La situation de la politique mondiale

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Nous vivons dans une époque remarquable où un domaine spécifique de la vie publique accapare dans une mesure croissante l’attention de la classe des travailleurs ; ce domaine est celui de la politique étrangère[1]. Dans l’horizon intellectuel et les conceptions du petit-bourgeois moyen, la politique étrangère appartient à la section du journal qu’il lit avec le café du matin pour dissiper ses soucis ou les aboiements de sa moitié. Pour la classe des travailleurs au contraire, la politique étrangère est un sujet profondément sérieux et important au plus haut point. Il n’en a pas toujours été ainsi. Considérons la vie intellectuelle des travailleurs au cours des dernières décennies : on peut sentir son pouls directement en observant comment leur attention pour la politique étrangère s’accroît d’année en année. Mais ce n’est toujours pas suffisant, il faut parvenir au point où chaque travailleuse et chaque travailleur arrive à comprendre qu’il s’agit de suivre tous les événements de la politique mondiale avec la même énergie, la même attention et la même passion que les questions de politique intérieure. Chaque prolétaire, femme ou homme, doit se dire aujourd’hui qu’il ne se passe rien en politique étrangère qui ne touche pas les intérêts intimes du prolétariat. Lorsqu’en Afrique l’armée allemande réprime les Nègres[2], lorsque dans les Balkans les Serbes et les Bulgares assassinent les soldats et les paysans turcs[3], lorsque au Canada le parti conservateur prend soudain le dessus aux élections et détruit la domination des libéraux[4], dans tous ces cas les travailleuses et les travailleurs doivent se dire « c’est notre affaire, ce sont nos intérêts qui sont en jeu ». C’est Karl Marx, déjà plusieurs décennies avant qu’on puisse discerner un développement aussi marqué, qui a donné des indications pour la compréhension de ce phénomène. Dans sa célèbre « Adresse inaugurale » il dit entre autres : les luttes autour de la politique étrangère constituent une partie de la lutte générale pour l’émancipation du prolétariat, elles sont donc une partie de la lutte des classes[5].


Nous pouvons justement mesurer à quel point les temps ont changé en comparant la situation actuelle de la politique mondiale avec l’époque où est parue l’« Adresse inaugurale ». Dans les années soixante, les séquelles et les conséquences de la division de la Pologne entre la Prusse, l’Autriche et la Russie étaient encore le pivot de la situation de la politique mondiale. C’était autour des zones de friction mutuelle entre les complices de cette annexion que tournait la situation de la politique mondiale[6]. Aujourd’hui, si l’on demande quel est le point central des événements de la politique mondiale, même un homme politique sérieux se trouverait bien embarrassé de répondre. La mer du Nord constitue aujourd’hui un point de cette sorte dans la rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne. En mer Méditerranée existe une véritable pelote d’antagonismes et de contradictions. La paix dans les Balkans signifie la mise en pièces de la Turquie européenne[7] et assure en même temps la prochaine guerre pour la Turquie asiatique. Mais les antagonismes internationaux ne se réduisent pas à cela. La Russie et l’Angleterre livrent bataille jusqu’au bout sur le corps de la malheureuse Perse[8]. En pleine paix, un pays et un peuple sont morcelés. Un peu plus à l’est se trouve le puissant foyer de la révolution en Chine[9]. Depuis l’Asie, le chemin par-delà l’océan Pacifique mène à l’Amérique. Là-bas, les dernières décennies nous ont apporté sans cesse de nouvelles surprises. Depuis que les États-Unis ont livré en 1898 leur première guerre coloniale contre l’Espagne pour les Philippines, les capitalistes américains regardent vers l’Asie avec convoitise[10]. C’est ainsi que s’est formé l’antagonisme entre le Japon, les États-Unis et l’Angleterre.


De même, si l’on se penche sur les guerres des dix à quinze dernières années, on s’aperçoit à quel point l’horizon politique s’est peu à peu élargi. Le début de ce bouleversement peut être à peu près daté de la guerre sino-japonaise de 1895[11]. La guerre a montré un pays qui pour la première fois s’éveillait à l’autonomie. En 1898 a suivi la guerre entre l’Amérique et l’Espagne, au cours de laquelle les États-Unis ont combattu pour la première fois à l’extérieur de leur pays. La guerre des Boers de 1899 a couronné un bon nombre de conquêtes silencieuses que l’Angleterre avait faites là-bas[12]. Puis est venue la « campagne des Huns » vers la Chine, à l’occasion de laquelle Guillaume II a lancé aux soldats la formule : « Pas de pardon, pas de prisonniers. » Les soldats devaient faire les mêmes ravages que les Huns, de sorte que, cent ans plus tard, aucun Chinois n’ose regarder un Allemand de travers[13]. En 1904 a éclaté la guerre entre la Russie et le Japon, qui a été suivie par la révolution russe, à laquelle ont succédé les révolutions en Perse, en Turquie et en partie en Inde[14]. Puis, ces dernières années, nous avons connu en Chine une succession d’éclairs et d’orages fulgurants. Le litige entre la France et l’Allemagne pour le Maroc a eu pour conséquence l’expédition menée par l’Italie à Tripoli et celle-ci a entraîné à son tour la guerre des Balkans[15]. La puissance motrice de ces guerres est l’effort pour répartir les territoires que le capitalisme n’a pas encore atteints.


Tout récemment encore, il y avait dans la social-démocratie un moyen très simple de décider quelle position nous devions prendre vis-à-vis d’une guerre. La guerre d’agression était refusée et condamnée, tandis que même la social-démocratie devait soutenir la guerre défensive. Le camarade Bebel, qui a dit tant de choses remarquables mais aussi parfois, comme tout un chacun, des choses moins remarquables, a déclaré un jour au Reichstag qu’il comptait encore, malgré son grand âge, mettre le fusil à l’épaule en cas de guerre défensive[16]. Mais cette consigne n’est pas applicable, car la distinction entre guerre d’agression et guerre défensive file entre les doigts ou éclate comme une bulle de savon. Dans les guerres de la Révolution française, c’est le gouvernement français qui a émis les déclarations de guerre, et pourtant il s’agissait de guerres défensives qui protégeaient l’œuvre de la Révolution contre la réaction. Du point de vue formel, la guerre des Balkans est une guerre d’agression contre la Turquie. Mais les dirigeants des nations qui ont participé à l’agression se répandent en serments sur la défense des droits nationaux les plus sacrés et de la foi chrétienne contre les Turcs, et ils ont raison eux aussi. Nous devons en conclure qu’en tant que prolétaires, nous devons nous opposer également à toute guerre, qu’il s’agisse d’une guerre d’agression ou d’une guerre défensive. Nous reconnaissons dans la guerre une conséquence de l’impérialisme et, de même que nous combattons l’impérialisme comme totalité, nous combattons aussi chacune de ses manifestations particulières.


C’est un expédient dû à notre détresse tactique que de placer la social-démocratie allemande du côté de la Triplice, c’est-à-dire de soutenir l’union des diplomaties allemande, autrichienne et italienne. Il est profondément regrettable que lorsque la nouvelle organisation de l’armée a été débattue au Reichstag[17], il y a quelques semaines seulement, le camarade David ait publiquement déclaré au gouvernement au nom du groupe parlementaire, que nous, sociaux-démocrates, sommes du côté de la Triplice, à la seule condition que la Triplice soit un brave garçon et agisse pour la paix[18]. Malheureusement, nous ne sommes pas restés seuls sur cette position car, presque le même jour, le camarade Renner a fait au Parlement de Vienne une déclaration semblable pour la social-démocratie autrichienne. Attendre de la Triplice, c’est-à-dire d’une politique d’alliance capitaliste faite pour préparer la guerre, qu’elle agisse en faveur de la paix, c’est vouloir cueillir des figues sur des chardons. Les résultats de la Triplice parlent d’eux-mêmes. Sa première conséquence a été de pousser littéralement la France à une alliance honteuse avec la Russie et de placer l’Angleterre dans sa relation triangulaire avec la France et la Russie[19]. Une autre conséquence de la Triplice est l’armement colossal de l’Allemagne contre la France et la Russie, ainsi que l’armement de l’Autriche. Et où était donc la Triplice quand il aurait fallu préserver la paix, quand une puissance de la Triplice a envahi Tripoli ou quand l’Autriche a annexé la Bosnie et l’Herzégovine[20] ? C’est un vieux truisme que si deux ou trois États capitalistes agissent de concert, il s’agit toujours d’avoir la peau d’un quatrième État capitaliste. Quelle naïveté d’attendre de cette alliance qu’elle soit une garantie pour la paix ! Il y a une alliance internationale qui s’est révélée être la seule garantie pour la paix. La seule alliance sur laquelle nous puissions compter, c’est l’alliance de tous les prolétaires révolutionnaires du monde !


Nous devons également faire table rase d’une autre illusion qui peut susciter la confusion : l’illusion du désarmement. Il y a quelques années, le ministre anglais Grey s’est plu à tenir un beau discours où il défendait une entente sur l’armement[21]. Cela était à peine parvenu à nos oreilles que quelques camarades de notre groupe au Reichstag disaient déjà : « Bravo, cet homme parle comme un livre. » Ils pensaient que de cette manière nous pouvions retourner en arrière, de la guerre à la paix. Mais au moment où il parlait ainsi, Grey avait déjà dans sa poche un nouveau plan d’organisation de la flotte et, à la place du désarmement, de nouvelles mesures d’armement d’une ampleur gigantesque furent adoptées. Il en alla de même en Allemagne. Dans la commission du budget, le ministre de la Guerre évoqua aussi un accord avec l’Angleterre[22]. Cela provoqua de grandes acclamations. Un ministre de la Guerre allemand qui, telle une colombe, portait dans son bec le rameau d’olivier de la paix : c’était en réalité le prélude à la gigantesque réorganisation de l’armée. Mais il faut vraiment fermer les yeux pour ne pas voir que l’armement est une conséquence nécessaire, par sa nature même, du développement économique dans son ensemble. Tant que le capital est au pouvoir, l’armement et la guerre ne cesseront pas. Tous les grands et les petits États capitalistes sont aujourd’hui happés dans le tourbillon de la course aux armements. Cela a toujours été la prérogative de la social-démocratie de ne pas enraciner ses efforts dans des cités imaginaires, mais de tenir fermement ses pieds sur le sol réel. Pour tous les phénomènes politiques, nous avons toujours demandé comment ces phénomènes s’articulent avec le développement capitaliste. Combien avons-nous ri des pacifistes bourgeois, ces bonnes personnes et ces mauvais musiciens. S’attendre à ce que les États capitalistes cessent de s’armer sous l’effet de notre propagande pour le désarmement, c’est une utopie sans espoir de succès. L’armement est une conséquence fatale du développement capitaliste, et cette voie mène dans l’abîme.

Il nous faut poursuivre un tout autre but, que nous impose de manière claire et nette notre tâche historique, le système de la milice, l’armement du peuple, comme notre programme l’exige[23]. Nous avons le devoir de dire au peuple qu’il doit cesser de montrer une obéissance aveugle, qu’il doit défendre ses intérêts propres. En effet, la revendication de la milice est tout autre chose que le désarmement de la classe dominante ; c’est de la force du prolétariat et d’elle seule que peut procéder le système de la milice. Nous ne nous leurrons pas, nous ne croyons pas pouvoir mettre en place la milice du jour au lendemain. Une organisation de l’armée au sein de laquelle le peuple en armes décide s’il veut ou non entrer en guerre est incompatible avec la domination des Krupp et des cartels de l’armement. Pour mettre en place la milice, nous devons renverser les classes dominantes, cela signifie une révolution, un immense moment de travail historique. Mais cela doit-il être un prétexte pour remiser soigneusement notre revendication comme un trésor de famille dans une armoire, que l’on sortirait toujours lors d’occasions particulièrement solennelles ?


Non ! Nous devons réclamer la milice dans notre programme d’action quotidien ; le peuple doit savoir que la mise en œuvre de cette revendication requiert le renversement de la domination des Junkers. Nous assistons aujourd’hui en France aux protestations déchaînées contre le service de trois ans, là-bas l’opposition à l’obéissance militaire aveugle débute déjà. Le travailleur allemand serait-il plus bête, moins bon, plus lâche ? À mon avis, ce n’est pas pour rien que nous comptons quatre millions de suffrages sociaux-démocrates, ce n’est pas pour rien que nous avons derrière nous cinquante années d’histoire socialiste. Le temps viendra lui aussi où les travailleurs allemands ne se laisseront plus commander, où vous vous lèverez comme un seul homme et direz : « Je ne le veux pas, je ne le fais pas ! »[24] (Vifs applaudissements.)


Une conséquence des délires de l’armement est le déclin honteux du parlementarisme. En Allemagne, toute opposition bourgeoise a disparu du Parlement, il n’y a pas un plan d’armement qui n’ait été approuvé par les fidèles mamelouks du gouvernement. Le gouvernement n’a qu’à siffler pour que les parlements rappliquent comme des caniches. Nous travaillons à la sueur de notre front lors des élections du Reichstag pour y envoyer autant de représentants que possible, mais si un travailleur croit qu’il est suffisant de mettre un bulletin dans l’urne, je ne peux que le prendre en pitié. À mesure que les sociaux-démocrates sont envoyés plus nombreux dans les parlements, ces parlements se dégradent toujours davantage pour devenir la feuille de vigne de l’absolutisme. Quand l’expédition en Chine a été armée, les députés étaient chez eux et les représentants de la bourgeoisie ont ensuite donné avec un zèle servile leur approbation rétrospective aux moyens déjà dépensés. En Angleterre, où le cérémonial de la charlatanerie parlementaire est particulièrement développé, la situation en est au point où, selon un journal anglais, le parlementarisme trois fois saint est en passe de fermer boutique[25]. En Autriche et dans d’autres pays, il en va de même qu’en Allemagne et en Angleterre : le parlementarisme s’enlise toujours plus profondément. Nous, sociaux-démocrates, que vaudrions-nous si nous voulions placer nos espoirs dans le parlementarisme ? Le centre de gravité de la politique social-démocrate doit être placé dans les masses et le Parlement reste une simple tribune – certes importante – d’où il faut effectuer l’éducation socialiste et exciter le déchaînement des masses. La masse peut agir quand c’est nécessaire, nous en avons eu suffisamment de preuves ces derniers temps. On nous dit souvent, avec les registres de comptes et des adhérents à la main, que nous n’avons pas encore assez de membres, que les comptes sont encore trop bas pour pouvoir mener des actions d’envergure. Ah, ces petits comptables chevronnés ! Je ne sous-estime pas la valeur des organisations, qui ne saurait être placée trop haut. Mais le dernier travailleur, la dernière travailleuse devraient être des membres inscrits du parti pour que puisse commencer le grand assaut contre le capitalisme ? Ce serait une complète erreur de le croire. En Belgique, 400 000 hommes viennent de tenir debout dix jours les bras croisés pour obtenir des droits politiques, même si, à mon avis, ce n’était pas le bon moment pour les envoyer au front[26]. Et les travailleurs belges ont de bien moins bonnes organisations que les travailleurs allemands. L’exemple de la révolution russe, lui aussi, a prouvé ce dont la masse est capable. En 1906, le prolétariat russe n’avait pas d’organisations syndicales ni politiques, et peu d’années après, de solides organisations prolétariennes étaient forgées dans le feu de la révolution[27].

Il ne faut pas que nous sous-estimions notre force, la force élémentaire de la grande masse, car il est plus dangereux de la sous-estimer que de la surestimer. Si, après cinquante ans de développement, nos effectifs se comptent par millions, nous devons dire aux masses des prolétaires que cela ne nous donne pas seulement le droit à la fierté mais aussi le devoir d’agir. À mesure que nous grandissons, notre devoir grandit aussi de jeter dans la balance toute la force de notre masse. Il faut éduquer les masses et leur dire que si les capitalistes partagent le monde, alors c’est nous qui héritons de ces entreprises périlleuses. Nous devons montrer, dans l’accomplissement de nos tâches, le courage et la détermination sans scrupules qu’ont réunis les révolutionnaires bourgeois et que Danton a résumés lorsqu’il a dit que dans certaines situations on n’avait besoin pour tout slogan que de trois mots : « De l’audace, toujours de l’audace, encore de l’audace ! » (Applaudissements enthousiastes.)

  1. NDT : « Die weltpolitische Lage », discours du 27 mai 1913 à Leipzig-Plagwitz, reproduit dans le volume 3 des Gesammelte Werke de Rosa Luxemburg (1973, p. 212 et suiv.)
  2. En 1904, les peuples héréro et hottentot se soulèvent dans le sud-ouest de l’Afrique contre la domination coloniale de l’impérialisme allemand. La répression de ces soulèvements par les troupes allemandes, extrêmement cruelle, vise l’extermination de ces populations. Elle est aujourd’hui considérée comme génocidaire.
  3. D’octobre 1912 à mai 1913, la Bulgarie, la Serbie, la Grèce et le Monténégro mènent une guerre victorieuse contre l’Empire turc.
  4. La victoire du parti conservateur aux élections de la Chambre des communes au Canada en septembre 1911 met fin à quinze ans de domination de la majorité libérale.
  5. « Combattre pour une politique étrangère de cette nature [revendiquer les simples lois de la morale et de la justice comme lois suprêmes dans le commerce des nations], c’est prendre part à la lutte générale pour l’affranchissement des travailleurs » (Marx, « Adresse inaugurale de l’Association internationale des travailleurs » [1864])
  6. À la suite des partages de la Pologne en 1772, 1793 et 1795, les régions occidentales sont annexées par la Prusse, la Galicie par l’Autriche et les régions orientales par la Russie. Luxemburg fait ici référence à l’insurrection polonaise de 1863 contre l’Empire russe et à sa répression impitoyable qui débouche sur une politique de russification brutale. Contrairement à l’Autriche, la Prusse avait soutenu la Russie dans cette répression ; la Russie soutient à son tour la Prusse dans sa guerre contre l’Autriche en 1866.
  7. Le traité de Londres du 30 mai 1913, qui conclut la première guerre balkanique, accorde à la Ligue balkanique (Bulgarie, Grèce, Monténégro, Serbie) tous les territoires encore ottomans de la péninsule balkanique.
  8. La rivalité entre la Russie et l’Angleterre en Perse s’était stabilisée depuis 1907 avec la délimitation de zones d’influence ; dans chacune de ces zones, les puissances étrangères soutiennent le pouvoir du shah contre le mouvement constitutionnaliste. Les troupes russes bombardent le Parlement en 1908, occupent la ville de Tabriz entre 1909 et 1911 et envahissent d’autres villes fin 1911.
  9. À la suite du soulèvement de Wuchang en octobre 1911, l’empereur avait abdiqué, laissant la place à la République de Chine. Au moment où Luxemburg s’exprime, celle-ci connaît des débuts difficiles marqués par le conflit entre le gouvernement militaire de Yuan Shikai et le parti du Guomindang.
  10. À la suite de cette guerre, qui dura d’avril à août 1898, l’Espagne cède aux États-Unis plusieurs de ses colonies dans les Caraïbes et l’océan Pacifique : les Philippines, Porto Rico et l’île de Guam. Rosa Luxemburg avait à l’époque consacré un article à l’événement : « Le prix d’une victoire », Leipziger Volkszeitung, 19 décembre 1898 (Luxemburg, 1972, p. 295 et suiv.)
  11. La guerre sino-japonaise de 1894-1895 est remportée par le Japon, qui obtient notamment le contrôle de la Corée.
  12. L’Empire britannique remporte en 1902 la seconde guerre des Boers qui l’avait opposé depuis 1899 en Afrique du Sud aux Boers, descendants des premiers colons hollandais. Dans L’accumulation du capital, Luxemburg l’interprète comme un conflit entre l’économie boer de la petite propriété paysanne et le capitalisme représenté par les Britanniques (chap. 29 : « La lutte contre l’économie paysanne »).
  13. La révolte des Boxers en Chine, dirigée contre les colons étrangers, donne lieu à une expédition militaire européenne de répression à laquelle participe l’Allemagne. Le 27 juillet 1900, l’empereur Guillaume II s’adresse aux troupes sur le départ à Bremerhaven par un discours chauvin, devenu tristement célèbre sous le nom de « discours des Huns », qui appelle à une brutalité extrême contre les insurgés chinois.
  14. La défaite de la Russie contre le Japon en 1904 est l’une des causes de la révolution russe de 1905, à laquelle Rosa Luxemburg participe en Pologne. Dans les mêmes années émerge en Perse un mouvement réformateur qui obtient provisoirement une Constitution et un Parlement. Dans l’Empire ottoman, la révolution des Jeunes-Turcs de juillet 1908 restaure également la Constitution et instaure le parlementarisme. En Inde, le mouvement indépendantiste Swadeshi, qui promeut le boycott des produits anglais, se forme en réaction à la partition du Bengale en 1905, et contribue à sa révocation en 1911.
  15. Les tensions entre la France et l’Allemagne pour l’influence sur le Maroc culminent lors de la crise de Tanger en 1905 et celle d’Agadir en 1911. Luxemburg commente cette dernière abondamment ; voir par exemple « Um Marokko », Leipziger Volkszeitung, 24 juillet 1911. La même année, l’Italie entreprend de prendre la Libye à l’Empire ottoman, et y parvient au terme de la guerre italo-turque. Ce conflit démontre la faiblesse ottomane et encourage ainsi les pays de la Ligue balkanique à lancer la première guerre balkanique
  16. Lors de son discours du 7 mars 1904 au Reichstag, August Bebel, président du SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), défend qu’en cas d’agression par une puissance étrangère, notamment par la Russie tsariste, la social-démocratie devrait se joindre à la défense nationale.
  17. Fin 1913, un projet de loi militaire et financière avait été déposé au Reichstag, prévoyant le plus grand renforcement de l’armée depuis la création de l’Empire allemand. Une partie des moyens financiers supplémentaires devait être financée par une contribution extraordinaire à la défense, par l’imposition de toutes les fortunes supérieures à 10 000 marks, le reste devant être payé par l’ensemble de la population. Le groupe social-démocrate rejette le projet militaire et le projet financier, mais approuve la contribution unique sur la fortune (la contribution militaire) et un impôt sur les plus-values pour financer le projet d’armée. Le vote avait été précédé de vives discussions au sein du groupe parlementaire – la majorité favorable au vote avait dû faire appel à la discipline de groupe face à l’opposition de 37 députés. Ce vote en faveur des lois signifiait l’abandon du principe « Pas un homme, pas un sou pour ce système ! » (Diesem System keinen Mann und keinen Groschen!).
  18. Le député Eduard David représente l’aile réformiste du parti, dont le théoricien était Eduard Bernstein ; Luxemburg est une adversaire résolue de cette tendance depuis ses premières années en Allemagne. David, déjà dans un discours du 3 décembre 1912 au nom du groupe parlementaire social-démocrate, avait indiqué être favorable à la politique étrangère impérialiste, déclarant que la social-démocratie allemande était un soutien de la Triple-Alliance (entre l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie), conçue comme une « alliance défensive ».
  19. Pour faire face à la Triple-Alliance, la République française entre dans une alliance militaire avec la Russie tsariste en 1892. La Grande-Bretagne et la Russie trouvent pour leur part un accord sur la délimitation de leurs sphères d’intérêt au Moyen-Orient en 1907, ce qui scelle la naissance de la Triple-Entente.
  20. En 1878, l’Empire ottoman cède l’administration des provinces de Bosnie et d’Herzégovine à l’Autriche-Hongrie tout en y conservant la souveraineté formelle ; il la perd lors de l’annexion de 1908.
  21. Le 13 mars 1911, à l’occasion de la présentation du nouveau budget de la marine à la Chambre des communes, le ministre des Affaires étrangères Sir Edward Grey affirme que les dépenses d’armement signifieraient une « hémorragie en temps de paix » et évoque la possibilité de les limiter, et plus spécifiquement la possibilité d’un accord avec l’Allemagne sur ce point. Mais le budget de la marine finalement adopté représente une augmentation des dépenses de quatre millions de livres sterling par rapport à l’année précédente.
  22. Luxemburg confond peut-être ici le ministre de la Guerre avec le secrétaire d’État à la Marine, Alfred von Tirpitz, qui avait déclaré le 6 février 1913 devant la commission du budget du Reichstag qu’il serait favorable à un accord avec la Grande-Bretagne et que des négociations seraient possibles dès que la Grande-Bretagne y serait prête et présenterait des propositions.
  23. Le remplacement de l’armée par la milice populaire et démocratique est une revendication constante de Rosa Luxemburg : elle écrit notamment « Milice et militarisme », une série d’articles de 1899 dans le Leipziger Volkszeitung publiés en annexe à Réforme sociale ou révolution l’année suivante ; elle oppose sa conception à celle de Jaurès dans sa recension de l’Armée nouvelle (Leipziger Volkszeitung, 9 juin 1911, traduit dans Luxemburg, 2013).
  24. Rosa Luxemburg répétera une formulation semblable quelques mois plus tard lors de son discours de septembre 1913 à Francfort-Bockenheim ; cela lui vaut l’accusation d’appel public à la désobéissance, en vertu de laquelle elle est condamnée à quatorze mois de prison ferme, qu’elle purge pendant la guerre, à partir de février 1915.
  25. Luxemburg se réfère sans doute ici à la Home Rule Crisis. En avril 1912, le Premier ministre britannique propose au Parlement une loi qui étendrait l’autonomie de l’Irlande. Elle fait face à l’opposition virulente des unionistes, protestants du nord de l’Irlande qui refusent de se soumettre au gouvernement de Dublin. Ils forment des milices armées et menacent d’empêcher l’application de la loi. Un an plus tard, alors que les tensions avaient continué à monter et que la guerre civile menaçait, Luxemburg consacre un article intéressant à cette crise qu’elle remet dans la perspective des difficultés rencontrées par le parlementarisme partout en Europe : « Die andere Seite der Medaille » [« Le revers de la médaille »], Sozialdemokratische Korrespondenz, 2 avril 1914 (Luxemburg, 1973, p. 426 et suiv.).
  26. Le 14 avril 1913 débute en Belgique une grève politique de masse pour le suffrage universel, soigneusement préparée depuis l’été précédent. Environ 450 000 ouvriers y participent. Le 24 avril, le congrès du Parti ouvrier belge décide de mettre fin à la grève après que le Parlement belge s’est prononcé en faveur d’une commission chargée d’examiner la réforme du droit de vote. Luxemburg donne son analyse des événements dans une série d’articles : « Das belgische Experiment » [« L’expérience belge »], Leipziger Volkszeitung, 15, 16, 19 mai 191.3
  27. Rosa Luxemburg, qui participe personnellement à la révolution de 1905 à Varsovie, est marquée de manière irréversible par cette expérience dans laquelle elle voit la preuve de la capacité de mobilisation et de formation politique autonome des masses, comme elle le développe dans Grève de masse, parti et syndicat (1906).