La révolution instruit

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Les divergences de vues au sein des partis politiques et entre partis politiques sont généralement résolues par le développement même de la vie politique tout autant que par les débats théoriques. En particulier, sous la pression même des événements, qui bousculent les raisonnements erronés, les privent de leur raison d'être, leur ôtent toute actualité, ceux qui tenaient ces raisonnements passent à des formes de lutte valables, et les désaccords concernant la tactique du Parti, c'est-à-dire son comportement politique, se trouvent ainsi résolus pratiquement. Il ne s'ensuit naturellement pas que les divergences de principe dans les questions de tactique n'exigent pas des éclaircissements de principe qui seuls peuvent maintenir le Parti à la hauteur de ses convictions théoriques. Non. Il s'ensuit seulement qu'il est nécessaire de mettre aussi souvent que possible les décisions tactiques à l'épreuve des nouveaux événements politiques. Cette épreuve est nécessaire du double point de vue de la théorie et de la pratique : de la théorie, pour se convaincre par les faits de la justesse des résolutions prises et se rendre compte des modifications qu'il importe d'y apporter après les événements politiques intervenus ; de la pratique, pour apprendre à s'inspirer vraiment de ces résolutions, à y voir des directives destinées à une application immédiate et effective.

Plus que toute autre une époque révolutionnaire offre, grâce à la rapidité vertigineuse de l'évolution politique et à l'exaspération des collisions politiques, l'occasion de pratiquer cette mise à l'épreuve. L'ancienne « superstructure » craque, tandis que la nouvelle est édifiée aux yeux de tous par les forces sociales les plus différentes dont l'activité révèle la nature véritable.

La révolution russe nous offre ainsi presque chaque semaine une documentation politique étonnamment riche, qui nous permet de vérifier nos décisions tactiques élaborées antérieurement et nous fournit les leçons les plus édifiantes en ce qui concerne toute notre activité pratique. Considérez les événements d'Odessa. Une tentative insurrectionnelle qui se termine par un échec. Amère, lourde défaite. Mais quel abîme entre cet échec dans la lutte et les échecs dans le marchandage qui pleuvent sur MM. Chipov, Troubetskoï, Pétrounkévitch, Strouvé et sur toute cette valetaille bourgeoise du tsar ! Engels disait : « Les armées battues profitent de la leçon. » Ce mot excellent s'applique infiniment mieux encore aux armées révolutionnaires, dont les représentants des classes d'avant-garde fournissent les effectifs. Tant que la superstructure antique et vermoulue dont la pourriture contamine le peuple entier n'a pas été balayée, toute nouvelle défaite suscitera des armées toujours renouvelées de combattants. Certes, il y a encore l'expérience collective, beaucoup plus vaste, de l'humanité, inscrite dans l'histoire de la démocratie internationale et de la social-démocratie internationale et fixée par les représentants avancés de la pensée révolutionnaire. C'est dans cette expérience que notre parti puise les éléments de sa propagande et de son agitation quotidiennes. Mais rares sont ceux qui peuvent profiter directement des leçons de cette expérience tant que la société est bâtie sur l'oppression et l'exploitation de millions de travailleurs. Les masses apprennent surtout par leur propre expérience et payent chaque leçon de sacrifices terribles. La leçon du 9 janvier fut cruelle, mais elle gagna à la révolution le prolétariat de la Russie entière. La leçon du soulèvement d'Odessa est cruelle, mais, venant s'ajouter à un état d'esprit déjà révolutionnaire, elle apprendra au prolétariat révolutionnaire à vaincre et non plus seulement à combattre. L'armée révolutionnaire est battue, vive l'armée révolutionnaire ! ― dirons-nous après les événements d'Odessa.

Nous écrivions déjà dans le n° 7 de notre journal que le soulèvement d'Odessa éclairait d'un jour nouveau nos mots d'ordre : Armée révolutionnaire et gouvernement révolutionnaire[1]. Nous parlions dans le n° précédent (voir l'article du camarade V.S.) des leçons du soulèvement au point de vue militaire. Nous nous arrêtons une fois de plus dans ce numéro sur certaines de ses leçons politiques (voir : « La révolution des villes »). Il convient maintenant de procéder à la vérification de nos récentes décisions tactiques, considérées sous ce double rapport de la justesse théorique et de l'opportunité pratique dont nous parlions plus haut.

L'insurrection et le gouvernement révolutionnaire sont à l'heure actuelle les problèmes politiques les plus immédiats. Ce sont ces problèmes qui ont provoqué le plus de discussions parmi les social-démocrates. Les principales résolutions du IIIe Congrès du P.O.S.D.R. et de la conférence des scissionnistes leur sont consacrées. Il est donc opportun de se demander sous quel jour se présentent ces divergences de vues depuis le soulèvement d'Odessa. Quiconque prendra la peine de relire maintenant, d'une part, les opinions exprimées et les articles écrits sur ce soulèvement et, d'autre part, les quatre résolutions consacrées par le congrès du Parti et la conférence de la nouvelle Iskra à l'insurrection et au gouvernement provisoire, verra aussitôt que la nouvelle Iskra évolue sous l'empire des événements et adopte en pratique les positions de ses adversaires, se conformant en d'autres termes non à ses propres résolutions, mais à celles du IIIe Congrès. Pas de meilleure critique d'une doctrine erronée que les événements révolutionnaires.

La rédaction de l'Iskra a, sous l'empire de ces événements, publié un tract intitulé La première victoire de la révolution, adressé « aux citoyens russes, aux ouvriers, aux paysans ». En voici les passages essentiels :

« L'heure est venue d'agir audacieusement et de soutenir de toutes nos forces la courageuse révolte des soldats. La victoire appartient désormais à l'audace !

« Réunissez ouvertement des assemblées populaires et annoncez-leur l'effondrement des assises militaires du tsarisme ! Emparez-vous à la première possibilité des administrations municipales et faites-en les bases de l'auto-administration révolutionnaire du peuple. Chassez les fonctionnaires du tsar, procédez à l'élection au suffrage universel des organes d'auto-administration révolutionnaire auxquels vous confierez la gestion provisoire des affaires publiques jusqu'à la victoire finale sur le gouvernement du tsar, jusqu'à l'établissement du nouveau régime. Emparez-vous des succursales de la Banque d'Etat et des dépôts d'armes, armez le peuple ! Etablissez la liaison entre les villes, entre les villes et les campagnes. Que les citoyens en armes se hâtent de se soutenir les uns les autres, partout où il sera nécessaire. Emparez-vous des prisons et libérez nos frères d'armes : ils renforceront vos rangs ! Proclamez partout la déchéance de la monarchie impériale et son remplacement par une libre république démocratique ! Levez-vous, citoyens, l'heure de la libération est venue ! Vive la révolution ! Vive la République démocratique ! Vive l'armée révolutionnaire ! À bas l'autocratie ! »

Voilà bien un appel résolu, clair et franc à l'insurrection armée générale. Voilà bien un appel non moins résolu, bien que malheureusement voilé et inachevé, à la formation d'un gouvernement provisoire révolutionnaire. Examinons d'abord le problème de l'insurrection.

Y a-t-il divergence de principe entre les solutions que donnent à ce problème le IIIe Congrès et la conférence ? Incontestablement. Nous en parlions déjà dans le n° 6 du Prolétari (« Le troisième pas en arrière[2] ») ; invoquons maintenant le témoignage édifiant de l'Osvobojdénié. Nous lisons dans le n° 72 de cette revue que « la majorité » tombe dans « le révolutionnarisme abstrait, le parti pris d'émeute, le désir de soulever à tout prix les masses populaires et de s'emparer immédiatement en leur nom du pouvoir ». « Au contraire, la minorité, s'en tenant fermement au dogme marxiste, sauvegarde en même temps les éléments réalistes de la pensée marxiste. » Cette appréciation venant de libéraux qui ont passé par l'école préparatoire du marxisme et par le bernsteinisme est extrêmement précieuse. Les bourgeois libéraux ont toujours reproché à l'aile révolutionnaire de la social-démocratie son « révolutionnarisme abstrait et son parti pris d'émeute ». Ils ont toujours loué l'« esprit réaliste » de l'aile opportuniste. L'Iskra elle-même a dû reconnaître (voir dans le n° 73 la note sur l'approbation donnée par M. Strouvé à l'« esprit réaliste » de la brochure du camarade Akimov) que « réaliste» veut dire « opportuniste » dans la bouche des gens de l'Osvobojdénié. Ces messieurs de l'Osvobojdénié ne connaissent d'autre réalisme que le réalisme rampant. La dialectique révolutionnaire du réalisme marxiste, qui souligne les objectifs de combat de la classe d'avant-garde et découvre dans ce qui existe les éléments de sa destruction, leur est complètement étrangère. Aussi la définition des deux tendances de la social-démocratie donnée par l'Osvobojdénié confirme-t-elle une fois de plus ce fait prouvé par nos écrits que la « majorité » est l'aile révolutionnaire et la « minorité », l'aile opportuniste de la social-démocratie russe.

L'Osvobojdénié reconnaît sans détour que « la conférence de la minorité adopte à l'égard de l'insurrection armée une attitude tout à fait différente » de celle du congrès. Et le fait est que la résolution de la conférence, tout d'abord, se démolit elle-même, tantôt niant la possibilité d'une insurrection concertée sur un plan d'ensemble (§ 1) et tantôt l'admettant (point d) ; qu'elle se borne en second lieu à énumérer les conditions générales de la « préparation de l'insurrection » telles que : a) l'extension de l'agitation ; b) le renforcement des liens avec le mouvement des masses ; c) le développement de la conscience révolutionnaire ; d) la liaison entre les diverses localités ; e) le soutien du prolétariat par les groupes non prolétariens. La résolution du congrès formule au contraire des mots d'ordre positifs, reconnaissant que le mouvement rend déjà l'insurrection nécessaire, invitant à organiser le prolétariat pour la lutte immédiate, à prendre les mesures les plus énergiques pour l'armer, à expliquer dans la propagande et l'agitation « non seulement la portée politique » de l'insurrection (à quoi se borne au fond la résolution de la conférence), mais aussi les questions pratiques et d'organisation qu'elle soulève.

Afin de mieux saisir la différence des deux solutions, rappelons-nous comment ont évolué les idées social-démocrates sur l'insurrection depuis les origines du mouvement ouvrier de masse. Première étape, 1897. Les tâches des social-démocrates russes de Lénine disent que « vouloir trancher dès maintenant la question des moyens auxquels la social-démocratie aura recours pour renverser l'autocratie, vouloir décider si elle choisira l'insurrection ou la grève politique de masse ou tout autre procédé offensif, ce serait ressembler à des généraux qui tiendraient un conseil de guerre sans avoir réuni une armée » (p. 18)[3]. Nous voyons qu'il n'est pas même question ici de préparer l'insurrection et qu'il s'agit uniquement de la formation de l'armée, c'est-à-dire de propagande, d'agitation, d'organisation en général.

Deuxième étape, 1902. Nous lisons dans Que faire ? de Lénine : ... « Qu'on se représente une insurrection populaire. Tout le monde conviendra sans doute aujourd'hui (février 1902) que nous devons y songer et nous y préparer. Mais comment nous y préparer ? Vous ne voudriez tout de même pas qu'un Comité central désigne des agents dans toutes les localités pour préparer l'insurrection ? Si même nous avions un Comité central et qu'il prît cette mesure, il n'obtiendrait rien dans les conditions actuelles de la Russie. Au contraire, un réseau d'agents qui se serait formé de lui-même en travaillant à la création et à la diffusion d'un journal commun, ne devrait pas « attendre les bras croisés » le mot d'ordre d''insurrection ; il accomplirait justement une œuvre régulière, qui lui garantirait en cas d'insurrection le plus de chances de succès. Œuvre qui renforcerait les liens avec les masses ouvrières les plus profondes et toutes les couches de la population mécontentes de l'autocratie, ce qui est si important pour l'insurrection. C'est en faisant ce travail qu'on apprendrait à apprécier exactement la situation politique générale, et, par suite, à bien choisir le moment favorable pour l'insurrection. C'est cette action qui apprendrait à toutes les organisations locales à réagir simultanément en face des problèmes, incidents ou événements politiques qui passionnent toute la Russie ; à répondre à ces « événements» de la façon la plus énergique, la plus uniforme et la plus rationnelle possible. Car, au fond, l'insurrection est la « riposte » la plus énergique, la plus uniforme et la plus rationnelle faite par le peuple entier au gouvernement. Cette action précisément qui apprendrait à toutes les organisations révolutionnaires, sur tous les points de la Russie, à entretenir entre elles les relations les plus régulières et en même temps les plus clandestines, relations qui créent l'unité effective du Parti et sans lesquelles il est impossible de discuter ensemble du plan de l'insurrection et de prendre, à la veille de cette dernière, les mesures préparatoires nécessaires, qui doivent être tenues dans le plus strict secret » (pp. 136-137[4]).

Quels sont les postulats de ces réflexions sur l'insurrection ? 1. L'absurdité de concevoir la « préparation » d'une insurrection comme se traduisant par la nomination d'agents spéciaux qui « attendent » le mot d'ordre les bras croisés. 2. La nécessité d'un lien formé dans le travail commun entre des hommes et des organisations accomplissant un travail régulier. 3. La nécessité de consolider dans ce même travail les liaisons entre les couches prolétariennes (ouvrières) et non prolétariennes (tous les mécontents) de la population. 4. La nécessité d'apprendre collectivement à apprécier sans erreur les situations politiques et à « réagir » aux événements politiques de la façon la plus appropriée. 5. La nécessité d'unir effectivement entre elles toutes les organisations révolutionnaires locales.

Nous sommes donc en présence du mot d'ordre nettement formulé de préparation de l'insurrection, mais encore sans appel direct à l'insurrection, sans qu'il soit dit que le mouvement « rend déjà » l'insurrection nécessaire, qu'il est nécessaire de s'armer sur l'heure, de se former en groupes de combat, etc. Nous sommes en présence d'une analyse de ces mêmes conditions de la préparation de l'insurrection qui sont presque littéralement répétées dans la résolution de la conférence (en 1905 ! !).

Troisième étape, 1905. Un nouveau pas en avant est fait dans le journal Vpériod et plus tard dans la résolution du IIIe Congrès : outre la préparation politique générale de l'insurrection, on lance le mot d'ordre direct de s'organiser et de s'armer en vue de l'insurrection, de former des groupes spéciaux (de combat), car le mouvement « rend déjà nécessaire l'insurrection armée » (deuxième point de la résolution du congrès).

Ce bref rappel historique nous amène à trois conclusions incontestables : 1. L'affirmation des bourgeois libéraux de l'Osvobojdénié selon laquelle nous tombons dans « le révolutionnarisme abstrait, le parti pris d'émeute » est pur mensonge. Nous avons toujours posé et nous posons cette question en termes concrets et non « dans l'abstrait », nous lui avons donné des solutions différentes en 1897, en 1902 et en 1905. L'accusation de parti pris d'émeute n'est qu'une phrase opportuniste dans la bouche de respectables libéraux bourgeois se préparant à trahir les intérêts de la révolution et à passer à l'ennemi au moment de la lutte décisive contre l'autocratie. 2. La conférence de la nouvelle Iskra s'est arrêtée à la deuxième étape du développement de la question. Elle s'est bornée en 1905 à répéter ce qui n'était suffisant qu'en 1902. Elle est de trois ans en retard sur la progression de la révolution. 3. Sous l'influence des leçons de la vie, et plus précisément de l'insurrection d'Odessa, les néo-iskristes ont reconnu en fait la nécessité de se conformer non à leur propre résolution mais à celle du congrès, reconnu en d'autres termes que le problème de l'insurrection ne souffre aucun délai et que les appels pressants et directs à l'organisation immédiate de l'armement et de l'insurrection sont incontestablement nécessaires.

La doctrine retardataire de la social-démocratie a tout de suite été écartée par la révolution. Nous avons un obstacle de moins à l'union pratique dans un travail commun avec le groupe de la nouvelle Iskra, ce qui d'ailleurs ne signifie pas encore l'élimination complète des divergences de principe. Nous ne pouvons nous contenter de voir nos mots d'ordre tactiques s'essouffler à rattraper les événements, s'y adapter après coup. Nous devons nous efforcer d'avoir en eux des guides nous éclairant le chemin, nous élevant au-dessus des tâches de l'heure. Le parti du prolétariat ne peut pas, s'il désire mener une lutte conséquente et ferme, déterminer sa tactique au jour le jour. Il doit, dans ses décisions tactiques, unir la fidélité aux principes du marxisme à une appréciation infaillible des tâches d'avant-garde de la classe révolutionnaire.

Considérez une autre question politique pressante, celle du gouvernement révolutionnaire provisoire. Nous y voyons, peut-être mieux encore, la rédaction de l'Iskra rompre en fait, dans son tract, avec les mots d'ordre de la conférence pour adopter les mots d'ordre tactiques du IIIe Congrès. L'absurde théorie de « ne pas s'assigner pour but la prise » (pour la révolution démocratique) « ou le partage du pouvoir dans le gouvernement provisoire » est jetée par-dessus bord, puisque le tract appelle en toutes lettres à « s'emparer des administrations municipales » et à organiser la « gestion provisoire des affaires publiques ». L'absurde mot d'ordre de « demeurer le parti de l'extrême opposition révolutionnaire » (absurde à une époque de révolution bien que très juste à une époque de lutte uniquement parlementaire) est en fait classé aux archives, les événements d'Odessa ayant obligé l'Iskra à comprendre qu'il est ridicule de s'en tenir à ce mot d'ordre lorsque l'insurrection a lieu et qu'il faut appeler activement à l'insurrection, à l'action la plus énergique et à l'utilisation du pouvoir révolutionnaire. L'absurde mot d'ordre des « communes révolutionnaires » est aussi mis au rebut, les événements d'Odessa ayant obligé l'Iskra à comprendre qu'il ne faisait que faciliter la confusion entre les révolutions socialiste et démocratique. Or, confondre des choses aussi différentes, ce ne serait que faire preuve d'un penchant pour les aventures attestant un manque total de clarté dans la pensée théorique et capable d'entraver la réalisation des mesures pratiques les plus urgentes destinées à faciliter à la classe ouvrière la lutte pour le socialisme dans la République démocratique.

Souvenez-vous de la polémique de la nouvelle Iskra avec Vpériod et de sa tactique « rien que par en bas » opposée à celle de Vpériod : « par en bas et par en haut », et vous verrez que l'Iskra a adopté notre solution puisqu'elle fait maintenant elle-même appel à l'action par en haut. Rappelez-vous comme l'Iskra appréhendait que nous nous compromissions en assumant la responsabilité de la trésorerie, des finances, etc., et vous verrez que, si nos arguments n'ont pas convaincu l'Iskra, les événements eux-mêmes se sont chargés de lui en faire sentir la justesse, puisqu'elle recommande en toutes lettres dans le tract cité de « s'emparer des succursales de la Banque d'Etat ». L'absurde théorie selon laquelle la dictature révolutionnaire démocratique du prolétariat et des paysans, leur participation commune au gouvernement révolutionnaire provisoire serait une « trahison de la cause du prolétariat », du « jauressisme (millerandisme) vulgaire », est tout bonnement oubliée des néo-iskristes, qui invitent maintenant ces mêmes ouvriers et paysans à s'emparer des administrations municipales, des succursales de la Banque d'Etat, des dépôts d'armes, à « armer le peuple » (à l'armer visiblement d'armes, et non plus seulement de « l'ardent besoin de s'armer lui-même »), à proclamer la déchéance de la monarchie autocratique, etc., en un mot à agir en tout conformément au programme tracé par la résolution du IIIe Congrès, à agir précisément comme l'indique le mot d'ordre de la dictature révolutionnaire démocratique et du gouvernement révolutionnaire provisoire.

Il est vrai que l'Iskra ne mentionne dans son tract ni l'un ni l'autre de ces mots d'ordre. Elle énumère et décrit toutes les actions dont l'ensemble caractérise le gouvernement révolutionnaire provisoire, mais elle évite de prononcer ce mot. Bien à tort. Le fait est qu'elle adopte elle-même ce mot d'ordre. L'absence d'un terme net est par contre de nature à provoquer des hésitations, à semer l'indécision et la confusion dans l'esprit des combattants. La peur des mots « gouvernement révolutionnaire », « pouvoir révolutionnaire » est un sentiment purement anarchiste et indigne du marxiste. Pour « s'emparer » des administrations et des banques, « procéder à des élections », charger de la « gestion provisoire des affaires », « proclamer la déchéance de la monarchie », il est évidemment indispensable de créer et de proclamer tout d'abord un gouvernement révolutionnaire provisoire qui unifiera et dirigera vers un seul but toute l'activité militaire et politique du peuple révolutionnaire. Sans cette unification, sans la reconnaissance générale du gouvernement provisoire par l'ensemble du peuple révolutionnaire, sans le transfert de l'intégralité du pouvoir à ce gouvernement, toute « saisie » des administrations, toute « proclamation » de la République ne sera qu'un pur et simple geste d'émeute sans portée sérieuse. L'énergie révolutionnaire du peuple non concentrée par un gouvernement révolutionnaire ne fera que s'éparpiller après le premier succès de l'insurrection, se dépensera en vétilles, perdra son ampleur nationale et ne réussira ni à garder ce qui aura été saisi ni à réaliser ce qui aura été proclamé.

Répétons-le : de fait, en réalité, les social-démocrates qui ne reconnaissent point les décisions du Ille Congrès du P.O.S.D.R. sont obligés par les événements d'agir d'après ces mêmes décisions, et de jeter par-dessus bord les mots d'ordre de leur conférence. La révolution instruit. Notre affaire est d'en épuiser jusqu'à la dernière goutte les leçons, de mettre nos mots d'ordre tactiques en accord avec notre conduite et avec nos tâches immédiates, de répandre parmi les masses des idées justes sur ces tâches immédiates, de procéder largement et en tous lieux à l'organisation des ouvriers en vue du combat et de l'insurrection, pour la création de l'armée révolutionnaire et la formation du gouvernement révolutionnaire provisoire !

  1. Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, tome 8, pp. 568-577 (N.R.).
  2. Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, tome 8, pp. 552-562 (N.R.)
  3. Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, tome 2, p. 349 (N.R.)
  4. Voir V. Lénine, Œuvres, Paris-Moscou, tome 5, pp. 529-530. (N.R.)