Le but du Parti ouvrier

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Dans le sein du Parti ouvrier il existe deux courants. Ils sont en lutte. — Cette lutte était fatale. Loin de désorganiser le Parti, comme quelques-un le craignaient, elle l'a rendu plus actif ; elle le débarrassera des intrigants, l'unifiera et le fortifiera. Tous les Partis à leurs débuts ont connu des luttes semblables. Le Parti socialiste allemand, le mieux organisé, le plus puissant des partis ouvriers, a eu aussi sa période de crise, il en a triomphé ; le Parti ouvrier triomphera de la sienne. Il faut chercher le moyen d'abréger la crise. La définition claire et précise du but du Parti, nous fournira ce moyen.

Les deux fractions en lutte, sont les possibilistes et les révolutionnaires. Les possibilistes croient que par des réformes municipales pacifiques on arrivera à l'émancipation ouvrière. — Les révolutionnaires n'attendent le salut du prolétariat des deux mondes que de la force révolutionnaire.

Les possibilistes voudraient le Parti ouvert à tout le monde, aux Clovis Huges et aux Armand Lévy, à toutes les théories. Les révolutionnaires qu'on a cru insulter, en les traitant de collectivistes, de sectaires, de Marxistes, voudraient fermer le Parti à tous les hommes et à toutes les théories de la Bourgeoisie.

Les révolutionnaires doivent se coaliser, se serrer les coudes quelques soient leurs vues spéciales sur l'organisation sociale ; pour cela ils doivent se méfier des épithètes qu'ils emploient pour se différencier. — primo parce que ces épithètes, les bourgeois les emploient ; secundo parce que les mots ont des significations différentes suivant les personnes qui s'en servent.

Des militants du Parti ont cru qu'avec les mots socialistes, anarchistes, collectivistes, communistes ils parviendraient à écarter les bourgeois. Il n'en est rien. Ces mots après avoir effrayé les bourgeois, finissent par être adoptés par eux.

Tous les bourgeois s'étiquètent aujourd'hui socialistes ; ils sont tous partisans des réformes sociales : mais de quelle réforme sociale ? de toutes celles qui pourraient bénéficier à leur classe, à la classe bourgeoise. Il y a eu et il y a un socialisme bonapartiste, bismarkien, possibiliste ou opportuniste.

« Vous vous appelez anarchistes, disent les économistes libre-échangistes, tels que Garnier, Laveleye, Molinari ; mais nous avons le même idéal ; ainsi que vous, nous désirons que le rôle de l'Etat se réduise à zéro ; que l'Etat disparaisse : nous n'avons que faire de l'Etat, il est pour nous une entrave, une gène. Il accapare des industries, telles que les tabacs, la fabrication de la monnaie, la collection des impôts ; il monopolise des services publics, tels que la police, l'armée, les postes, que nous voudrions voir confiées à des sociétés privées » Pardieu ! messieurs les capitalistes seraient heureux de posséder et d'exploiter tous les services publics de toutes les industries de l'Etat ; leurs bénéfices ne seraient plus considérables. Un des économistes les plus férocement bourgeois, Proudhon, est le théoricien de cette anarchie, qu'il écrivait en deux mots.

Quand grâce à la propagande de l'Egalité le mot collectiviste prit place dans la langue courante, il jeta le trouble dans les rangs de la bourgeoisie radicale. Elle crut d'abord que c'était une barrière infranchissable que l'on dressait entre elle et la classe ouvrière ; elle essaya de répandre que les collectivistes n'étaient que des bonapartistes déguisés, des fous, des « gens impossibles. » Mais peu-à-peu les radicaux se familiarisèrent avec le mot, et trouvèrent le moyen de lui faire perdre son sens révolutionnaire.

— « Collectiviste ! — Mais qui n'est pas collectiviste ? dirent-ils. Les chemins de fer, les usines, les mines ne sont-elles pas des propriétés collectives possédés par des collectivités d'actionnaires ? » Clovis Huges, qui fut l'enfant chéri des possibilistes, s'est déclaré en pleine chambre collectiviste, et a fait à Marseille l'exposition du « collectivisme des négociants. »

On aurait supposé que le mot communisme arrêterait les bourgeois, à cause de son grand passé historique, des haines et des peurs qu'il a soulevées dans le cœur de la bourgeoisie, à cause surtout des calomnies idiotes et basses que les écrivains bourgeois ont déversées sur les communistes : mais non, messieurs les possibilistes sont en train de fabriquer un communisme honnête et modéré, que les bourgeois pourront prendre sans faire la grimace.

Le Doctissime docteur possibiliste, dit : « Le communisme ; mais rien de plus anodin, même de plus utile à la bourgeoisie. Le communisme ? — C'est une industrie devenant service public. Les postes, les télégraphes sont des industries devenues communistes, ils sont des services publics fonctionnant pour toute la communauté, sans distinction de classe. Il faut généraliser ce communisme si profitable aux bourgeois et aux ouvriers. Moi, je, Docteur possibiliste, je propose et je déclare possible l'érection de cinq mille logements ouvriers par la municipalité de Paris ; et cela pour la bagatelle de 20 millions ; ce sera du communisme communal : il profitera aux ouvriers qui paieront moins cher leurs logements ; il profitera aux patrons qui pourront alors payer moins cher leurs ouvriers. Vous le voyez, mon communisme n'est pas sectaire, puisqu'il bénéfice à tous.

Moi, je, Docteur possibiliste, je veux que le chemin de fer métropolitain soit construit aux frais de la commune ; il sera un chemin de fer communiste et communal, à prix de revient : il débarrassera Paris des ouvriers qui l'encombrent et qui font de Paris une ville révolutionnaire. Quelle chance ! les bourgeois n'auront plus à craindre les révolutions. » Et le Docteur triomphant, rengaine son possibilisme honteux et met au vent son communisme bourgeois : le mot communisme le pose auprès des ouvriers et ainsi entendu, il n'épouvante plus les bourgeois. — Le Docteur qui n'a été inventeur que dans l'art de falsifier les lettres privées, ne fait que plagier les Proudhoniens de la Belgique.

Derrière ces mots, socialistes, anarchistes, collectivistes, communistes, les bourgeois cachent leurs intérêts et leurs intrigues : ces mots servent aussi de prétexte à confusions et à discussions oiseuses dans nos rangs. Beaucoup d'entre nous s'intitulent collectivistes, anarchistes, et cependant sur l'anarchie et le collectivisme, ils pensent d'une façon diamétralement opposée. J'en ai eu la preuve. D'autres au contraire pensent de même quoique s'appelant anarchistes et collectivistes. Cette abondance de termes mal définis fait du Parti révolutionnaire une espèce de tout de Babel où chacun donne un sens différent aux mots qu'il emploie. Plusieurs ont eu l'idée, pour simplifier la question, d'ajouter des épithètes : on a dit communisme libertaire, communisme autoritaire, etc., et ils n'ont fait que la compliquer.

Ces mots dont se servent avec une habileté jésuitique les possibilistes pour semer la division parmi nous, rendent impérieuse la nécessité d'un programme unique définissant clairement le but et les moyens du Parti ouvrier.

Le but du Parti, et les congrès sont là pour le prouver, est l'expropriation politique et économique de la classe capitaliste et l'appropriation collective ou national des moyens de production arrachés au bourgeois. Le moyen est la force révolutionnaire. C'est autour de ce drapeau que doivent se rallier les militants ; ils seront alors sûrs que parmi eux il ne se glissera aucun politicien bourgeois.