Le plan complet des Hohenzollern

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Auteur·e(s) Friedrich Engels
Karl Marx
Écriture 14 mars 1849

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n°246, 15 mars 1849


Cologne, le 14 mars.

« Les états de siège exceptionnels seront suspendus dès que l'état de siège général sera octroyé par des lois à tout le royaume et introduit dans nos mœurs constitutionnelles. La série de ces lois « fortes » sera ouverte par la législation de septembre sur les associations et la presse. »

C'est par ces mots que nous avons accueilli la publication du discours du trône. (Cf. n° 234 de la Nouvelle Gazette rhénane. ) Et en quoi consiste le premier acte parlementaire du ministère ? Il se présente devant les Chambres et déclare :

« Nous suspendons l'état de siège, en revanche vous instaurez en permanence la loi martiale pour les réunions, les associations, la presse. »

Nous ne pouvons pas taire un seul instant que, par son attitude effacée, la gauche parlementaire a d'emblée facilité pour le ministère le passage à l'offensive.

Nous comparerons en détail les trois fameux projets de lois avec les lois de septembre, avec les projets de lois criminelles d'avant-mars, avec le Code civil prussien. Mais nous communiquons d'abord à nos lecteurs le plan complet des réformateurs de la vieille Prusse, sur lequel notre supplément spécial d'avant-hier attirait déjà l'attention.

Le jour même où les trois feuilles non officielles de Berlin publiaient les trois fameux projets, la Neue Preussische Zeitung, ce Moniteur de la Providence brandebourgeoise, publiait un « vœu sur les tâches essentielles de la soi-disant re­présentation du peuple qui siège actuellement ». La maison de Hohenzollern et son ministre Brandenburg sont de trop « noble » lignée pour feindre quand le soleil du « pouvoir » luit sur la couronne inébranlée. À de tels instants, le cœur du roi ne se fait pas violence et humilie déjà la masse plébéienne par la formulation brutale et sans façons de ses appétits et de ses pensées les plus intimes. Le destin, on ne peut se le dissimuler, le destin sans cœur s'est plus d'une fois complu à contrecarrer « notre bon roi », le « spirituel » Frédéric-Guillaume IV, qui s'est posé la couronne sur la tête en prononçant les mêmes paroles que Napoléon lorsqu'il se mit sur la tête la couronne de fer de la Lombardie - le destin sans cœur s'est plus d'une fois complu, dans des moments d'omnipotence sure de la victoire, moments « d'ivresse divine » comme le dit Gœthe, à déjouer, par des événements singuliers les prophéties, menaces et actes arbitraires annoncés par Frédéric-Guillaume IV. Mais on sait que le Destin d'airain exerce sa domination même sur les dieux. Et en tout cas, c'est toujours une volupté enivrante pour un cœur royal, pour un cœur féminin, pour un coeur quel qu'il soit, de laisser éclater sans entraves et sans frein ses pensées les plus intimes et de mettre le monde, ne serait-ce que par un discours ou par des écrits, au rythme de son propre coeur.

Les effusions sentimentales plus ou moins royales dans la Neue Preussische Zeitung offrent donc déjà un haut intérêt psychologique; d'autre part, il fait savoir au peuple ce qu'on attend de lui, ce que, le cas échéant, on veut lui extorquer, dans son intérêt bien compris naturellement.

La Neue Preussische Zeitung (supplément n° 59), pour faciliter le survol du plan complet de réforme des Hohenzollern, l'a présenté sous des rubriques, ce qui est une louable condescendance à l'égard du public. N'était-elle pas libre de faire connaître les décrets royaux sous une forme apocalyptique, à la façon de la révélation de saint Jean ? Tenons-nous en aux rubriques !

« Les tâches essentielles de la soi-disant représentation populaire actuellement réunie » se répartissent comme suit :

1) « Épurer les Chambres des criminels politiques. » A Jove principium [1] . La première loi pour une Chambre qui doit agir suivant le cœur du roi est de se mettre elle-même au goût du roi. En attendant, sa composition est encore une œuvre bâclée de l'irrévérencieux, bien qu'indirect suffrage universel.

Et que demande le cœur royal ?

L'actuelle représentation populaire - nous serine la Neue Preussische Zeitung - est entachée d'une « tare » qui la rend indigne et incapable dans son ensemble de représenter l'honneur prussien, la fidélité prussienne et l'amour prussien de la patrie ! Elle porte en elle un sujet d'irritation qu'elle doit extirper pour être « justifiée » aux yeux de Sa Majesté.

« Cette tare, ce sujet d'irritation résident dans le fait qu'en font partie des hommes qui ont pris part aux attentats criminels de la fraction Unruh et qui, en particulier, ont soutenu sa résolution de refuser les impôts. »

« Le gouvernement, lit-on plus loin, par une regrettable faiblesse ou par méfiance à l'égard de la justice, certes fortement contaminée par l'état d'esprit révolutionnaire, n'a pas traduit ces hommes devant les tribunaux. C'est la tâche des Chambres de réparer cette négligence, cette faute; c'est en particulier le devoir de tous les juges et juristes qui en sont membres d'y pousser, aussi pour conserver l'honneur de leur caste, qui se perd. Il faut demander au gouvernement - et que ce soit un des premiers actes après la constitution de la Chambre - que le ministre de la Justice engage, maintenant encore une enquête judiciaire et provoque le châtiment de ces malfaiteurs. En premier lieu et de toute urgence, une telle élimination est nécessaire à la poursuite fructueuse des débats ! »

Le vœu le plus intime du roi est de voir châtier jusqu'à la troisième génération les criminels et les sacrilèges qui ont refusé l'impôt. Le gouvernement royal a été trop faible pour réaliser ce vœu. Le peuple du roi de Prusse, en révolte ouverte contre le cœur de son souverain a eu assez d'effronterie et de malice pour réélire ces criminels et ces pécheurs comme ses représentants. C'est donc maintenant aux Chambres de contraindre le gouvernement royal à réaliser les intentions les plus personnelles de Sa Majesté. Il lui faut demander à genoux au ministère l'autorisation d'éliminer de son sein tous les éléments galeux et, dans un sens plus élevé, déplacés à la Cour. Et avant tout les érudits et les pharisiens, les « juges et les juristes » ont à sauver leur « caste » dont « l'honneur » a été perdu à partir du moment où naquit chez Manteuffel le soupçon, évidemment sans fondement, que l'aveugle Thémis prussienne pourrait rester insensible aux appels non équivoques de la Couronne. Comment une magistrature pourrait-elle sauver aux yeux du peuple son honneur, si tout caprice du « droit divin » n'est pas pour elle une loi, et si elle n'obéit pas inconditionnellement aux consignes du roi lui-même ?

On sait que dans toutes les religions la contrition, le sacrifice, si possible de soi-même, constitue la véritable essence de l'adoration et du culte rendus à Dieu. Pour prouver qu'elle est une représentation du cœur royal - et leur cœur royal est le véritable coeur du peuple, vivant, individualisé, fait homme - « ce qu'on appelle » la représentation populaire doit donc avant tout se sacrifier elle-même en tant qu'émanation de la souveraineté populaire, sur les marches du trône.

Elle doit donc exclure et remettre à la prison et au bourreau tous ceux de ses membres, les membres qui déplaisent à Sa Majesté, c'est l'expiation au nom de la religion de la royauté absolue. Elle paie ainsi en premier lieu le crime - péché originel - d'être née de la souveraineté populaire. Elle expie en même temps un passé gros d'offense criminelle à Sa Majesté et donc de sacrilèges. Elle se purifie pour devenir une véritable émanation de la toute-puissance royale. De « soi-disant » représentation populaire, elle devient une véritable représentation populaire, au sens élevé où l'entend la royauté prussienne. Le véritable peuple prussien, c'est le roi. Le véritable peuple prussien - à ne confondre en aucun cas avec la notion superficielle du nombre de têtes d'habitants de l'État suivant une mauvaise coutume française - élit donc des représentants uniquement pour que les vœux du roi reviennent aux oreilles du roi sous la forme de voeux du peuple et que de cette façon, les exigences les plus secrètes du propre cœur du souverain reçoivent une réalisation aussi prosaïque que généralisée sous forme de projets de lois et de résolutions officielles des Chambres.

Nous attendons donc des Chambres de Berlin qu'elles inaugurent leur culte du roi par un auto-sacrifice et l'élimination de ces pécheurs que sont les objecteurs fiscaux.

La Neue Preussische Zeitung ne le cache pas. Et même ainsi, la Chambre n'est pas encore une Assemblée de Justes aux yeux du souverain. Mais ce n'est pas en tant que corps constitué qu'elle doit accomplir l'autre partie du sacrifice. Cette partie revient à la conscience active du péché et à l'autocrucifixion des membres individuellement concernés.

« Certes, une telle « épuration » - soupire la « Neue Preussische Zeitung » - n'éliminerait pas tous les membres dont on souhaiterait se débarrasser à cause de leurs antécédents politiques et de leur passé d'hommes d'État aussi longtemps qu'ils n'ont pas reconnu et regretté leur responsabilité dans l'état misérable du pays et qu'ils n'ont pas fait la promesse solennelle, confirmée publiquement, de réparer selon leurs moyens les crimes [2] dont ils sont responsables. Mais, il va de soi que, pour une raison juridique, il ne peut être question de renvoyer globalement des Chambres ces hommes qui ont servi la révolution et qui, particulièrement du 18 mars au 8 novembre, ont été employés comme hauts fonctionnaires dans ce service » (la pure grammaire prussienne !). « Il serait seulement souhaitable que leur propre conscience les en ait éloignés, pour le cas où, pour eux, la conversion désirée plus haut ne se serait pas produite. À propos de ce vœu » (souverain) « des distinctions apparaissent à juste titre entre les commerçants rhénans qui devaient devenir du jour au lendemain des piliers de l'État d'une part et d'autre part les hommes de vieilles familles prussiennes » (féodales) « dont le nom glorieux a été de tout temps étroitement lié à l'histoire de notre maison royale et des provinces qui furent à l'origine le berceau de la monarchie » (la Silésie serait-elle une de ces provinces ?). »

Nous l'avons dit depuis longtemps aux « commerçants rhénans ». Ce n'est qu'avec dégoût que la maison féodale des Hohenzollern a choisi cette canaille bourgeoise comme un instrument méprisable et guette l'instant où elle pourra la congédier radicalement à coups de pieds. Hansemann ! Camphausen ! Kühlmetter ! À genoux ! En chemise de pénitent devant le château royal, face au peuple, de la cendre sur vos têtes accablées par la culpabilité, promettez solennellement, attestez officiellement combien, dans votre profonde contrition, vous regrettez d'avoir eu un moment l'audace de préparer, par les intrigues du constitutionalisme bourgeois, la contre-révolution dont l'accomplissement revenait seulement à « Ma splendide armée de guerre »; et - vous qui êtes des grippe-sous, des serfs mercantiles, de pédants négociants en huile, d'avisés spéculateurs sur les chemins de fer, combien vous regrettez d'avoir eu l'audace non seulement de sauver le trône, mais de vous vanter vous-mêmes de ce sauvetage en termes grandiloquents et funèbres. À genoux ! En chemise de pénitent ! Ou bien au couvent !

Et quant aux « hommes de vieilles familles prussiennes ». ces rejetons du peuple élu de noble lignée, favorisés par une élection de droit divin, nous attendons d'eux, d'un Arnim, d'un Auerswald, d'un Bonin, d'un Pfuel de lire très prochainement l'annonce de leur mort dans le Staats-Anzeiger[3] . Nous ne pourrons croire à leur repentir que s'ils entrent volontairement dans la mort. On ne peut attendre cette grandeur d'âme d'un négociant rhénan comme Hansemann. Hansemann est un voltairien de la pire espèce, plat et surtout sans aucun sentiment dans les questions d'argent.

Disparaissez donc des Chambres, de la scène ô vivants monuments commémoratifs ambulants du 18 mars., témoins des tribulations, des humiliations, des inconséquences et des faiblesses royales. Retirez-vous des Chambres ou condamnez-vous vous-mêmes à être les boucs émissaires du 18 mars !

Mais pour se purifier, pour expier et pour se rendre ainsi dignes de remplir les nouvelles « tâches » octroyées par le roi à la « soi-disant » représentation nationale, les Chambres offriront elles-mêmes au trône royal les objecteurs fiscaux en holocauste !

(à suivre)

  1. Cf. VIRGILE : Bucoliques.
  2. Dans la Neue Preussische Zeitung : dommages.
  3. Le Journal officiel prussien.