Le Fädreland sur l'armistice avec le Danemark

De Marxists-fr
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Auteur·e(s) Friedrich Engels
Écriture 21 juillet 1848

MIA-bannière.gif

Publié en français dans le recueil La Nouvelle Gazette Rhénane aux Éditions sociales (1963-1971). Numérisé par MIA et l'UQAC.

Neue Rheinische Zeitung n° 51, 21 juillet 1848


Cologne, 20 juillet

Pour convaincre la patrie qu'avec la soi-disant révolution flanquée d'une Assemblée nationale, d'un vicaire d'Empire, etc. elle n'a obtenu qu'une complète restauration du très célèbre Saint-Empire romain-germanique, nous donnons l'article suivant, extrait du Fädreland[1] danois. Il suffira, espérons-le, à démontrer même aux amis de l'Ordre les plus confiants, que par l'entremise de I'Angleterre et par les menaces russes, les quarante millions d'Allemands ont été autant bernés par les deux millions de Danois, qu'au temps où les « empereurs agrandissaient toujours l'empire[2]. »

Le Fädreland, la propre feuille du ministre Orla Lehmann, s'exprime comme suit au sujet de l'armistice[3] :


« Si l'on considère l'armistice uniquement par rapport à nos espoirs et à nos vœux, on ne peut naturellement pas s'en trouver satisfait; si l'on admet que le gouvernement avait le choix entre l'armistice et la perspective de chasser les Allemands du Schleswig, avec l'aide de la Suède et de la Norvège, et de les contraindre à reconnaître le droit du Danemark à régler les affaires de ce duché, en accord avec ses habitants, - alors il faut assurément dire que le gouvernement est inexcusable d'avoir accepté l'armistice. Mais tel n'était pas le choix. Il faut admettre que l'Angleterre aussi bien que la Russie, les deux grandes puissances les plus intéressées à ce différend et à son règlement, ont demandé que l'armistice soit accepté et en ont fait une condition de leur sympathie et de leur médiation futures; de même, avant de se déterminer à toute aide efficace, le gouvernement suédo-norvégien[4] a exigé que l'on tente de trouver une solution pacifique et indiqué qu'il ne fournirait cette aide qu'avec la restriction, précisée dès le début, qu'elle servirait non à la reconquête du Schleswig, mais seulement à la défense du Jutland et des îles. L'alternative était donc la suivante : d'un côté, un répit, aussi bien pour voir comment les choses allaient se dérouler à l'étranger, que pour parfaire l'organisation politique et militaire intérieure; de l'autre, la perspective d'un combat isolé, désespéré, contre une force supérieure, si notre armée, inférieure de moitié à son adversaire, devait attaquer l'armée confédérale retranchée sur ses positions favorables, ce combat pourrait conduire, non à une victoire quasi impossible, mais bien à un retrait de l'armée suédo-norvégienne, à l'occupation de toute la presqu'île par les Allemands; ce combat, dans le meilleur des cas, n'a comme perspective que des victoires inutiles, chèrement achetées, et dans le pire, celle de l'épuisement de toutes nos forces défensives et d'une paix humiliante. »

La feuille danoise défend alors les conditions de l'armistice qu'elle estime avantageuses pour le Danemark. La crainte de voir la reprise des hostilités coïncider avec l'hiver, alors que sur la glace les troupes allemandes pourraient aller à Fünen et Alsen[5], n'est pas fondée; les Allemands sont aussi incapables que les Danois de résister, dans ce climat, à une campagne d'hiver; par contre les avantages d'un cessez-le-feu de trois mois sont très grands pour le Danemark et pour la fidèle population du Schleswig. Si pendant ces trois mois la paix n'était pas conclue, alors l'armistice se prolongerait automatiquement jusqu'au printemps. Le journal poursuit :


« On trouvera normal que le blocus soit levé et les prisonniers libérés; en revanche, la restitution des navires capturés a peut-être provoqué le mécontentement de quelques-uns. Au demeurant, la capture de navires allemands était, cela va sans dire, plutôt un moyen de coercition pour empêcher par intimidation l'Allemagne de franchir nos frontières, et n'avait nullement pour but de nous enrichir en nous appropriant des biens privés étrangers; de plus, la valeur de ces navires est, de loin, bien moins grande que certains pourraient le croire. Si durant la stagnation actuelle de notre commerce, comme de tout le commerce européen, ils devaient être vendus aux enchères, ils rapporteraient au plus 1 million ½, c'est-à-dire la valeur de deux mois de guerre. En compensation, les Allemands évacuent les deux duchés et nous dédommagent des réquisitions imposées au Jutland. Le moyen coercitif employé ayant atteint son but, il est donc normal de l'abandonner. Et il nous semble que l'évacuation des trois pays par une armée bien supérieure, que nous n'avions aucune perspective de chasser avec nos propres forces, compense dix fois le petit avantage que l'État pouvait tirer de la vente des navires capturés. »

Le paragraphe 7 de l'accord est le plus délicat, pense le journal. Il prescrit que les duchés conservent leurs gouvernements particuliers, ce qui maintient le « Schleswig-Holsteinisme ». Le roi du Danemark est lié aux notables du Schleswig-Holstein par les deux membres du Gouvernement provisoire qu'il doit nommer, et il serait difficile qu'ils ne soient pas « Schleswig-Holsteinois ». Mais en revanche « toute la rébellion » est expressément désavouée, tous les décrets du Gouvernement provisoire annulés, et l'état de choses d'avant le 17 mars, rétabli.

Nous avons ainsi considéré du point de vue danois les principales conditions de l'armistice. Mais essayons maintenant de nous placer au point de vue allemand.

Tout ce que l'Allemagne réclame, c'est la remise des navires et la levée du blocus.

Elle renonce à ce qui suit :

Premièrement, aux duchés occupés par une armée qui n'a subi aucune défaite, et se trouve assez forte pour maintenir sa position contre une armée deux fois plus forte que celle qui lui était opposée jusque là;

Deuxièmement, à l'entrée du Schleswig dans la Confédération : elle avait pourtant été proclamée par la Diète confédérale, et l'Assemblée nationale l'avait confirmée en admettant en son sein des députés du Schleswig;

Troisièmement, au gouvernement provisoire qu'elle avait reconnu pour légitime, et avec qui, en tant que tel, elle avait négocié.

Quatrièmement, au parti du Schleswig-Holstein, dont les exigences soutenues par toute l'Allemagne mais non satisfaites, sont soumises à la décision de puissances non allemandes;

Cinquièmement, aux prétendants de la maison d'Auuustenbourg[6], à qui le roi de Prusse a personnellement promis assistance, mais qui ne sont nulle part mentionnés dans l'armistice, et à qui aucune amnistie, aucun asile n'est assuré;

Enfin, aux dépenses occasionnées par la guerre, qui incombent en partie aux duchés, en partie à la Confédération, mais qui, dans la mesure où elles ont été supportées par le Danemark lui-même, seront remboursées.

Nous avons l'impression que nos très puissants ennemis ont bien plus de raisons que nous, petit peuple méprisé, de critiquer cet armistice.

Le Schleswig a eu le désir incompréhensible de devenir allemand. Il est normal qu'il en soit châtié et qu'il soit laissé en plan par l'Allemagne.

Nous donnerons demain le texte de la convention d'armistice.

  1. Le Fädreland (La Patrie), journal danois paraissant toutes les semaines de 1834 à 1839, et ensuite quotidiennement à Copenhague. En 1848, il passait pour l'organe officiel du gouvernement danois.
  2. Formule d'intronisation des empereurs allemands jusqu'en 1806.
  3. En juin 1848 des pourparlers d'armistice eurent lieu entre les plénipotentiaires danois et prussiens à Malmö ( Suède). On parvint à un accord qui fut approuvé par le roi de Prusse le 8 juillet 1848, mais que le général Wrangel refusa de signer parce que ses clauses étaient extrêmement défavorables aux Prussiens et aux Allemands. Cet accord ne fut jamais appliqué. Le véritable armistice ne fut conclu que le 26 août 1848.
  4. En 1813, Bernadotte, prince royal de Suède, envahit le Holstein, et par le traité de Kiel (1814), obtint du Danemark la cession de la Norvège.
  5. Ile danoise de la mer Baltique. Position stratégique de premier ordre, elle fut en 1848-50 et en 1864 un point d'appui pour les Danois contre les Allemands.
  6. Les ducs d'Augustenbourg formaient un rameau de la branche royale du Danemark. Friedrich-Christian-August d'Augustenburg fit valoir, sans aucun succès, les droits qu'il prétendait tenir de son père, le duc Christian, sur les duchés de Sehleswig-Holstein. Il en sera de nouveau question 14 ans plus tard au moment de la guerre des duchés.