Le cabinet Hansemann

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Auteur·e(s) Karl Marx
Friedrich Engels
Écriture 23 juin 1848

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Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung No. 24, 24 juin 1848.


Note de l'éditeur :

Le gouvernement Auerswald-Hansemann, le « ministère d'action », succéda le 26 juin 1848 au ministère Camphausen et dura jusqu'au 21 septembre.

Cologne, 23 juin

Nouveau tournant dans la crise ministérielle de Berlin ! Notre Hansemann est chargé de former le cabinet et, avec les épaves de l'ancien ministère, les Patow, Bornemann, Schleinitz et Schreckenstein, il tombera avec attendrissement dans les bras du centre gauche.

M. Rodbertus doit participer à la nouvelle combinaison; il est le médiateur qui procure aux épaves repentantes du ministère Camphausen, la grâce et le pardon du centre gauche.

Par la grâce de M. Rodbertus, notre Duchâtel prussien voit couronnés ses vœux les plus chers - il devient « Premier ». Les lauriers de Camphausen ne le laissaient plus dormir; désormais, il aura l'occasion de prouver de quoi il est capable quand il peut sans entrave, déployer ses ailes. Il va pouvoir enfin nous faire admirer, dans toute leur gloire, ses gigantesques projets financiers en vue de supprimer toute détresse et toute misère, - ces projets dont il a fait miroiter les merveilles à ses députés. C'est vraiment maintenant qu'il est en mesure de consacrer à l'État la plénitude de ces talents déployés jusque là avec tant de brio et de succès dans les chemins de fer[1] et à d'autres postes. C'est maintenant que vont pleuvoir les questions de confiance.

M. Hansemann a surpassé son modèle : grâce au sacrifice de Rodbertus il devient premier ministre, ce que Duchâtel ne fut jamais. Mais nous le mettons en garde. Duchâtel avait ses raisons pour toujours rester en apparence au second plan. Duchâtel savait que les couches plus ou moins cultivées de la population, aussi bien à la Chambre qu'en dehors, avaient besoin d'un beau parleur, chevalier du « grand débat », d'un Guizot ou d'un Camphausen, qui, en toute circonstance, apaise les consciences et entraîne les cœurs de ses auditeurs par son art de manier arguments nécessaires, développements philosophiques, théories politiques et autres phrases creuses. Duchâtel accordait volontiers à ses idéologues loquaces le nimbe de la Présidence du Conseil; ce vain éclat était pour lui sans valeur, ce qui lui importait c'était le pouvoir réel et il savait que là où il était, était le pouvoir réel. M. Hansemann veut faire une autre expérience, il doit savoir ce qu'il fait. Nous, nous répétons que la Présidence du conseil n'est pas la place normale de Duchâtel.

Mais un sentiment pénible nous saisit quand nous pensons avec quelle rapidité M. Hansemann tombera du haut de son enivrante grandeur. Car le cabinet Hansemann est voué à la chute avant même d'être constitué, avant même d'avoir pu un seul instant jouir de son existence.


Le bourreau se tient devant la porte[2],

la réaction et les Russes frappent à la porte et, avant que le coq ait chanté trois fois, le cabinet Hansemann sera tombé malgré Rodbertus et malgré le centre gauche. Alors adieu Présidence du conseil, adieu projets financiers et plans gigantesques pour supprimer la misère; l'abîme les engloutira tous, et grand bien fasse à M. Hansemann s'il peut retourner tranquillement à son modeste loyer bourgeois méditer sur le fait que la vie est un songe[3].

  1. Hansemann avait défendu avec habileté les intérêts d'Aix-la-Chapelle en rivalité avec Cologne pour l'établissement du chemin de fer Cologne-Anvers. Il obtint un poste de direction dans le conseil d'administration de la société chargée de répartir les actions entre les capitaux d'Aix-la-Chapelle et de Cologne. Il publia en 1837 un livre : Die Eisenbahnen und deren Aktionäre in ihrem Verhältnis zum Staat (Les chemins de fer et leurs actionnaires dans leurs rapports avec l'État). Il continua à jouer un rôle important dans diverses sociétés de chemins de fer.
  2. Heine : Le chevalier Olaf (II, strophe 1).
  3. « La Vie est un Songe », titre d'une œuvre de Calderon.