Le possibilisme

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La première Egalité a su critiquer le coopératisme et les coopérateurs ; la deuxième, l'anarchisme et les anarchistes, sans faire de personnalités blessantes ; la troisième Egalité critiquera de même le possibilisme et les possibilistes. Nous ne voulons ni insulter, ni déconsidérer nos adversaires, mais les convaincre. Nous ne leur reprocherons pas d'avoir des journaux pour répandre leurs idées, parce que nous ne les craignons pas ; nous demandons, au contraire, qu'elles se manifestent, s'affirment et s'entre-choquent avec les nôtres. Quand on la confiance dans la valeur scientifique de ses idées, on appelle la critique.

Le Prolétaire a cru nous insulter en appelant l'Egalité « une feuille de combat » ; nous le remercions, car nous ambitionnons ce titre. Nos amis et nos ennemis verront toujours l'Egalité sur la brèche défendant les théories collectivistes des congrès ouvriers et attaquant les idées, les institutions, et les hommes de la bourgeoisie.

L'Egalité a dénoncé les manœuvres de ceux qui travaillaient à faire abandonner au parti ouvrier, la voie collectiviste et à l'engager dans le possibilisme. Pour montrer aux membres du parti où l'on voulait le mener, il nous suffira de les renvoyer à l'article qui nous donna l'éveil et que nous allons critiquer. Il porte le titre : Encore l'union socialiste ; il a été publié le 19 novembre par le Prolétaire. Avant d'arborer leur drapeau, les possibilistes firent déclarer le Prolétaire organe officiel, afin de donner une sanction officielle à leurs théories, leurs actes et leurs attaques.

Dans cet article, Brousse se déclare communiste : c'est heureux. La deuxième Egalité et son voyage à Londres lui ont fourré dans la tête quelques idées nouvelles. Mais l'anticollectiviste du Congrès de Gand (septembre 1879) ne se contente pas d'être communiste, il est archi-communiste. La propriété collective nationale ne lui suffit pas ; il lui faut la propriété collective universelle, mondiale. L'Egalité ne peut être responsable de cet archi-communisme ; l'honneur en revient à un économiste bourgeois, que Malon encense dans l'Intransigeant à tour de bras, à E. de Laveleye. Le « savant économiste » de Malon, dont la panacée sociale est la charité chrétienne, trouve, lui aussi, la propriété collective nationale trop étroite. Dans la Revue des Deux Mondes, il s'écrie : « La terre doit appartenir à la collectivité. Que signifie ce mot, puisque la division des Etats doit disparaître ? Il veut dire probablement à l'humanité tout entière. Je serai donc copropriétaire des Zoulous et des Esquimaux, comme ils le seront du champ que je cultive[1]. » Voilà du communisme à large envergure, du communisme mondial. Vous autres collectivistes internationaux, vous bornez vos demandes à la nationalisation des instruments de travail en Europe et en Amérique ; eh bien ! moi qui ne suis qu'un économiste chrétien, je demande que l'on fasse entrer à la collectivité les terres glacées du pôle nord et les sables brûlants des déserts africains ! — Cet économiste de fort calibre est le maître du couple Malon-Brousse.

Mais la déclaration archi-communisme abracadabrante du Prolétaire, n'était que pour paver la route au possibilisme. Suivons l'évolution.

Quand les délégués ouvriers des congrès de Paris et du Havre décidèrent que le parti devait prendre part à la lutte électorale afin d'exercer et d'accroître ses forces, ils ne songeaient pas tant aux victoires électorales qu'à la propagande, si facile pendant la période électorale : ils déclarèrent que les résolutions collectivistes du congrès de Marseille seraient le drapeau du parti, drapeau qu'il fallait planter dans chaque circonscription électorale et défendre coûte que coûte, sans s'occuper si l'on devait sortir vainqueur ou non. — Le Prolétaire dit très bien : « Il ne suffit pas... de dessiner son idéal et même ce n'est pas assez d'avoir raison. Il faut encore, dure besogne, faire pénétrer sa pensée dans les couches profondes des masses opprimées. » Et pour cette raison, quand la période électorale arrive, quand l'heure de la propagande intense et effective sonne, quand on peut forcer les représentants politiques de la bourgeoisie à venir devant les masses opprimées confesser leur absolue impuissance en fait de réformes sociales, quand on peut les convaincre de charlatanisme, c'est alors que les possibilistes mettent le drapeau du parti dans leur poche et relèguent « le collectivisme dans les considérants du programme » ainsi que le leur a reproché la Justice, l'organe du chef du radicalisme.

Et pour quelle raison escamoter le collectivisme ? Parce que, nous dit le Prolétaire, « qu'importe qu'en théorie nous dépassions de plusieurs longueurs les autres écoles socialistes... si l'on s'arrange dans la pratique à formuler des revendications telles que, ne groupant que quelques soldats, elles n'entraînent aucune réalisation effective. » — Donc, conseille le Prolétaire, rejetons aux ordures les considérants collectivistes, qui ne groupent que quelques soldats. Se déclarer archi-communistes mondiaux, dans le Prolétaire, n'engage pas à beaucoup les possibilistes, puisque devant les bourgeois ils lâchent le collectivisme et le renvoient en l'an 2000 comme on dit plaisamment dans l'Alliance de l'« amis Jourde ». Car les possibilistes n'entendent pas « se fatiguer sur place à marquer le pas, ou, comme dans le conte de Barbe-Bleue rester perché sur toutes les tours de l'Utopie et ne jamais rien voir venir de concret et de palpable. »

Le Prolétaire réclamait la propriété collective mondiale, parce qu'il trouvait la propriété collective nationale trop étroite ; mais comme malgré son étroitesse, elle est encore trop large pour groupe beaucoup de soldats (lisez votes), le Prolétaire la supprime et veut la remplacer par la propriété collective communale et corporative. Dans la prochaine Egalité je prouverai que la propriété communale et corportavie et tout aussi folichonnement impossible que la nationalisation des glaces des pôles. Le Prolétaire, qui tient aux résultats palpables, aura donc à limiter ses soirations archi-communistes à la propriété collective bourgeoise, aux sociétés d'actionnaires. Le guide du Prolétaire pour cette évolution est tout trouvé, il sera encore un « cher ami » de Malon, M. Ch. Limousin, qui, entre parenthèses, sait plus d'économie que le couple Malon-Brousse. — Mais que les possibilistes craignent le sort de Gambetta ; pour se rendre possible il opportune pendant dix ans et finit par se rendre impossible.

Pour se rendre possible, non seulement le Prolétaire abandonne le collectivisme aux utopistes, mais, pour le rendre odieux, il l'accuse de « préparer une de ces hécatombes sanglantes, dont nous sommes anémiques depuis dix ans ». C'est le coup de massue : pauvre collectivisme ! — Si la défaite de l'insurrection du 18 Mars doit être rapporté à une théorie, la théorie autonomiste, communaliste, fédéraliste, est celle qui doit en supporter la responsabilité.

Jamais des collectivistes centralistes brisant la tradition historique de Paris, n'auraient proclamé Paris-commune[2], car ils savent que Paris ne peut s'isoler sous peine d'être écrasé par la province, comme en juin 1848 ; que Paris ne peut s'émanciper qu'en émancipant la France tout entière ; des collectivistes centralistes n'auraient pas parlé de Paris-commune mais de Paris-France. — Des collectivistes centralistes n'auraient pas respecté l'autonomie de la Banque de France, ils y auraient puisé l'or à pleines mains pour acheter les généraux de Versailles ; ils n'auraient pas laissé les ouvriers et leurs familles, les veuves et les orphelins des soldats de l'insurrection végéter dans leurs misérables taudis, tandis qu'il y avait à réquisitionner les appartements des bourgeois pour les loger comme des êtres humains doivent être logés.

Il serait injuste d'accuser les chefs de la Commune de ne pas avoir pris ces mesures révolutionnaires qui auraient sauvé l'insurrection du 18 mars ; ils n'étaient pas et ne pouvaient être collectivistes centralistes. L'évolution de la propriété industrielle et financière, commencée avec le siècle, n'était pas encore parvenue à ce haut degré de développement où la solution collectiviste du problème social n'est plus une vue géniale d'un grand esprit ou une aspiration sentimentale des masses souffrantes, mais s'impose comme une fatalité économique tellement patente que, selon l'expression populaire, elle crève les yeux.

Les masses ouvrières, qui en 1848 avaient tant d'aspirations communistes, grâce à la propagande des sectes socialistes, alors si nombreuses, avaient été, sous l'Empire, corrompue par les idées proudhoniennes, par les théories autonomistes, communalistes, fédéralistes. Les Langlois et les Tolain, qui dirigeaient l'Internationale parisienne, avaient supprimé les résolutions collectivistes des congrès internationaux, comme les possibilistes veulent supprimer les résolutions collectivistes des congrès nationaux. La masse ouvrière de Paris, toujours prête à répondre au clairon de la Révolution, se sacrifia héroïquement pour des idées bourgeoises, et n'imprima aucune direction au mouvement. Elle se laissa conduire aveuglément par les Beslay proudhoniens et les Pyat comédiens.

C'est parce que les sanglantes journées de Mai hantent la mémoire des collectivistes centralistes qu'ils ont juré haine à l'autonomie, au communalisme, au fédéralisme et à toute la phraséologie libertaire bourgeoise ; qu'ils ont repris la tradition collectiviste de l'Internationale, et qu'ils déclarent que c'est trahir les intérêts de la classe ouvrière que de détourner son attention du but suprême : l'appropriation collective des moyens de production.

Nous ne vivons pas dans des temps léthargiques, jamais époque ne fut plus révolutionnaires ; tout autour de nous est ébranlé, chancelant. Est-ce que les chemins de fer, dans l'espace de trente années, n'ont pas bouleversé toutes les relations économiques et sociales des villes et des campagnes ? Est-ce que cette crise financière, que nous avions annoncée dans le n° 1 de l'Egalité, qui a débuté à Lyon, n'a pas secoué Paris, Berlin, Vienne, Francfort, Genève, Londres ? Est-ce qu'elle n'a pas précipité par milliers et milliers des bourgeois dans l'enfer du prolétariat ? Est-ce qu'elle n'a pas accéléré la centralisation des capitaux ? Le monde politique est-il plus calme-plat que le monde économique ?

La révolution ouvrière européenne nous talonne. Il nous reste peu de temps pour répandre dans les masses les idées collectivistes, pour que le jour venu chaque atelier industriel sache ce qu'il doit faire sans attendre de mot d'ordre et imite l'exemple à jamais mémorable des ouvriers de Saint-Etienne qui, en 1848, chassèrent des mines le contre-maître et les ingénieurs nommés par les maîtres et se mirent à les exploiter sans intervention patronale.

  1. Grandeur et décadence de l'Internationale ; Revue des Deux Mondes, 15 mars 1880.
  2. Bakounine, l'ex-professeur d'anarchisme amorphe du couple Malon-Brousse — le couple est toujours l'écho de quelqu'un — dans la Lettre aux Français (1870) expose le plan de la révolution autonomiste : « La capitale insurgée se constitue en commune, etc. » dit-il.