La situation internationale et l'opposition

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Discours de la camarade Kroupskaïa à la séance plénière du C.C. de la C.C.C. du Parti communiste de l'Union Soviétique contre l'opposition)

Camarades, j'estime que la discussion sur la question : le déclenchement de la guerre est-il probable ou inévitable ? n'est pas d'une grande importance. Dans les deux cas, nous nous trouvons en face du problème des préparatifs de guerre. L'Union Soviétique est menacée d'une agression armée et, dans un situation pareille, il faut que nous examinions froidement et objectivement les problèmes, que notre parti forme un bloc solide et que la masse qui l'entoure serre également ses rangs. Après la révolution d'Octobre, Lénine, dans ses discours et ses écrits, a souvent indiqué que le travail d'organisation est à la base de la construction socialiste. Il insistait beaucoup sur ce point que nous devons examiner la question de la guerre. Mieux nous serons organisés, plus il nous sera facile de battre l'ennemi de classe, de remporter la victoire. Or, les débats qui ont eu lieu ces deux derniers jours, leur caractère, montrent que l'opposition ne comprend pas encore la grandeur du danger qui nous menace. Dans un moment semblable, lancer des accusations dans le genre de celles formulées par l'opposition, c'est entraver le travail d'organisation.

Ces derniers jours, un article de Lénine m'est tombé sous les yeux, l'article écrit en 1913, au sujet de notre fraction à la Douma et intitulé : « Deux méthodes de discussion, deux méthodes de lutte » :

Il y a, dans la presse, écrit Lénine, des discussions qui aident le lecteur à mieux comprendre les questions politiques, à mieux se rendre compte de la nature des problèmes et à les résoudre avec plus d'énergie.

Mais il y a aussi des discussions qui dégénèrent en injures, calomnies et chicanes... Sans débat, sans discussion, pas de mouvement et non plus de mouvement ouvrier. Mais, sans une lutte acharnée contre la dégénération des débats en chicanes et en injures, aucune organisation n'est possible. Et sans organisation, la classe ouvrière n'est rien.

Cela a été écrit à une époque où la lutte se déroulait surtout du haut de la tribune de la Douma. Aujourd'hui nous nous trouvons dans une période de préparation d'une bataille formidable, d'une étendue mondiale. Il est donc évident que tout ce que Lénine a dit en 1913 prend une signification bien plus grande. Et si nous examinons les accusations formulées par l'opposition, nous sommes obligés de dire que ces accusations ne sont, dans neuf cas sur dix, que des chicanes et des disputes vaines.

Prenons le problème de la construction du socialisme. Nous savons tous parfaitement qu'il n'est pas facile de construire un ordre nouveau, que le socialisme ne se construit pas en un tourne-main, qu'il n'apparaît pas subitement sur terre simplement parce que nous votons une bonne résolution sur la construction du socialisme. Cette construction demande un formidable effort dans le travail journalier.

Mais quelles sont les méthodes qu'emploie l'opposition ? Elle s'empare de tel ou tel fait négatif — des faits de ce genre, il peut évidemment y en avoir beaucoup — puis elle généralise d'une façon tout à fait fausse, lie entre elles une série de généralisations semblables, et en même temps elle se met des œillères pour ne pas voir les faits qui témoignent du travail de construction s'accomplissant un peu partout dans notre pays.

[Boukharine : « Juste ! » (Autres voix : « Très juste ! »]

J'ai l'occasion de travailler sur le terrain de l'instruction et de parler avec un grand nombre d'ouvrières, de paysannes et de représentants de minorités nationales. Et je suis obligée de constater que ces gens-là se développent rapidement, en quelques mois, que leur conscience s'éclaircit, que leurs capacités dans le travail d'organisation s'accroissent. Prenons les élections au Soviet de Moscou. J'ai pu les suivre d'assez près. Eh bien ! si l'on compare ces élections avec les précédentes, on constate une différence fondamentale.

Trotski a parlé de schémas de discussion. Des schémas de ce genre peuvent parfois être très utiles. Cette année, les membres du Soviet de Moscou ont reçu un petit livret au sujet des élections, dans lequel étaient réunis tous les chiffres essentiels et où étaient résumées toutes les questions fondamentales. Grâce à ce livret, que l'on peut, si l'on veut, appeler schéma de discussion, la discussion dans les élections s'est déroulée sur une base déterminée et les ouvriers ont eu la possibilité de prendre connaissance du matériel sur tous les points. Je ne doute pas que les élections aient apporté une grande quantité de matériaux qui nous aideront dans l'avenir à mieux organiser notre travail économique et culturel.

Nous ne sommes pas toujours assez attentifs à ce qui se passe autour de nous.

Cette année, j'ai pu observer le phénomène suivant : dans différentes villes (33) des universités ouvrières ont spontanément été créées. Dernièrement, a eu lieu le congrès des Universités ouvrières et tout le monde a été surpris par le niveau intellectuel de leurs élèves. Ce sont des travailleurs qui, tous, ont passé de longues années devant l'établi (pas un moins de 5 ans). Les débats ont été très intéressants. On remarquait que chacun de ces ouvriers se considérait comme co-propriétaire de la production. Les questions qu'ils posaient, questions se rapportant à la construction de la vie économique, étaient particulièrement nettes, claires, détaillées.

Prenons la campagne. Si nous comparons le village d'aujourd'hui avec le village d'autrefois, nous constatons ceci : Il se peut que le village ne soit pas aujourd'hui beaucoup plus riche qu'autrefois, mais ce qui est incontestable, c'est qu'un formidable travail d'organisation s'y accomplit. Nous voyons un grand nombre d'organisations au travail : soviet du village, commission pour l'aide mutuelle, jeunesses communistes, section féminine, etc., etc. Nous voyons les coopératives transformer le visage économique de la campagne. Et quand on voit le village réorganiser sa vie sur des bases nouvelles, on se rappelle alors les mots de Lénine, disant que la pierre angulaire du socialisme c'est le travail d'organisation.

J'ai souvent affaire à des ouvrières et à des paysannes, je reçois beaucoup de lettres et de tout cela se dégage l'impression d'un développement énorme de la conscience des masses.

Lorsque l'on va dans une réunion ouvrière et qu'on y entend l'ouvrière moyenne dire : « J'étais une femme sans protection, mais aujourd'hui, je travaille dans la commission des arbitrages, j'ai participé à un cours d'illettrées et aujourd'hui je me sens capable de défendre aussi bien moi-même que mes camarades », n'est-ce pas significatif, camarades ? Il me semble que ces simples mots témoignent d'un développement considérable de la conscience et de la nouvelle organisation qui est en train de se former.

Prenons maintenant les minorités nationales. Dernièrement j'ai eu l'occasion de parler avec des instituteurs de la province de Mari. Ils m'ont montré leurs publications. L'impression qui s'en dégage est celle-ci : Il y eu des peuples opprimés, dégénérés, sans espoir, sans avenir. Mais aujourd'hui nous voyons qu'au bout de quelques années la population de la province de Mari a fait des progrès formidables sur le terrain d'organisation et culturel. Quand on voit tout cela, on se rend alors compte que les camarades de l'opposition se mettent des œillères et ne voient rien de la vie intense qui anime la nouvelle organisation sociale se consolidant partout dans notre pays. C'est là, je crois, la faute principale de l'opposition.

L'opposition se crée un monde artificiel. Elle ne voit pas la réalité, parce qu'elle n'est pas en contact avec la masse. [Juste ! Très juste ! Ecoutez ! Ecoutez !] Les masses ne sont pas derrière l'opposition.

Les travailleurs, paysans, ouvrières et paysannes, les minorités nationales, tous ceux qui sentent et comprennent ce développement dans le pays, tous ceux qui se sont réveillés à une vie consciente et active sous le pouvoir soviétique, sous la direction du parti communiste — tous, se rangent du côté du parti communiste, du côté du pouvoir soviétique.

Examinons maintenant, en liaison avec le danger de guerre, la question de classe. Je vous citerais encore un passage de Lénine :

La lutte de classes nous apprend dans la pratique que tout faux point de vue d'un parti quelconque, met celui-ci à la place qu'il mérite.

Le danger de guerre est la pierre de touche permettant de saisir la justesse ou la fausseté du point de vue de tel ou tel groupe. J'estime que les discours que nous avons entendus hier et aujourd'hui nous prouvent que le point de vue de l'opposition est faux. [Juste !]

Je traiterai encore brièvement une question. On a dit ici que la défense du pays consiste dans la juste appréciation du chemin sur lequel nous devons marcher. C'est juste. Mais il ne faut pas aborder cette question dans un esprit anarchiste. Notre parti n'est pas un club de discussion. [Juste !] Il y a des moments où il ne s'agit pas de discuter, mais d'agir. Trotski sait très bien, mieux que tout autre, ce que deviendrait l'Armée Rouge si, au moment de l'offensive, chaque soldat se mettait à discuter sur la direction dans laquelle il doit marcher et s'il déterminait lui-même le chemin à suivre. L'unité la plus ferme est dans ce cas indispensable.

Maintenant, au sujet de la Chine. J'estime que la ligne directrice indiquée dans les thèses de Boukharine est juste. Il est, en effet, nécessaire que nous tenions compte des particularités de la Chine. Au début, il importait de secouer les masses et d'élever les millions de travailleurs et de paysans à une lutte consciente pour un ordre nouveau. Voilà la chose principale.

Mais il me semble que quelques-uns des points des thèses ont besoin de petits changements. Je m'exprimerai de la façon suivante : On dit dans le point 24 que l'Internationale Communiste, tout en poussant en avant la révolution, s'est opposée énergiquement à ce qu'on saute des étapes inévitables de la révolution. Evidemment, il est faux de dépasser ainsi les événements. Mais je crois qu'il faut, afin d'éviter des critiques sur ce point, ajouter ici tout de suite : il est en même temps très important de reconnaître assez tôt les moments du passage d'une étape à une autre.

Dans le point 23, on parle de la critique fait au sujet des diverses actions. Evidemment, la critique est une chose indispensable, mais il importe, d'autre part, de comprendre à temps les signes indiquant l'avènement d'une époque nouvelle.

Une autre question encore : le point 27 dit : « Le Parti communiste chinois est aujourd'hui la cible des attaques de tous les ennemis de la révolution. » C'est juste, mais c'est pour cette raison que nous ne pouvons pas adopter, en ce moment, le passage du point 25 où il est dit :

« D'autre part, il est nécessaire de reconnaître que la direction du Parti communiste chinois, en repoussant systématiquement les directives de l'Internationale Communiste, a pris une part de responsabilité dans la défaite de la classe ouvrière et de la paysannerie. »

Je crois qu'il faut supprimer ce passage, précisément à cause des attaques dont le Parti communiste chinois est aujourd'hui l'objet. [Juste !]

Il me semble enfin que dans le dernier point où il est question de la nécessité de développer par tous les moyens le mouvement agraire et où l'on parle de l'armement des ouvriers et des paysans, on devrait insister sur la nécessité de soutenir les associations paysannes. Quand nous lisons dans l'Internationale Communiste le rapport sur le mouvement paysan du Hounan, nous constatons que ces associations paysannes sont de véritables organisations de classes, qu'elles mènent la lutte contre les Gentrys, contre les koulaks et qu'elles jouent, en réalité, la fonction de soviets. D'ailleurs, au début, le Kuomintang a soutenu ces associations paysannes, il a même envoyé des troupes à leur aide. C'est ce qui explique pourquoi à ce moment-là nous étions d'accord avec le Kuomintang. Mais plus tard, la politique du Kuomintang vis-à-vis des associations paysannes a changé, le Kuomintang s'est mis à les combattre. Je crois qu'il est nécessaire d'insister dans le dernier point des thèses sur la nécessité de soutenir ces associations paysannes et d'indiquer qu'elles sont les germes susceptibles de se développer en soviets.

En terminant, je voudrais encore dire quelques mots d'une affaire personnelle. En 1925, nous avions tous l'impression qu'une certaine stabilisation s'opérait et il semblait nécessaire de signaler le danger de certains événements. C'est pour cela que le point de vue de l'opposition me semblait juste à cette époque. Mais aujourd'hui, au moment de la lutte, où nous devons resserrer nos rangs, il me semble que tous les partisans de l'opposition doivent la quitter et se ranger derrière le Comité central. (Applaudissements prolongés.)