécessairement au fatalisme ; ce qui ne l'a d'ailleurs pas empêché de relever un fait historique intéressant au plus haut point : l'histoire montre en effet que le fatalisme lui-même, loin d'être toujours une entrave à l'action pratique énergique, en a été au contraire, à certaines époques, la base psychologique nécessaire. Pour le démontrer, rappelons que les puritains ont surpassé en énergie tous les autres partis en Angleterre au XVIIe siècle, et aussi que les disciples de Mahomet, en un court laps de temps, ont soumis à leur domination un énorme territoire, des Indes à l'Espagne. Ils se trompent fort, ceux qui s'imaginent qu'il nous suffit d'être persuadés qu'une suite d'événements est inévitable pour que disparaisse en nous toute possibilité psychologique d'y contribuer ou de nous y opposer[5].
Mon action est-elle un anneau nécessaire dans la chaîne des événements nécessaires ? Toute la question est là. Si oui, j'hésite d'autant moins, mon action est d'autant plus décidée. A cela, rien d'étonnant : quand nous disons qu'un individu considère son action comme un anneau nécessaire dans une chaîne d'événements nécessaires, cela revient à dire, entre autres choses, que l'absence de libre arbitre équivaut pour lui à une incapacité absolue d'inertie, qu'elle se traduit dans sa conscience par l'impossibilité d'agir autrement qu'il ne le fait. Etat d'esprit qu'expriment les célèbres paroles de Luther : « Hier stehe ich, ich kann nicht anders (Je suis là, et je ne puis faire autrement) », et grâce auquel les hommes font preuve de l'énergie la plus indomptable, accomplissent les exploits les plus étonnants. Hamlet ignorait cet état d'esprit ; c'est pourquoi il ne pouvait que geindre et s'abimer dans ses réflexions. Et c'est aussi pourquoi il n'aurait jamais accepté une philosophie où la liberté n'est que nécessité devenue consciente. Fichte disait avec raison : « Tel homme, telle philosophie ».
II[modifier le wikicode]
Certains, chez nous, ont pris au sérieux une remarque faite par Stammler[6] à propos de la contradiction soi-disant insoluble que renfermerait certaine doctrine politique et sociale d'Occident. Nous voulons parler du fameux exemple de l'éclipse de lune, qui est d'ailleurs archi-absurde. Parmi les conditions qui sont indispensables pour qu'il y ait éclipse de lune, l'action humaine ne figure pas et ne saurait figurer d'aucune manière : et pour cette seule raison déjà, l'idée d'un parti devant contribuer aux éclipses de lune ne pourrait germer que dans une maison de fous. Mais même si l'action de l'homme était une des conditions requises, aucun de ceux qui, tout en souhaitant voir une de ces éclipses, seraient convaincus qu'elles se produiront nécessairement sans leur concours, n'adhérerait à ce parti. Dans ce cas leur « quiétisme » consisterait à s'abstenir d'une action superflue et par conséquent inutile, et n'aurait rien de commun avec le quiétisme proprement dit. Pour que l'exemple de l'éclipse de lune cessât d'être absurde dans le cas envisagé par nous, le parti en question devrait le modifier radicalement. Imaginer que la lune est douée de conscience, que la position qu'elle occupe dans l'espace au moment où l'éclipse se produit lui apparaît comme le résultat de sa libre volonté, et que cette position, outre qu'elle lui procure une satisfaction profonde, est indispensable à sa tranquillité d'esprit, et que c'est la raison pour laquelle elle aspire toujours passionnément à l'occuper[7]. Après avoir imaginé tout cela, il faudrait se poser la question suivante : si finalement la lune découvrait en réalité ce n'est ni sa volonté ni son « idéal » qui déterminent son mouvement dans l'espace, mais que c'est au contraire son mouvement qui détermine et sa volonté et son « idéal », que ressentirait-elle ? D'après Stammler, cette découverte la rendrait fatalement incapable de se mouvoir, à moins qu'elle ne se tirât d'affaire au moyen de quelque contradiction logique. Mais pareille hypothèse est dépourvue de tout fondement. Cette découverte pourrait être pour la lune un sujet formel de mauvaise humeur, une cause de désarroi mécanique. Mais comme nous supposons qu'en fin de compte « l'état psychique de la lune » est conditionné tout entier par son mouvement, c'est là qu'il faudrait chercher les causes de son désarroi. Un examen attentif nous montrerait peut-être qu'elle s'afflige de ce que sa volonté n'est pas libre quand elle est à l'apogée, et que ce fait est pour elle une cause formelle de félicité et de bien-être moral lorsqu'elle est au périgée. Ou bien le contraire : peut-être apparaîtrait-il alors que ce n'est pas au périgée mais à l'apogée qu'elle trouverait le moyen de concilier sa liberté et sa nécessité. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'une telle conciliation est parfaitement possible, que la conscience de la nécessité s'accorde parfaitement avec l'action pratique la plus énergique. En tout cas c'est ce que nous avons vu jusqu'à présent dans l'histoire. Ceux qui niaient le libre arbitre ont souvent surpassé tous leurs contemporains par la force de leur volonté et ont exigé d'elle le maximum. Les exemples sont nombreux et bien connus. On ne peut oublier ces exemples, comme Stammler semble le faire, que si l'on se refuse de parti pris à voir la réalité historique telle qu'elle est. Ce parti pris est très fort chez nos subjectivistes et certains philistins allemands par exemple. Mais les philistins et les subjectivistes ne sont pas des hommes, ce ne sont que des ombres, comme eût dit Bélinski[8].
Examinons de plus près le cas où les actions d'un homme — passées, présentes ou futures — ne lui apparaissent que sous la couleur de la nécessité. Nous savons déjà que dans ce cas l'homme qui se croit l'envoyé de Dieu, tel Mahomet, ou l'élu d'un destin irrévocable, tel Napoléon, ou encore le porte-parole d'un mouvement historique irrésistible, tels certains hommes politiques du XIXe siècle, fait preuve d'une volonté qui, comme une force de la nature, renverse, tels des châteaux de cartes, tous les obstacles élevés sur sa route par les Hamlets[9]. Mais en l'occurrence c'est d'un autre point de vue que ce cas nous intéresse : quand, pour moi, avoir conscience que ma volonté n'est pas libre, c'est me trouver dans l'impossibilité totale, subjective ou objective, d'agir autrement que je ne le fais, et qu'en même temps mes actions m'apparaissent comme les plus désirables de toutes les actions possibles, alors, dans ma conscience, la nécessité ; et je ne suis pas libre dans ce sens seulement que je ne puis rompre cette identité de la liberté et de la nécessité ; je ne puis les opposer l'une à l'autre ; je ne puis me sentir gêné par la nécessité. Mais cette absence de liberté est en même temps sa manifestation la plus complète.
Simmel[10] dit que la liberté, c'est toujours la liberté par rapport à quelque chose, et que la liberté n'a de sens que conçue comme le contraire d'un empêchement. C'est exact, évidemment. Mais on ne peut, partant de cette vérité élémentaire, réfuter cette thèse que la liberté est la nécessité dont on a pris conscience — une des découvertes les plus géniales que la pensée philosophique ait jamais faites. La définition de Simmel est trop étroite : elle n'envisage que la liberté par rapport à une entrave extérieure. Tant qu'il ne s'agit que de ces entraves-là, identifier la liberté et la nécessité serait grotesque ! Le voleur n'est pas libre de vous dérober votre mouchoir neuf si vous l'en empêchez et tant qu'il n'a pas triomphé de votre résistance d'une manière ou d'une autre. Mais à côté de cette conception simpliste et superficielle de la liberté, il en est une autre, incomparablement plus profonde, qui n'existe pas pour ceux qui ne sont pas capables de raisonner philosophiquement, et à laquelle ceux qui le sont ne parviennent que le jour où ils réussissent à s'affranchir du dualisme et à comprendre qu'entre le sujet d'une part et l'objet de l'autre, l'abîme imaginé par les dualistes n'existe pas.
Le subjectivisme russe oppose son idéal utopique à nos réalités capitalistes et ne va pas plus loin. Les subjectivistes[11] se sont enlisés dans le marais du dualisme. L'idéal de ceux qu'on appelle les « disciples »[12] russes ressemble infiniment moins à la réalité capitaliste que celui des subjectivistes. Pourtant les « disciples » ont su trouver le pont qui relie l'idéal à la réalité. Ils se sont haussés jusqu'au monisme. Selon eux le capitalisme, par le cours même de son développement, aboutira à sa propre négation et à la réalisation de leur idéal — l'idéal des « disciples », russes et autres. C'est une nécessité historique. Le « disciple » est un des instruments de cette nécessité et ne pourrait pas ne pas l'être, de par sa situation sociale, et aussi en raison de son caractère moral et intellectuel, qui résulte de cette situation. C'est encore là un aspect de la nécessité. Mais du moment que sa situation sociale lui a donné ce caractère-là et pas un autre, non seulement il est un instrument de la nécessité et ne pourrait pas ne pas l'être, mais il veut passionnément l'être et ne peut pas ne pas le vouloir. C'est là un aspect de la liberté et, qui plus est, d'une liberté née de la nécessité, ou, plus exactement, c'est la liberté s'identifiant à la nécessité, c'est la nécessité qui s'est transformé en liberté[13]. Cette liberté-là est aussi la liberté par rapport à un empêchement, par opposition à une entrave : les définitions profondes ne réfutent pas les définitions superficielles, mais en les complétant elles les renferment toutes. En l'occurrence, de quel empêchement, de quelle entrave, peut-il être question ? C'est clair : de l'empêchement moral qui freine l'énergie de ceux qui ne se sont pas affranchis du dualisme ; de l'entrave dont souffrent ceux qui n'ont pas su jeter un pont au-dessus de l'abîme qui sépare l'idéal de la réalité. Tant que l'individu n'a pas conquis cette liberté-là par un effort viril de la pensée philosophique, il ne s'appartient pas entièrement et ses tortures morales sont le tribut déshonorant qu'il paye à la nécessité extérieure qui s'oppose à lui. Par contre, il naît à une vie nouvelle, d'une plénitude jusqu'alors insoupçonnée, sitôt qu'il rejette l'entrave, le joug douloureux qui le dégrade ; et alors sa libre activité devient l'expression consciente et libre de la nécessité[14]. Alors, elle devient une grande force sociale et rien ne peut l'empêcher, rien ne 'empêchera d'
Eclater comme les foudres divines
Sur l'imposture sacrilège.
III[modifier le wikicode]
Répétons-le : la conscience de la nécessité absolue d'un phénomène ne peut qu'accroître l'énergie de l'homme qui l'envisage sympathiquement et se considère comme une des forces qui le déterminent. Si cet homme, ayant conscience de la nécessité du dit phénomène, se croisait les bras, il montrerait par là qu'il connaît mal l'arithmétique. En effet, admettons que le phénomène A doit nécessairement se produire si la somme S des conditions requises est réunie. Vous m'avez démontré que certaines de ces conditions existent déjà, et que les autres seront acquises au moment T. Vous m'avez encore convaincu ; j'envisage favorablement le phénomène A ; je m'écrie : « Parfait ! » et je m'endors jusqu'à l'heureux jour où selon vos prévisions l'événement doit se produire. Les résultats ? Les voici : dans la somme S des conditions nécessaires pour que le phénomène A se produise, vous avez aussi inclus mon action que nous supposerons égale à a. Mais comme je me suis plongé dans le sommeil, au moment T la somme des conditions nécessaires à l'apparition du phénomène ne sera plus S mais S − a, ce qui change la situation. Il se peut que je sois remplacé par quelqu'un d'autre, qui lui aussi était enclin à l'inertie, mais sur qui l'exemple de mon apathie a exercé un effet salutaire parce qu'il la trouvait révoltante. Dans ce cas, la force a sera remplacée par la force b, et si b est égal à a (a=b), la somme des conditions nécessaires à l'accomplissement de A restera égale à S, et le phénomène se produira quand même au moment T.
Mais si ma force ne peut être considérée comme étant égal à zéro, si je suis capable et habile et si personne ne me remplace, alors la somme S ne sera plus complète, et le phénomène A se produira plus tard que nous ne l'avions supposé, ou moins complètement, ou même ne se produira pas du tout. C'est clair comme le jour, et si je ne le comprends pas, si je m'imagine que S restera S même après ma défection, c'est uniquement parce que je ne sais pas compter. Mais suis-je le seul à ne pas savoir compter ? En me présidant que la somme S serait nécessairement acquise au moment T, vous n'aviez pas prévu que j'irais me coucher sitôt notre entretien terminé : vous étiez certain que je resterais jusqu'au bout bon artisan de A ; vous avez pris une force sur laquelle vous auriez dû faire moins de fond pour une force sur laquelle vous pouviez compter, et par conséquent vous avec mal calculé, vous aussi. Mais admettons que vous n'avez pas commis la moindre erreur, que vous avez tout prévu. Voici, alors, quels auront été vos calculs : vous avez dit qu'au moment T, la somme S sera réunie. Dans cette somme des conditions nécessaires, ma défection figure comme une grandeur négative, et l'effet stimulant que produit sur les hommes virils l'assurance que leurs aspirations et leur idéal sont l'expression subjective de la nécessité objective, comme une grandeur positive. Dans ce cas la somme S sera effectivement réunie au moment fixé par vous, et le phénomène A se produira. Voilà qui semble clair. Mais alors pourquoi l'idée que le phénomène A est inéluctable m'a-t-elle troublé ? Pourquoi m'a-t-il semblé qu'elle me condamnait à l'inertie ? Pourquoi, dans les raisonnements qu'elle me suggérait, ai-je oublié les règles les plus élémentaires de l'arithmétique ? Sans doute parce que mon éducation était telle que déjà j'avais en moi, très fort, un penchant à l'inertie, et que notre entretien a été la goutte qui a fait déborder le vase. Voilà tout. La conscience de la nécessité n'a fait que donner à ma mollesse et à mon incapacité morales l'occasion de se manifester. Elle n'en a pas été la cause. La cause, elle est dans l'éducation que j'ai reçue. Par conséquent ... par conséquent, l'arithmétique est une science éminemment utile et estimable, dont les règles ne doivent pas être oubliées, même et surtout par messieurs les philosophes.
Mais comment la conscience de la nécessité d'un phénomène agit-elle sur un homme fort qui le voit d'un mauvais œil et qui le contrecarre ? Ici les choses changent quelque peu. Il est fort possible que l'énergie de sa résistance en soit affaiblie. Mais à quel moment les adversaires de ce phénomène se convainquent-ils qu'il est inéluctable ? Quand les circonstances qui le favorisent deviennent très nombreuses et très fortes. La conscience qu'ils ont de l'inéluctabilité de ce phénomène et le relâchement de leur énergie ne sont qu'une manifestation de la force des conditions qui le favorisent. Et ces manifestations-là sont à leur tour au nombre des conditions favorables.
Mais l'énergie de la résistance ne diminuera pas chez tous les adversaires du phénomène ; chez certains, elle ne fera qu'augmenter du fait qu'ils ont conscience de son inéluctabilité ; elle sera alors l'énergie du désespoir. L'histoire en général, et celle de la Russie en particulier, en fournissant bon nombre d'exemples instructifs. Et le lecteur, nous l'espérons, se les rappellera tout seul.
Ici, M. Karéev nous interrompt ; bien qu'il ne partage évidemment pas nos vues sur la liberté et la nécessité, et qu'il n'approuve pas nos sympathies pour les « outrances » des hommes forts, il accueille avec satisfaction, dans notre revue[15], l'idée que l'individu peut être une grande force sociale. L'honorable professeur s'écrie joyeusement : « Je l'ai toujours dit ! » Et cela est vrai. M. Karéev et tous les subjectivistes ont toujours attribué à l'individu un rôle très important dans l'histoire. Il fut un temps où cela leur valait la sympathie de la jeunesse avancée, qui aspirait à se livrer à un noble labeur pour le bien général et qui était, pour cette raison, naturellement encline à exalter l'initiative personnelle. Mais au fond, les subjectivistes n'ont jamais su résoudre ni même poser correctement le problème du rôle de l'individu dans l'histoire. A l'influence des lois du mouvement historique de la société, ils opposaient l'action des « individus à l'esprit critique » et créaient ainsi comme une nouvelle variété de la théorie des facteurs ; les individus à l'esprit critique étaient un des facteurs du dit mouvement ; ses propres lois en étaient un autre. Il en résultait une double ineptie dont on pouvait se contenter aussi longtemps que l'attention des « individus » actifs était concentrée sur les questions pratiques du jour, et qu'ils ne pouvaient, de ce fait, s'occuper de philosophie. Mais depuis que l'accalmie des années 1880-90 a donné, bien malgré eux, à ceux qui sont capables de penser le loisir de méditer sur la philosophie, la doctrine subjectiviste s'est mise à craquer sur toutes ses coutures, et à s'en aller par lambeaux comme le fameux manteau d'Akaki Akakiévitch[16]. Aucun raccommodage n'y pouvait rien, et l'un après l'autre les hommes qui pensent se sont détournés du subjectivisme comme d'une doctrine dont l'inconsistance absolue était manifeste. Mais comme il arrive toujours en pareil cas, la réaction contre cette théorie a entraîné quelques-uns de ses adversaires à exagérer dans le sens opposé. Tandis que des subjectivistes, désireux d'attribuer à « l'individu » un rôle aussi considérable que possible dans l'histoire, niaient que le mouvement historique se déroulât suivant des lois déterminées, quelques-uns de leurs adversaires les plus récents, voulant mieux faire ressortir que ce mouvement obéit à des lois, étaient apparemment prêts à oublier que ce sont les hommes qui font l'histoire et que par conséquent l'action des individus y joue nécessairement un rôle. Ils considéraient l'individu comme une quantité négligeable[17]. Au point de vue théorique, une telle exagération est aussi inadmissible que celle à laquelle avaient abouti les subjectivistes les plus zélés. On n'est pas plus fondé à sacrifier la thèse à l'antithèse qu'à oublier l'antithèse pour la thèse ; nous ne trouverons le point de vue juste que quand nous aurons réunir dans la synthèse les parts de vérité que renferment l'une et l'autre[18].
IV[modifier le wikicode]
Il y a longtemps que cette question nous préoccupe ; il y a longtemps que nous désirions inviter le lecteur à l'examiner avec nous. Mais certaines appréhensions nous retenaient : nous pensions que peut-être nos lecteurs l'avaient déjà résolue pour eux-mêmes, et que notre proposition viendrait trop tard. Aujourd'hui, nous n'avons plus de ces appréhensions. Les historiens allemands nous en délivrés. Nous le disons très sérieusement. Car ces derniers temps, les discussions assez vives sur le rôle des grands hommes dans l'histoire ont éclaté parmi les historiens allemands. Les uns étaient enclins à voir dans l'activité politique de ces hommes le ressort principal et presque unique du mouvement historique ; d'autres affirmaient que c'était là une conception étroite et que la science historique doit tenir compte non seulement de l'activité des grands hommes, et non seulement de l'histoire politique, mais de l'ensemble de la vie historique (das Ganze des geschichtlichen Lebens). Karl Lamprecht[19], auteur d'une Histoire du peuple allemand traduite en russe par M. Nikolaev, est un des représentants de cette tendance. Ses adversaires l'ont accusé de « collectivisme » et de matérialisme : ils l'ont même — horribile dictu [Chose horrible à dire] ! — mis sur le même plan que « les athées social-démocrates », selon l'expression qu'il a lui-même employée à la fin de la discussion. Ayant pris connaissance de ses opinions, nous avons constaté que les accusations lancées contre ce pauvre savant étaient dénuées de tout fondement. En même temps, nous avons acquis la conviction que les historiens allemands d'aujourd'hui ne sont pas en mesure de résoudre le problème du rôle de l'individu dans l'histoire. Et nous nous sommes cru en droit de supposer que certains lecteurs russes ne l'avaient pas résolu eux non plus, et qu'aujourd'hui encore, on pouvait, à ce sujet, dire les choses qui ne seraient pas absolument dépourvues d'intérêt théorique et pratique.
Lamprecht a recueilli toute une collection (eine artige Sammlung, ainsi qu'il le dit lui-même) d'opinions émises par certains hommes d'Etat éminents sur leur action envisagée par rapport au milieu historique dans lequel elle s'est déroulée ; mais dans sa polémique, il s'est borné à invoquer quelques discours et propos de Bismarck. Il cite ces paroles prononcées par le chancelier de fer au Reichstag de l'Allemagne du Nord, le 16 avril 1869 : « Messieurs, nous ne pouvons ni ignorer l'histoire du passé, ni faire l'avenir. Je voudrais vous mettre en garde contre l'erreur qui amène certains à avancer les aiguilles de leur montre en s'imaginant hâter ainsi le cours du temps. D'ordinaire on exagère beaucoup mon influence sur les événements auxquels je me suis appuyé ; néanmoins il ne viendrait à l'idée de personne d'exiger de moi que je fasse l'histoire. Cela me serait absolument impossible, même avec votre concours, bien qu'ensemble nous soyons assez forts pour résister au monde entier. Mais nous ne pouvons pas faire l'histoire : nous devons attendre qu'elle se fasse. Nous ne hâterons pas la maturation des fruits en le mettant sous une lampe, et si nous les cueillons quand ils sont encore verts, nous ne ferons qu'empêcher leur croissance, que les gâter ». Se référant à Joly, Lamprecht cite également des opinions que Bismarck a plus d'une fois exprimées pendant la guerre franco-prussienne et dont le sens est encore une fois le suivant : « Nous ne pouvons faire les grands événements politiques, nous devons prendre en considération le cours naturel des choses et nous borner à nous assurer ce qui est mûr ». Pour Lamprecht, c'est une vérité profonde, la vérité intégrale. Selon lui, l'historien ne saurait aujourd'hui penser autrement, si toutefois il sait aller au fond des événements, ne pas limiter sont horizon par un trop court espace de temps. Bismarck pouvait-il faire retourner l'Allemagne à l'économie naturelle ? Non, cela lui était impossible même quand il se trouvait au faîte de sa puissance. Les conditions historiques générales sont plus fortes que les individus les plus forts. Le caractère de son époque est pour un grand homme une « nécessité donnée empiriquement ».
Ainsi raisonne Lamprecht, qui qualifie sa conception d'universelle. On en voit facilement le côté faible. Les opinions de Bismarck citées par lui sont très intéressantes comme document psychologique. On peut n'éprouver aucun sympathie pour l'action de l'ex-chancelier allemand, mais on ne peut dire qu'elle fut insignifiante ni prétendre que Bismarck se distinguait par son « quiétisme ». C'est en songeant à lui que Lassalle disait : « Les serviteurs de la réaction ne sont pas des beaux parleurs, mais plût à Dieu que le progrès eût davantage de tels serviteurs ». Eh bien, cet homme qui à certains moments déploya une énergie véritablement de fer, se déclarait absolument impuissant devant le cours naturel des choses, se considérant sans aucun doute comme un simple instrument de l'évolution historique. Cela nous montre une fois de plus qu'on peut voir les faits à la lumière de la nécessité et être en même temps un homme d'action très énergique. Mais c'est à ce point de vue seulement que les opinions de Bismarck sont intéressantes ; il est impossible d'y trouver une réponse à cette question : quel est le rôle de l'individu dans l'histoire. Selon Bismarck, les événements se font d'eux-mêmes, et nous ne pouvons que nous assurer ce qu'ils ont préparé. Mais chacun des actes accomplis dans ce sens est lui aussi un événement historique : en quoi ces événements-là se distinguent-ils de ceux qui se font tout seuls ? En réalité, chaque événement historique, ou presque, « assure » à certains les fruits déjà mûrs du développement antérieur, en même temps qu'il est un anneau dans la chaîne des événements qui prépare les fruits de l'avenir. Comment peut-on opposer ces actes au cours naturel des choses ? Apparemment, Bismarck a voulu dire que les individus ou groupes d'individus qui jouent un rôle dans l'histoire n'ont jamais été et ne seront jamais tout-puissants ; ce qui, bien entendu, ne fait aucun doute. N'importe, nous voudrions savoir de quoi dépend leur force, — qui certes est loin d'être toute-puissante. Nous voudrions savoir dans quelles circonstances elle s'accroît ou diminue. Ni Bismarck, ni le savant défenseur de la conception « universelle » de l'histoire qui le cite, ne répondent à cette question.
Il est vrai qu'on peut rencontrer chez Lamprecht des citations plus probantes[20]. Il cite, par exemple, les paroles suivantes, de Monod, un des historiens les plus éminents d'aujourd'hui : « On est trop habitué, en histoire, à s'attacher surtout aux manifestations brillantes, retentissantes et éphémères de l'activité humaine, grands événements ou grands hommes, au lieu d'insister sur les grands et lents mouvements des institutions, des conditions économiques et sociales, qui sont la partie vraiment intéressante et permanente de l'évolution humaine, celle qui peut être analysée avec quelque certitude et dans une certaine mesure ramenée à des lois. Les événements et les personnages vraiment importants le sont surtout comme des signes et des symboles de divers moments de cette évolution ; mais la plupart des faits dits historiques sont à la véritable historique ce que sont au mouvement profond et constant des marées, les vagues qui s'élèvent à la surface de la mer, se colorent un instant de tous les feux de la lumière, puis se brisent sur la grève sans rien laisser d'elles-mêmes. »
Lamprecht se déclare prêt à souscrire à chacun de ces mots. On sait que les savants allemands n'aimaient pas s'avouer d'accord avec les français, pas plus que les français avec les allemands. C'est pourquoi l'historien belge Pirenne souligne avec satisfaction dans la Revue historique cette coïncidence des opinions de Monod et de Lamprecht. « Cette rencontre d'un savant français et d'un savant allemand est significative, remarque-t-il. Elle prouve, ce semble, que l'orientation historique nouvelle a pour elle l'avenir. »
V[modifier le wikicode]
Nous ne partageons pas, quant à nous, les espoirs dont se berce Pirenne. L'avenir ne saurait appartenir à des conceptions vagues et confuses ; or, telles sont celles de Monod et surtout celles de Lamprecht. On ne peut évidemment qu'applaudir à la tendance qui déclare que l'histoire a surtout pour objet d'étudier les institutions sociales et les conditions économiques. Cette science fera de grands progrès quand la-dite tendance y aura définitivement pris racine. Mais, premièrement, Pirenne se trompe quand il pense que cette orientation est nouvelle. Elle est apparue dans les sciences historiques autour de 1820 : Guizot, Mignet, Augustin Thierry, et plus tard Tocqueville et d'autres, en ont été les représentants brillants et conséquents ; les idées de Monod et de Lamprecht ne sont qu'une pâle copie d'un original déjà ancien, mais très remarquable. Deuxièmement, si profondes que soient pour leur temps les idées de Guizot, de Mignet et d'autres historiens français, elles laissent bien des points dans l'ombre. Elles ne donnent pas au problème du rôle de l'individu dans l'histoire une solution nette et complète. Pourtant, les sciences historiques doivent résoudre ce problème, s'il est jamais donné aux historiens de s'affranchir d'une conception trop étroite de l'objet de leur science. L'avenir appartient à l'école qui donnera, entre autres, la meilleure solution de ce problème.
Les vues de Guizot, de Mignet et d'autres historiens de la même tendance étaient une réaction contre les idées historiques du XVIIIe siècle ; elles en sont l'antithèse. Au XVIIIe siècle, ceux qui s'occupaient de la philosophie de l'histoire ramenaient tout à l'activité consciente des individus. Il est vrai que déjà alors il y avait des exceptions à la règle : ainsi, l'horizon d'un Vico[21], d'un Montesquieu ou d'un Herder était beaucoup plus vaste. Mais nous ne parlons pas des exceptions : dans leur très grande majorité, la plupart des penseurs du XVIIIe siècle concevaient l'histoire comme nous l'avons dit. A ce point de vue, il est curieux de relire aujourd'hui les œuvres historiques de l'abbé Mably, par exemple. Selon Mably, Minos aurait créé toute la vie sociale et politique ainsi que les mœurs des Crétois, et Lycurge aurait rendu le même service à Sparte. Si les Spartiates « méprisaient » les richesses, c'est grâce à Lycurge qui « descendit, pour ainsi dire, jusque dans le fond du cœur des citoyens et y étouffa le germe de l'amour des richesses »[22]. Et si les Spartiates se sont plus tard écartés de la voie que leur avait tracée le sage Lycurge, la faute en est à Lysandre qui leur assurait que « d'autres temps et d'autres circonstances exigeaient d'eux un nouveau génie et une nouvelle politique »[23]. Les études conçues dans cet esprit n'avaient presque rien de commun avec la science ; on les écrivait, tels des sermons, uniquement en vue des « leçons » morales qui en découleraient. C'est contre de pareilles conceptions que les historiens français du temps de la Restauration se sont élevés. Après les prodigieux événements de la fin du XVIIIe siècle, il était décidément impossible de croire que l'histoire est l’œuvre de personnalités plus ou moins éminentes, plus ou moins généreuses et éclairées, inspirant à leur gré à une multitude ignorante mais docile certains sentiments et certaines idées. De plus, cette philosophie de l'histoire indignait l'orgueil plébéien des théoriciens de la bourgeoisie. Les sentiments qui, dès le XVIIIe siècle, s'étaient manifestés lorsque apparut le drame bourgeois, se faisaient jour ici. Dans sa lutte contre la vieille école historique, Thierry reprenait les arguments que Beaumarchais et d'autres avançaient contre l'ancienne esthétique[24]. Enfin, les orages que la France venait de traverser avaient montré très clairement que le cours des événements historiques est loin d'être déterminé uniquement par l'action consciente des hommes ; à elle seule déjà cette circonstance devait donner à penser que ces événements s'accomplissent en vertu d'une nécessité latente, agissant aveuglément, à l'instar des forces naturelles, mais conformément à des lois immuables. Le fait que ce sont les historiens français de l'époque de la Restauration qui ont développé de la manière la plus conséquente — et précisément dans des ouvrages consacrés à la Révolution française — les nouvelles conceptions de l'histoire, envisagée comme un procès soumis à certaines lois, est au plus haut point remarquable, bien qu'à notre connaissance personne ne l'ait encore relevé. Ainsi les œuvres de Mignet et de Thiers. Chateaubriand appelait fataliste la nouvelle école historique. Et il formulait de la façon suivante les tâches qu'elle posait au chercheur : « Il faut que l'historien, dans ce système, raconte les plus grandes atrocités sans indignation, et parle des plus hautes vertus sans amour ; que d'un œil glacé il regarde la société comme soumise à certaines lois irrésistibles, de manière que chaque chose arrive comme elle devait inévitablement arriver. »[25] Cela est faux, bien entendu. La nouvelle école n'exigeait nullement de l'historien qu'il restât impassible. Augustin Thierry déclarait même tout net que les passions politiques, en aiguisant l'esprit du chercher, peuvent l'aider puissamment à découvrir la vérité[26]. Et il suffit de parcourir les œuvres historiques de Guizot, de Thiers ou de Mignet pour voir la sympathie très vive que leur inspirait la bourgeoisie dans sa lutte contre l'aristocratie d'épée ou d'église, comme dans ses efforts pour étouffer les revendications du prolétariat naissant. Mais ce qui est incontestable, c'est que la nouvelle école historique est apparu vers 1820-1830, c'est-à-dire à une époque où l'aristocratie était déjà vaincue par la bourgeoisie, bien qu'elle essayât encore de rétablir quelques-uns de ses anciens privilèges. La conscience qu'ils avaient de la victoire de leur classe et la fierté qu'ils en ressentaient percent dans tous les raisonnements des historiens de la nouvelle école. Et comme la bourgeoisie ne s'est jamais distinguée par la délicatesse chevaleresque des sentiments, il y avait parfois, dans les raisonnements de ses savants, de la dureté pour les vaincus. « Le plus fort absorbe le plus faible, dit Guizot dans une brochure de polémique, cela est de droit ». Il n'est pas moins dur pour la classe ouvrière. C'est cette dureté, prenant parfois les apparences d'une froide impassibilité, qui induisait en erreur Chateaubriand. De plus, à ce moment-là, on n'avait pas encore une idée très nette de ce qu'il fallait entendre par lois du mouvement historique. Enfin, la nouvelle école pouvait paraître fataliste parce que, cherchant à établir solidement ce point de vue que l'histoire est régie par des lois, elle se préoccupait fort peu des grands personnages historiques[27]. C'est ce qu'avaient peine à admettre ceux qui avaient été formés aux idées du XVIIIe siècle sur l'histoire. Aussi les objections pleuvaient-elles de toutes parts ; c'est ainsi que s'ouvrit une controverse qui, comme nous l'avons vu, n'est pas encore terminé.
En janvier 1826 Sainte-Beuve écrivait dans le Globe après la parution des tomes V et VI de l'Histoire de la Révolution française de Thiers :
« L'homme, en effet, par les déterminations soudaines dont il est susceptible, peut à tout moment faire intervenir dans les événements auxquels il prend part une force nouvelle, imprévue, variable, qui dans beaucoup de cas en modifie puissamment le cours, et dont en même temps l'ordinaire mobilité ne permet pas l'exacte mesure. »
Il ne faudrait pas croire que pour Sainte-Beuve ces « déterminations soudaines » de la volonté de l'homme n'ont pas leurs causes. Non, ce serait par trop naïf. Il se bornait à affirmer que les particularités intellectuelles et morales d'un homme qui joue un rôle plus ou moins important dans la vie publique, — ses talents, ses connaissances, son esprit de décision ou son irrésolution, son courage ou sa lâcheté, etc., etc., — ne peuvent manquer d'exercer une influence sensible sur la marche et sur l'issue des événements ; or, ces particularités ne s'expliquent pas uniquement par les lois générales du développement d'un peuple, mais sont dues toujours, et dans une grande mesure, à l'action de ce qu'on peut appeler les accidents de la vie privée. Citons quelques exemples pour illustrer cette idée, qui est d'ailleurs, ce semble, assez claire par elle-même.
Pendant la guerre de la Succession d'Autriche, les armées françaises avaient remporté des victoires brillantes, et la France aurait sans doute pu obtenir de l'Autriche la cession d'une assez grande partie de la Belgique actuelle ; mais Louis XV ne l'exigea pas, parce que, disait-il, il faisait la guerre non pas en marchand, mais en roi ; aussi la paix d'Aix-la-Chapelle ne donna-t-elle rien aux Français. Mais si le caractère de Louis XV avait été autre, le territoire de la France se serait peut-être accru, ce qui aurait quelque peu modifié le cours de son développement économique et politique.
On sait que dans la guerre de Sept ans la France fut l'alliée de l'Autriche. Madame de Pompadour, à ce qu'on prétend, y avait puissamment contribué, très flattée d'être appelée ma « cousine » ou ma « bien bonne amie » dans une lettre que l'altière Marie-Thérèse lui adressait. On peut donc dire que si Louis XV avait été de mœurs plus austères ou que s'il s'était moins laissé influencer par ses favorites, Madame de Pompadour n'aurait pas exercé une telle influence sur la marche des événements, et ceux-ci auraient pris un autre tour.
Poursuivons : la guerre de Sept ans fut malheureuse pour la France : ses généraux y subirent des défaites honteuses. Leur conduite fut plus qu'étrange. Le duc de Richelieu se livrait au pillage ; Soubise et de Broglie se contrecarraient sans cesse. C'est ainsi que lorsque de Broglie attaque l'ennemi près de Willinghausen, Soubise n'accourut pas au canon, comme cela avait été convenu et comme il aurait dû le faire, et de Broglie dut battre en retraite[28]. Or, Madame de Pompadour protégeait l'incapable Soubise. On peut dire, ici encore, que si Louis XV avait été moins voluptueux, ou que si sa favorite ne s'était pas mêlée de politique, les événements n'auraient pas pris un tour si fâcheux pour la France.
Les historiens français disent que la France, au lieu de faire la guerre sur le continent, aurait dû porter tous ses efforts sur mer pour défendre ses colonies contre l'Angleterre. Si elle ne l'a pas fait, la faute en est encore et toujours à Madame de Pompadour, désireuse de complaire à sa « bien bonne amie » Marie-Thérèse. La guerre de Sept ans fit perdre à la France ses plus belles colonies, ce qui, sans aucun doute, influa fortement sur le développement des rapports économiques dans ce pays. La vanité d'une femme nous apparaît donc ici comme un « facteur » influent du développement économique.
Faut-il d'autres exemples ? Nous en citerons encore un, le plus frappant peut-être. Toujours pendant la guerre de Sept ans, an août 1761, l'armée autrichienne, ayant opéré sa jonction avec l'armée russe en Silésie, enveloppa Frédéric près de Striegau. La situation du roi de Prusse était désespérée, mais les alliés différaient d'attaquer ; le général Boutourline[29], après être resté vingt jours immobile devant l'ennemi, quitta même la Silésie, n'y laissant qu'une partie de ses troupes pour appuyer le général autrichien Laudon. Laudon prit la ville de Schweidnitz, près de laquelle campait Frédéric : mais ce succès fut de peu d'importance. Et si Boutourline avait été plus résolu ? Si les alliés avaient attaqué Frédéric sans lui laisser le temps de se retrancher dans son camp ? Peut-être l'auraient-ils écrasé et obligé à se soumettre à toutes les exigences des vainqueurs ? Et cela se passait quelques mois à peine avant qu'une nouvelle circonstance imprévue — la mort de l'impératrice Elisabeth — vînt subitement et profondément modifier la situation en faveur de Frédéric. On se demande alors : que serait-il arrivé si Boutourline s'était montré plus résolu, ou s'il y avait eu à sa place un Souvorov[30] ?
Analysant les idées des historiens « fatalistes », Sainte-Beuve fait encore une autre réflexion qui mérite elle aussi de retenir notre attention. Dans son article déjà cité sur l'Histoire de la Révolution française de Mignet, il s'attachait à démontrer que la marche et l'issue de la Révolution française n'avaient pas été conditionnées uniquement par les causes générales qui l'avaient engendrée, et par les passions qu'à son tour elle avait suscitées, mais encore par une foule de petits faits qui échappent à l'attention de l'historien et ne sont même pas, à proprement parler, des faits sociaux. « Pendant que ces causes (générales) et ces passions (suscitées par elles) avaient leurs effets et leur cours, écrivait-il, les forces naturelles, physiques, physiologiques n'étaient pas suspendues ; la pierre continuait de peser, et le sang de circuler. Que la fièvre inflammatoire, je le suppose, n'eût pas saisi Mirabeau, qu'une tuile ou un coup de sang eût tué Robespierre, qu'une balle eût atteint Bonaparte, la face des choses n'aurait-elle pas changé ? Leur marche aurait-elle persisté invariable ? Et l'issue, oseriez-vous affirmer qu'elle aurait été la même ? En multipliant suffisamment de pareils accidents, et j'en ai le droit, puisqu'ils n'impliquent contradiction ni avec les causes qui ont amené la Révolution, ni avec les passions qu'elle a soulevées, seules forces dont vous semblez tenir compte, il ne me serait pas difficile de concevoir une issue tout opposée à celle que vous présentez comme nécessaire. » Il cite ensuite la phrase fameuse : le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, eût changé la face du monde. Pour finir, tout en reconnaissant que bien des arguments militent en faveur de la thèse de Mignet, il répète que l'erreur de ce dernier est d'attribuer à l'action des seules causes générales les résultats auxquels ont également contribué une foule d'autres causes, infimes, obscures, insaisissables, — son esprit rigoureux paraissant se refuser à admettre l'existence d'une chose où il ne voit ni ordre, ni lois.
VI[modifier le wikicode]
Les objections de Sainte-Beuve sont-elles fondées ? Il semble bien qu'elles renferment une part de vérité. Mais laquelle ? Pour l'établir, commençons par examiner cette idée que l'homme peut, par des déterminations soudaines introduire dans le cours des événements une force nouvelle capable de le modifier considérablement. Nous avons déjà donné plusieurs exemples qui nous semblent bien l'éclairer. Méditons ces exemples.
Nul n'ignore que sous le règne de Louis XV la puissance militaire de la France ne cessa de décliner. Henri Martin note que pendant la guerre de Sept ans, les armées françaises, qui traînaient toujours derrière elles une nuée de prostituées, de marchands et de laquais, et qui comptaient trois fois plus de chevaux d'équipages que de chevaux de selle, rappelaient plutôt les hordes de Darius et de Xerxès que les armées de Turence et de Gustave-Adolphe[31]. Archenholz écrit dans son histoire de la guerre de Sept ans que les officiers français abandonnaient souvent leurs postes pour aller danser dans les environs ; ils n'exécutaient les ordres de leurs chefs que quand bon leur semblait. Ce triste état ce choses était dû à la déchéance de la noblesse qui continuait cependant à occuper à l'armée tous les postes supérieurs, et à la désorganisation générale de tout l'« ancien régime » qui allait à grands pas vers sa fin. A elles seules, ces causes générales suffisaient pour donner à la guerre de Sept ans un tour défavorable à la France. Mais il est certain que l'incapacité de généraux tels que Soubise augmentait encore, pour l'armée française, les chances d'échec résultant des causes générales. Et comme Soubise se maintenait à son commandement grâce à Madame Pompadour, il faut reconnaître que la vaniteuse marquise fut un des « facteurs » qui, pendant la guerre de Sept ans, aggravèrent considérablement l'action, fâcheuse pour la France, des causes générales.
La puissance de la marquise de Pompadour était non dans sa force à elle, mais dans le pouvoir du roi soumis à ses volontés. Peut-on dire que le caractère de Louis XV était ce qu'il devait être nécessairement étant donné le cours général du développement des rapports sociaux en France ? Nullement. Le cours de ce développement restant le même, il aurait pu y avoir à sa place un autre roi qui se fût autrement comporté avec les femmes. Sainte-Beuve aurait dit qu'il eût suffi pour cela de l'action de causes physiologiques obscures et insaisissables. Et il aurait eu raison. Et s'il en est ainsi, il s'ensuit que les causes physiologiques obscures, en influant sur le cours et l'issue de la guerre de Sept ans, ont aussi influé sur le développement de la France qui aurait été autre si la guerre de Sept ans ne l'avait pas privée de la plupart de ses colonies. Mais cette conclusion ne contredit-elle pas à la notion d'un développement social s'opérant selon des lois ?
Pas le moins du monde. Si incontestable que soit, dans les cas envisagés, l'action des particularités individuelles, il est non moins incontestable que cette action ne pouvait se produire que dans les conditions sociales existantes. Après la bataille de Rossbach, l'indignation des Français contre la protectrice de Soubise ne connut pas de bornes. Chaque jour elle recevait de nombreuses lettres anonymes pleines de menaces et d'injures. Madame de Pompadour en était très affectée ; elle en perdait le sommeil[32]. Elle n'en continua pas moins à protéger Soubise. En 1762, dans une lettre où elle lui écrivait qu'il n'avait pas justifié les espoirs fondés sur lui, elle ajoutait : « Ne craignez pourtant rien : je prendrai soin de vos intérêts et je tâcherai de faire votre paix avec le Roi »[33]. Comme on le voit, elle refusait de s'incliner devant l'opinion publique. Et pourquoi ? Probablement parce que la société française d'alors n'avait pas les moyens de l'y obliger. Mais pourquoi la société française d'alors ne pouvait-elle l'y obliger ? A cause de son organisation qui, à son tour, dépendait du rapport des forces sociales existant en France à cette époque. Par conséquent, c'est le rapport de ces forces qui, en dernière analyse, explique pourquoi le caractère de Louis XV et les caprices de ses favorites ont pu exercer une influence aussi déplorable sur les destinées de la France. Car si ce faible pour les femmes avait été le défaut non du roi mais d'un de ses cuisiniers ou de ses palefreniers, il n'aurait eu aucune importance historique. Il est clair qu'il ne s'agit pas ici du défunt en lui-même, mais de la position sociale de celui qui en est atteint. Le lecteur comprendra que ce raisonnement peut s'appliquer à tous les exemples cités plus haut. Il suffit d'y changer ce qui doit y être changé, de mettre par exemple la Russie au lieu de la France, Boutourline au lieu de Soubise, etc. Il est donc inutile que nous nous répétions.
Il s'ensuit que les individus, grâce aux particularités de leur caractère, peuvent influer sur les destinées de la société. Leur influence, aussi bien que son étendue, sont déterminées par l'organisation de la société, par le rapport des forces sociales. Le caractère de l'individu n'est un « facteur » du développement social qu'au moment et dans la mesure où les rapports sociaux le lui permettent.
On peut nous faire observer que l'influence d'un individu dépend aussi de ses talents. D'accord ! Mais l'individu ne peut manifester ses talents que quand il occupe dans la société une position qui le lui permet. Pourquoi le sort de la France a-t-il pu se trouver entre les mains d'un homme qui n'avait ni la capacité ni le désir de se consacrer au bien public ? Parce que telle était son organisation sociale. Et c'est l'organisation sociale qui détermine à chaque moment donné le rôle, et par conséquent l'importance sociale, qui peuvent échoir à certains personnages, doués ou incapables.
Mais si le rôle de l'individu est déterminé par l'organisation de la société, comment son influence sociale, conditionnée par ce rôle, pourrait-elle être en contradiction avec la notion d'un développement social s'opérant selon des lois ? Cette influence, loin d'être en contradiction avec cette notion, en est une des illustrations les plus éclatantes.
Mais il faut noter ici que la possibilité d'une influence de l'individu sur la société, possibilité conditionnée par l'organisation de cette dernière, ouvre toute grande la porte à l'influence, sur les destinées historiques des peuples, de ce qu'on est convenu d'appeler les contingences. La luxure d'un Louis XV était une conséquence nécessaire de l'état de son organisme. Mais par rapport au cours général du développement de la France, cette circonstance était fortuite. Elle a néanmoins influé, ainsi que nous l'avons déjà dit, sur les destinées de la France, et a été une des causes qui les ont conditionnées. La mort de Mirabeau, il va sans dire, fut le résultat de processus pathologiques se produisant selon des lois déterminées. Mais la nécessité de ces processus ne découlait nullement de la marche générale du développement de la France ; elle était due à certaines particularités de l'organisme du célèbre orateur et aux conditions physiques dans lesquelles il avait contracté sa maladie. Par rapport au cours général du développement de la France, ces particularités et ces conditions étaient fortuites. Et pourtant la mort de Mirabeau a influé sur le cours ultérieur de la Révolution et compte parmi les causes qui l'ont conditionné.
L'action des causes fortuites est plus frappante encore dans l'exemple déjà cité de Frédéric II, qui ne se tira d'une situation critique que grâce à l'indécision d'un Boutourline. Même par rapport au cours général du développement de la Russie, la nomination de Boutourline pouvait être fortuite dans le sens que nous avons donné à ce mot ; et il est bien évident qu'elle était sans rapport avec le cours général du développement de la Prusse. Néanmoins, l'hypothèse que l'indécision de Boutourline a sauvé Frédéric d'une situation désespérée n'est pas dénuée de vraisemblance. Si Souvorov avait été à la place de Boutourline, il se peut que l'histoire de la Prusse en eût été changée. Il s'ensuit que les destinées des Etats dépendent parfois de hasards qu'on peut appeler des hasards du second degré. « In allem Endlichen ist ein Element des Zufälligen », disait Hegel (« Tout ce qui est fini renferme un élément fortuit »). Dans la science, nous n'avons affaire qu'à du « fini » ; c'est pourquoi on peut dire que dans tous les processus qu'elle étudie, il y a un élément fortuit. Cela n'exclut-il pas la possibilité d'une connaissance scientifique des faits ? Nullement. Le hasard est quelque chose de relatif. Il ne se manifeste qu'au point d'intersection de processus nécessaires. L'apparition des Européens en Amérique fut, pour les habitants du Mexique et du Pérou, fortuite en ce sens qu'elle ne découlait pas du développement social de ces pays ; mais la passion de naviguer qui s'était emparée des Européens d'Occident à la fin du moyen âge n'était par fortuite ; non plus que la facilité avec laquelle les Européens brisèrent par la force la résistance des indigènes. Les conséquences de la conquête du Mexique et du Pérou par les Européens n'étaient pas fortuites, elles non plus ; elles étaient en fin de compte la résultante de deux forces : la situation économique des pays conquis d'une part, et celle des conquérants de l'autre. Or, ces forces et leur résultante peuvent parfaitement faire l'objet d'une étude rigoureusement scientifique.
Les vicissitudes de la guerre de Sept ans ont exercé une grande influence sur l'histoire de la Prusse. Mais à une autre étape de son développement, leur influence eût été toute différente. Là encore, les conséquences de hasards ont été déterminées par la résultante de deux forces : l'état social et politique de la Prusse d'une part, et celui des Etats européens qui exerçaient une influence sur elle, de l'autre. Donc, là encore, le hasard n'empêche nullement une étude scientifique des faits.
Nous savons maintenant que les individus exercent souvent une grande influence sur le sort d'une société, mais que cette influence est déterminée par la structure interne de cette dernière et sa situation par rapport aux autres sociétés. Mais cela n'épuise pas la question du rôle de l'individu dans l'histoire, et il faut que nous l'abordions d'un autre côté encore.
Sainte-Beuve pensait qu'un nombre suffisant de causes infimes et obscures dans le genre de celles qu'il indique, aurait pu donner à la Révolution française une issue tout opposée à celle que nous lui connaissons. Grosse erreur ! Le complexe des causes psychologiques et physiologiques infimes n'aurait jamais pu éliminer les graves besoins sociaux qui ont engendré la Révolution française ; et aussi longtemps que ces besoins n'auraient pas été satisfaits, le mouvement révolutionnaire ne se serait pas apaisé en France. Pour que ce mouvement conduisît à une issue opposée à celle que l'on sait, il eût fallu remplacer ces besoins par des besoins opposés ; or, il est bien évident qu'aucune combinaison de causes infimes n'aurait pu le faire.
Les causes de la Révolution française étaient dans la nature même des rapports sociaux ; quant aux causes infimes que suppose Sainte-Beuve, elles ne pouvaient résider que dans les particularités personnelles des individus. Ce qui, en dernière analyse, détermine les rapports sociaux, c'est l'état des forces productives, lequel ne dépend des particularités propres à tels ou tels individus que dans la mesure où ceux-ci sont capables de perfectionner la technique, de faire des inventions et des découvertes. Ce n'est pas à ces particularités-là que songeait Sainte-Beuve. Or, aucune autre ne permet à des individus d'influer directement sur l'état des forces productives, ni par conséquent sur les rapports sociaux qu'elles conditionnent, autrement dit sur les rapports économiques. Quelles que soient les particularités d'un individu, il ne peut annuler les rapports économiques existants, s'ils correspondent à l'état des forces productives. Mais les particularités d'un individu le rendent plus ou moins propre à satisfaire les besoins sociaux nés des rapports économiques existants, ou bien à s'y opposer. Ce dont, socialement, la France avait le plus pressant besoin à la fin du XVIIIe siècle, c'était de voir substituées aux institutions politiques périmées d'autres institutions, plus conformes à son nouveau régime économique. Les hommes politiques les plus en vue, les plus utiles de ce temps furent précisément ceux qui pouvaient le mieux contribuer à satisfaire ce besoin pressant. Admettons que Mirabeau, Robespierre et Bonaparte étaient de ceux-là. Que serait-il arrivé si une mort prématurée n'avait pas enlevé Mirabeau de la scène politique ? Le parti de la monarchie constitutionnelle serait resté plus longtemps une force ; sa résistance aux républicains en eût été plus énergique. Voilà tout. Aucun Mirabeau au monde n'aurait pu empêcher le triomphe des républicains. La force de Mirabeau était toute dans la sympathie et la confiance du peuple ; or, le peuple voulait la République ; la Cour l'irritait en s'obstinant à défendre l'ancien régime. Dès que le peuple eût été convaincu que Mirabeau ne sympathisait pas avec ses aspirations républicaines, il eût cessé de sympathiser avec lui ; le grand orateur aurait alors perdu presque toute influence, et plus tard il aurait sans doute été victime du mouvement qu'il avait en vain essayé de freiner. On peut en dire autant, ou à peu près, de Robespierre. Admettons qu'il fût dans son parti absolument irremplaçable. Mais en tout cas il n'en faisait pas la force à lui seul. S'il avait été tué en janvier 1793 par la chute d'une tuile par exemple, un autre aurait évidemment pris sa place, et bien que cet autre lui eût été inférieur en tous points, les événements ne s'en seraient pas moins déroulés dans le même sens. Il est bien certain, par exemple, que même alors les girondins n'auraient pas évité la défaite, mais il est possible que le parti de Robespierre eût perdu le pouvoir un peu plus tôt, et que nous parlerions aujourd'hui non de la réaction thermidorienne, mais de la réaction de floréal, de prairiale ou de messidor. Il en est peut-être qui diront que Robespierre, par son terrorisme implacable, loin de retarder a hâté la chute de son parti. Nous ne discuterons pas ici de cette hypothèse, et nous admettrons qu'elle est entièrement fondée. Dans ce cas, la chute du parti de Robespierre se serait produite non pas en thermidor, mais en fructidor, en vendémiaire ou en brumaire. Bref, elle se serait produite peut-être plus tôt, peut-être plus tard, mais elle n'aurait pas manqué de se produire, car les couches de la population sur lesquelles ce parti s'appuyait n'étaient pas préparées à exercer longtemps le pouvoir. En tout cas on ne saurait parler de résultats « opposés » à ceux qu'a produits l'action énergique de Robespierre.
Pas plus que si une balla avait tué Bonaparte à Arcole par exemple. Ce qu'il a fait dans ses campagnes d'Italie et ailleurs, d'autres généraux l'auraient fait. Avec moins de talent peut-être, et sans remporter d'aussi brillantes victoires, mais la République française serait néanmoins sortie victorieuse des guerres qu'elle menait alors, car ses soldats étaient, et de beaucoup, les meilleurs de l'Europe. Quant au 18 Brumaire et à son influence sur la vie intérieure de la France, disons que là encore, selon toute probabilité, la marche générale et l'issue des événements auraient été, au fond, les mêmes que sous Napoléon. La République, frappée à mort le 9 thermidor, agonisait. Le Directoire était incapable de rétablir l'ordre auquel la bourgeoisie, après avoir rejeté la domination des ordres privilégies, aspirait avant tout. Pour rétablir l'ordre, il fallait une « bonne épée » selon l'expression de Sieyès. Pour ce rôle d'épée bienfaisante, on songea d'abord au général Joubert, et quand il fut tué à Novi, on parla de Moreau, de Macdonald, de Bernadotte[34]. Ce n'est qu'ensuite qu'on parla de Bonaparte ; s'il avait été tué comme Joubert, il n'aurait pas même été question de lui, et on aurait trouvé une autre « épée ». Il va sans dire que l'homme que les événements auraient porté à la dictature devait de son côté tendre inlassablement au pouvoir, refouler énergiquement et écraser sans pitié tous ceux qui lui barraient la route. Bonaparte était doué d'une énergie de fer et il n'épargnait rien pour arriver à ses buts. Mais il n'était pas le seul égoïste plein d'énergie, de talent et d'ambition, loin de là. La place qu'il réussit à occuper ne serait certainement pas restée vacante. Admettons qu'un autre général, l'ayant conquise, se fût montré plus pacifique, n'eût pas dressé contre lui toute l'Europe, et fût mort aux Tuileries et non à Sainte-Hélène. Alors, les Bourbons ne seraient pas rentrés en France. Pour eux, c'eût été, bien entendu, un résultat « opposé » à celui qui se produisit effectivement. Mais par rapport à la vie intérieure de la France dans son ensemble, il se serait fort peu distingué du résultat réel. Cette « bonne épée », après avoir rétabli l'ordre et assuré la domination de la bourgeoisie, n'aurait pas tardé à lui peser en raison de ses habitudes de caserne et de son despotisme. Un mouvement libéral analogue à celui qui s'est produit sous la Restauration aurait alors commencé ; la lutte serait devenue de plus en plus vive, et comme les « bonnes épées » ne se distinguent pas précisément par leur humeur accommodante, le vertueux Louis-Philippe serait peut-être monté sur le trône de ses chers cousins, non pas en 1830, mais en 1820 ou en 1825. De tels changements dans le cours des événements auraient pu influer jusqu'à un certain point sur la vie politique ultérieure de l'Europe et, par suite, sur sa vie économique. Mais en aucun cas l'issue finale du mouvement révolutionnaire n'eût été « opposée » à ce qu'elle fut. Les personnages influents peuvent, grâce aux particularités de leur esprit et de leur caractère, modifier la physionomie particulière des événements et certaines de leurs conséquences partielles, mais ils ne peuvent en changer l'orientation générale, laquelle est déterminée par d'autres forces.
VII[modifier le wikicode]
En outre, notons ceci. Quand nous raisonnons sur le rôle des grands hommes dans l'histoire, nous sommes presque toujours victimes d'une erreur d'optique qu'il est utile de signaler au lecteur.
En assumant le rôle de « bonne épée » appelée à sauver l'ordre social, Napoléon écarta de ce rôle tous les autres généraux, dont certains l'auraient peut-être joué aussi bien ou presque aussi bien que lui. Une fois satisfait le besoin social d'avoir un dictateur militaire énergique, l'organisation sociale barra la route de la dictature à tous les autres militaires de talents. Dès lors, la force de cette organisation contrecarra la manifestation d'autres talents du même genre. De là l'erreur d'optique dont nous parlons. Nous nous faisons de la force personnelle de Napoléon une idée très exagérée, car nous lui attribuons toute la force sociale qui l'a poussée au premier plan et qui la soutenait. Si elle nous semble tout à fait exceptionnelle, c'est parce que les autres forces semblables à elle n'ont point passé du domaine du possible à celui du réel. Et quand on nous demande : que serait-il arrivé sans Napoléon, notre imagination s'y perd, et il nous semble que sans lui, tout le mouvement social sur lequel reposaient sa force et son influence n'aurait pu se produire.
Dans l'histoire du développement intellectuel de l'humanité, il est infiniment plus rare que le succès d'un individu empêche celui d'un autre. Mais là encore, nous sommes sujets à l'erreur d'optique que j'ai signalée. Quand la situation sociale pose devant les porte-paroles spirituels de la société certaines tâches, elles attirent l'attention des esprits éminents tant qu'ils ne les ont pas résolues. Mais quand ils les ont résolues, leur attention se porte sur d'autres objets. Ayant accompli une tâche X, l'homme de talent A oriente par là-même l'attention de l'homme de talent B vers une autre tâche Y. Et quand on nous demande ce qui serait arrivé si A était mort avant d'avoir pu accomplir la tâche X, nous nous imaginons que le fil du développement intellectuel de la société se serait trouvé rompu. Nous oublions que si A était mort, B, ou C ou D aurait pu entreprendre l'accomplissement de cette tâche, et qu'ainsi le fil du développement intellectuel n'aurait pas été rompu, malgré la mort prématurée de A.
Deux conditions sont nécessaires pour qu'un homme, doué d'un certain talent, exerce, grâce à lui, une influence profonde sur le cours des événements. Il faut d'abord que grâce à sont talent, il réponde mieux que les autres aux besoins sociaux de l'époque : il est bien évident que Napoléon ne serait pas devenu empereur si au lieu d'être un génie militaire il avait eu le talent musical d'un Beethoven. Il faut ensuite que le régime social existant ne barre pas la route à l'individu qui possède l'aptitude nécessaire et utile à ce moment précis. Si l'ancien régime avait duré en France 75 ans de plus, Napoléon n'eût été à sa mort que l'obscur général ou colonel Bonaparte[35]. En 1789, Davout, Desaix, Marmont et Macdonald étaient sous-lieutenants. Bernadotte était sergent-major ; Hoche, Marceau, Lefebvre, Pichegru, Ney, Masséna, Murat, Soult étaient sous-officiers ; Augereau était maître d'armes ; Lannes teinturiers ; Gouvion-Saint-Cyr acteur ; Jourdan mercier ; Bessières coiffeur ; Brune ouvrier typographe ; Joubert et Junot étudiants en droit ; Kléber architecte ; avant la Révolution Mortier n'avait jamais servi dans l'armée[36].
Si l'ancien régime avait continué d'exister jusqu'à nos jours, il ne viendrait à l'esprit de personne qu'en France, à la fin du siècle dernier, des acteurs, des ouvriers typographes, des coiffeurs, des teinturiers, des étudiants en droit, des merciers et des maîtres d'armes étaient des talents militaires en puissance[37]. Stendhal note qu'un homme né la même année que le Titien, c'est-à-dire en 1477, aurait pu être quarante ans le contemporain de Raphaël (mort en 1520) et de Léonard de Vinci (mort en 1519) ; il aurait pu passer de longues années avec le Corrège, mort en 1534, et avec Michel-Ange mort en 1563 ; il n'aurait eu que 34 ans à la mort du Giorgione ; il aurait pu connaître le Tintoret, Basano, Véronèse, Jules Romain et Andréa del Sarto ; en un mot, il aurait été le contemporain de tous les grands peintres italiens, à l'exception de ceux qui appartiennent à l'école de Bologne, apparue un siècle plus tard[38]. Pareillement on peut dire qu'un homme né la même année que Wouwerman aurait pu connaître personnellement la plupart des grands peintres de la Hollande[39], et qu'un homme du même âge que Shakespeare a été le contemporaine de toute une pléiade de grands dramaturges[40].
On a observé, depuis longtemps déjà, que les hommes de talent apparaissent partout en toujours là où les conditions sociales sont favorables à leur développement. Cela revient à dire que tout talent qui se manifeste, c'est-à-dire qui devient une force sociale, est le fruit de rapports sociaux. Dès lors, on comprend pourquoi, comme nous l'avons dit, les hommes de talent peuvent modifier la physionomie particulière, mais non l'orientation générale des événements ; eux-mêmes n'existent que grâce à cette orientation ; sans elle, il n'auraient jamais franchi le seuil qui sépare le possible du réel.
Il va de soi qu'il y a talent et talent. « Lorsqu'une civilisation nouvelle amène un art nouveau à la lumière, il y a dix hommes de talent qui expriment à demi l'idée publique autour d'un ou deux hommes de génie qui l'expriment tout à fait », dit Taine avec raison[41]. Si des causes mécaniques ou physiologiques sans rapport avec le cours général du développement social, politique et intellectuel de l'Italie, avaient tué au berceau Raphaël, Michel-Ange et Léonard de Vinci quelque chose aurait manqué à la perfection de l'art italien, mais son orientation générale à l'époque de la Renaissance serait restée la même. Cette orientation, Raphaël, Léonard de Vinci et Michel-Ange ne l'ont pas créée, ils n'en ont été que les meilleurs interprètes. Il est vrai que toute une école surgit habituellement autour d'un homme de génie dont les disciples s'efforcent de s'approprier jusqu'aux moindres procédés ; la mort prématuré de Raphaël, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci aurait donc laissé dans l'art italien de la Renaissance une lacune qui aurait par la suite fortement influé sur maintes particularités secondaires de son histoire. Mais cette histoire n'en aurait pas été essentiellement modifiée s'il ne s'était pas produit, dans le cours du développement intellectuel de l'Italie, de profondes transformations dues à des causes générales.
Mais on sait que les différences quantitatives finissent par devenir qualitatives. Cela est vrai partout ; donc aussi dans l'histoire. Un courant dans l'art peut ne rien laisser de remarquable si un concours de circonstances défavorables emporte l'un après l'autre plusieurs hommes de talent qui auraient pu l'exprimer. Mais leur mort prématurée n'empêchera ce courant de trouver son expression que s'il n'est pas suffisamment profond pour susciter des talents nouveaux. Et comme la profondeur de toute tendance en littérature et dans l'art est déterminée par sa portée pour la classe ou pour la couche sociale dont elle exprime les goûts, ainsi que par le rôle social de cette classe ou de cette couche, ici encore tout dépend, en dernière analyse, de la marche du développement social et du rapport des forces sociales.
VIII[modifier le wikicode]
Donc, les particularités individuelles des grands hommes déterminent la physionomie particulière des événements historiques, et l'élément hasard, dans le sens où nous l'avons défini, joue toujours un certain rôle au cours de ces événements dont l'orientation est déterminée, en dernière analyse, par les causes dites générales, c'est-à-dire par le développement des forces productives et par les rapports que celles-ci déterminent entre les hommes dans le processus social et économique de la production. Les faits accidentels et les particularités individuelles des hommes illustres sont infiniment plus apparents que les causes générales profondément sous-jacentes. Le XVIIIe siècle s'occupait fort peut de ces causes générales ; il expliquait l'histoire par les actes conscients et les « passions » des personnages historiques. Ses philosophes affirmaient que l'histoire aurait pu suivre de tout autres voies sous l'influence des causes les plus infimes, — par exemple si quelque « atome » s'était mis à folâtrer dans le cerveau d'un chef d'Etat (idée maintes fois exprimée dans le Système de la Nature).
Les défenseurs de l'orientation nouvelle dans les sciences historiques se sont attachés à démontrer qu'en dépit de tous les « atomes », l'histoire ne pouvait suivre une voie autre que celle qu'elle a suivie. Voulant faire ressortir le mieux possible l'action des causes générales, ils ont négligé le rôle des particularités individuelles des personnages historiques. Il s'ensuivait que si à la place de certains personnages il s'en était trouvé d'autres, plus ou moins capables, le cours de l'histoire n'en aurait été aucunement modifié[42]. Mais du moment que nous admettons pareille hypothèse, nous devons nécessairement reconnaître que l'élément individuel ne joue absolument aucun rôle dans l'histoire, et que tout s'y ramène à l'action des causes générales, des lois générales du mouvement historique. Cette exagération ne laissait pas la moindre place à la part de vérité que renfermait la conception contraire. Et c'est pourquoi cette dernière gardait jusqu'à un certain point sa raison d'être. Le conflit de ces deux conceptions prit la forme d'une antinomie dont le premier membre était les lois générales, et le second, l'action des individus. Si l'on se plaçait au point de vue du second membre de l'antinomie, l'histoire apparaissait comme un simple enchaînement de contingences ; du point de vue du premier, il semblait que même les traits particuliers des événements historiques fussent conditionnés par l'action des causes générales. Mais si les traits particuliers des événements sont conditionnés par l'influence de causes générales et ne dépendent pas des particularités individuelles des personnages historiques, il s'ensuit que ces traits sont déterminés par des causes générales et qu'ils ne sauraient être modifiés même si les personnages changeaient. La théorie prend ainsi un caractère fataliste.
Cela n'a pas échappé à l'attention de ses adversaires. Sainte-Beuve comparait les conceptions historiques de Mignet à celles de Bossuet. Ce dernier pensait que la force dont l'action détermine les événements historiques vient de Dieu, que les événements traduisent la volonté divine. Mignet cherchait cette force dans les passions humaines qui se manifestent dans les événements historiques d'une manière aussi inexorable, aussi irrésistible que les forces de la nature. Mais tous deux considéraient l'histoire comme un enchaînement de faits qui, en aucun cas, n'auraient pu être différents de ce qu'ils ont été ; tous deux étaient fatalistes ; à cet égard le philosophe se rapproche du prêtre[43].
Le reproche était fondé tant que la théorie selon laquelle les faits sociaux obéissent à des lois, réduisait à zéro l'influence sur les événements des particularités individuelles des grands hommes de l'histoire. Et ce reproche devait faire une impression d'autant plus forte que les historiens de la nouvelle école, à l'instar des historiens et des philosophes du XVIIIe siècle considéraient la nature humaine comme la plus haute instance d'où étaient issues et à laquelle obéissaient toutes les causes générales du mouvement historique. Et comme la Révolution française a montré que les événements historiques ne sont pas uniquement conditionnés par l'action consciente des hommes, Mignet, Guizot, et d'autres historiens de la même école ont mis au premier plan le rôle des passions qui rejettent souvent le contrôle de la conscience. Mais si les passions sont la cause dernière et la plus générale des événements historiques, pourquoi donc Sainte-Beuve n'aurait-il pas raison d'affirmer que la Révolution française aurait pu avoir un dénouement opposé à celui que nous connaissons, s'il s'était trouvé des hommes capables de communiquer au peuple français des passions opposées à celles qui l'agitaient ? Mignet répondrait : parce que d'autres passions ne pouvaient alors agiter les Français en raison de la nature même du caractère humain. Ce serait vrai, en un sens. Mais cette vérité aurait une nuance fataliste très prononcée, car elle reviendrait à prétendre que l'histoire de l'humanité est déterminée d'avance jusque dans ses moindres détails par les caractères généraux de la nature humaine. Le fatalisme résulterait ici de la disparition du particulier dans le général. Comme toujours, d'ailleurs. On dit : « Si tous les faits sociaux sont nécessaires, notre action ne peut avoir aucune importance ». C'est mal formuler une pensée juste. Il faut dire : si c'est le général qui fait tout, il s'ensuit que l'individuel (y compris mes efforts) n'a aucune importance. Une telle conclusion est juste, seulement on s'en sert mal. Appliquée à la conception matérialiste moderne de l'histoire, où il y a aussi place pour l'individuel, elle n'a aucun sens. Mais appliquée aux idées des historiens français de l'époque de la Restauration, elle était justifiée.
Aujourd'hui, il n'est plus possible de considérer la nature humaine comme la cause dernière et la plus générale du mouvement historique : si elle ne varie pas, elle ne saurait expliquer le cours si changeant de l'histoire, et si elle varie, il est bien évident que ses changements sont eux-mêmes conditionnés par le mouvement historique. Aujourd'hui, on doit reconnaître que la cause dernière et la plus générale du mouvement historique de l'humanité, c'est le développement des forces productives qui conditionne les changements successifs intervenus dans les rapports sociaux. A côté de cette cause générale, il y a les causes particulières, c'est-à-dire la conjoncture historique dans laquelle s'accomplit le développement des forces productives chez un peuple, et qui elle-même résulte en dernière instance du développement de ces mêmes forces chez les autres peuples, — autrement dit de la même cause générale.
Enfin, l'influence des causes particulières est complétée par l'action des causes singulières, c'est-à-dire par l'action des particularités individuelles des hommes publics et celle d'autres « contingences » grâce auxquelles les événements reçoivent finalement leur physionomie propre. Les causes singulières ne peuvent modifier radicalement l'action des causes générales et particulières qui par ailleurs déterminent l'orientation et les limites de l'influence des causes singulières. Néanmoins, il est bien certain que l'histoire prendrait un autre aspect si les causes singulières qui influent sur elle étaient remplacées par d'autres causes du même ordre.
Monod et Lamprecht continuent à tout envisager sous l'angle de la nature humaine. Lamprecht a déclaré catégoriquement et à plus d'une reprise que, selon lui, la psychologie sociale est la cause fondamentale des phénomènes historiques. Grande erreur, et qui fait que le désir, louable en soi, de prendre en considération « la vie sociale dans son ensemble », ne peut conduire qu'à un éclectisme creux quoique boursouflé ou — chez les plus conséquents — à des raisonnements à la Kablitz sur l'importance relative de l'intelligence et du sentiment.
Mais revenons à notre sujet. Un grand homme est grand non parce que ses qualités personnelles donnent aux grands événements historiques leur physionomie propre, mais parce qu'il est doué de qualités qui le rendent plus capable que tous les autres de répondre aux grands besoins sociaux de son temps, besoins engendrés par des causes générales et particulières. Carlyle[44], dans son célèbre ouvrage sur les héros, appelle les grands hommes des initiateurs (Beginners). Le mot est des plus heureux. Oui, le grand homme est un initiateur, parce qu'il voit plus loin et veut plus fortement que les autres. Il résout les problèmes scientifiques que pose à l'ordre du jour la marche antérieure du développement intellectuel de la société ; il signale les nouveaux besoins sociaux créés par le développement antérieur des rapports sociaux et le premier il entreprend de les satisfaire. Il est un héros. Non en ce sens qu'il pourrait arrêter ou modifier le cours naturel des choses, mais parce que son ancien est l'expression consciente et libre de ce cours des choses, nécessaire et inconscient. Toute son importance est là, et aussi toute sa force. Mais cette importance est formidable, cette force est prodigieuse.
Bismarck disait que nous ne pouvons faire l'histoire, que nous devons attendre qu'elle se fasse. Mais qui fait l'histoire ? L'homme social qui en est l'unique « facteur ». L'homme social crée ses propres rapports, c'est-à-dire des rapports plutôt que tels autres, ce n'est évidemment pas sans motif ; cela est dû à l'état des forces productives. Aucun grand homme ne peut imposer à la société des rapports qui ne correspondent plus à l'état de ces forces ou qui n'y correspondent pas encore. En ce sens, effectivement, il ne peut faire l'histoire ; il aurait beau avancer ou retarder sa montre : il ne pourrait ni accélérer la marche du temps, ni le faire revenir en arrière. Sur ce point, Lamprecht a parfaitement raison : même au faîte de sa puissance, Bismarck n'aurait pu ramener l'Allemagne à l'économie naturelle.
Les rapports sociaux ont leur logique : tant que les hommes seront entre eux dans les rapports donnés, il sentiront, penseront et agiront nécessairement d'une manière et non d'une autre. Contre cette logique, l'homme public lui aussi essayerait en vain de lutter : le cours naturel des choses (c'est-à-dire cette même logique des rapports sociaux) annihilerait tous ses efforts. Mais si je sais dans quel sens les rapports sociaux sont en train de se modifier, grâce aux changements qui se produisent dans le processus social et économique de la production, je sais dans quel sens la psychologie sociale se modifiera à son tour ; j'ai donc la possibilité d'influer sur elle. Et influer sur la psychologie sociale, c'est influer sur les événements historiques. Par conséquent, en un sens, je peux tout de même faire l'histoire et je n'ai pas besoin d'attendre qu'elle « se fasse ».
Monod estime que les événements et les personnages historiques vraiment importants le sont en tant que signes et symboles de l'évolution des institutions et des conditions économiques. La pensée est juste, mais elle est exprimée de façon très peu nette et c'est parce qu'elle est juste qu'on n'est point fondé à opposer l'action des grands hommes au « mouvement lent » des dites conditions et institutions. Un changement plus ou moins lent des « conditions économiques » oblige périodiquement la société à transformer plus ou moins vite ses institutions. Une telle transformation ne se produit jamais « d'elle-même », elle exige toujours l'intervention des hommes devant lesquels se posent ainsi les grands problèmes sociaux. On appelle grands hommes ceux qui plus que les autres contribuent à les résoudre. Or, résoudre un problème ce n'est pas uniquement être le « symbole » ou le « signe » qu'il est résolu.
Il nous semble que si Monod a fait cette opposition, c'est avant tout parce qu'il s'est engoué de cet agréable petit mot : « lent ». Ce petit mot, beaucoup d'évolutionnistes contemporains l'affectionnent. Psychologiquement, cet engouement est compréhensible : il naît nécessairement dans le milieu bien pensant de la modération et de la ponctualité. Mais logiquement, il ne résiste pas à la critique, ainsi que l'a déjà montré Hegel.
Et ce n'est pas seulement devant les « initiateurs », devant les « grands » hommes qu'un vaste champ d'action est ouvert, mais aussi devant tous ceux qui ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cœur pour aimer leur prochain. La notion de grand est relative. Est moralement grand celui qui, suivant l'expression de l'Evangile, « donne sa vie pour son prochain ».
- ↑ Kablitz I. (1848-1893) : écrivain populiste russe.
- ↑ Il est ici question de N. Mikhaïlovski (1842-1904), idéologue du populisme libéral en Russie, qui dès la parution de l'article de Kablitz, y répondit dans ses Notices littéraires (1878).
- ↑ Ce mélange de matérialisme et de dogmatisme religieux aurait fort étonné un Français du XVIIIe siècle. En Angleterre, nul ne s'en montrait surpris. Priestley était lui-même un homme très religieux. « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! »
- ↑ G. Lanson. Histoire de la littérature française. Paris 1896, p. 446.
- ↑ On sait que selon la doctrine de Calvin tous les actes des hommes sont prédéterminés par Dieu. « Praedestinationem vocamus aeternum Dei dectreum, quo apud se constitutum habuit, quod de uno quoque homine fieri valet ». (Institutio, lib. III, cap. 5). Selon cette doctrine, Dieu choisit certains de ses serviteurs pour délivrer les peuples injustement opprimés. Tel Moïse, qui affranchit Israël. Tout porte à croire que Cromwell se considérait, lui aussi, comme un de ces instruments de Dieu ; il répétait, et sans doute très sincèrement, que ses actes étaient le fruit de la volonté divine. Tout ce qu'il entreprenait lui apparaissait d'avance sous la couleur de la nécessité. Ce qui, loin de l'empêcher de tendre à de nouvelles victoires, communiquait à son effort une vigueur invincible.
- ↑ Stammler Rudolf (1856-1938) : philosophe néokantien allemand ; niait l'existence de lois dans le processus historique.
- ↑ « C'est comme si l'aiguille aimantée prenait plaisir de se tourner ver le nord, car elle croirait tourner indépendamment de quelque autre case, ne s'apercevant pas des mouvements insensibles de la matière magnétique ». Leibnitz. Théodicée, Lausanne, MDCCLX, p. 598.
- ↑ Bélinski V. (1811-1848) : critique et publiciste russe éminent.
- ↑ Encore un exemple qui met en évidence la force des sentiments de cette catégorie de personnes. La duchesses de Ferrare Renée de France (fille de Louis XII) écrit à son maître Calvin : « Non, je n'ai point oublié ce que vous m'avez écrit : que David a haï les ennemis de Dieu de haine mortelle, et je n'entends point contrevenir ni déroger en rien à cela, car quand je saurais que le roi mon père, et la reine ma mère, et feu monsieur mon mari, et tous mes enfants, seraient réprouvés de Dieu, je les voudrais haïr de haine mortelle, et leur désirer l'enfer », etc. De quelle énergie farouche, irrésistible, des hommes animés de tels sentiments n'étaient-ils pas capables ! Et ils niaient le libre arbitre !
- ↑ Simmel Georg (1858-1918) : philosophe et sociologue allemand de tendance idéaliste, disciple de Kant.
- ↑ Les subjectivistes, se sont ici les populistes russes P. Lavrov, N. Mikhaïlovski, N. Karéev et autres.
- ↑ « Les disciples russes » : c'est ainsi que, pour dérouter la censure, on désignait dans la presse légale les social-démocrates russes, disciples de Marx.
- ↑ « Die Notwendigkeit wird nicht dadurch zur Freiheit, dass sie verschwindet, sondern dass sur ihre noch innere Identität manifestiert wird. » (« La nécessité devient liberté, non parce qu'elle disparaît, mais uniquement parce que leur identité, interne jusque-là, se manifeste enfin ». Note du traducteur.) Hegel, Wissenschaft der Logik. Nürnberg 1816, Zweites Buch, S. 281.
- ↑ Le vieux Hegel dit encore excellemment ailleurs : « Die Freiheit ist dies, Nichts zu wollen als sich . » (« La liberté n'est que l'affirmation de soi. » Note du traducteur.) Werke, B. 12, S. 98. (Philosophie der Religion.)
- ↑ La Revue scientifique où cet ouvrage parut en 1898, sous le pseudonyme de A. Kirsanov.
- ↑ Akaki Akaviévitch : héros de la nouvelle de Gogol Le Manteau.
- ↑ En français dans le texte. Note du traducteur.
- ↑ Dans la recherche de la synthèse, nous avons été devancés par M. Karéev, dont nous avons déjà parlé. Malheureusement, il n'est pas allé au delà de cette vérité que l'homme se compose d'un corps et d'une âme.
- ↑ Lamprecht Karl (1856-1915), historien bourgeois allemand, auteur d'une monumentale histoire d'Allemagne.
- ↑ Laissant de côté les autres articles de Lamprecht sur la philosophie de l'histoire, nous avons et nous aurons en vue dans cet ouvrage son article « Der Ausgang des Geschichtswissenschaftlichen Kampfes », Die Zukungt, 1897, n° 44.
- ↑ Vico : philosophe et historien italien de la première moitié du XVIIIe siècle ; Montesquieu : sociologue français de la même période ; Herder : philosophe et historien allemand de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Dans leurs ouvrages, ils se sont efforcés d'établir que l'évolution historique obéit à des lois, de montrer que la marche des événements historiques ne dépend ni de la volonté ni des intentions des rois, des hommes d'Etat, des gouvernants. Ces lois, Vico avait cru les trouver dans les alternances du progrès et du déclin des Etats qui se succèdent dans le cycle éternel de l'histoire, cycle qui serait déterminé par la Providence divine. Montesquieu et Herder ont cherché à établir que ces lois s'expliquent par l'influence qu'exerceraient sur la société les facteurs naturels, notamment le climat et le milieu géographique.
- ↑ Cf. Œuvres complètes de l'abbé de Mably. Londres 1789, tome quatrième, pp. 3, 14-22, 34 et 192.
- ↑ Cf. Ibid. p. 109.
- ↑ Comparez la première Lettre sur l'Histoire de France avec l'Essai sur le genre dramatique sérieux dans le tome I des Œuvres complètes de Beaumarchais.
- ↑ Œuvres complètes de Chateaubriand. Paris 1836, t. I, p. 240. Nous recommandons aussi à l'attention du lecteur la page suivante ; on pourrait la croire écrite par M. Mikhaïlovski.
- ↑ Cf. les Considérations sur l'histoire de France, qui font suite aux Récits des temps mérovingiens. Paris 1840, p. 72.
- ↑ Dans un article consacré à la troisième édition de l'Histoire de la Révolution française de Mignet, Sainte-Beuve a caractérisé comme suit la position de l'historien vis-à-vis des individus : « A la vue des vastes et profondes émotions populaires qu'il avait à décrire, au spectacle de l'impuissance et du néant où tombent les plus sublimes génies, les vertus les plus saintes, alors que les masses se soulèvent, il s'est pris de pitié pour les individus, n'a vu en eux pris isolément que faiblesse, et ne leur a reconnu d'action efficace que dans leur union avec la multitude. »
- ↑ D'autres prétendent que la faute en fut non pas à Soubise, mais à de Broglie qui n'avait pas voulu attendre son collègue pour ne pas partager avec lui l'honneur de la victoire. Peu nous importe, car cela ne change rien aux choses.
- ↑ Boutourline A. (1694-1767) : général-feldmaréchal ; commanda l'armée russe pendant la guerre de Sept ans (1756-1763).
- ↑ Souvorov A. (1730-1800) : célèbre général russe.
- ↑ Histoire de France, 4e édition, t. XV, p. 520-521.
- ↑ Cf. Mémoires de Madame du Hausset. Paris 1824, p. 181.
- ↑ Lettres de la marquise de Pompadour. Londres, 1772, t. I, p. 92.
- ↑ La vie en France sous le Premier Empire, par le vicomte de Broc. Paris, 1895, pp. 35-36 et suivantes.
- ↑ Il est possible que Napoléon se serait alors rendu en Russie comme il en avait l'intention quelques années à peine avant la Révolution. Là il se serait probablement signalé contre les Turcs ou les montagnards du Caucase, mais nul n'aurait songé que cet officier pauvre mais capable aurait pu être le maître du monde si les circonstances lui avaient été favorables.
- ↑ Cf. Histoire de France, par V. Duruy. Paris 1893, t. II, pp. 524-525.
- ↑ Sous Louis XV un seul homme du tiers état, Chevert, parvint au grade de lieutenant général. Sous Louis XVI l'accès à la carrière militaire fut rendu plus difficile encore aux hommes de cet ordre. Cf. Rambaud, Histoire de la civilisation française, sixième édition, t. II, p. 226.
- ↑ Histoire de la peinture en Italie. Paris 1892, pp. 24-25.
- ↑ Terborch, Brauwer et Rembrandt sont nés en 1608 ; Adrian Van Ostade, Both et Ferdinand Bol en 1610 ; Van der Helst et Gérard Dou en 1613, Metsu en 1615 ; Wouwerman en 1620 ; Weenix, Everdingen et Pynaker en 1621 ; Berghem en 1624 ; Paul Potter en 1625 ; Han Steen en 1626 ; Ruisdaël en 1630 ; Van der Heyden en 1637, Hobbema en 1638 et Adrian Van den Velde en 1639.
- ↑ « Shakespeare, Beaumont, Fletcher, Jonson, Webster, Massinger, Ford, Middleton, Heywood apparaissent ensemble ou coup sur coup, génération nouvelle et favorisée, qui fleurit largement sur le territoire fertilisé par les efforts de la génération précédente. » Taine, Histoire de la littérature anglaise. Paris 1863, t. I, pp. 467-468.
- ↑ Taine, Histoire de la littérature anglaise. Paris 1863, t. II, p. 4.
- ↑ C'est du moins ce qui ressortait quand ils se mettaient à raisonner sur ce point que les événements historiques obéissent à des lois. Mais quand certains d'entre eux ne faisaient que rapporter les faits, ils attribuaient souvent à l'élément individuel une importance même exagérée. Ce qui nous intéresse ici, ce sont leurs raisonnements, non leurs récits.
- ↑ En français dans le texte. Note du traducteur.
- ↑ Carlyle Thomas (1759-1881) : écrivain et historien bourgeois anglais.