Le conflit catalan et les tâches du prolétariat

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture juillet 1934

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Publié dans Cahiers du mouvement ouvrier n°86
Publié dans Léon Trotsky, Œuvres 4, Avril 1934 – Décembre 1934. Institut Léon Trotsky, Paris 1979, pp. 182-186


Les lettres majuscules et les termes en italique sont de l’original ; quelques corrections orthographiques ont été faites.


(Lettre du cde P., collaborateur du S.I.)


1. L’appréciation du conflit catalan et des possibilités en résultant doit partir du fait que la Catalogne représente aujourd’hui indubitablement la plus forte position des forces défensives dirigées contre la réaction espagnole et contre les dangers du fascisme. Si cette position tombe, la réaction aura remporté une victoire décisive et pour longtemps. Avec une politique juste de l’avant-garde prolétarienne il est possible de faire de cette position défensive la plus forte, la position de départ d’une nouvelle offensive de la révolution espagnole. Telle doit être notre perspective


2. Ce développement n’est possible que si le prolétariat catalan réussit à s’emparer lui de la direction de la lutte défensive contre le gouvernement central réactionnaire de Madrid. Mais cela n’est possible que si le prolétariat catalan ne promet pas seulement de soutenir cette lutte, au cas où elle serait déclenchée, – soit par l’intransigeance du gouvernement de Madrid, soit par l’agressivité de la petite-bourgeoisie catalane (cette politique de suivisme est préconisée par nos camarades dans l’Alliance Ouvrière de Catalogne et réalisée contre Maurin) -, mais s’il se met dès le début à la tête de la résistance, s’il dessine des perspectives, lance des mots d’ordre plus hardis et dès le commencement mène la lutte non seulement en paroles, mais en actes..


3. Une résistance victorieuse n’est concevable que si non seulement elle mobilise toutes les forces de masse de la Catalogne (toutes les conditions en sont actuellement données), mais pousse de plus vers l’offensive. C’est pourquoi il est d’une importance décisive que l’avant-garde prolétarienne sache expliquer dès maintenant aux masses ouvrières et paysannes du reste de l’Espagne que par la victoire ou la défaite de la résistance catalane se décidera aussi leur victoire ou leur défaite. La mobilisation de ces alliés de l’Espagne tout entière doit être faite dès maintenant et non pas au moment où l’offensive réactionnaire contre la Catalogne sera devenue un fait (ce qui est la position de nos camarades et de la majorité de l’A.O.).


4. La Catalogne peut être pour longtemps le pivot décisif de la révolution espagnole. La conquête de la direction en Catalogne doit être le centre de notre politique en Espagne. La politique de nos camarades la rend complètement impossible. Cette politique doit être rapidement changée si l’on ne veut pas qu’une situation décisive aboutisse, par notre faute à une nouvelle défaite de la révolution espagnole qui serait décisive pour longtemps. On ne doit pas cacher que la politique de nos camarades dans cette question, jusqu’à maintenant, a fortement nuit au prestige non seulement de notre propre organisation et de l’Alliance Ouvrière, mais à celui du prolétariat lui-même, ce qui ne saurait être réparé que par un tournant radical et convainquant par les faits. La position de nos camarades et de ceux de l’A.O. ne peut être comprise par les masses travailleuses non-prolétariennes que comme suit : le prolétariat s’engage par la voix de ces organisations à participer si les autres commencent ; mais même pour cela il demande son prix (les conditions posées par l’A.O. à l’Esquerra petite-bourgeoise, ignorent complètement l’intérêt particulier des paysans et des petits-bourgeois citadins) ; et cette position cherchera – aussitôt que la possibilité s’y prêtera – à donner à la lutte une direction dans les sens de ses propres buts de classe, la dictature du prolétariat. Au lieu d’apparaître comme le dirigeant de toutes les couches opprimées de la nation, comme le leader de la libération nationale, le prolétariat apparaît ici purement comme un partenaire des autres classes, voire un partenaire très égoïste, auquel il faut donner ou plutôt promettre sa part parce qu’on a besoin de lui et pour aussi longtemps que nécessaire. La petite-bourgeoisie catalane et la grande bourgeoisie et la réaction se fondant sur la carence de cette petite-bourgeoisie ne pourraient demander rien de mieux qu’un prolétariat dans cette position.


5. Le tournant de nos camarades, doit consister tout d’abord en ceci : ils doivent propager (par notre propre organisation et par l’A.O.) la proclamation de la République Catalane Indépendante et doivent demander pour l’assurer l’armement immédiat de tout le peuple. Ils ne doivent pas, pour cet armement, attendre le gouvernement, mais commencer immédiatement à former des milices ouvrières, qui, elles, doivent alors non seulement revendiquer un meilleur armement de la part du gouvernement, mais doivent s’en procurer par elles-mêmes par le désarmement des réactionnaires et des fascistes. Le prolétariat doit prouver par les faits aux masses catalanes qu’il prend un intérêt sacré à la défense de l’indépendance catalane. Dans cela consistera le pas décisif vers la conquête de la direction de la lutte de toutes les couches prêtes à la défense de la ville et de la campagne.

L’armement du peuple doit devenir le centre de notre agitation des prochaines semaines sous les mots d’ordre de :

Continuation du paiement de tous les salaires ;

Le gouvernement et les employeurs doivent se partager le coût de l’armement et de l’approvisionnement ;

Les forces de combat existantes (police, etc.) seront encadrées comme instructeurs dans la formation des milices ;

Les officiers seront élus par les membres de la Milice ;

La base des milices est l’usine, ou bien le lieu d’habitation ;

Les ouvriers des grandes entreprises, des chemins de fer etc. et de toutes entreprises publiques feront automatiquement partie de la milice ;

De plus tous les citoyens sont invités à s’enrôler ;

Toute formation élit son comité, qui, de son côté, envoie son représentant (sans doute par des instances intermédiaires) au Comité central de toutes les formations de milice de Catalogne. Ce comité central (c.à.d. le Soviet central) remplit la tâche d’un état-major politique, mais tout d’abord celle du contrôle, plus tard, de la direction centrale de l’approvisionnement en armes et en vivres, etc. En réalisant cette tâche, il sera obligé de devenir, d’un organe à côté du gouvernement proprement dit, ce gouvernement lui-même. Cela est la forme et le chemin concrets des soviets dans la situation donnée en Catalogne.


6. Etant donné l’extrême division du prolétariat catalan, qui ne permet pas à son hégémonie de se faire jour en Catalogne, le prolétariat dans la situation actuelle ne peut proclamer lui-même l’indépendance catalane. Mais il peut et il doit en appeler la proclamation de toute sa force et l’exiger de l’Esquerra petite-bourgeoise actuellement gouvernante. Il doit répondre à son retard par la revendication de nouvelles élections immédiates : « Nous avons besoin d’un gouvernement qui représente et dirige la volonté réelle de lutte des masses populaires ». Les comités des formations de milice doivent devenir le moyen principal de la réalisation et de la préparation de ces élections. Autrement dit : dans la mesure où les deux côtés de la chose – proclamation de l’indépendance et armement du peuple – peuvent être séparés l’un de l’autre, c’est le dernier par lequel il faut commencer le travail pratique et par le moyen duquel il faut imposer le premier.


7. Non seulement le prolétariat doit mettre en avant des revendications démocratiques générales (la liberté de la presse etc. ; un Etat qui ne soit pas coûteux ; le nivellement des salaires des fonctionnaires ; une économie démocratique – la suppression des impôts indirects, la taxation élevée directe des possédants pour le financement de la résistance, etc.) ; non seulement il doit faire siennes – en dehors de ses propres revendications de classe – toutes les revendications spécifiques aux paysans et aux petits-bourgeois citadins et même dépasser les revendications mises en avant jusqu’alors (il manque ici la connaissance des détails, surtout dans la question agraire), mais avant tout le prolétariat doit dès maintenant et de sa propre initiative lancer les revendications comme mots d’ordre dans les masses et appeler celles-ci à lutter pour elles, – mais non pas poser ces revendications à l’Esquerra qui gouverne comme « conditions » auxquelles on serait prêt à participer à la lutte.


8. Plus haut on parle toujours vaguement de « le prolétariat doit… ». La raison en est que malheureusement on ne peut pas parler du « Parti du prolétariat ». Notre organisation qui – avec une politique juste – pourrait prendre sur elle le rôle du parti, paraît s’être plus ou moins dissoute dans la masse molle d’unité de l' »Alliance ». Dans quelle mesure ici serait possible un tournant rapide qui corresponde à la poussée de l’heure actuelle, il n’est assurément pas possible de le fixer hors du lieu-même. Comme dans la situation actuelle le sort de la Révolution espagnole et de notre organisation en Espagne peut être décidé pour une longue période (naturellement il y a aussi la possibilité que le conflit se résolve – mais même dans ce cas l’influence de notre organisation, si elle continue la politique actuelle, devrait subir parmi les masses prêtes à lutter un dommage extraordinaire capable de la pousser entièrement hors de l’arène politique). L’envoi d’un délégué du S.I. est nécessaire. Son voyage devrait être préparé par une lettre du S.I. à écrire immédiatement et qui exposerait notre position sur la question.