La vie et l’œuvre de Lénine (Radek)

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Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la nouvelle de la mort d’un chef politique a non seulement fait le tour du monde, mais elle a aussi fait frémir les cœurs de millions d’hommes de tous pays et de toutes nations. Il est des pays où des millions ont pleuré son départ, d’autres où ce ne sont que des centaines de milliers, d’autres encore où ce ne sont peut-être que de petites poignées, mais il n’y a pas eu une seule nation où, le 22 janvier, des hommes ne se soient pas écrié : « Mon guide n’est plus ! ».

Toutes les révolutions bourgeoises eurent une portée internationale non seulement parce que chacune d’elles ébranlait les fondements de l’équilibre international établi, non seulement parce que chacune d’elles éveillait les consciences par le progrès qu’elle incarnait, mais aussi parce que dans toutes les révolutions bourgeoises, les éléments les plus avancés voulaient sortir du cadre de leur nation et transcender les aspirations confinées aux frontières de leur seul territoire. Durant la révolution anglaise, le petit groupe de communistes qui rêvait d’un nouvel âge d’or pour le bonheur humain alla même jusqu’à prêcher la guerre contre la Hollande capitaliste et se préparait à porter sa foi communiste bien au-delà de la Manche. Durant la révolution française, la lutte contre la monarchie suscita chez de nombreux combattants, avec Anacharsis Cloots à leur tête, un sentiment d’internationalisme, une conviction de la nécessité absolue d’un renversement mondial de la monarchie et de la féodalité. Et les mouvements révolutionnaires de la bourgeoisie d’un pays suscitaient la sympathie chez les éléments avancés de la bourgeoisie d’autres pays. Mais ce n’était là que de la sympathie.

Car les révolutions bourgeoises se produisirent à une époque où le niveau économique des différents pays était si dissemblable que toute révolution bourgeoise était avant tout une révolution nationale. Elle ne pouvait franchir les limites de son seul pays. Bien plus, précisément parce qu’elle était bourgeoise, elle aspirait à procurer des avantages à une seule nation et ne pouvait par conséquent susciter chez les autres un sentiment de solidarité. La révolution anglaise menaçait la domination de la bourgeoisie hollandaise. La révolution française, qui apportait au bout de ses baïïonnettes la libération du joug féodal, menaçait en même temps le peuple allemand d’un démembrement national et contraignait même ceux qui adoptaient son point de vue et comprenaient sa grandeur à se retourner contre elle pour lutter pour l’indépendance de leur pays. Les admirateurs de la révolution française en Allemagne, Gneisenau et Scharnhorst, furent simultanément les organisateurs de la lutte pour libérer l’Allemagne du joug de Napoléon.

La révolution russe – la première révolution prolétarienne victorieuse – a pu être prolétarienne précisément parce que le développement du capitalisme avait non seulement atteint les monts Oural et les sommets du Caucase, mais aussi les rives de l’océan Pacifique.

Le capitalisme, qui créa les conditions de la révolution prolétarienne dans la Russie arriérée, fit de la révolution russe le précurseur de la révolution internationale. Et lorsque le flambeau de la révolution russe s’embrasa, elle illumina le monde entier, et elle continue de le faire, enflammant le cœur de millions d’hommes à travers l’univers. L’ouvrier allemand, apprenant les jours qui ébranlèrent le monde par les livres et les journaux ; le coolie chinois, apprenant la révolution russe dans les tavernes de San Francisco au gré des conversations avec des matelots anglais ; l’ouvrier mexicain, luttant contre ses maïêtres féodaux et contre la ploutocratie américaine ; le paysan indien, à qui la nouvelle de la révolution russe parvint par l’intermédiaire des dépêches hostiles de Reuters : tous considérèrent la grande révolution russe comme la leur, comme le début de leur propre libération.

Le porte-étendard de la révolution russe – Lénine – devint le porte-étendard de la révolution mondiale. Il incarna le symbole d’une ère nouvelle dans l’histoire humaine, l’ère de la libération des travailleurs, l’époque de la lutte de la classe ouvrière pour la reconstruction du monde sur de nouvelles bases. La mort de Bebel suscita le chagrin chez des millions d’ouvriers d’Europe, mais ne put ébranler le prolétariat et la paysannerie du monde entier, car la social-démocratie allemande n’avait pas transcendé les limites du monde capitaliste. La mort de Lénine, elle, a ébranlé ces millions, les forçant à méditer sur le chemin parcouru et sur celui, épineux, qui s’étend encore devant nous, qu’il faudra dégager à coups de hache et parcourir dans un grand labeur. Lénine a levé l’étendard de la révolte contre le capitalisme mondial. Voilà pourquoi sa mort unit dans le deuil tous ceux qui luttent contre le joug de la bourgeoisie.

La mort de Lénine donnera une formidable impulsion à la conscience prolétarienne à travers le monde. Dans tous les pays, les prolétaires apprirent à combattre grâce aux fragments de la pensée de Lénine qui leur parvenaient dans nos tracts et résolutions. Vérifiant ces pensées à l’aune de leur propre expérience et y voyant la vérité de leur vie, ils étaient rassurés car ils savaient qu’à la barre du navire de la révolution internationale se tenait ce génie du prolétariat international. Et ils se fiaient à sa direction. Mais maintenant, il n’est plus !

Et tous ceux qui réfléchissent au sein du mouvement ouvrier sont désormais préoccupés avant tout par cette pensée : comment étudier la vie et l’œuvre de Lénine, comment trouver dans ses livres des armes pour leur lutte, comment apprendre à manier ces armes par eux-mêmes. Rien n’est plus significatif à cet égard que les paroles d’un communiste allemand, prononcée après l’annonce de la mort de Lénine : « Ne nous donnez pas d’œuvres choisies de Lénine, donnez-nous dans les principales langues européennes toutes les œuvres de Lénine, afin que nous puissions par notre propre travail assimiler sa pensée et sa méthode ».

De nombreuses années s’écouleront avant qu’il ne soit possible d’ériger ce monument à Lénine – du moins dans les principaux pays où le mouvement ouvrier est actif -, avant que nous ne puissions aider l’ouvrier européen à s’approprier tout son héritage. Pour l’heure, la tâche des communistes consiste à donner, ne serait-ce qu’à grands traits, une image du rôle historique de Lénine et d’en esquisser la pensée fondamentale.

1. Lénine, fondateur du premier État prolétarien

Les enseignements de Marx sont consignés dans les ouvrages qu’il a rédigés. Sa correspondance en constitue un commentaire suffisant. Lénine a laissé des dizaines de volumes. Lorsque sa correspondance sera rassemblée, elle en ajoutera des dizaines d’autres. Mais le principal commentaire de la doctrine de Lénine : c’est l’action de Lénine, c’est son labeur : la création du parti communiste de Russie et la lutte de ce parti pour le pouvoir. Ce sont les méthodes par lesquelles le prolétariat le conserva dans les conditions les plus inouïïes, ce sont les méthodes que Lénine légua au prolétariat russe, non seulement comme moyen de conserver le pouvoir, mais aussi comme moyen de résoudre les tâches au nom desquelles la classe ouvrière de Russie s’est emparée du pouvoir.

Marx participa à la révolution de 1848 en Allemagne. Mais en raison de la faiblesse des éléments prolétariens, il ne put jouer un rôle décisif. La révolution de 1848 en Allemagne elle-même fut un avorton historique. Elle vint trop tard pour triompher en tant que révolution bourgeoise et trop tôt pour être dirigée par le prolétariat. AÀ la révolution de 1848 succédèrent des décennies de réaction, durant lesquelles Marx ne put être qu’un observateur étudiant les mécanismes du monde bourgeois. AÀ cette réaction succéda l’époque des guerres nationales, dans laquelle le prolétariat ne pouvait à nouveau être la force dirigeante, raison pour laquelle Marx ne put non plus jouer un rôle dirigeant. Ensuite brilla à l’horizon le météore de la Commune de Paris. Seul le génie de Marx put comprendre la portée de ce phénomène éphémère. Mais là encore, il ne pouvait être question d’un rôle dirigeant de Marx.

Après la Commune de Paris et jusqu’à sa mort, la réaction régna en Europe. Les tâches révolutionnaires de la bourgeoisie étaient résolues en Occident. Le prolétariat, quant à lui, commença à rassembler ses forces avec prudence et lenteur. Il se constitua en petits groupes dispersés dans divers pays. Ses mouvements timorés ne pouvaient être coordonnés depuis un centre unique. Tout le génie de Marx s’épuisa à déchiffrer les lois fondamentales régissant le développement du monde bourgeois et la relation du prolétariat à celui-ci. Il ne put se mettre à l’épreuve dans le feu de la guerre civile, en tant que génie dirigeant de la révolution.

Lénine se tient fermement sur le terrain de la doctrine de Marx, qu’il comprit plus profondément et plus indépendamment qu’aucun de ses disciples. Mais Lénine, dès le premier jour de son engagement, se prépara au rôle de dirigeant politique de la révolution communiste. Toute sa vie fut consacrée à l’élaboration de la tâche résolue seulement en 1917 : la préparation de la grande percée du front de la bourgeoisie internationale, accomplie en Octobre 1917. Au printemps de cette année, il y aura trente ans que le jeune Lénine écrivit dans son ouvrage Ce que sont les amis du peuple :

« C’est sur la classe ouvrière que les sociaux-démocrates concentrent toute leur attention et toute leur activité. Lorsque ses représentants avancés auront assimilé les idées du socialisme scientifique, l’idée du rôle historique du prolétaire russe, lorsque ces idées se seront largement répandues, et que parmi les ouvriers se seront crées des organisations solides, transformant la guerre économique actuelle, dispersée, des ouvriers en lutte de classe consciente, – alors l’ouvrier russe, se dressant à la tête de tous les éléments démocratiques, renversera l’absolutisme et conduira le prolétariat russe (côte à côte avec le prolétariat de tous les pays) par la voie directe de la lutte politique ouverte vers la révolution communiste victorieuse. »

L’étude des enseignements de Lénine sur la révolution communiste exige avant tout la connaissance de la méthode qu’il employa en tant que dirigeant de la lutte du prolétariat russe pour le pouvoir.

Tous étaient frappés par l’assurance inouïïe avec laquelle Lénine intervenait en tant qu’homme politique, en tant que dirigeant du parti prolétarien. Les uns attribuaient cette assurance à son caractère autoritaire, qui en faisait un chef-né. D’autres voyaient la source de l’assurance de Lénine dans sa foi inébranlable dans le socialisme. Mais une volonté autoritaire peut certes unir les hommes, mais elle les repousse aussi lorsque l’épreuve historique prouve qu’elle se dirige elle-même et dirige les autres sur une voie erronée. La force de Lénine, en tant que chef, résidait dans sa capacité à imprimer chez ses camarades du parti la certitude que sa direction les conduirait toujours sur le juste chemin historique.

Ce chemin juste, il ne le trouva pas dans la foi dans le socialisme en tant que telle. Keir Hardie, le leader des réformistes anglais, qui mena le prolétariat britannique sur une voie erronée, avait une foi inébranlable dans le socialisme ; de même, Jean Jaurès, chef du réformisme français, croyait profondément au socialisme, tout comme Victor Adler, l’esprit le plus lucide de la Deuxième Internationale, qui conduisit le prolétariat autrichien dans les marais du social-patriotisme.

Pourtant, malgré toute leur foi, aucun de ces hommes ne résista à l’épreuve historique. Le socialisme n’est pas une religion, le socialisme est une science des conditions de la victoire du prolétariat. La source de la foi d’acier de Lénine résidait dans le fait que lui, comme aucun autre disciple de Marx, avait approfondi sa science de la société au point qu’elle était entrée dans son sang et qu’il l’appliquait comme nul autre.

Occupé par l’œuvre pratique de création du parti prolétarien en Russie et de sa direction, Lénine laissa très peu d’ouvrages consacrés aux fondements généraux de la doctrine de Marx. Mais il suffit de réfléchir à la manière dont Lénine, dans son œuvre de jeunesse mentionnée, pose les questions du matérialisme historique, il suffit de comparer sa formulation du problème avec celle de Plekhanov et Kautsky à cette époque, pour saisir sa manière singulière de résoudre les problèmes de la théorie marxiste. Deux ou trois de ses pages, en apparence tout à fait fortuites, consacrées à la différence entre la dialectique et l’éclectisme, dans sa brochure publiée durant la discussion sur les syndicats, montrent combien Lénine était modeste lorsqu’il se qualifiait de « disciple de Plekhanov ».

Lénine fut un grand penseur marxiste indépendant. Et ce fut la précondition qui permit à cet homme solide comme l’acier de devenir le dirigeant politique du prolétariat international. Lénine, en tant que penseur et en tant que politicien de la révolution russe, grandit dans un contexte qui posait les questions de la révolution comme des questions de lutte pratique. Cela lui permit immédiatement de surpasser d’une tête les autres disciples de Marx.

Lafargue se développa dans un pays petit-bourgeois, que les tempêtes de trois révolutions avaient traversé, mais où le capitalisme n’avait pas encore créé les conditions d’une révolution nouvelle, prolétarienne. Le grand talent de Lafargue ne put s’épanouir en génie.

Kautsky, qui le premier après Engels et Marx tenta d’appliquer le marxisme de façon indépendante, ne put l’utiliser que pour étudier l’histoire de la société. Dans l’action vivante, sur les questions du mouvement ouvrier allemand, le marxisme ne lui servit que d’outil pour expliquer au prolétariat comment on ne peut ni contourner l’ennemi de classe, ni sauter par-dessus lui, qu’il faut accumuler lentement des forces pour le combat décisif. Ce combat décisif était si lointain que lorsque Kautsky aborda timidement dans ses écrits sur la révolution sociale la question de la conquête du pouvoir, les contours de cette question étaient pour lui-même si flous qu’il négligea l’une des tâches les plus importantes de la révolution prolétarienne : où trouver le pain pour nourrir le prolétariat victorieux le lendemain de sa victoire.

Plekhanov, brillant interprète de la science de Marx, son brillant défenseur « contre toutes sortes de critiques », vécut loin des sources de la tempête, loin de la Russie. Et tout son immense intérêt pour la lutte révolutionnaire en Russie s’avéra insuffisant pour mobiliser toute la puissance de son cerveau vers l’étude des tâches pratiques de la lutte révolutionnaire du prolétariat russe. Et rien n’est plus révélateur que le fait qu’après Nos désaccords , Plekhanov ne consacra aucun de ses ouvrages à l’étude détaillée d’une des questions principales de la révolution russe : la question agraire.

Lénine, en tant que théoricien et homme politique, s’occupa précisément dès ses premiers pas de l’étude du principal champ d’action du prolétariat russe et des forces principales qui devaient prendre part à la révolution russe. La comparaison entre la formulation de la question agraire chez Kautsky, Krivitstky et Compère-Morel d’une part, et chez Lénine de l’autre, montre clairement non seulement la différence des conditions économiques entre l’Europe occidentale et la Russie, non seulement les particularités de la question agraire en Russie et en Europe occidentale, mais aussi la différence entre Lénine, en tant que chef révolutionnaire, et les représentants les plus éminents du socialisme scientifique en Europe. Lénine étudia la question agraire non seulement du point de vue de l’explication du développement du capitalisme, de la justesse ou de l’erreur de la science économique de Marx dans le domaine de l’agriculture, mais avant tout du point de vue de la lutte du prolétariat pour le pouvoir, du point de vue du choix d’un allié pour le prolétariat dans cette lutte.

Kautsky ne voyait cet allié que dans les ouvriers agricoles. Mais dans quelle mesure son rejet des tentatives de conquête du paysan pauvre, considérées comme de l’opportunisme, était-il seulement le résultat d’une bonne ou mauvaise application du marxisme, ou aussi le résultat de la passivité de la social-démocratie allemande, de son refus pratique de lutter pour le pouvoir, du rétrécissement des horizons du prolétariat allemand à ceux des intérêts corporatistes ; cela est montré au mieux par le fait que la social-démocratie allemande ne parvint même pas à entamer la lutte pour la conquête de cette couche que Kautsky considérait comme l’alliée du prolétariat : les ouvriers agricoles. Dans l’économie russe, Lénine découvrit quant à lui dans la paysannerie un allié pour la lutte du prolétariat pour le pouvoir, et pendant des décennies, à tous les tournants de l’histoire russe, il enseigna et défendit la nécessité d’une l’alliance entre le prolétariat combattant et la paysannerie.

Plekhanov, après avoir rejeté les illusions des populistes concernant le rôle révolutionnaire autonome de la paysannerie, ne sut pas concentrer l’attention de la classe ouvrière russe sur la question de l’alliance avec la paysannerie, en tant que classe sans laquelle le prolétariat n’est pas en mesure de conquérir le pouvoir, et contre la volonté de laquelle il ne pourra instaurer le socialisme. Lénine sut le faire, et c’est précisément ici que ce grand penseur indépendant du prolétariat se transforma en son dirigeant politique. Diriger la lutte d’une classe exige une connaissance approfondie des conditions de sa victoire, et la capacité de ne jamais oublier ces conditions, que ce soit dans les moments de triomphe enivrants ou lors de défaites accablantes.

La question agraire ne jouera pas partout le même rôle concret que dans la révolution russe. Dans les pays capitalistes avancés, les ouvriers auront un poids plus déterminant qu’en Russie, mais partout, la conquête des moyens de produire le pain jouera un rôle crucial dans la révolution prolétarienne. Et ce rôle, Lénine fut le premier à le souligner au prolétariat international, tant en théorie qu’en pratique.

Mais il existe un autre aspect de l’interprétation léniniste de la question agraire qui constitue sa contribution fondamentale à la lutte future du prolétariat mondial. Dans leur lutte contre l’opportunisme, les représentants du marxisme révolutionnaire en Europe occidentale jetaient le bébé avec l’eau du bain. Même lorsqu’ils rejetaient les vues de Lassalle sur l’ensemble de la bourgeoisie considéeée comme « une masse réactionnaire unique », ils craignaient en pratique l’alliance du prolétariat avec des éléments non prolétariens. Lénine, tout en luttant avec la plus grande fermeté contre la politique menchevik d’alliance avec la bourgeoisie libérale – une classe incapable de marcher avec le prolétariat pour renverser l’autocratie –, souleva inlassablement la question de l’union avec la paysannerie, cette classe petite-bourgeoise dont les intérêts exigeaient la chute du tsarisme. Il apprit ainsi au prolétariat des autres pays à envisager la question de l’alliance avec des forces non prolétariennes non du point de vue d’un rejet abstrait d’une telle alliance en général, mais du point de vue concret, du point de vue de l’évaluation des intérêts d’une classe donnée, du point de vue de la question : sur quelle portion du chemin historique une classe ou une fraction de classe étrangère au prolétariat peut-elle marcher avec lui contre l’ennemi commun à abattre.

Dans sa brochure sur La maladie infantile du communisme , Lénine a précisément avancé, comme une condition fondamentale dans la lutte du prolétariat pour le pouvoir et pour sa conservation, la conquête d’un allié de masse, aussi chancelant fût-il.

Mais la contribution majeure de Lénine, en tant qu’homme d’État ayant tracé la voie à la prise du pouvoir par le prolétariat, réside dans son enseignement sur l’importance du parti prolétarien. Comprendre sa controverse avec les mencheviks en 1903 sur le rôle du parti et la composition de ses membres, c’est saisir l’un des pivots de sa politique. Lénine enseigna au prolétariat l’art de manœuvrer dans la lutte des classes. Il posa ce problème dès les débuts de son labeur historique, tout en martelant qu’il ne peut y avoir de lutte organisée du prolétariat sans son unification en un corps manœuvrant. Si son enseignement sur l’attitude à adopter envers la paysannerie et envers la bourgeoisie libérale constitue la science manœuvrière du parti prolétarien, alors ses conceptions organisationnelles constituent la science de la manière de préserver le prolétariat afin qu’il ne devienne pas un objet sans volonté des manœuvres de l’ennemi.

Dans sa controverse sur le premier paragraphe des statuts du Parti social-démocrate, Lénine souleva une question aussi cruciale que dans ses débats politiques avec les mencheviks. De plus, ce débat sur le premier article présupposait la réalisation de tout son plan politique. La classe ouvrière russe, écrasée par le tsarisme, ne pouvait créer une puissante organisation de masse. Elle entra dans la lutte contre l’autocratie par des grèves économiques et politiques, de manière élémentaire. Les mencheviks rêvaient d’un vaste parti prolétarien de masse, impossible sous le régime tsariste. Toute velléité d’organisation démocratique large dans ce contexte était vaine ; en réalité, cela ouvrait les rangs du parti à tous ceux exprimant une sympathie pour le mouvement ouvrier ou le soutenaient matériellement. Cela signifiait la soumission du mouvement ouvrier révolutionnaire, encore mal structuré, à la petite-bourgeoisie.

Sous le régime tsariste, qui suscitait la révolte de larges franges de l’intelligentsia petite-bourgeoise imprégnée d’un libéralisme européen modéré, tout avocat se drapait dans la bannière du socialisme. Ceux qui l’admettaient dans le parti ouvrier sous la simple condition d’une adhésion à son programme et d’un soutien matériel livraient en réalité le mouvement ouvrier en pleine croissance aux mains de la petite-bourgeoisie. En exigeant que seuls ceux œuvrant au sein d’une organisation prolétarienne illégale puissent être considérés comme membres du parti, Lénine cherchait à réduire le risque de soumission du mouvement ouvrier à l’intelligentsia petite-bourgeoise.

Et même celui qui rompait avec la société bourgeoise, qui risquait son appartenance à une organisation illégale du prolétariat, qui devenait un révolutionnaire professionnel, celui-là encore ne donnait pas la certitude qu’il resterait fidèle à la cause du prolétariat, mais il offrait tout de même certaines garanties.

En traçant la voie du prolétariat sur la base de l’analyse marxiste et en créant une organisation clandestine de révolutionnaires professionnels, Lénine établissait les conditions d’une direction révolutionnaire centralisée de la lutte prolétarienne. Les meilleurs esprits du socialisme européen, y compris Rosa Luxemburg, qui suivait avec acuité la lutte du prolétariat russe, voyaient dans les conceptions organisationnelles de Lénine l’expression d’une tactique conspiratrice et craignaient que l’organisation bolchevique ne se détache de la lutte de masse du prolétariat. Ces craintes se révélèrent infondées.

Les menchéviks créaient dans les moments de montée une vaste organisation, mais cette organisation était dirigée par une intelligentsia opportuniste et vacillante. Lénine créa une organisation qui sut diriger la lutte du prolétariat aux moments les plus difficiles, qui sut défendre les principes révolutionnaires durant les années d’accalmie révolutionnaire, et qui devint une vaste organisation de masse en période de bouleversements historiques entraïênant le prolétariat dans la lutte des classes.

Lénine ne s’enferma jamais dans un dogme organisationnel : de l’organisation illégale d’avant 1905, ne comptant que quelques milliers de membres, à l’organisation de masse rassemblant lors des première et deuxième révolutions des dizaines de milliers d’hommes, il porta le parti communiste aux dimensions d’une organisation regroupant des centaines de milliers de membres et influençant, après la révolution d’Octobre, des millions d’individus. Les formes changeaient, mais à travers ces formes toujours mouvantes, Lénine poursuivait une même idée : pour que le prolétariat puisse vaincre, il lui faut une organisation révolutionnaire. Cette organisation doit être soudée et centralisée, car l’ennemi est dix fois plus puissant qu’elle.

En créant un parti de masse capable de manœuvrer dans la lutte contre l’ennemi, Lénine s’assigna dès ses premiers pas la tâche de préparer l’insurrection armée pour la conquête du pouvoir. Il savait, aux moments où nous étions faibles, ou après une défaite qui nous rejetait en arrière, enseigner au parti à lutter pour chaque pouce de terrain, pour chaque position, à accomplir le plus ingrat des travaux quotidiens permettant d’accumuler les forces du prolétariat ; mais pas un seul jour de sa vie il n’oublia que tout ce travail n’avait qu’un but : préparer la conquête du pouvoir par le prolétariat.

Rien n’est plus instructif pour un communiste d’aujourd’hui que la comparaison entre le travail de Lénine en période de contre-révolution victorieuse et son travail en période de grande montée du mouvement ouvrier. Lorsque la première révolution fut écrasée, il combattit avec la plus grande fermeté tous ceux qui, refusant de reconnaïêtre la victoire de la contre-révolution et dans l’attente d’une nouvelle montée des forces révolutionnaires, renonçaient à la tâche aride de rassembler de nouvelles forces en exploitant à cette fin de tous les moyens disponibles ; mais c’est avec la même énergie qu’il combattait ceux qui perdaient de vue les perspectives révolutionnaires, troquant la lutte révolutionnaire du prolétariat contre une lutte pour des gains dérisoires. Durant cette période réactionnaire, Lénine étudia avec le plus grand soin les leçons de 1905 afin que le mouvement puisse les utiliser lors de la prochaine montée.

Quelle valeur revêt à cet égard son article de 1908, publié dans la revue des sociaux-démocrates polonais, où il soulève alors, sur la base des leçons de l’insurrection de Moscou, la question de la préparation technique des futures insurrections armées !

Pendant la guerre impérialiste, lorsque le mouvement ouvrier dans le monde entier fut brisé non seulement par l’appareil militaire de la bourgeoisie mais aussi par la trahison de la social-démocratie, Lénine, tout en soutenant chaque initiative pratique de ses partisans et en œuvrant à créer une organisation clandestine en exploitant toutes les possibilités légales, développa parallèlement, depuis son exil en Suisse, les enseignements de Marx sur l’État et la dictature du prolétariat, préparant ainsi le soulèvement d’Octobre 1917. Même des figures comme Mehring et Rosa Luxemburg, qui n’avaient jamais déposé les armes devant l’impérialisme allemand triomphant et le social-patriotisme dominant de l’Internationale, considérèrent alors que l’appel de Lénine à la guerre civile dans son premier manifeste au comité central bolchevique, deux mois après le début de la guerre mondiale, relevait du romantisme révolutionnaire. Ils n’osaient même pas à cette époque prôner la scission au sein de la social-démocratie allemande.

Lénine, durant ces heures sombres, préparait déjà l’insurrection prolétarienne d’Octobre. Mais ce même homme, de retour en Russie, déployant dans les premières semaines de la révolution de Février devant ses camarades de parti stupéfaits l’idée du pouvoir des soviets, enseignait simultanément au parti avec une patience inouïeï à expliquer la situation aux masses, encore plongées dans le brouillard social-patriote, et à avancer pas à pas, au rythme de la maturation de la crise révolutionnaire. Lénine, arrivé en Russie avec l’idée de la république des soviets, avança le mot d’ordre de l’Assemblée constituante comme étape préalable. Le mot d’ordre de la république des soviets était alors pour lui l’étoile guide, mais il comprenait que les masses ne suivraient cette étoile qu’après s’être désillusionnées, désabusées de l’idée de démocratie bourgeoise, de l’idée de l’Assemblée constituante. Il n’exigeait pas d’elles qu’elles sautent par-dessus l’étape démocratique, il voulait épuiser avec elles cette étape ; il ne liquida ce mot d’ordre qu’après la prise du pouvoir, lorsque l’Assemblée constituante démontra aux masses qu’elle était un obstacle sur la voie de la paix, objectif primordial des masses.

Tout le marxisme enseignait au prolétariat comment lutter pour le pouvoir. Mais précisément ce sens du marxisme fut dissimulé au prolétariat international, non seulement à cause de l’opportunisme de la social-démocratie, substituant la démocratie bourgeoise à la dictature du prolétariat, mais aussi parce que le mouvement ouvrier européen après 1871 se développait sur le terrain de la démocratie bourgeoise et dans son cadre. Lénine a redécouvert la science de Marx sur la dictature du prolétariat non seulement parce qu’il était un disciple révolutionnaire de Marx, mais parce que le prolétariat russe s’était engagé sur la voie de la lutte pour le pouvoir.

Lénine, en tant que dirigeant de l’insurrection d’Octobre et en tant que dirigeant du pouvoir soviétique, incarne l’aboutissement suprême de ses enseignements durant la période préparatoire. Le politique révolutionnaire doit compter avec des millions d’hommes, disait Lénine. Et lui, à l’échelle de millions, en tant que dirigeant de la Russie soviétique, enseigna au prolétariat mondial avec une clarté inouïeï tout ce qu’il enseignait au cercle restreint des bolcheviks russes durant les décennies précédentes. Par le symbole du marteau et de la faucille, il rappella à tout le prolétariat européen : « Cherchez votre allié chez les paysans, car cette alliance vous donnera le pain de la révolution ; l’étoile rouge de l’Armée rouge signifie que la puissance de l’ennemi doit être brisée par celle du prolétariat, guidant derrière lui les classes sociales dont les intérêts exigent la lutte contre la réaction des propriétaires terriens et des capitalistes. »

AÀ la tête d’un immense appareil d’État, il montra et prouva sans cesse aux prolétaires de tous les pays que le pouvoir ne peut être conservé qu’en s’appuyant sur l’avant-garde soudée du prolétariat, sur le parti communiste. Ainsi Lénine vérifia-t-il par la pratique ses enseignements théoriques et devint-il, grâce à cette vérification, le maïêtre du prolétariat international, le fondateur de l’Internationale communiste.

2. Lénine, fondateur de l’Internationale communiste

Déjà lors de son premier séjour en Europe occidentale avant son exil, Lénine commença à étudier avec un vif intérêt le mouvement ouvrier ouest-européen, qu’il ne connaissait auparavant que par les livres et les articles de revues. Il évoquait souvent l’impression que lui firent les réunions ouvrières suisses et françaises ; et combien ce qu’il put observer contredisait l’image idéalisée qu’il s’était faite du mouvement ouvrier européen depuis la Russie. Mais ce grand réaliste ne céda pas un instant au scepticisme, cherchant dans le quotidien du mouvement ouvrier ouest-européen son essence révolutionnaire. Lénine ne se rapprocha davantage du mouvement ouvrier et de ses dirigeants en Allemagne, Suisse, France et Angleterre qu’en 1901, lorsque, de retour d’exil, il participa avec Martov, Axelrod et Plekhanov à la publication de l’Iskra. L’Iskra devint l’organe de combat non seulement de la social-démocratie russe, mais aussi du socialisme international. L’époque de sa publication coïïncida avec l’apogée de la lutte entre les courants révolutionnaire et révisionniste au sein de ce socialisme international.

Les questions pratiques du mouvement ouvrier ouest-européen sont alors traitées dans l’Iskra principalement par Plekhanov. Lénine porte quant à lui son attention principale sur l’aspect théorique de la question, mais étudie simultanément avec soin l’évolution du mouvement ouvrier. Il assiste aux réunions ouvrières de Munich, écoute attentivement non seulement les discours des orateurs socialistes lors des meetings de Hyde Park à Londres, mais aussi ceux des prédicateurs de diverses sectes religieuses, qui trouvaient un écho parmi les masses laborieuses anglaises.

Dès les premières manifestations du révisionnisme bernsteinien, il fut évident pour Lénine que celui-ci incarnait les intérêts de l’aristocratie ouvrière et de la bureaucratie syndicale. Cette conviction se renforça à travers les principales figures du mouvement ouvrier. Aux congrès internationaux d’Amsterdam et de Stuttgart[1] , il observa de près l’état-major dirigeant de la Deuxième Internationale et se sentit probablement très isolé. Les débats de Stuttgart sur la politique coloniale et la lutte contre le danger de guerre révélèrent à Lénine la trajectoire future des chefs réformistes. Les articles qu’il écrivit sur les sessions du Bureau international après la première révolution russe étaient déjà imprégnés d’une haine farouche envers tous ces Van Kol, Troelstra et Branting.

AÀ cette époque, l’Internationale n’était pas encore fracturée, mais Lénine savait qu’elle abritait des ennemis de la classe ouvrière. Il considérait toute la galerie de la Deuxième Internationale, des révisionnistes déclarés jusqu’à Kautsky – qu’il avait rencontré en 1901 à Munich et en qui il ne voyait au mieux qu’un rêveur – avec une méfiance aigueï. Le théoricien du marxisme polonais, le camarade Warski, souligna avec pertinence dans son article sur les leçons du jubilé bolchevique que si toute l’aile gauche de la Deuxième Internationale, y compris ses meilleurs éléments, représentait une opposition au réformisme, Lénine fut le seul à incarner en son sein le germe de la Troisième internationale. Il suffit de lire dans la « Prosvechtchenié » la brève recension de Lénine sur le livre du dirigeant syndical allemand Karl Legien relatant son voyage en Amérique pour comprendre que nul autre que lui n’écrivait de la sorte sur cette honorable compagnie.

Les divergences entre révisionnistes et marxistes radicaux, alors menés par Karl Kautsky, se limitaient à des interprétations doctrinales du marxisme. En réalité, dans la pratique quotidienne, ces deux tendances coexistaient harmonieusement, fondant l’unité factice de la Deuxième Internationale. Les congrès se succédaient sans conflits majeurs, aboutissant généralement à l’adoption de résolutions consensuelles. Les prétendus marxistes radicaux ne proposaient même pas une préparation révolutionnaire des masses par une agitation claire et déterminée. En 1910, en Allemagne, une scission s’esquissa au sein des marxistes « orthodoxes », sur des questions pratiques et tactiques. L’aile gauche radicale et le « centre » dirigé par Kautsky se formèrent, divergant sur la lutte contre l’impérialisme et la question des grèves de masse.

Dans un premier temps, Lénine pensa que nous, les radicaux de gauche, formulions incorrectement l’attitude envers l’impérialisme, mais que nous avions indubitablement raison sur la question de la grève générale. Tandis que Martov publiait un article contre Rosa Luxemburg dans l’organe de Kautsky, Lénine fit paraïêtre dans le journal central russe un texte de Pannekoek défendant les positions de la gauche radicale, leur apportant ainsi un soutien moral.

La guerre éclata. Le jour sombre du 4 août arriva. Lénine, exilé dans les Carpates, apprit la trahison complète de la social-démocratie allemande et internationale. Un instant, il douta de la nouvelle, soupçonnant un faux de la bourgeoisie internationale, une manœuvre de guerre ; mais il fut vite convaincu de sa réalité tragique. Après avoir quitté une prison autrichienne pour la Suisse, il prit immédiatement son poste de combat.

J’eus l’occasion de m’entretenir avec lui vers la fin de 1914, lorsque la position de Lénine s’était déjà exprimée dans le manifeste historique du comité central du parti et dans plusieurs numéros du « Social-Démocrate » . Je me souviens parfaitement de la profonde impression que provoqua en moi cette conversation avec Lénine. J’étais venu d’Allemagne afin d’établir des liens avec les groupes révolutionnaires d’autres pays. En Allemagne, nous rejetions absolument, dès le premier jour de la guerre, la position de la majorité social-démocrate. Nous rejetions la défense de la patrie dans une guerre impérialiste. Nous nous heurtions dans la lutte à Kautsky et Haase, qui ne dépassaient pas les bornes d’une timide opposition à la direction social-patriote du parti et ne s’en distinguaient que par leurs soupirs en faveur de la paix. Nous avancions dans notre propagande, que nous menions aussi bien dans la presse soumise à la censure que dans des feuillets illégaux, la perspective d’une guerre révolutionnaire contre la guerre. Mais cette conversation avec Lénine signifia pour moi – et à travers moi pour de nombreux camarades allemands – un virage brutal vers la gauche.

La première question que Lénine me posa concernait la perspective de scission au sein de la socialdémocratie allemande. Cette question nous transperça littéralement le cœur, à moi et aux camarades situés même à l’aile la plus radicale du parti. Mille fois, nous avions dénoncé le réformisme comme la politique de l’aristocratie ouvrière, mais malgré cela, nous nourrissions secrètement l’espoir que tout le parti allemand, passée la première ivresse patriotique, basculerait à gauche. Le fait que Karl Liebknecht n’ait pas voté ouvertement contre la guerre le 4 août s’expliquait par son espoir que, sous la répression gouvernementale, le parti entier romprait avec le gouvernement et la défense de la patrie impérialiste.

Lénine posa la question crûment : la politique de la Deuxème Internationale était-elle une erreur ou une trahison des intérêts ouvriers ? Je tentai de lui expliquer que nous étions à la croisée de deux époques : celle du développement pacifique du socialisme dans le cadre démocratique, et celle des tempêtes révolutionnaires. Il ne s’agissait pas seulement de la trahison des chefs, mais de l’état des masses, incapables de résister à la guerre et soumises à la politique bourgeoise. Les souffrances de la guerre, disais-je, pousseraient ces masses à rompre avec la bourgeoisie et à s’engager dans la voie de la lutte révolutionnaire.

Lénine m’interrompit : « C’est de l’historicisme que de tout expliquer par le changement d’époque. Mais les dirigeants réformistes, qui avant-guerre menaient déjà le prolétariat dans le camp de la bourgeoisie et qui, depuis le début de la guerre, y sont passés ouvertement, peuvent-ils devenir les champions d’une politique révolutionnaire ? » Je répondis par la négative. « Alors, déclara-t-il, ces survivants d’une époque révolue doivent être rejetés. Si nous voulons vraiment orienter la classe ouvrière vers la lutte contre la guerre et le réformisme, il faut rompre avec ces dirigeants et tous ceux qui ne les combattent pas sincèrement. Le moment et la méthode de la scission sont tactiques, mais y œuvrer est un devoir de principe pour tout révolutionnaire prolétarien. »

Lénine exigea une lutte idéologique implacable contre les social-patriotes, insistant sur la nécessité de dénoncer ouvertement leur trahison. Plus tard, dans notre travail commun, en rédigeant des résolutions, il revenait toujours à cette ligne, y voyant l’indice de la sincérité révolutionnaire et de la volonté de rompre avec la social-démocratie.

Avec la même acuité, Lénine posait la question d’opposer au mot d’ordre de paix civile le mot d’ordre de guerre civile. Nous, radicaux de gauche allemands, avions pris l’habitude, depuis notre polémique avec Kautsky sur les grèves de masse, d’avancer un mot d’ordre moins défini : le mot d’ordre « d’actions de masse ». L’imprécision de ce mot d’ordre correspondait à l’état embryonnaire du mouvement révolutionnaire en Allemagne en 1911-1912, lorsque la manifestation des ouvriers berlinois au Tiergarten, pendant la lutte pour le suffrage universel au Landtag prussien, semblait être le début de la lutte révolutionnaire des ouvriers allemands.

Lénine souligna que si ce slogan était suffisant face aux combinaisons parlementaires des chefs de la social-démocratie allemande à l’époque d’avant-guerre, il était en revanche inadéquat en temps de guerre : « Si le mécontentement face à la guerre grandit, même les centristes organiseront des actions de masse pour pousser au compromis pacifique. Pour que notre but – transformer la guerre impérialiste en révolution – ne reste pas un vœu pieux, le mot d’ordre de guerre civile doit être clairement affirmé. » Il éprouva une joie sans borne lorsque Liebknecht, dans sa lettre à la conférence de Zimmerwald, employa les mots : « contre la paix civile, pour la guerre civile » , ce qui fut pour Lénine la preuve que Liebknecht était fondamentalement d’accord avec nous.

La scission dans la Deuxième Internationale comme moyen de bâtir un mouvement prolétarien révolutionnaire, la guerre civile comme voie vers la victoire sur la guerre impérialiste : tels furent les deux piliers que Lénine s’efforça d’implanter dans l’esprit des éléments révolutionnaires avancés de tous les pays avec lesquels il avait des liens. Bien qu’il défendïêt déjà clairement la future Internationale communiste, il participa aux conférences de Zimmerwald et Kienthal, organisées par des socialdémocrates pacifistes. Il comprenait qu’il fallait d’abord éveiller les masses en collaborant avec les courants centristes, fissurer l’unité social-démocrate et rassembler des secteurs ouvriers larges, pour ne pas se limiter à la propagande mais engager le combat concret.

Non seulement Lénine suivait attentivement tous les documents issus des luttes entre tendances, mais il le faisait sans ménager ses efforts ; il suffit de dire qu’il lut la brochure du marxiste hollandais Gorter sur la guerre, écrite en néerlandais, de la première à la dernière page avec un dictionnaire en main, sans connaïêtre un seul mot de néerlandais. Il observait aussi avec la plus grande attention chaque signe infime d’auto-activité révolutionnaire parmi les masses, cherchant à évaluer leur niveau de maturation politique. AÀ Berne, en Suisse, il interrogeait sans relâche un vieux camarade, figure de l’aile gauche allemande depuis les années 1890 mais peu versé dans les questions théoriques, jusqu’à obtenir une image précise du mouvement. Je me souviens de l’étonnement de ce social-démocrate lorsque Lénine exigea de lui qu’il détaille les slogans criés par les ouvriers lors des manifestations. « Ils criaient les choses habituelles ! » répondit-il. Mais Lénine insista : « Dites-moi exactement quoi » – jusqu’à obtenir l’information.

Il scrutait la presse européenne et américaine pour y déceler, derrière la censure, les humeurs des masses. Ce dirigeant révolutionnaire recherchait, même à l’étranger, ce lien intime avec les travailleurs, seul moyen de saisir l’essence du mouvement. Il passait des soirées entières dans les tavernes enfumées à discuter avec des ouvriers suisses, pourtant peu portés vers la pensée révolutionnaire, pour tâter le terrain réel du mouvement. Lorsque les camarades dirigeant alors l’aile gauche du mouvement ouvrier suisse hésitaient et vacillaient, il insistait pour que chacun d’entre nous cherche à établir des liens, ne serait-ce qu’avec de petits groupes d’ouvriers, sur lesquels seuls il fondait son espoir.

Dès 1916, alors que nous avions rassemblé dans différents pays de petits groupes de partisans et créé au sein du bloc de Zimmerwald ce qu’on appelait la gauche de Zimmerwald, Vladimir Ilitch insista pour l’élaboration du programme de la future Internationale révolutionnaire. De ce travail préparatoire naquit plus tard son ouvrage L’État et la Révolution . Dès 1916, il défendit l’idée de l’« ÉtatCommune », concept initialement obscur pour nous, comme le furent ses Thèses d’avril pour les camarades russes. Tous nous avions lu maintes fois Marx sur la Commune de Paris, mais précisément la nouveauté que représentait l’idée de l'« État-commune » nous avait échappé, et Lénine dut déployer de grands efforts pour nous exposer son point de vue. Il est très caractéristique de sa méthode tactique que l’expérience de 1905 l’avait conduit à voir dans les soviets les organes possibles de cet ÉtatCommune. Mais au moment de la révolution de Février, Lénine, ne disposant que de renseignements confus sur la situation réelle en Russie, répondit à la question des camarades Piatakov et Kollontaï ïqui partaient pour la Russie et sollicitaient des directives : « Aucune confiance au gouvernement provisoire. L’Assemblée constituante est une sottise. Il faut s’emparer des doumas municipales de Pétrograd et de Moscou. » Lénine cherchait pour la lutte en faveur de l’État-commune des organes étroitement liés à la vie quotidienne des masses, sans même s’enquérir d’abord de leur dénomination.

Un autre fruit de ce travail programmatique fut sa position sur la question de l’autodétermination des nations. Avant-guerre, Lénine avait abordé cette question sous l’angle russe, comme outil pour libérer le prolétariat du chauvinisme grand-russe et comme moyen de gagner la confiance des masses populaires non russes, qu’il voyait comme des alliées dans la lutte contre le tsarisme. Durant la guerre, il aborda cette question à l’échelle mondiale. La brochure de Rosa Luxemburg sur la faillite de la socialdémocratie allemande, dans laquelle elle niait la possibilité de guerres de libération nationale à l’ère impérialiste, poussa Lénine à reformuler la question de l’autodétermination. Avec une souplesse tactique inédite, il rejeta la « défense nationale » pour les puissances impérialistes, mais souligna que si l’ère des guerres nationales était close en Europe occidentale, elle persistait dans les Balkans, parmi les minorités de Russie et dans les colonies asiatiques.

Bien qu’il n’eût guère étudié les mouvements coloniaux avant-guerre – plusieurs d’entre nous en savaient bien plus sur ces questions – Lénine rassembla et assimila rapidement toute la documentation nécessaire et la retourna contre nous, nous aidant par la question de l’autodétermination des nations à combattre la position de Kautsky, pour qui ce slogan était un instrument du pacifisme et de règlement par le vote de la question d’Alsace-Lorraine. Par sa critique sévère dirigée contre mes thèses sur l’autodétermination des nations, il nous enseigna la portée de cette question, véritable dynamite contre l’impérialisme. Les centristes comme Hilferding prétendirent plus tard prouver au prolétariat européen que Lénine, au deuxième congrès de l’Internationale communiste, avait soulevé la question coloniale et nationale dans le seul intérêt de l’État russe. Mais c’est dès 1916, lors qu’il n’était qu’un émigré sans patrie en Suisse, qu’il avait mené une bataille acharnée contre Gorter, Pannekoek, Boukharine, Piatakov et moi-même sur cette question. Pour lui, l’alliance du prolétariat avec les peuples colonisés était aussi cruciale, à l’échelle mondiale, que l’alliance avec la paysannerie. Sans lien avec la révolution des jeunes peuples opprimés d’Orient et des colonies, il n’y aurait pas de victoire pour le prolétariat international. Voilà ce que Lénine nous enseignait dès 1916.

Dès la révolution de Février, Lénine chercha à rompre le bloc avec les centristes pour dissoudre l’union de Zimmerwald. Il estimait que la révolution russe, en posant la question révolutionnaire dans tous les pays belligérants, offrait une base de masse aux communistes, rejetant les éléments centristes hésitants vers le camp des traïêtres. Il nous interdit de signer le manifeste de la Commission de Zimmerwald sur la révolution russe, craignant qu’une signature commune avec Martov ne trouble les ouvriers russes et n’entrave la lutte contre Tsereteli et les mencheviks.

La scission ne se produisit pas en 1917, car nous tentions d’utiliser le Bureau de Zimmerwald pour pousser les socialistes indépendants allemands à combattre l’impérialisme – dont la Ligue spartakiste ne s’était pas encore détachée à cette époque. Après la prise du pouvoir en Octobre 1917, l’Union de Zimmerwald s’éteignit. La lutte du prolétariat russe devint le principal vecteur d’éveil des prolétaires de tous les pays. L’année entière de 1918 fut consacrée à la préparation de la convocation du congrès constitutif de l’Internationale communiste.

Ce congrès, qui se tint en 1919 au moment où s’ouvrait la lutte contre Dénikine et Koltchak, n’apporta rien de fondamentalement nouveau sur le plan des principes. Il s’appuya sur l’activité idéologique des bolcheviks au sein de la gauche de Zimmerwald durant les années précédentes de guerre. Ses décisions, son manifeste, et surtout les thèses de Lénine sur la dictature et la démocratie, jetèrent les bases des futurs travaux de l’Internationale Communiste.

Au moment de la révolution d’Octobre, nombreux étaient ceux qui, lisant les décrets sur la paix et la terre, pensaient que peut-être ces documents étaient destinés à rester des proclamations jamais mises en œuvre. Aux heures les plus critiques de la révolution russe, quand parvint la nouvelle de l’avancée de Koltchak vers la Volga et de la défaite de la jeune Armée rouge dans le Sud, les résolutions de la première Internationale Communiste furent publiées ; non seulement de nombreux communistes d’Europe occidentale, mais aussi beaucoup d’entre nous, membres du Parti communiste russe œuvrant clandestinement à l’Ouest, nous nous demandâmes si ces textes n’étaient pas le testament d’une révolution russe en péril mortel. L’Exécutif de l’Internationale Communiste, isolé du mouvement ouvrier occidental par le blocus, ne pouvait exercer qu’une influence pratique minime, apportant peu d’aide aux travailleurs d’Europe. Ces derniers tracèrent leur voie par eux-mêmes, apprenant à résoudre leurs propres problèmes. Ce n’est qu’en 1920, après la victoire de l’Armée rouge sur Dénikine et Koltchak, que débuta le travail de masse quotidien de l’Internationale Communiste. Et alors, Lénine s’éleva à la tête du mouvement ouvrier mondial comme son guide pratique, son génie tutélaire, aidant le jeune mouvement communiste à comprendre ses premiers pas et à tracer la voie à suivre.

Lénine rédigea trois documents majeurs pour le deuxième congrès de l’Internationale communiste. Les délégués venus du monde entier découvrirent des traductions de sa brochure La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme ») . Ils prirent connaissance de L’État et la Révolution de Lénine, flambeau éclairant la voie vers leur grand but : la dictature du prolétariat. Sa brochure sur le gauchisme orienta les jeunes partis communistes qui croyaient pouvoir saisir l’ennemi à la gorge d’un seul élan, portés directement par la vague révolutionnaire vers leur objectif. Lénine enseigna à ces jeunes partis communiste, refusant tout compromis dans le combat révolutionnaire, à méditer l’expérience de la révolution russe. Il leur montra que pour instaurer la dictature du prolétariat, il fallait d’abord conquérir la majorité de la classe ouvrière. Il souligna que pour y parvenir, chaque moyen offert par la démocratie bourgeoise elle-même – celle-là même qu’ils entendaient renverser – devait être utilisé par les ouvriers conscients. Il expliqua que si le chemin vers les barricades passait par le parlement, il fallait prêcher l’idéal communiste aux masses laborieuses même depuis ce tas de fumier. Il désigna les organisations de masse du prolétariat, les syndicats qu’il fallait arracher des mains des dirigeants jaunes par un travail opiniâtre. Il démontra que la minorité révolutionnaire ne peut refuser les compromis lorsque ceux-ci facilitent la conquête de la majorité.

Il est difficile de résumer en quelques mots le contenu de cette œuvre mémorable du grand dirigeant. Nous devons admettre que neuf dixièmes des responsables de l’Internationale Communiste n’ont pas encore pleinement assimilé cette brochure. Ce court texte condense l’essence même du bolchévisme : sa philosophie, sa stratégie et sa tactique. Des années de victoires et de défaites s’écouleront avant que nous puissions affirmer que ces idées de Lénine ont véritablement pénétré la chair et le sang des dirigeants de l’Internationale Communiste. Plus on lit cette brochure, plus on y découvre d’idées neuves et de nuances subtiles. Il suffit de dire qu’après deux ans d’application des tactiques de front uni, ce n’est que l’année dernière que j’ai réalisé qu’elles étaient déjà esquissées dans cet écrit, bien que je l’eusse totalement oublié lors de ma première application pratique en 1921 avec la fameuse « Lettre ouverte » aux partis sociaux-démocrates et syndicats.

Les leçons inépuisables, explicites ou implicites, de ce traité sur la guerre des classes auront pour notre stratégie une valeur comparable à celle de De la guerre de Clausewitz pour la stratégie militaire. La difficulté d’appliquer ces enseignements de Lénine tient à l’impossibilité d’apprendre la stratégie prolétarienne par la seule propagande ou les discussions sur les luttes du prolétariat russe. L’expérience quotidienne des partis communistes à travers le monde transforme constamment la forme sous laquelle se posent les problèmes fondamentaux, et une réflexion autonome de chaque parti est essentielle pour atteindre le niveau de stratégie révolutionnaire de notre plus grand dirigeant.

L’autre document présenté par Lénine au deuxième Congrès fut son projet initial des conditions d’adhésion à l’Internationale Communiste. Ces thèses furent moquées, contestées ; mais lorsqu’on les relit et qu’on examine quelle fraction de ces exigences est réellement remplie par les partis membres, on en saisit leur immense portée politique. Si L’État et la Révolution de Lénine nous montrait le but du mouvement communiste – ou plutôt sa première grande étape –, si sa brochure sur le gauchisme éclairait le chemin ardu vers la dictature, ces thèses définissent ce que doit être un parti communiste. Inutile d’adopter de nouvelles résolutions sans vérifier au préalable dans quelle mesure ces thèses sont réalisées. Ces thèses sont la pierre de touche, elles constituent un étalon mesurant l’évolution de l’Internationale Communiste, des anciens partis sociaux-démocrates de gauche vers de véritables partis communistes.

Le troisième document de Lénine fut son projet de thèses sur la question coloniale. Celles-ci non plus n’ont encore été pleinement assimilés, ni par les partis communistes prolétariens d’Occident – dont les centaines de millions de travailleurs restent sous l’emprise cruelle de la bourgeoisie –, ni par nos jeunes partis communistes d’Orient. L’action des camarades anglais, français et hollandais dans les colonies se heurte à d’immenses difficultés, non seulement à cause de la répression policière des gouvernements impérialistes, mais aussi du manque de préparation des militants pour travailler parmi des masses coloniales d’un niveau culturel extrêmement bas. Nos camarades des colonies dévient très souvent vers le communisme de gauche. Formés à la littérature prônant la lutte pour la dictature du prolétariat, ils peinent à associer le combat pour unifier le jeune prolétariat et les artisans de Chine, Corée, Perse, Inde et Égypte contre la bourgeoisie étrangère et locale, avec le soutien aux mouvements d’émancipation nationale de la bourgeoisie indigène contre l’oppression capitaliste étrangère. Des décennies s’écouleront avant que ne soit possible, en pratique, la fusion entre la lutte de libération nationale des peuples coloniaux et la révolution prolétarienne en Europe et en Amérique. Mais une chose est désormais claire : Lénine a tracé avec génie la voie au prolétariat international.

En sa personne et ses enseignements, un centre unificateur pour les masses laborieuses du monde fut littéralement créé pour la première fois dans l’histoire de la lutte des classes. Pour la première fois, nous commençons à sortir de l’impasse où stagnait le prolétariat européen et à trouver le chemin d’un véritable mouvement mondial. Le livre de notre camarade indien Roy sur l’Inde constitua la première application concrète des enseignements de Lénine. Le combat mené par le journal dirigé par Roy constitue lui le premier test d’application pratique de cette science, et nous pouvons affirmer que cette épreuve démontre à quel point notre chef voyait loin et profondément.

Lors du congrès de Hambourg de la Deuxième Internationale, les journaux sociaux-démocrates publièrent un poème d’hommage à ce congrès. Le poète s’adressait au coolie chinois des rizières, au Noir peinant dans les champs de coton américains, à ceux extrayant l’or, les appelant sous la bannière libératrice de l’Internationale. Mais ce ne furent là que de vains mots. Cette même Deuxième Internationale célèbre aujourd’hui une grande victoire. Son chef, Ramsay MacDonald, a formé le premier gouvernement travailliste. Et qui nomma-t-il ministre chargé des 300 millions d’Hindous opprimés ? Sir Sidney Olivier, ancien fonctionnaire colonial, gouverneur de la Jamaïïque, défenseur zélé des propriétaires de plantations sucrières. Appellera-t-il les travailleurs indiens de Sa Majesté le roi d’Angleterre sous la bannière de la Deuxième Internationale ? Ou ce rôle reviendra-t-il à Lord Chelmsford, ex-vice-roi des Indes, nommé Premier Lord de l’Amirauté par la grâce de MacDonald, chef de la Deuxième Internationale ? Seule l’Internationale Communiste peut organiser les travailleurs coloniaux, et le mérite de Lénine, en nous montrant cette voie, restera impérissable devant l’histoire, devant la classe ouvrière internationale et devant l’humanité.

Au troisième congrès de l’Internationale communiste, Lénine était encore à son poste de combat. La vague révolutionnaire de 1918-1919 avait refluée. Le Parti communiste allemand, devenu un parti de masse, ne percevant ni le changement de situation ni la contre-offensive capitaliste engagée, se précipita aveuglément dans une bataille armée, sans même l’appui de la majorité des masses laborieuses. Nous comprïmê es tous l’erreur, rejetant les thèses du comité central allemand prônant « l’offensive » en pleine retraite politique. Mais nous, cadres de l’Internationale, sachant que ce comité central – formé des anciens dirigeants spartakistes et des meilleurs dirigeants de l’ex-parti Indépendant – était le seul centre possible du mouvement communiste allemand, voulions transmettre à notre parti frère les leçons découlant de sa défaite sous la forme la plus douce possible. Lénine nous obligea à réviser cinq fois nos thèses, exigeant que nous disions crûment aux communistes allemands et du monde entier en des termes des plus résolus, des plus brutaux : « Commencez d’abord par conquérir la majorité du prolétariat, et seulement après cela posez-vous la tâche de la conquête du pouvoir ! »

Lénine sauva le parti communiste et, avec la même détermination, il soutint la tactique du front unique, pourtant violemment contestées dans les rangs communistes – et pas seulement en Europe occidentale. Il fit preuve d’une sensibilité extraordinaire pour souligner les différences fondamentales entre les conditions russes de 1917 et celles dans lesquelles luttent les communistes occidentaux. Il comprit parfaitement qu’avec des organisations de masse formées au cours d’un demi-siècle et contrôlées par des dirigeants réformistes, un travail complexe et opiniâtre s’imposait. Des compromis pénibles mais nécessaires devaient être consentis pour gagner la majorité prolétarienne.

Submergé par les tâches gouvernementales, n’ayant pas le temps de suivre en détails les développements en Occident, Lénine possédait un instinct lui permettant de saisir les particularités de chaque pays et les problèmes de chaque parti communiste. Son génie stratégique et son adaptabilité permirent à l’Internationale de naviguer dans les eaux tumultueuses de la lutte des classes mondiale, consolidant l’héritage qui guide encore le mouvement révolutionnaire.

Au quatrième Congrès de l’Internationale communiste, venant à peine de se remettre de la première crise de sa maladie qui finit par l’emporter, Lénine présenta un rapport sur la situation en Russie. Le Congrès l’accueillit avec la joie la plus profonde, mais aussi avec une grande tristesse devant la difficulté avec laquelle leur dirigeant bien-aimé choisissait ses mots pour exprimer ses idées claires dans une langue étrangère. Avant de prononcer son discours, clignant malicieusement d’un œil, Lénine demanda : « Mais que dirai-je si l’on m’interroge sur les perspectives immédiates de la révolution mondiale ? » Et il répondit aussitôt : « Je leur dirai que lorsque les communistes agiront avec plus de bon sens, ces perspectives s’amélioreront. »

Lénine donna des instructions sur la méthode de lutte contre la guerre aux délégués syndicaux russes partant pour la Conférence de La Haye des syndicats. Ce dernier conseil de Lénine au prolétariat international illustre son réalisme extraordinaire. Il déclara que ceux qui promettent, malgré les leçons de la guerre impérialiste, une grève générale en cas de nouveau conflit sont soit des imbéciles, soit des menteurs. « Si nous ne pouvons empêcher la guerre impérialiste, les masses y seront entraînées, et nous devrons aussi y participer pour œuvrer à la révolution au sein des armées impérialistes. La tâche consiste à empêcher par tout notre travail actuel l’éclatement de la guerre. » Et Lénine détailla point par point le plan d’un travail révolutionnaire quotidien contre le danger de guerre.

Une année de travail s’est écoulée au sein de l’Internationale communiste sans Lénine. Cette année nous apporta deux grandes défaites : en Bulgarie et en Allemagne. Les leçons de ces défaites, nous devons les tirer nous-mêmes, sans Lénine. La vague révolutionnaire ne s’est pas encore soulevée, comme nous l’espérions cet été. Et si elle ne monte pas au cours de l’année prochaine, il nous faudra démêler toute une série de questions complexes : comment rassembler les masses autour de nous durant la période de réaction et d’offensive du capital et lier leur lutte quotidienne à la préparation du futur combat pour la dictature.

Nous comptons quarante-deux partis. Chacun évolue dans des conditions différentes. Il est extraordinairement difficile de tenir compte des spécificités de chaque contexte tout en maintenant une action communiste unie. Mais nous viendrons à bout de ces tâches, car nous possédons l’héritage de Lénine, le trésor inépuisable de ses pensées, sa méthode éprouvée dans mille assauts et mille retraites. Nous étudierons ses œuvres. Comme chez Marx, ce ne sont pas les conclusions ou les solutions concrètes qui importent le plus, mais la méthode d’analyse, l’approche des problèmes chez ce plus grand des révolutionnaires prolétariens.

L’Internationale Communiste et le prolétariat russe ont subi la plus grande des pertes. S’il est vrai que la mort ne prend que le corps, cela s’applique pleinement ici. Aussi l’Internationale Communiste ne versera pas de larmes sur la tombe de Lénine, mais puisera avec une énergie renouvelée dans ce qui est immortel de son enseignement, et, l’épée de Lénine en main, elle triomphera.

Notre chef bien-aimé n’est plus. Par la pensée collective de tous les partis communistes, l’Internationale communiste viendra à bout de ses tâches. La bannière et les enseignements de Lénine arment l’Internationale communiste pour toute l’époque qui nous sépare encore de la victoire de la révolution prolétarienne mondiale.

  1. Le Sixième Congrès Socialiste International s’est tenu à Amsterdam du 14 au 20 août 1904 et le Septième Congrès s’est tenu à Stuttgart du 16 au 24 août 1907.