Le Kremlin dans la politique mondiale

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On invite Moscou, on cajole Moscou, on implore Moscou de rejoindre le « front de la paix » et de venir défendre le statu quo. En principe, Moscou a accepté depuis longtemps, mais elle doute maintenant que les démocraties capitalistes soient prêtes à se battre pour l’ordre établi avec toute l’énergie nécessaire. Cette redistribution paradoxale des rôles montre qu’il y a quelque chose de changé sous le soleil, pas tellement le long de la Tamise ou de la Seine que le long de la Moskowa. Comme toujours dans les processus qui ont un caractère organique, les changements ont mûri peu à peu. Cependant, sous l’influence d’un grand choc historique, ils surgissent brusquement et c’est précisément pourquoi ils choquent l'imagination.

[Au cours des quinze dernières années, la politique étrangère de l’Union soviétique a subi une évolution non moins importante que son régime intérieur. En août 191, le bolchevisme affirma que les frontières des États capitalistes, avec leurs postes de douane, leurs armées et leurs guerres, étaient des obstacles au développement de l’économie mondiale aussi importants que l’étaient au Moyen Age les douanes des provinces pour la formation des nations. Le bolchevisme voyait sa mission historique dans l’abolition des frontières nationales au nom des États-Unis soviétiques d’Europe et du monde. En novembre 1917, le gouvernement bolchevique commença une lutte implacable contre tous les États bourgeois, indépendamment de leur structure politique. Non pas parce que Lénine ne faisait aucune différence entre la dictature militaire et la démocratie parlementaire, mais parce que la politique étrangère d’un État était, à ses yeux, déterminée, non pas par sa structure politique, mais par les intérêts matériels de la classe dominante. En même temps le Kremlin faisait une différence radicale entre les nations impérialistes et les nations coloniales ou semi-coloniales et il se rangeait entièrement du côté des colonies contre les métropoles, indépendamment, là aussi, des structures politiques des unes ou des autres.

Il est vrai que, dès le début, le gouvernement soviétique ne s’est pas abstenu, dans sa lutte pour se défendre, d’utiliser les contradictions entre États bourgeois, ni de conclure des accords temporaires avec certains contre d’autres. Mais il s’agissait alors d’accords d’une importance limitée et d’un type spécifique : avec l’Allemagne vaincue et isolée, avec des pays semi-coloniaux comme la Turquie et la Chine, et, finalement avec l’Italie lésée à Versailles. La règle fondamentale de la politique du Kremlin était, en outre, qu’un tel accord du gouvernement soviétique avec un État bourgeois ne liait pas en quoi que ce soit la section nationale correspondante de l’Internationale communiste. Ainsi, pendant les années qui ont suivi le traité de Rapallo (avril 1922), alors que Moscou et Berlin coopéraient sur le terrain économique et partiellement sur le terrain militaire, le parti communiste allemand mobilisa ouvertement les masses pour une insurrection révolutionnaire et, s’il n’arriva pas à la mener à bien, ce n’est nullement parce que la diplomatie du Kremlin lui mit des bâtons dans les roues. La tendance révolutionnaire de la politique commune du gouvernement soviétique et du Comintern, excluait à cette époque la possibilité d’une participation de la république des soviets à un système d’États intéressés à la préservation de l’ordre public.]

La peur du rôle révolutionnaire du Kremlin a hanté les chancelleries d’Europe et d’Amérique beaucoup plus longtemps que les principes révolutionnaires ne l’ont fait au Kremlin même. En 1932, quand la politique étrangère de Moscou était totalement imprégnée d’un esprit de conservatisme national, le journal officieux français Le Temps, écrivait avec indignation sur ces « gouvernements qui s’imaginent pouvoir sans danger introduire les soviets dans leur jeu comme les autres puissances ». La proximité de Moscou crée un danger de « désintégration des forces nationales ». En Asie comme en Europe, les soviets « créent le désordre, exploitent la misère, provoquent la haine et le sentiment de vengeance, spéculent sans vergogne sur routes les rivalités internationales ». La France, le pays le plus intéressé au maintien de la Paix de Versailles, restait encore l’ennemi n° 1 du Kremlin. La seconde place revenait à la Grande-Bretagne. En raison de leur éloignement, les États-Unis venaient au troisième rang. L’arrivée au pouvoir de Hitler ne changea pas immédiatement cette répartition. Le Kremlin voulait à tout prix maintenir sur le IIIe Reich les relations établies avec le gouvernement d’Ebert et Hindenburg et continua sa bruyante campagne contre le traité de Versailles. Mais Hitler refusa obstinément de répondre à ces avances. En 1935, l’alliance franco-soviétique fut conclue, sans clauses militaires cependant, — quelque chose comme un couteau sans lame. Eden alla à Moscou. Mais il fut obligé de démissionner. Cependant, l’Europe s’enrichit de l’expérience de l’accord de Munich. Beaucoup de chancelleries diplomatiques et de publications officieuses furent contraintes de changer vite leurs positions. Le 12 juin de cette année, alors que M. Strang volait de Londres vers Moscou, le même Temps écrivait sur la nécessité d’« inciter l’Union soviétique à accélérer la conclusion d’un pacte anglo-franco-soviétique ». La proximité de Moscou avait apparemment cessé de constituer un danger de « désintégration des forces nationales ».

[La transformation du Kremlin, de facteur révolutionnaire en facteur conservateur de la politique internationale, a été évidemment amenée non par un changement de la situation internationale, mais par des processus internes au pays des soviets lui-même, où une nouvelle couche sociale, avec de gros privilèges, très puissante et très avide — une couche qui a quelque chose à perdre — s’est hissée au-dessus de la révolution et au-dessus du peuple. Comme elle n’a que récemment subjugué les masses, la bureaucratie soviétique ne leur fait pas plus de confiance que n’importe laquelle des classes dirigeantes du monde, qui en a peur. Des catastrophes internationales ne peuvent rien lui valoir, mais elle peut y perdre beaucoup. Un soulèvement révolutionnaire en Allemagne ou au Japon pourrait, il est vrai, améliorer la situation internationale de l’Union soviétique, mais, en revanche, il menacerait de réveiller à l’intérieur du pays les traditions révolutionnaires, de mettre les masses en mouvement et de créer un danger mortel pour l’oligarchie de Moscou. La lutte passionnée qui s’est déroulée à Moscou de façon inattendue et, semblait-il, sans incitation extérieure a semblé longtemps aux observateurs extérieurs une querelle scolastique mais en réalité, elle avait une solide base matérielle. La nouvelle couche dirigeante essayait d’assurer théoriquement ses conquêtes contre le risque d'une révolution internationale. C’est précisément à cette époque que la bureaucratie soviétique a commencé à tendre vers la conclusion que la question sociale était résolue, puisque la bureaucratie avait résolu son propre problème. Tel est le sens de la théorie du « socialisme dans un seul pays ».

Les gouvernements étrangers ont longtemps soupçonné le Kremlin de dissimuler derrière des formules conservatrices ses intentions destructrices. Une telle « ruse de guerre » est peut-être possible, de la part d’individus isolés ou de groupes très solidement structurés, pendant une courte période ; mais c’est parfaitement inconcevable de la part d’une machine d’État puissante, pendant de longues années. La préparation de la révolution n’est pas une alchimie qu’on puisse mener à bien dans une cave ; elle est assurée par le contenu de l’agitation et de la propagande, et par la direction générale de la politique. Il est impossible de préparer le prolétariat au renversement du système existant en défendant le statu quo.

L’évolution de la politique étrangère du Kremlin a déterminé directement le sort de la IIIe Internationale qui s’est progressivement transformée, de parti de la révolution internationale, en un instrument auxiliaire de la diplomatie soviétique. Le poids spécifique du Comintern a simultanément décliné, comme le montrent clairement les changements successifs dans sa direction. Pendant la première période (1912-1923), la délégation russe à la direction du Comintern consistait en Lénine, Trotsky,

Zinoviev, Boukharine et Radek. Après la mort de Lénine et l’élimination de Trotsky, puis celle de Zinoviev, la direction fut concentrée entre les mains de Boukharine, sous le contrôle de Staline, qui s’était jusqu’alors maintenu à l’écart du mouvement ouvrier international. Après la chute de Boukharine, Molotov, qui ne s’est jamais embarrassé de marxisme et qui connaît ni pays ni langue étrangers, devint à la surprise générale, à commencer par fa sienne propre, le chef du Comintern. Il dut bientôt prendre le poste de président du soviet des commissaires du peuple, en remplacement de Rykov qui était tombé en disgrâce. Manouilsky a été nommé à la direction du « prolétariat mondial » — de toute évidence uniquement parce qu’il était incapable de faire autre chose. Manouilsky épuisa vite ses ressources et en 1934, fut remplacé par Dimitrov, un ouvrier bulgare ne manquant pas de courage personnel mais limité et ignorant. La nomination de Dimitrov fut utilisée pour un spectaculaire tournant politique. Le Kremlin décida de se débarrasser du rituel de la révolution et de tenter ouvertement une alliance avec la IIe Internationale, avec la bureaucratie conservatrice des syndicats et, par leur intermédiaire, avec la bourgeoisie libérale. L’ère de la « sécurité collective » au nom du statu quo et des « fronts populaires » au nom de la démocratie s’ouvrait.

Pour cette nouvelle politique, il fallait des hommes nouveaux, A travers une série de crises internes de destitutions, d’épurations et de pure et simple corruption, les divers partis nationaux furent progressivement adaptés aux nouvelles exigences de la bureaucratie soviétique. Tous les éléments intelligents, indépendants, critiques, furent exclus. L’exemple fut donné par Moscou avec les arrestations, les procès fabriqués ; les exécutions interminables. Après l’assassinat de Kirov (le 1er décembre 1934), plusieurs centaines de communistes étrangers émigrés, qui étaient devenus un fardeau pour le Kremlin, furent exterminés en U.R.S.S. Grâce à un réseau d’espionnage on organisa la sélection systématique de fonctionnaires carriéristes prêts à n’importe quelle besogne. De toute façon, l’objectif fut atteint : l’actuel appareil du Comintern est composé d’individus qui représentent, par leur caractère et leur éducation, l’opposé du type révolutionnaire.

Pour ne pas perdre son influence dans certains milieux ouvriers, le Comintern est évidemment obligé de recourir de temps en temps à la démagogie. Mais cela ne va pas plus loin que quelques phrases radicales. Ces individus sont incapables de mener un combat réel qui exige une pensée autonome, une morale intègre et la confiance mutuelle. Dès 1933, le parti communiste allemand, section la plus importante du Comintern après l’U.R.S.S., fut impuissant à offrir la moindre résistance au coup d’État de Hitler. Cette honteuse capitulation a marqué à jamais la fin du Comintern en tant que facteur révolutionnaire. Depuis, il semble que convaincre l’opinion publique bourgeoise de sa respectabilité soit devenu sa tâche principale. Le Kremlin sait mieux que personne ce que vaut le Comintern. Les partis communistes étrangers sont traités comme ces parents pauvres qui ne sont pas tout à fait les bienvenus mais très gourmands. Staline a surnommé le Comintern les « saltimbanques ». Cependant, s’il continue à soutenir ces « saltimbanques » c’est pour la même raison que d’autres États conservent des ministères de la propagande. Tout cela n’a rien de commun avec les tâches de la révolution internationale.

Quelques exemples montreront mieux comment le Kremlin utilise le Comintern, d’une part, pour soutenir son prestige aux yeux des masses, et, d’autre part, pour prouver sa modération aux classes dirigeantes. La première de ces tâches recule cependant de plus en plus devant la seconde.

Pendant la révolution chinoise de 1927, tous les journaux conservateurs du monde, surtout les journaux anglais, présentaient le Kremlin comme un incendiaire. En réalité, le Kremlin redoutait plus que tout que les masses révolutionnaires chinoises ne dépassent les limites de la révolution nationale bourgeoise. La section chinoise du Comintern fut, sur l’ordre formel de Moscou, soumise à la discipline du Guomindang afin d’effacer tout soupçon quant aux intentions du Kremlin d’ébranler les bases de la propriété privée en Chine. Staline, Molotov, Vorochilov et Kalinine télégraphièrent aux dirigeants du parti communiste chinois leurs instructions d’empêcher les paysans de s’emparer des grands domaines, afin de ne pas effrayer Tchiang Kaï-chek et ses officiers. Aujourd’hui, dans la guerre contre le Japon, c’est toujours la même politique qui est menée, de façon encore plus déterminée : le parti communiste chinois est complètement subordonné au gouvernement de Tchiang Kaï-chek et, sur l’ordre du Kremlin, a officiellement abandonné les enseignements de Marx pour ceux de Sun Yat-sen, fondateur de la République chinoise.

La tâche était plus difficile en Pologne avec ses vieilles traditions révolutionnaires et son parti communiste solide, passé par l’école de l’illégalité tsariste. Comme il cherchait à s’assurer l’amitié de Varsovie, Moscou a commencé par lancer le mot d’ordre d’autodétermination pour les Ukrainiens polonais ; puis il a enjoint au parti communiste polonais de soutenir patriotiquement son gouvernement. Comme cette politique a rencontré de la résistance, Moscou a dissous le parti communiste, déclarant que ses dirigeants, tous d’anciens révolutionnaires connus, étaient des agents du fascisme. Au cours de sa récente visite à Varsovie, Potemkine, commissaire du peuple adjoint aux affaires étrangères a assuré au colonel Beckque le Comintern ne reprendrait pas ses activités en Pologne. Potemkine a fait la même promesse à Bucarest. La section turque du Comintern a été liquidée plus tôt encore, afin de ne pas ternir les relations amicales avec Kemal Pachalik

La politique des « Fronts populaires » développée par Moscou a signifié en France la subordination du parti communiste au contrôle des radicaux-socialistes qui, malgré leur nom, représentent un parti bourgeois conservateur. Pendant le mouvement de grèves tempétueux de juin 1936, avec l’occupation des fabriques et des usines, la section française du Comintern agit en tant que parti de l’ordre démocratique ; c’est avant tout à elle que la IIIe République doit d’avoir évité que le mouvement ne prenne des formes ouvertement révolutionnaires. En Angleterre où, si la guerre n’intervient pas, on peut s’attendre au remplacement des tories actuellement au pouvoir par le Labour Party le Comintern fait une propagande constante en faveur de la formation d’un bloc avec les libéraux, malgré l’opposition obstinée des travaillistes anglais. Le Kremlin craint qu’un gouvernement ouvrier, malgré sa modération, ne risque de susciter de la part des masses des revendications extraordinaires, de provoquer une crise sociale, d’affaiblir l’Angleterre et de délier les mains à Hitler. D’où le désir de placer le Labour Party sous le contrôle de la bourgeoisie libérale. Quelque paradoxal que cela puisse paraître, le souci actuel du gouvernement de Moscou est de protéger la propriété privée en Angleterre !

II est difficile d’imaginer invention plus ridicule que les références de Hitler et de Mussolini aux événements d’Espagne comme preuve de l’intervention révolutionnaire de l’Union soviétique. La révolution espagnole, qui explosa sans Moscou et de façon tout à fait inattendue pour elle, révéla rapidement une tendance à prendre un caractère socialiste. Moscou craignait avant tout que les atteintes portées à la propriété privée dans la péninsule ibérique ne rapprochent Londres et Paris de Berlin, contre l’U.R.S.S. Après quelques hésitations, le Kremlin décida d’intervenir dans les événements pour maintenir la révolution dans les limites du régime bourgeois.

Toute l’activité des agents de Moscou avait pour but de paralyser tout mouvement indépendant des ouvriers et des paysans, et de réconcilier la bourgeoisie avec une république modérée. Le parti communiste espagnol était à la droite du Front Populaire. Le 21 décembre 1936. Staline, Molotov et Vorochilov, dans une lettre confidentielle à Largo Caballero, recommandaient avec insistance au Premier ministre espagnol de n’admettre aucune violation de la propriété privée, de donner des garanties au capital étranger, de n’apporter aucune restriction à la liberté du commerce et de maintenir le système parlementaire sans tolérer que se développent des soviets. Cette lettre qui fut récemment communiquée à la presse par Largo Caballero par l’intermédiaire de l’ancien ambassadeur espagnol à Paris, L. Araquistâin (New York Times 4 juin 1939), a résumé parfaitement la position conservatrice du gouvernement soviétique face à la révolution socialiste.

Nous devons en outre rendre cette justice au Kremlin que sa politique n’est pas restée dans le domaine des paroles. En Espagne, le G.P.U. organisa une répression implacable contre l’aile révolutionnaire (« trotskystes », Poumistes, socialistes de gauche, anarchistes de gauche). Aujourd’hui, après la défaite, les cruautés et les impostures du G.P.U. en Espagne sont volontairement révélées par les politiciens modérés qui ont largement utilisé l’appareil policier de Moscou pour exterminer leurs adversaires révolutionnaires.

Le changement de l’attitude du Kremlin à l’égard des peuples coloniaux est particulièrement frappant : ces derniers ont cessé de présenter le moindre intérêt dans la mesure où ils ne sont que les objets, et non les sujets, de la politique internationale. Au dernier congrès du parti à Moscou (mars 1939), on a proclamé officiellement le refus du Comintern de revendiquer la liberté pour les colonies appartenant aux pays démocratiques. Au contraire, le Comintern a enjoint à ces colonies de soutenir leurs maîtres contre les prétentions fascistes. Pour prouver à Londres et à Paris l'intérêt, qu’ils auraient à s’allier avec le Kremlin, le Comintern fait de l’agitation, aux Indes britanniques comme en Indochine française, contre le danger japonais et pas du tout contre la domination française et anglaise. « Les dirigeants staliniens ont fait un nouveau pas sur la voie de la trahison » écrivait le journal des ouvriers de Saigon, La Lutte, le 7 avril de cette année. « Enlevant leurs masques révolutionnaires, ils se sont faits les champions de l’impérialisme et se déclarent ouvertement contre l’émancipation des peuples coloniaux opprimés. » Il mérite d’être relevé que, lors des élections au conseil colonial, les candidats du parti représenté par le journal en question aient réuni plus de voix à Saigon que le bloc des communistes et du parti gouvernemental. Dans les colonies l’autorité de Moscou décline rapidement.

En tant que facteur révolutionnaire le Comintern est mort. Aucune force au monde ne pourra jamais le ressusciter. Si le Kremlin décidait encore une fois de tourner sa politique vers la révolution, il ne trouverait plus les instruments nécessaires. Mais le Kremlin ne le veut ni ne peut le vouloir.]

La triple alliance militaire qui doit inclure un accord des états-majors généraux, suppose l’existence non seulement d’une communauté d’intérêts, mais aussi un grand degré de confiance mutuelle. Il s’agit de l’élaboration en commun de plans militaires et de l’échange d’informations les plus secrètes. Chacun se souvient encore de l’épuration qui a décapité le haut commandement soviétique. Comment Londres et Paris pourraient-ils accepter de confier leurs secrets à l’état-major général de l’U.R.S.S., à la tête duquel il y avait hier encore des « agents de l’étranger » ? S’il a fallu plus de vingt ans à Staline pour découvrir des espions dans des héros nationaux comme Toukhatchevsky, Egorov, Gamarnik, Blucher, Iakir, Ouborévitch, Mouralov, Mratchkovsky, Dybenko et autres, comment peut-on espérer que les nouveaux chefs militaires, qui sont des gens falots et parfaitement inconnus, seront plus sûrs que leurs prédécesseurs? Londres et Paris cependant, n’avaient pas de telles craintes. Pas surprenant : les gouvernements intéressés et leurs états-majors savent très bien lire entre les lignes des actes d’accusation de Moscou. Au procès de mars 1938, l’ancien ambassadeur soviétique en Angleterre, Rakovsky, déclara qu’il était un agent de l'Intelligence Service. Les couches arriérées des travailleurs russes et anglais peuvent le croire. Mais pas l’Intelligence Service : elle connaît trop bien ses propres agents.

Sur la base de ce simple fait — et il en existe des milliers — il n’était pas difficile à Chamberlain de se faire une opinion sur la valeur relative des accusations contre le maréchal Toukhatchevsky et les autres chefs militaires. Ni Downing Street ni le Quai d’Orsay n’abritent des romantiques ou de doux rêveurs. On y sait de quels matériaux est faite l’histoire. Beaucoup de gens évidemment froncent les sourcils à la mention des monstrueuses impostures. Mais, à long terme, les procès de Moscou, avec leurs accusations extravagantes et leurs exécutions tout à fait réelles, ont renforcé la confiance de ces milieux dans le Kremlin en tant que facteur de loi et d’ordre. L’extermination en masse des héros de la guerre civile et de tous les représentants de la jeune génération qui leur sont liés a fourni la preuve la plus convaincante que le Kremlin ne cherche pas à utiliser la ruse, mais liquide son passé révolutionnaire de façon sérieuse et définitive.

Du moment où elles s’apprêtaient à former une alliance militaire avec l’État né de la Révolution d’Octobre, l’Angleterre et la France répondaient en fait de la loyauté du Kremlin devant la Roumanie, la Pologne, la Lettonie, l’Estonie, la Finlande, devant le monde capitaliste tout entier. Et elles ont raison. Il n’y a pas le moindre risque que Moscou, comme on l’a souvent prédit auparavant, essaye d’utiliser sa participation à la politique internationale pour provoquer la guerre : Moscou craint la guerre plus que n’importe quoi et n’importe qui. Il n’y a pas non plus de raison de craindre que Moscou ne profite de son rapprochement avec ses voisins occidentaux pour renverser leur régime social. La révolution en Pologne et en Roumanie transformerait en réalité Hitler en champion de l’Europe capitaliste à l’Est. Ce danger pèse lourd comme un cauchemar sur la conscience du Kremlin.

[Si la seule entrée des troupes rouges en Pologne indépendamment de tout plan, donnait, en dépit de tout, une impulsion au mouvement révolutionnaire — et les conditions internes, en Pologne comme en Roumanie sont assez favorables — nous pouvons prédire avec assurance que l’Armée rouge jouerait le rôle d’agent de la répression. Le Kremlin prendrait d’avance soin d’avoir en Pologne et en Roumanie ses troupes les plus sûres. Si, elles étaient néanmoins prises à leur tour dans le mouvement révolutionnaire, le Kremlin serait menacé des mêmes dangers que le Belvédère.] Il faut être dénué de toute imagination historique pour admettre même un seul instant qu’en cas de victoire révolutionnaire en Pologne ou en Allemagne, les masses soviétiques continueraient de supporter patiemment la terrible oppression de la bureaucratie soviétique. Le Kremlin ne veut ni de la guerre, ni de la révolution ; il veut l’ordre, la tranquillité, le statu quo, et à tout prix. Il est temps de se faire à l’idée que le Kremlin est devenu un facteur conservateur de la politique mondiale !