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Le dirigeant prolétarien de la paysannerie
| Auteur·e(s) | Viatcheslav Karpinski |
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| Écriture | 1924 |
La caractérisation de Lénine resterait incomplète, et lui-même demeurerait incompréhensible, si l’on négligeait son rapport à la paysannerie. Lénine, génial dirigeant du prolétariat, fut simultanément le guide tout aussi éclairé de la paysannerie laborieuse pauvre et moyenne. En raison des conditions historiques, notre paysannerie n’a pas produit, au sein de la révolution, un leader issu de ses rangs. Ce rôle échut au dirigeant prolétarien Lénine. Et il sut défendre au mieux les intérêts de la paysannerie laborieuse, en les harmonisant avec ceux du prolétariat et de la révolution prolétarienne dans son ensemble.
Si, dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, Lénine appliqua théoriquement et pratiquement le marxisme en fondant le léninisme, dans le mouvement paysan révolutionnaire, il développa et enrichit les thèses marxistes sur la paysannerie, ajoutant un chapitre distinct au léninisme. Sur ce dernier point, l’apport créateur de sa pensée est peut-être encore plus considérable, car les positions sur la paysannerie n’avaient avant lui été qu’esquissées théoriquement, et nullement mises en pratique.
ÀÀ l’époque de la première révolution russe, Lénine avança le mot d’ordre : « Dictature du prolétariat et de la paysannerie » , fondé notamment sur une étude minutieuse de la question agraire. Dès le premier jour de la révolution d’Octobre, il promulgua le décret sur la terre aux paysans, lançant à la contre-révolution : « qu’ils essaient maintenant de nous renverser ! » ÀÀ partir de ce moment, Lénine se révéla un tacticien génial de la révolution prolétarienne dans un pays à majorité paysanne.
Dirigeant ayant mené des années de lutte intransigeante contre le socialisme petit-bourgeois, il reprit à son compte le programme agraire des socialistes-révolutionnaires et en fit un décret du pouvoir soviétique, conscient et assuré qu’il garantissait ainsi le soutien de la paysannerie à la classe ouvrière. Il mit audacieusement fin à la guerre impérialiste, démobilisa l’ancienne armée, accepta une « paix honteuse » avec l’Àllemagne, provoquant l’indignation des « patriotes » (y compris les socialistes-révolutionnaires), mais certain que tel était le vœu du peuple entier, c’est-à-dire de cette même paysannerie dont il s’assurait ainsi la sympathie.
Puis, il décida hardiment la création d’une nouvelle armée permanente, l’Àrmée rouge, rayant d’un trait ferme du projet initial la mention selon laquelle cette armée ouvrière et paysanne serait formée « sans contrainte ni violence : elle sera composée uniquement de volontaires ». Seul un dirigeant du prolétariat se sentant également le guide de la paysannerie laborieuse, inébranlablement convaincu de son appui, pouvait agir ainsi.
Durant la guerre civile naissante, Lénine instaura les comités de paysans pauvres, étendant ainsi la révolution d’Octobre aux campagnes et à la masse paysanne, écrasant, avec l’aide des éléments prolétariens des villages, la résistance de la bourgeoisie rurale. Dès la fin de la guerre civile, au VIIIe Congrès du parti[1] , il prononça son célèbre discours sur l’attitude envers la paysannerie moyenne, déployant alors pleinement sa stature de dirigeant prolétarien de la paysannerie. Il formula des slogans pratiques d’une radicalité et d’une audace telles, si conformes aux intérêts de la paysannerie laborieuse, qu’ils auraient pu émaner de leaders issus de la paysannerie elle-même : « Tenir compte des conditions de vie particulières du paysan !… Apprendre des paysans les méthodes de transition vers un meilleur ordre social, et ne pas commander ! »
Le dirigeant du parti prolétarien semblait s’opposer à son propre parti ouvrier pour défendre la « petite bourgeoisie ! ». Il enseignait aux ouvriers communistes l’art du compromis avec la paysannerie moyenne ! Dans le contexte désastreux de l’après-guerre, il insistait sur l’urgence d’accorder une aide prioritaire aux paysans. Une leçon mémorable pour tout parti communiste, surtout dans les pays agraires. C’est là que prennent source les décrets ultérieurs concernant les campagnes – remplacement des réquisitions par l’impôt en nature, autorisation de la libre circulation des marchandises, instauration d’un impôt agricole unique –, ainsi que les autres mesures de la Nouvelle Politique Économique, dont le sens profond est unique : soulager la situation de la paysannerie moyenne et pauvre, préserver et consolider l’alliance entre elle et la classe ouvrière.
Lénine fut le seul parmi les dirigeants du parti qui, malgré une charge de travail gouvernemental surhumaine minant ses forces, trouvait toujours un instant pour s’entretenir avec un simple paysan, un travailleur rural, le rédacteur d’un journal villageois. Il fut le seul de nos dirigeants à accorder une haute valeur aux lettres des paysans : « Ce sont de véritables documents humains ! »
— Voilà ce qu’aucun rapport ne me dira, déclarait Vladimir Ilitch quand je lui présentais ces courriers.
Posant sans cesse de nouvelles questions, il écoutait longuement, attentivement, les maux et les aspirations des campagnes.
— Àlors, qu’indique notre « baromètre paysan » ? » – ainsi commençait généralement notre entretien. Par « baromètre paysan » , Vladimir Ilitch désignait « Bednota » .[2]
Je me souviens particulièrement d’un entretien durant l’hiver 1920–1921. C’était l’époque la plus difficile, la fin d’une longue guerre civile où les sacrifices et les privations des travailleurs avaient atteint leur paroxysme. L’économie paysanne était ruinée comme jamais. Les masses paysannes étaient en proie à l’inquiétude et à une sourde agitation. Les paysans les plus avancés et les plus fermes doutaient. Les lettres de plaintes et de protestations affluaient à « Bednota » . La rédaction publia l’une des plus virulentes, accusant le pouvoir soviétique. Un débat passionné s’ensuivit. J’allai en discuter avec Vladimir Ilitch. Cette fois, la conversation s’éternisa. Sur chaque point, Ilitch m’assaillait littéralement de questions.
Et pour chaque lettre, il demandait invariablement :
— Qui écrit ? Un koulak, un paysan moyen, un pauvre ?
— Voilà, dis-je, certains écrivent que le pouvoir soviétique est pire que celui du tsar.
— Pire que le tsar ? répétait Lénine en plissant les yeux, amusé. Et qui le dit ?
L’entretien se conclut par l’exigence d’un rapport détaillé, assorti d’extraits des lettres paysannes. Plus d’une centaine de ces missives sur les réquisitions et la condition paysanne furent analysées et intégrées à un vaste rapport adressé personnellement à Vladimir Ilitch. Plus tard, en écoutant son discours au VIIIe Congrès, je perçus clairement, dans la radicalité de certaines formulations, l’influence de ce document.
Dès lors, Vladimir Ilitch exigea de « Bednota » . des rapports réguliers sur les lettres paysannes. J’ai conservé un morceau de papier couvert de sa petite écriture serrée. Le voici textuellement :
« 26/1—1922.
Camarade Karpinski !
Pourriez-vous m’écrire brièvement (2–3 pages concises) combien de lettres de paysans « Bednota » reçoit, ce qu’elles contiennent d’important (de particulièrement important) et de nouveau ?
Les tendances ? Les sujets brûlants ? Pourrait-on recevoir également ces lettres tous les deux mois
(prochaine échéance au 1/III 1922) ?
a) nombre moyen de lettres,
b) tendances,
c) principaux sujets brûlants.
Salutations communistes. Lénine. »
Déjà malade, le 23 mars 1922, Vladimir Ilitch rédige un article pour « Bednota » .. Sur le feuillet accompagnant le texte, il évoque sa santé et ajoute ces lignes, révélatrices de l’immense modestie de ce grand homme :
« Je suis donc incapable d’écrire quelque chose de valable pour le quatrième anniversaire de « Bednota » . Si ce qui est joint convient, publiez-le. Sinon, jetez-le à la corbeille : ce sera mieux.
Votre Lénine. »
Bien sûr, l’excellent article d’Ilitch fut publié ( « Bednota » , 26 mars 1922).
La paysannerie, selon Lénine, est une « classe que l’ouvrier des villes ne connaît pas » . Nous, parti ouvrier urbain, ne connaissons toujours pas la campagne, ne savons pas travailler correctement parmi les paysans. Ce fait, nous devons pleinement le ressentir en cette heure de deuil immense. Sans Lénine, le visionnaire génial, nous aurions commis des erreurs irréparables dans nos relations avec la paysannerie.
Ceci apparaïêt clairement rétrospectivement, en évaluant le rôle de Lénine sur cette question.
Le camarade Lénine nous a laissé, dans ses derniers discours, des instructions détaillées sur la ligne à tenir envers la paysannerie, le travail à mener dans les villages, l’orientation de notre politique économique pour préserver et renforcer l’alliance entre classe ouvrière et paysannerie. Voici les passages les plus marquants, que chaque membre du parti doit connaïêtre par cœur comme l’ultime enseignement du cher dirigeant :
« Nous devons établir un lien entre notre travail socialiste dans la grande industrie et
l’agriculture, et l’activité que mène chaque paysan comme il le peut, luttant contre la misère, sans
spéculer… Il faut rendre ce lien visible, que nous le voyions clairement, que tout le peuple le voie,
que toute la masse paysanne comprenne qu’entre son existence actuelle – accablante, ruinée,
misérable – et le travail des communistes pour des idéaux socialistes lointains, il y a une
connexion. Il faut que l’homme ordinaire perçoive qu’il a obtenu une amélioration, non comme
jadis sous le pouvoir des propriétaires et des capitalistes – où tout progrès (il y en eut de considérables) s’accompagnait de moqueries, d’humiliations, de violences envers les masses, que nul paysan n’a oubliées et n’oubliera en Russie avant des décennies. Notre but est de rétablir ce lien, de montrer au paysan que nous commençons par ce qu’il comprend, connaît et peut atteindre malgré sa pauvreté, non par des chimères lointaines à ses yeux. Que nous sachions l’aider, que les communistes, en ces temps de détresse où le petit paysan est ruiné, affamé, secourons concrètement. Ou nous le prouvons, ou il nous enverra au diable. »[3]
Tel est l’enseignement fondamental de Lénine. En le suivant, nous surmonterons les épreuves et mènerons la révolution à son terme.