Le premier voyage de Lénine à l’étranger

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Au printemps 1895, Lénine effectua son premier voyage à l’étranger. Déjà dirigeant du mouvement ouvrier dans le Saint-Pétersbourg tsariste, il nourrissait alors l’idée de rassembler les forces révolutionnaires et de créer un centre unifié pour guider la lutte prolétarienne. C’est à cette époque que germa également en lui le projet d’établir à l’étranger un organe de presse militant et d’éditer des ouvrages populaires destinés aux travailleurs.

Durant l’hiver 1894-1895, une première réunion rassembla à Pétersbourg des membres des groupes sociaux-démocrates et des cercles ouvriers de diverses villes russes. Vladimir Ilitch y participa activement. Y figuraient également : G. M. Krjijanovski (représentant Pétersbourg), E. I. Sponti[1] (Moscou), le docteur J. M. Lyakhovski (Kiev) et Ts. Kopelzon-Grichine (Vilnius). L’assemblée discuta notamment des méthodes de propagande et décida de déployer tous les efforts pour publier à l’étranger une littérature accessible aux ouvriers.

La réunion chargea Lénine et Sponti de négocier avec le groupe « Libération du travail » à l’étranger. E. I. Sponti, ancien officier surnommé non sans malice « Maître de vie » par G. V. Plékhanov, partit le premier. Vladimir Ilitch préparait lui aussi son départ lorsqu’il contracta un rhume. Pris de violents frissons, il fut contraint de garder le lit.

Le docteur Knoch, médecin-chef de l’hôpital Mariinski, fut appelé au domicile de Vladimir Ilitch, situé dans la ruelle des Cosaques. Après auscultation, il diagnostiqua une pneumonie. Sur demande du malade, son camarade M. A. Silvine fit venir Maria Alexandrovna par télégramme. Celle-ci, abandonnant toute affaire, accourut aussitôt au chevet de son fils. Réservée et maïôtresse d’elle-même, mais inquiète, elle insista pour consulter le professeur Kadjan plutôt qu’un simple praticien.

« Il a répété mot pour mot le diagnostic de Knoch » , déclara Vladimir Ilitch, déçu, à Silvine après le départ de l’éminent professeur.

Grâce aux soins maternels et médicaux, Vladimir Ilitch échappa à la mort. Une fois rétabli, il entama les préparatifs de son voyage. Son cercle révolutionnaire, informé de ce départ, lui confia la mission d’établir un contact vivant avec le groupe « Libération du travail ».

En internationaliste prolétarien, Vladimir Ilitch aspirait à étudier les réalités étrangères, observer la condition ouvrière et voir de ses yeux les développements révolutionnaires hors de Russie.

Le 7 mai, un train international quitta lentement la gare de Varsovie. Dans un wagon de troisième classe, Vladimir Ilitch entamait son périple. Dès le passage de la frontière, il dut recourir à l’allemand. Bien que maïôtrisant théoriquement cette langue et lisant couramment les textes allemands, la pratique lui réserva des surprises. La rapidité du langage parlé le déconcerta. Lorsqu’il tenta de s’adresser au contrôleur, celui-ci lui répondit par un flot de paroles indistinctes et précipitées. Obligé de faire répéter, Lénine se heurta à l’impatience de l’employé qui, le prenant pour un sourd, cria sa phrase avant de s’éloigner, découragé, sous les cahots du train.

Malgré ce premier échec, Vladimir Ilitch persévéra dans l’apprentissage de l’allemand parlé et en acquit bientôt une maïôtrise parfaite.

Son itinéraire le conduisit par Varsovie, Vienne et Salzbourg. Les trains de l’époque progressaient lentement. Pour Vladimir Ilitch, découvrant l’étranger, Vienne – capitale animée et verdoyante de l’empire mosaïïque austro-hongrois – offrait un spectacle captivant. Ce n’est que le 14 mai, après une semaine de voyage, qu’il atteignit Salzbourg. Dans la ville de Mozart, il ne séjourna que deux heures, sans visiter aucun monument.

Au-delà de Salzbourg s’étendait le Tyrol autrichien : montagnes alpines couvertes de forêts, lacs azurés ceints de sommets majestueux. Vladimir Ilitch, fasciné, ne quittait pas la fenêtre du wagon. Amoureux de la nature, il fut ébloui par ce mariage rare de couleurs vives et chatoyantes, lui, l’habitué des plaines russes, peu familier des paysages montagneux.

La « vieille garde » du marxisme russe résidait alors en Suisse. C’est vers elle que se dirigeait le jeune Lénine.

Son arrivée marqua un événement majeur pour le groupe Libération du travail. Pour la première fois en douze ans d’existence, ce cercle accueillait un marxiste accompli, ancré théoriquement et pratiquement dans les masses ouvrières, capable de les guider.

Plékhanov vivait à Genève, Axelrod à Zurich. Vladimir Ilitch se rendit d’abord chez Plékhanov à Genève. Celui-ci l’accueillit avec cordialité, teintée d’une condescendance aristocratique. Il apparut que Plékhanov avait lu l’article de Vladimir Ilitch dans le recueil brûlé par la censure. Leur désaccord sur l’attitude à adopter envers les libéraux éclata aussitôt.

« Vous, jeune homme, tournez le dos aux libéraux, tandis que nous leur faisons face » , déclara Plékhanov sur un ton doctoral empreint de suffisance. Vladimir Ilitch défendit fermement ses positions, refusant de subordonner la classe ouvrière au mouvement bourgeois libéral.

Sur la route, E. I. Sponti lui avait conseillé : « Faites halte à Zurich et rencontrez Axelrod. » Apprenant le projet de voyage à Zurich, Plékhanov chargea Vladimir Ilitch de saluer Axelrod en son nom.

Par un beau jour de mai 1895, Vladimir Ilitch arriva à Zurich et localisa non sans mal le domicile d’Axelrod. Pavel Borissovitch, accablé par les charges familiales et les privations de l’exil, tenait une fabrique de kéfir. Chaque jour, il devait secouer trois cents bouteilles – tâche épuisante qui lui valait de fréquents maux de tête. Lorsque Vladimir Ilitch se présenta à son logis, il déclara : « Vladimir Oulianov, récemment arrivé de Russie. Georges Valentinovitch, à Genève, vous adresse ses salutations. »

Et Vladimir Ilitch remit à Axelrod le livre qu’il avait apporté : Matériaux pour l’analyse de notre développement économique . Axelrod, ravi, examina avec curiosité cet ouvrage volumineux. Il connaissait l’existence de ce recueil, auquel il avait même contribué. Après avoir reçu le plan éditorial de Plékhanov, il comptait initialement traiter de son thème favori – les missions de l’intelligentsia démocratique –, mais Plékhanov exigea qu’il se concentrât plutôt sur le mouvement ouvrier européen. Axelrod, entêté, maintint son sujet russe et entama un article intitulé « Les Enjeux majeurs de la vie russe » . Une crise d’eczéma contractée auprès de sa nièce, fille de Kalmanson, perturba son travail. Souffrant d’insomnies et de vertiges après quinze minutes de lecture, il abandonna son texte inachevé.

Lors de cette première visite, Vladimir Ilitch ne s’éternisa pas, soucieux de ne point importuner. Après un exposé concis mais percutant sur la situation en Russie, il prit congé avec courtoisie : « Si vous le permettez, je reviendrai demain poursuivre notre entretien » , annonça-t-il avec assurance.

Axelrod passa la soirée – et une partie de la nuit – plongé dans le recueil. L’article de K. Touline, pseudonyme inconnu, captiva son attention. Cette critique vigoureuse du populisme et des Notes critiques de Strouvé l’impressionna par sa rigueur marxiste, perçue non comme théorie académique mais comme arme révolutionnaire. Toutefois, comme Plékhanov, il désapprouvait la position de l’auteur envers les libéraux, jugée trop inspirée de l’Occident et inadaptée au contexte russe.

Le lendemain matin, Vladimir Ilitch revint : « Avez-vous parcouru le recueil ? »

« Oui ! répondit Pavel Borissovitch. Enfin émerge en Russie une pensée sociale-démocrate authentique. Les articles de Touline sont remarquables. »

« C’est mon pseudonyme » , avoua modestement l’hôte, flatté par l’éloge d’un pilier de Libération du travail.

Axelrod, enthousiaste, exposa méthodiquement ses désaccords : « Vous assimilez nos rapports aux libéraux à ceux de l’Europe occidentale. » Il développa longuement – et confusément – sa thèse : en Russie, la lutte contre le tsarisme unissait prolétariat et éléments progressistes.

Vladimir Ilitch esquissa un sourire ironique face à ce verbiage libéral. Sans entrer en controverse, il glissa : « Plékhanov m’a fait la même remarque. Il résume ainsi : « Vous tournez le dos aux libéraux, nous leur faisons face » . »

Axelrod, satisfait de cette convergence avec son mentor, s’apaisa. Malgré leurs divergences, le jeune homme le captiva.

« La différence sautait aux yeux, nota-t-il plus tard, entre ce camarade et nos exilés suisses. Un Grozovski de Vilnius, ignorant mais vaniteux, dédaignait d’apprendre. Oulianov, talentueux et original, restait avide de s’instruire et d’éprouver ses idées. Aucune trace d’orgueil. Il taisait son influence grandissante à Pétersbourg. Sérieux, appliqué, d’une modestie exemplaire. »

Voyageant sous passeport légal, Vladimir Ilitch devait éviter de susciter l’attention des espions de l’Okhrana. Par prudence, les deux hommes gagnèrent Afoltern, village zurichois à une heure de train. Là, durant une semaine ensoleillée de mai, ils dialoguèrent sans relâche au cœur des Alpes. Leurs promenades les menèrent sur les hauteurs de Zoug, où se mêlaient débats politiques et émerveillement devant la nature. Au programme : La posture des sociaux-démocrates russes face aux libéraux ; les missions historiques du mouvement ; le rôle de l’agitation économique et son évolution vers le politique ; les tensions entre Libération du travail et l’Union des sociaux-démocrates russes et la coordination entre centres exilés et cercles militants en Russie.

« En période de flux révolutionnaire, affirmait Axelrod, le centre directeur doit résider en Russie. Lors du reflux, les éléments contraints à l’exil trouveront refuge autour de notre groupe pour œuvrer conjointement. »

Axelrod jugeait crucial de publiciser l’action des cercles militants et de réagir promptement aux enjeux brûlants du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Leurs entretiens revinrent à plusieurs reprises sur la transformation du cercle de Lénine en noyau fédérateur, puis en direction centrale du prolétariat russe.

Jour après jour, Axelrod nourrissait une admiration croissante pour Vladimir Ilitch, pressentant en lui le futur guide. Ces dialogues représentaient pour lui une véritable renaissance : « J’y repense encore comme à l’un des moments les plus exaltants de l’histoire de Libération du travail », confessait Axelrod en 1923, pourtant devenu entre-temps un adversaire acharné du bolchévisme.

Le voyage de Lénine établit des liens réguliers entre le groupe exilé et la Russie, couronnant sa mission d’un succès pratique. Sous son influence, Libération du travail décida de publier les Cahiers de l’Ouvrier . Lénine posa une condition sine qua non à Axelrod : « Je soutiendrai cette entreprise à condition que vous en assumiez la responsabilité devant les cercles révolutionnaires. »

Axelrod acquiesça. Ils convinrent d’épargner à Plékhanov les tâches éditoriales, réservant son génie aux travaux théoriques. Ce dernier, submergé, combattait sur tous les fronts :

« Mon bouclier est hérissé de flèches ennemies » , avouait-il, image frappante de ses polémiques incessantes.

Si Lénine apprécia sa rencontre avec les « vieux » – l’intelligence foudroyante de Plékhanov, l’habileté tactique d’Axelrod –, son regard acéré perçut leurs failles. La complaisance opportuniste d’Axelrod et l’arrogance seigneuriale de Plékhanov heurtaient sa rigueur prolétarienne. Leur compromission avec les libéraux, sacrifiant l’autonomie ouvrière, le révoltait.

Un parallèle historique s’impose : en 1859, Nikolaïï Tchernychevski – figure de l’intelligentsia plébéienne – avait rencontré Herzen, aristocrate libéral. Leur alliance masquait un abïôme de classe. Soixante ans plus tard, Lénine éprouva la même fracture : entre son marxisme ouvrier et le réformisme bourgeois de Libération du travail, le fossé psychologique et politique s’avérait irréductible.

Dans les deux cas, il ne s’agissait pas d’un simple conflit générationnel – comme l’aurait prétendu un historien idéaliste –, mais d’un divorce idéologique de classes.

Après deux semaines en Suisse, Vladimir Ilitch profita de ses moments libres pour des excursions campagnardes, gravissant monts ou longeant lacs. La nature pittoresque du pays le captiva pour toujours.

Début juin, il gagna Paris. La démesure de la capitale bourgeoise française le stupéfia. Il fréquenta surtout les faubourgs ouvriers, étudiant leurs conditions de vie et participant à leurs assemblées. C’est là qu’il rencontra Paul Lafargue, chef des marxistes français et gendre de Marx.

Les larges avenues et boulevards verdoyants le charmèrent. Après l’atmosphère guindée de la perspective Nevski, où chacun semblait boutonné jusqu’au menton, la décontraction démocratique des rues parisiennes le ravit.

Mi-juillet, il retourna en Suisse pour soigner ses maux d’estomac persistants dans une station thermale tranquille. La pension où il logea – luxueuse mais coûteuse – appartenait à son médecin traitant. Noyée de verdure près d’un grand lac helvétique, elle offrait un cadre idyllique. L’été caniculaire accéléra sa convalescence. Mais le manque de fonds le contraignit à écourter sa cure et quitter ce lieu onéreux.

Après un bref retour à Zurich, il partit pour Berlin. Il loua une chambre chez Mme Kurreik, dans le quartier ouvrier de Moabit (Flensburgerstraße). En août, malgré les eaux troubles de la Spree, il s’y baignait quotidiennement. Non loin, le Tiergarten – vaste parc aux allées impersonnelles et à l’Avenue de la Victoire au kitsch tapageur – lui offrait ses sentiers. Pour se rendre en ville, il empruntait le métro aérien. Le 8 août, il assista à la pièce Les Tisserands de Hauptmann. Bien qu’ayant relu la pièce, certaines répliques lui échappèrent. Ses visites aux meetings ouvriers confirmèrent ses lacunes en allemand oral – contrairement au français des assemblées parisiennes, plus accessible.

Pourtant, ses progrès linguistiques étaient nets. Au théâtre comme en meeting, il saisissait désormais l’essentiel. Avec passion, il observait les réunions sociaux-démocrates. Chaque matin, à la Bibliothèque d’État (Unter den Linden), il étudiait assidûment la littérature marxiste étrangère, principalement allemande, approfondissant sa formation théorique. Quant aux musées, il les évitait délibérément : obligation touristique qu’il jugeait aussi superflue qu’écrasante.

L’écrivain français Stendhal confessait sans détour dans ses Mémoires d’un touriste : « J’inspectais à contrecœur les musées provinciaux, la fadeur des églises gothiques et tout ce que les sots baptisent du nom de “curiosités”. »

Ailleurs, évoquant sa visite à Nantes le 1er juillet 1837, il griffonne dans son journal : « Cette journée fut vouée à l’inspection des monuments publics. Corvée imposée au pauvre voyageur découvrant un pays. »

Vladimir Ilitch partageait cette répulsion pour les attractions conventionnelles. Avec la franchise qui le caractérisait, il refusa de se contraindre au marathon muséal, guide Baedeker en main, rejetant hautement la « corvée touristique ».

Ce n’étaient pas les silences mortuaires des salles d’exposition, troublés par les pas feutrés des admirateurs, mais le bouillonnement des faubourgs ouvriers et le tumulte combatif des places publiques qui l’attiraient.

Les musées berlinois, anciens ou nouveaux, ne le virent jamais franchir leurs portes. Seule la façade monumentale du Schinkel, avec son escalier imposant et ses colonnes de marbre, retint parfois son regard furtif en traversant le Lustgarten.

Il préférait arpenter le soir les quartiers populaires, s’immergeant dans les divertissements ouvriers pour en étudier les mœurs.

À Berlin, il fit la connaissance de Kautsky. Le cabinet de ce dernier regorgeait de livres. Une cage suspendue à la fenêtre abritait un canari pépiant. Les dimanches, Karl et Louise rendaient invariablement visite à leur parenté nombreuse. Si leur train de vie sentait le petit-bourgeois, l’influence de Kautsky dans la social-démocratie internationale était alors considérable. Les caricaturistes le coiffaient d’une tiare papale, en « pape du marxisme ». De Berlin, Vladimir Ilitch expédia à Axelrod des documents d’un intérêt majeur.

Pressentant l’arrestation prochaine de son fils, Maria Alexandrovna le suppliait de prolonger son exil. « Rien ne vaut le foyer natal » , rétorqua-t-il. L’urgence révolutionnaire – organiser la libération prolétarienne – le rappelait en Russie. Malgré l’envie de rester, le devoir du révolutionnaire professionnel exigeait son retour.

Sa mission s’achevait sur un succès : contact étroit avec Libération du travail, étude des mouvements ouvriers étrangers, liaison avec leurs dirigeants, approfondissement théorique du marxisme.

Fin septembre 1895, après quatre mois à l’étranger, il regagna la Russie, franchissant la frontière avec une valise à double fond contenant de la littérature illégale, sous le nez des gendarmes.

De retour, il entretint activement ses liens transnationaux, correspondant régulièrement avec Axelrod et fournissant aux Cahiers de l’Ouvrier des rapports détaillés sur les luttes pétersbourgeoises.

Fin 1895, la correspondance cessa soudain. L’inquiétude gagna Axelrod. Bientôt parvint une dépêche laconique : « Vladimir Oulianov arrêté. »

  1. On trouve plusieurs références biographiques sur ce militant dans : Dave Harker, Building the Old Bolsheviks,