La révolution chinoise et les thèses du camarade Staline

De Archives militantes
Aller à la navigation Aller à la recherche


Les thèses du camarade Staline intitulées Problèmes de la Révolution chinoise ont été publiées dans la Pravda du 21 avril 1927, quelques jours après la clôture du Plénum du C.C., auquel elles n'ont pas été présentées et qui ne les a pas examinées (quoique tous les membres du Plénum fussent présents à Moscou)[1].

Or, ces thèses sont à un tel point erronées, elles renversent tellement toutes choses, elles sont si pénétrées de l'esprit de « suivisme », elles risquent tellement de perpétuer les fautes déjà commises, que ce serait un crime de garder plus longtemps le silence.

IL FAUT TIRER LA LEÇON DES ÉVÉNEMENTS DE CHINE[modifier le wikicode]

I. En interdisant l'examen public des problèmes théoriques et tactiques de la Révolution chinoise, on invoquait, ces temps derniers, le motif que ce serait faire le jeu des ennemis de l'U.R.S.S. Il va de soi qu'il serait absolument inadmissible de livrer à la publicité des faits dont pourraient profiter nos ennemis, qui n'hésitent pas d'ailleurs à inventer de toutes pièces faits et documents. Mais il n'est nullement besoin d'une discussion de ce genre. Il s'agit seulement de définir les forces motrices de la Révolution chinoise et d'apprécier les grandes lignes de sa direction politique. En d'autres termes, il s'agit d'examiner ces questions elles-mêmes auxquelles sont consacrées les thèses du camarade Staline. Si ces thèses ont pu être publiées, pourquoi ne pourrait-on pas en publier la critique ?

C'est une erreur inouïe d'affirmer que l'examen des problèmes de la Révolution chinoise pourrait nuire à nos intérêts gouvernementaux. S'il en était ainsi, ce n'est pas seulement le P.C. de l'U.R.S.S., mais tous les partis de l'I.C. [Internationale Communiste], et parmi eux le parti chinois, qui devraient s'abstenir de cet examen. Pourtant, l'intérêt de la Révolution chinoise, de même que l'éducation de tous les partis communistes du monde, exigent la mise en discussion publique, décidée et complète, de tous les problèmes de cette Révolution, et principalement des points litigieux. Il est faux que l'intérêt de l'I.C. contrarie l'intérêt gouvernemental de l'U.R.S.S. Le refus d'examiner les erreurs n'est pas dicté par l'intérêt de l'État ouvrier, mais par une manière bureaucratique d'envisager et la Révolution chinoise et l'intérêt de l'U.R.S.S.

II. La défaite subie par la Révolution chinoise en avril, n'est pas seulement l'échec d'une tactique opportuniste, c'est aussi l'échec de méthodes bureaucratiques de direction, plaçant le parti devant chaque décision comme devant un fait accompli. La décision est déclarée hors de critique jusqu'à ce que les faits aient manifesté son inconsistance ; après quoi, non moins automatiquement, c'est-à-dire sans l'aveu du parti, elle est remplacée par une nouvelle décision, souvent encore plus erronée, comme les présentes thèses de Staline. Cette méthode, qui est incompatible avec tout le développement d'un parti révolutionnaire, devient un obstacle particulièrement menaçant pour les partis jeunes, qui peuvent et doivent puiser eux-mêmes un enseignement dans l'expérience des fautes et des défaites.

Les thèses du camarade Staline sont publiées. Du moins, dans le cadre ainsi tracé, les problèmes de la Révolution chinoise peuvent et doivent être examinés publiquement et sous tous leurs aspects.

LE JOUG DE L'IMPÉRIALISME ET LA LUTTE DES CLASSES[modifier le wikicode]

III. L'originalité de la Révolution chinoise, comparée par exemple à notre révolution de 1905, consiste avant tout dans le caractère semi-colonial de la Chine. Une politique qui ignorerait la puissante pression exercée par l'impérialisme sur la vie intérieure de la Chine serait radicalement fausse. Mais non moins fausse serait une politique qui partirait d'une conception abstraite de l'oppression nationale, sans connaître sa réfraction dans les diverses classes.

La source essentielle des erreurs contenues dans les thèses de Staline, comme de toute la tactique suivie jusqu'ici en général, consiste dans une fausse compréhension du rôle de l'impérialisme et de son influence sur les relations sociales en Chine. Le joug de l'impérialisme doit servir de justification à la politique du Bloc des Quatre classes. Le joug de l'impérialisme a, dit-on, pour résultat, que toutes les classes de Chine reconnaissent également le Gouvernement de Canton comme le Gouvernement national de toute la Chine. (Discours de Kalinine, Izvestia, 6 mars). C'est là, au fond, la position de Dai-Tchi-Tao [Dai Jitao], de la droite du K.M.T., qui prétend qu'à cause de l'oppression impérialiste, les lois de la lutte des classes n'existent pas pour la Chine.

La Chine est un pays opprimé, semi-colonial. Le développement des forces productrices de la Chine, s'effectuant sous la forme capitaliste, exige le renversement du joug impérialiste. La guerre d'indépendance nationale est, en Chine, une guerre progressive, à la fois parce qu'elle découle des exigences du progrès économique et moral du pays, et parce qu'elle facilite le développement de la révolution prolétarienne anglaise et universelle.


Mais cela ne signifie pas que le joug impérialiste soit un joug mécanique, pesant « également » de l'extérieur sur toutes les classes de la Chine. Le rôle énorme que joue le capital étranger dans la vie de ce pays, est cause que des catégories très importantes de la bourgeoisie, de la bureaucratie et de la caste militaire, ont lié leurs destinées à celle de l'impérialisme. Sans cela on ne pourrait comprendre le rôle colossal des militaristes dans la Chine moderne.

Ce serait aussi une profonde naïveté de croire qu'entre la bourgeoisie des compradors, c'est-à-dire des agents économiques et politiques du capital étranger en Chine, et la « bourgeoisie nationale », il y ait un abîme. Au contraire, ces deux catégories sont incomparablement plus près l'une de l'autre que la bourgeoisie et les masses ouvrières et paysannes. La bourgeoisie a participé à la guerre nationale comme un frein intérieur, en jetant continuellement un œil hostile sur les ouvriers et les paysans, prête continuellement à passer un compromis avec l'impérialisme.

Installée dans le K.M.T. et à sa direction, la bourgeoisie nationale a été, au fond, un instrument des compradors et des impérialistes. Elle ne peut rester dans le camp de la guerre nationale qu'à cause de la faiblesse du mouvement ouvrier et paysan, du peu de développement de la lutte des classes, du manque d'importance du parti communiste chinois et de la docilité du K.M.T. entre les mains de la bourgeoisie.

C'est une erreur grossière de penser que l'impérialisme crée mécaniquement, de l'extérieur, une cohésion entre toutes les classes de la Chine. C'est là la position du cadet chinois Dai-Tchi-Tao, et nullement la nôtre. La lutte révolutionnaire contre l'impérialisme, loin d'affaiblir la différenciation politique entre les classes, la renforce. L'impérialisme est, en Chine, dans toutes les relations intérieures, une force de première puissance. La source de cette force ne se trouve pas dans les navires de guerre du Yang-Tsé-Kiang (ce ne sont là que des moyens auxiliaires), mais dans la liaison politique et économique du capital étranger avec la bourgeoisie indigène. La lutte contre l'impérialisme, précisément à cause de la puissance économique et militaire de celui-ci, exige de la part du peuple chinois, dans toute sa masse, un effort colossal.

Pour soulever véritablement contre l'impérialisme les ouvriers et les paysans, il faut rattacher leurs intérêts vitaux les plus essentiels et les plus profonds à la cause de la libération nationale. Une grève, petite ou grande, une émeute paysanne, une insurrection du peuple opprimé des villes et des campagnes contre les usuriers, contre la bureaucratie, contre les satrapes locaux, en un mot, tout ce qui éveille la foule, la groupe, l'éduque, la trempe, est un progrès réel dans la voie de l'affranchissement révolutionnaire et social du peuple chinois. Faute de cela, les succès militaires et les échecs des généraux de droite, de demi-droite ou de demi-gauche, resteront comme l'écume sur la surface de l'Océan.

Mais, tout ce qui relève la foule opprimée et écrasée des travailleurs, pousse fatalement la bourgeoisie nationale à l'alliance déclarée avec l'impérialisme. La lutte des classes entre la bourgeoisie et les masses ouvrières et paysannes, loin d'être affaiblie par l'oppression impérialiste, est au contraire exaspérée à chaque conflit sérieux, jusqu'à se changer en guerre civile sanglante. La bourgeoisie chinoise a toujours derrière elle un arrière solide en la personne de l'impérialisme, toujours disposé à l'aider contre les ouvriers et les paysans chinois de son argent, de ses marchandises et de ses obus.

Pour penser qu'on puisse arriver à l'affranchissement national de la Chine, en calmant la lutte des classes, en freinant les grèves, les mouvements agraires, en renonçant à l'armement des masses, il faut être de ces misérables philistins ou sycophantes qui espèrent dans leur cœur obtenir la liberté de la Chine comme une aumône de l'impérialisme, en récompense de la bonne conduite du peuple chinois. Quand le camarade Martinov propose de substituer aux grèves et à la lutte agraire « l'arbitrage gouvernemental », il ne se distingue en rien de Dai-Tchi-Tao, l'inspirateur philosophique de la politique de Chang-Kaï-Chek.

RÉVOLUTION DÉMOCRATIQUE OU RÉVOLUTION SOCIALISTE ?[modifier le wikicode]

4. On attribue à l'opposition cette affirmation insensée que la Chine serait, dès aujourd'hui, à la veille d'une dictature socialiste du prolétariat. Dans cette critique, il n'y a rien d'original. Déjà, à la veille de 1905, et plus tard, les menchéviks ont proclamé à maintes reprises que la tactique de Lénine serait légitime si la Russie était directement à la veille d'une révolution socialiste. Lénine leur expliquait que sa tactique était la seule capable d'assurer la victoire radicale de la révolution démocratique qui, dans des circonstances favorables, se transformerait peu à peu en révolution socialiste.

La question du développement « non-capitaliste » de la Chine a été soulevée indirectement par Lénine : Pour lui comme pour nous, c'était une vérité élémentaire que la Révolution chinoise, laissée à ses propres forces, c'est-à-dire sans l'aide du prolétariat victorieux de l'U.R.S.S. et de la classe ouvrière de tous les pays d'avant-garde, ne peut se terminer que par la conquête de plus larges possibilités d'évolution capitaliste avec des conditions plus avantageuses pour le mouvement ouvrier.

5. Il n'en est pas moins faux que ces questions : Le prolétariat chinois a-t-il besoin d'un parti de classe qui lui soit propre ? Ce parti a-t-il besoin de faire bloc avec le K.M.T. ou de lui être subordonné ? Faut-il des Soviets ? etc., doivent être résolues différemment selon l'idée que nous nous faisons de la marche et de la vitesse des étapes suivantes de la Révolution chinoise. Il est fort possible que la Chine ait à traverser une phase relativement prolongée de parlementarisme, en commençant par une assemblée constituante. Cette dernière revendication est inscrite sur le drapeau du parti communiste. Si la révolution démocratique bourgeoise ne se transforme pas prochainement en révolution socialiste, les Soviets de députés ouvriers et paysans céderont très probablement la place à un certain moment à un régime bourgeois, lequel, à son tour, dans un stade nouveau et en rapport avec les progrès de la Révolution mondiale, cédera la place à la dictature du prolétariat.

6. Mais, d'abord, la fatalité de l'évolution capitaliste est loin d'être démontrée ; ensuite, argument qui pour nous est en ce moment beaucoup plus actuel, les objectifs bourgeois peuvent être résolus de bien des façons. La formule d'une Assemblée constituante n'est qu'une abstraction vide de sens et souvent charlatanesque, si on ne dit pas qui la convoquera et sur quel programme. Dès demain, Chang-Kaï-Chek peut lancer le mot d'ordre de l'Assemblée constituante contre nous, comme il a lancé aujourd'hui son programme « ouvrier et paysan ». Nous voulons une Assemblée constituante convoquée non point par Chang-Kaï-Chek, mais par un Comité exécutif des Soviets Ouvriers et Paysans. Voilà la seule voie sérieuse et sûre.

7. C'est une tentative bien inconsistante de la part de Boukharine de justifier la tactique opportuniste de conciliation en invoquant le rôle qu'on prétend dominant dans l'économie chinoise des « survivances de la féodalité ». Si même cette appréciation de l'économie chinoise était fondée sur une analyse économique, et non sur des définitions scholastiques, les « survivances de la féodalité » ne justifieraient en rien la politique qui a si manifestement facilité le coup d'État d'avril.

La Révolution chinoise a un caractère national bourgeois, surtout pour cette raison que le développement des forces productrices du capitalisme s'est heurté à la dépendance douanière de la Chine par rapport aux pays impérialistes. Les obstacles mis aux progrès de l'industrie chinoise et du marché intérieur entraînent la conservation ou la renaissance des formes économiques les plus retardataires dans l'agriculture, des formes d'exploitation les plus parasitaires, des formes d'oppression et de violence les plus barbares, une surpopulation croissante ainsi que la persistance et l'aggravation du paupérisme et de toutes sortes d'assujettissements.

Quelle que soit l'importance relative des éléments « spécifiquement féodaux », ils ne peuvent être balayés que par la voie révolutionnaire, par conséquent par la lutte contre la bourgeoisie, et non pas en alliance avec elle. Plus grande et compliquée est la complexité des relations féodales et capitalistes, moins la révolution agraire peut être résolue par une législation venant d'en haut, plus est indispensable l'initiative révolutionnaire des masses paysannes en union étroite avec les ouvriers et la population pauvre des villes, plus est fausse une politique qui s'accroche convulsivement à l'alliance avec les bourgeois et les grands propriétaires fonciers, subordonnant à cette alliance son action dans les masses. La politique du bloc des quatre classes n'a pas seulement préparé le bloc de la bourgeoisie avec l'impérialisme, elle a entraîné la conservation de toutes les survivances de barbarie dans l'administration et dans l'économie.

Invoquer en particulier contre les soviets le caractère bourgeois de la Révolution chinoise, c'est purement et simplement renier les leçons de nos révolutions bourgeoises de 1905 et de février 1917. L'objectif essentiel et immédiat de ces révolutions était l'abolition du régime autocratique et féodal. Cet objectif, loin d'exclure, a réclamé l'armement des ouvriers et la formation des soviets. Voici en quels termes Lénine traitait ce sujet après la Révolution de février :

« Pour combattre effectivement la monarchie tzariste, pour garantir effectivement la liberté (non pas verbalement, non pas dans la bouche des beaux parleurs du libéralisme), ce ne sont pas les ouvriers qui doivent soutenir le nouveau Gouvernement, mais ce Gouvernement qui doit soutenir les ouvriers. Car l'unique garantie de la liberté et de l'abolition complète du tzarisme est l'armement du prolétariat, la consolidation, l'extension, le développement du rôle, de l'importance et de la force des soviets de députés ouvriers et soldats. Tout le reste n'est que phrases et mensonges de politiciens libéraux et radicaux qui se trompent eux-mêmes. Aidez à l'armement des ouvriers ou du moins ne l'entravez pas, et la liberté en Russie sera invincible, la monarchie impossible à restaurer, la République assurée. Autrement le peuple sera trompé. Les promesses ne coûtent pas cher. Elles ne coûtent rien. Tous les politiciens bourgeois de toutes les révolutions bourgeoises ont nourri le peuple de promesses et ont bourré le crâne aux ouvriers. Notre révolution est bourgeoise, et c'est pourquoi les ouvriers doivent soutenir la bourgeoisie, disent les mauvais politiciens du camp liquidateur. Notre révolution est bourgeoise, disons-nous, nous autres marxistes, et c'est pourquoi les ouvriers doivent ouvrir les yeux du peuple sur les mensonges des politiciens bourgeois, et lui apprendre à ne pas croire sur parole, à se confier seulement à ses propres forces, à sa propre organisation, à sa cohésion, à son armement. » (Lénine, T. XIV, première partie, p. 10 et 11. Pravda, 21 mars 1917.)

Le révolutionnaire chinois qui, chassant de son cerveau les résolutions et les commentaires trop habiles sur le bloc des quatre classes, pénétrera le sens de ces simples paroles de Lénine, sera sûr de ne pas se tromper et arrivera au but.

L'ÉCOLE DE MARTINOV DANS LA QUESTION CHINOISE[modifier le wikicode]

8. La direction officielle de la Révolution chinoise s'est toujours orientée sur le « front unique national » ou sur le « bloc des quatre classes » (rapports de Boukharine, article de tête de L'Internationale Communiste n° 2, discours non publié de Staline aux militants actifs de Moscou le 5 avril 1927, article de Martinov dans La Pravda du 10 avril, éditorial de La Pravda du 16 mars, discours de Kalinine dans les Izvestia du 6 mars, discours de Roudzoutak dans La Pravda du 9 mars, etc., etc.).

Les choses sont allées si loin sur cette voie qu'à la veille même du coup d'État de Chang-Kaï-Chek, La Pravda proclamait, contre l'opposition, que la Chine révolutionnaire était gouvernée, non par un pouvoir bourgeois, mais par un « Gouvernement du bloc des quatre classes ».

La philosophie de Martinov, qui a le triste courage de pousser toutes les erreurs de Staline et de Boukharine en matière de politique chinoise jusqu'à leur terme logique, ne rencontre pas l'ombre d'une objection. Et pourtant, elle revient à fouler aux pieds les principes fondamentaux du marxisme. Elle reproduit les traits les plus grossiers du menchévisme russe et international appliqué à la Révolution chinoise. Dan, le leader des menchéviks, écrit dans le dernier numéro du Messager Socialiste :

« En principe, les bolcheviks aussi étaient pour la conservation du front unique dans la Révolution chinoise jusqu'à l'accomplissement de l'objectif de libération nationale. »

Le 10 avril, dans La Pravda, Martinov prouvait très sagement, et malgré les injures obligées à l'égard de la social-démocratie, selon la bonne méthode menchévique, contre l'oppositionnel de gauche Radek, la justesse de la position officielle, insistant pour la conservation du « bloc des quatre classes » et demandant que l'on ne se hâte pas de renverser un gouvernement de coalition où les ouvriers siègent côte à côte avec la grosse bourgeoisie, et qu'on ne lui impose pas prématurément des objectifs socialistes (N° 8. 23 avril 1927, p. 4).

Tout homme connaissant l'histoire de la lutte du bolchevisme contre le menchévisme, et en particulier dans la question de la bourgeoisie libérale, est obligé de reconnaître que l'approbation accordée par Dan aux sages principes de l'école de Martinov n'est pas accidentelle, mais au contraire parfaitement logique. Ce qu'il y a de contre-nature, c'est seulement que cette école élève impunément la voix dans les rangs de l'Internationale Communiste.

La vieille tactique menchévique de 1905-17, balayée par le cours des événements, est aujourd'hui transportée en Chine par l'école de Martinov, tout comme le commerce capitaliste écoule dans les colonies ses marchandises de mauvaise qualité, qui ne trouvent pas acheteur dans la métropole. La marchandise n'est même pas rafraîchie. Les arguments sont les mêmes, lettre pour lettre, qu'il y a vingt ans. Seulement, là où il y avait autocratie, on écrit impérialisme. Évidemment l'impérialisme britannique se distingue de l'autocratie, mais les raisonnements menchéviques qui s'y réfèrent ne se distinguent en rien de ceux qui se référaient à l'autocratie.

La lutte contre l'impérialisme étranger, comme la lutte contre l'autocratie est une lutte de classes. Elle ne se laisse pas capter par l'idée du front unique national. Les événements sanglants d'avril, conséquence directe de la politique du bloc des quatre classes, en témoignent éloquemment.

COMMENT LA « LIGNE » A ÉTÉ MISE EN PRATIQUE[modifier le wikicode]

9. Sur la période écoulée, terminée par le coup d'État d'avril, les thèses de Staline disent : « La ligne adoptée était la seule ligne juste ».

Qu'a-t-elle donné en pratique ? Une réponse éloquente est fournie par Tam-Pin-San [Tan Pingshan], le ministre communiste de l'Agriculture, dans son rapport au VIIe Plénum du C.E. de l'I.C., en décembre 1926[2] :

« Depuis l'installation en juillet dernier du Gouvernement national de Canton qui est nominalement le Gouvernement de l'aile gauche, le pouvoir est pratiquement entre les mains de la droite... Le mouvement des ouvriers et des paysans ne peut prendre toute son envergure par suite de toutes sortes d'obstacles. Après l'affaire de mars, il s'est établi une dictature militaire du Centre (c'est-à-dire de Chang-Kaï-Chek), le pouvoir politique demeurant entre les mains de la droite. Toute l'autorité qui appartenait à la gauche est définitivement perdue. »

Ainsi, la gauche aurait dû détenir le pouvoir, mais elle l'a définitivement perdu ; le pouvoir appartenait à la droite ; l'autorité militaire, de beaucoup plus puissante, s'est trouvée entièrement entre les mains de Chang-Kaï-Chek et du Centre, qui est devenu en effet le centre du complot. Dans ces conditions, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi le mouvement des ouvriers et des paysans n'a pas pu se développer comme il le fallait.

Tam-Pin-San définit encore mieux les résultats pratiques de la « seule ligne juste » :

« ... Nous avons pratiquement sacrifié les intérêts des ouvriers et des paysans... Après de longs pourparlers avec nous, le Gouvernement n'a même pas promulgué une loi sur les syndicats... Le Gouvernement n'a pas accepté les revendications paysannes que nous lui présentions au nom de diverses organisations publiques. Dans les conflits éclatant entre gros propriétaires et paysans pauvres, le Gouvernement a toujours pris le parti des premiers. »

Comment tout cela a-t-il pu arriver ? Tam-Pin-San en indique prudemment deux raisons : a) Les leaders de la gauche ne sont pas capables d'affermir et d'élargir leur influence au moyen du pouvoir politique... b) « L'aile droite... en partie à cause de notre tactique erronée, a toute possibilité d'action ».

10. Telle est la situation politique qui a reçu le nom pompeux de « bloc des quatre classes ». De blocs de ce genre, non seulement l'histoire révolutionnaire, mais aussi l'histoire parlementaire des pays bourgeois est pleine : la grosse bourgeoisie traîne à sa remorque les démocrates petits-bourgeois, les phraseurs du « front unique national », et ces derniers, tournant la tête aux ouvriers, les inféodent à la bourgeoisie. Quand la « queue » prolétarienne, en dépit des efforts des phraseurs petit-bourgeois, commence à s'agiter trop violemment, la bourgeoisie ordonne à ses généraux de taper dessus. Alors, les opportunistes constatent d'un air profond que la bourgeoisie a « trahi » la cause nationale.

11. Mais la bourgeoisie chinoise n'a-t-elle pas quand même combattu l'impérialisme ? Cet argument, lui aussi, n'est qu'un lieu commun sans substance. Les opportunistes de tous pays, dans les cas analogues, ont toujours assuré les ouvriers que la bourgeoisie libérale « combat » la réaction. La bourgeoisie chinoise a profité de l'aide de la démocratie petite-bourgeoise, uniquement pour conclure avec l'impérialisme une alliance contre les ouvriers. La campagne contre le Nord, a servi seulement à rendre la bourgeoisie plus forte, les ouvriers plus faibles. La tactique qui a préparé un pareil résultat est une tactique fausse. « Nous avons pratiquement sacrifié les intérêts des ouvriers et des paysans », dit Tam-Pin-San. Pourquoi ? Pour soutenir le bloc des quatre classes. Résultat ? Un gros succès de la Contre-Révolution bourgeoise, la consolidation de l'impérialisme ébranlé, l'affaiblissement de l'U.R.S.S. Cette politique est criminelle. Avant de l'avoir condamnée impitoyablement, il est impossible de faire un pas en avant.

LES THÈSES JUSTIFIENT LA « LIGNE » QUE RIEN NE PEUT JUSTIFIER[modifier le wikicode]

12. Les thèses tentent encore aujourd'hui de justifier la politique qui a lié le parti du prolétariat à la grosse bourgeoisie à l'intérieur d'une seule et même organisation, le K.M.T., en laissant toute la direction à la bourgeoisie. Les thèses disent : c'était une ligne... tendant à « utiliser la droite, ses liaisons et son expérience, pour autant qu'elle se soumet (!) à la discipline du K.M.T. » Nous savons maintenant comment la bourgeoisie « s'est soumise » à la discipline et comment le prolétariat a « utilisé » la droite, c'est-à-dire les gros et moyens bourgeois, ses liaisons (avec les impérialistes) et son expérience (dans l'étranglement des ouvriers). Cette « utilisation » est écrite en lettres de sang dans le livre de la Révolution chinoise. Mais cela n'empêche pas les thèses de déclarer : « Les événements qui ont suivi ont entièrement confirmé la justesse de cette ligne. » On ne saurait aller plus loin. D'un immense coup d'État contre-révolutionnaire, les thèses de Staline tirent cette conclusion véritablement pitoyable que la politique d'isolement de la droite à l'intérieur du K.M.T. unifié doit être remplacée par une politique de lutte déclarée contre la droite. Tout cela après que les « camarades » de la droite du parti ont fait parler les mitrailleuses.

13. Les thèses invoquent, il est vrai, de précédentes prédictions sur le « détachement fatal de la bourgeoisie ». Mais est-ce que de pareilles prédictions sont suffisantes pour faire une politique bolchevique ? Prédire que la bourgeoisie se détournera de la Révolution, c'est prononcer un lieu commun, à moins qu'on en tire des conséquences politiques déterminées. Dans l'article déjà cité, approuvant la ligne officieuse de Martinov, Dan écrit : « Dans un mouvement qui embrasse des classes antagonistes, le front unique ne saurait naturellement être éternel ». (Messager Socialiste, 28 avril 1927, p. 3.) Dan admet donc le « détachement fatal de la bourgeoisie ». En pratique, la politique du menchévisme dans la révolution consiste à conserver le front unique à tout prix, aussi longtemps que possible, quitte à adapter sa politique à celle de la bourgeoisie, quitte à rogner les mots d'ordre et l'activité des masses, et même, comme en Chine, à soumettre organiquement le parti ouvrier à l'appareil politique de la bourgeoisie. La méthode bolchevique, au contraire, consiste à se désolidariser absolument, en politique comme dans l'organisation, de la bourgeoisie, à démasquer impitoyablement cette dernière dès les premiers pas de la Révolution, à détruire toutes les illusions petite-bourgeoises sur l'unité de front avec la bourgeoisie, à combattre sans relâche pour enlever à la bourgeoisie la direction des masses, à expulser sans pitié du parti communiste tous ceux qui sèment de vaines espérances dans la bourgeoisie ou qui l'idéalisent.

DEUX VOIES DE DÉVELOPPEMENT ET LES ERREURS DU PASSÉ[modifier le wikicode]

14. Les thèses du camarade Staline tentent, il est vrai, d'opposer l'une à l'autre deux voies de développement de la Révolution chinoise : l'une sous la direction de la bourgeoisie, écrasant le prolétariat et faisant nécessairement alliance avec l'impérialisme étranger ; l'autre sous la direction du prolétariat, contre la bourgeoisie. Mais pour que cette seconde perspective de révolution démocratique bourgeoise ne reste pas un vain mot, il faut dire franchement que toute la direction de la Révolution chinoise s'est trouvée jusqu'ici en complète contradiction avec elle. L'opposition a été et est en butte à des critiques acharnées, précisément parce que dès le début, elle a défendu le point de vue de Lénine, c'est-à-dire la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie pour la direction des masses opprimées des villes et des campagnes dans le cadre et sur le terrain de la révolution démocratique nationale.

15. Il découle des thèses de Staline que le prolétariat ne pourrait se séparer de la bourgeoisie qu'après que cette dernière l'aurait déjà rejeté, désarmé, décapité et foulé aux pieds. Mais, c'est précisément ainsi que s'est déroulée la Révolution avortée de 1848 : on a vu alors le prolétariat, sans drapeau à lui, suivre la démocratie petite-bourgeoise, qui, à son tour se traînait derrière la bourgeoisie libérale, et sacrifia les ouvriers au sabre de Cavaignac. Si grande que soit l'originalité de la situation chinoise, le caractère essentiel de l'évolution suivie par la Révolution de 1848 se retrouve dans la Révolution chinoise avec une précision si accablante qu'on dirait perdues les leçons de 1848, de 1871, de 1905, de 1917, du parti communiste de l'U.R.S.S. et de l'I.C.

C'est désormais un lieu commun que Chang-Kaï-Chek a joué le rôle d'un Cavaignac républicain libéral. Les thèses de Staline, après l'opposition, reconnaissent cette analogie. Mais cette analogie a besoin d'être complétée. Cavaignac aurait été impossible sans les Ledru-Rollin, les Louis Blanc et autres phraseurs du front national. Qui donc a joué ce rôle en Chine ? Ce n'est pas seulement Wan-Tin-Wey [Wang Jingwei], ce sont aussi les dirigeants du parti communiste et surtout leurs inspirateurs du C.E. de l'I.C. Si on ne le dit pas franchement, si on ne fait pas la lumière, la philosophie des « deux voies de développement » servira seulement à masquer l'opportunisme à la Louis Blanc et à la Martinov, c'est-à-dire à préparer la répétition de la tragédie d'avril dans une nouvelle étape de la Révolution chinoise.

LE PARTI COMMUNISTE CHINOIS[modifier le wikicode]

16. Pour avoir le droit de parler, de défendre la méthode bolchevique de révolution démocratique, il faut avoir en mains l'arme essentielle de la politique prolétarienne : un parti prolétarien indépendant combattant sous son étendard à lui et ne laissant jamais sa politique et son organisation se fondre dans celle des autres classes. Si l'indépendance théorique, politique et organique absolue du parti communiste n'est pas assurée, parler des « deux voies de développement », c'est se moquer du bolchevisme. Or, le parti communiste chinois a toujours été, non pas l'allié de la fraction petite-bourgeoise révolutionnaire du K.M.T., mais le subordonné de tout le K.M.T., qui se laisse en réalité conduire par la grosse bourgeoisie, détentrice de l'armée et du pouvoir. Le parti communiste s'est soumis à la discipline politique de Chang-Kaï-Chek. Il s'est engagé à ne pas critiquer le programme de Sun-Yat-Sen, c'est-à-dire la théorie petite-bourgeoise tournée non seulement contre l'impérialisme, mais aussi contre la lutte des classes. Il a été privé de presse lui appartenant en propre, c'est-à-dire de l'arme principale d'un parti indépendant. Dans ces conditions, parler de la lutte du prolétariat pour l'hégémonie, c'est se tromper soi-même et tromper les autres.

17. Comment explique-t-on la position subordonnée, impersonnelle, politiquement indigne du parti communiste dans le K.M.T. de Chang-Kaï-Chek ? Par l'orientation sur « l'unité du front national » sous la direction effective de la bourgeoisie qui « ne peut pas » se détacher de la Révolution (école de Martinov), c'est-à-dire par la négation pratique de la seconde voie, la voie bolchevique, dont les thèses de Staline ne parlent qu'après coup, à titre de paravent.

Justifier une telle politique par la nécessité de l'alliance ouvrière et paysanne, c'est réduire cette alliance à l'état de phrase, de camouflage du rôle de commandement de la bourgeoisie. La situation dépendante du parti communiste, résultat inévitable du bloc des quatre classes, a été le principal obstacle qui a entravé le mouvement ouvrier et paysan, et par conséquent aussi la véritable alliance du prolétariat et de la paysannerie, sans laquelle on ne saurait concevoir le triomphe de la Révolution chinoise.

18. Qu'adviendra-t-il du parti communiste à l'avenir ?

Les thèses contiennent là-dessus une seule phrase, mais capable de semer le plus grand trouble et de causer d'irréparables dommages : « ... Luttant dans les rangs du K.M.T. révolutionnaire, le parti communiste doit plus que jamais conserver son indépendance. » La conserver ? Mais, jusqu'à ce jour, le parti communiste n'a pas eu d'indépendance. Son absence d'indépendance est même la cause de tous les maux et de toutes les erreurs. Dans cette question fondamentale, les thèses, au lieu d'en finir une fois pour toutes avec la pratique du passé, prétendent la « conserver plus que jamais ». On veut donc conserver la dépendance idéologique, politique et organique du parti prolétarien par rapport au parti petit-bourgeois, qui est condamné par la force des choses à se transformer en instrument de la grosse bourgeoisie. Pour justifier une politique fausse, on est obligé de nommer la dépendance « indépendance » et de demander la conservation de ce qui devrait être à jamais enterré.

19. Le bolchevisme chinois ne peut naître que d'une auto-critique impitoyable de la part des meilleurs éléments du parti communiste. Notre devoir est d'aider ces éléments. En voulant replâtrer les erreurs du passé, après avoir artificiellement empêché leur mise en discussion, on causera de grands malheurs, principalement pour le parti communiste chinois. Si nous ne l'aidons pas à se débarrasser, dans le plus bref délai, du menchévisme et des menchéviks, il entrera dans une phase de crise prolongée, avec des scissions, des désertions, des rivalités acharnées de groupements. En outre, de graves défaites de l'opportunisme peuvent frayer la voie aux influences anarcho-syndicalistes. Si le parti communiste chinois, malgré le mouvement ouvrier de masses, malgré une puissante croissance des syndicats, malgré le mouvement agraire révolutionnaire des campagnes, doit demeurer partie intégrante d'un parti bourgeois, et entrer, à titre d'appendice, sans autorité, dans un Gouvernement national formé par ce parti bourgeois, alors, il faudra dire franchement : Le temps n'est pas encore venu pour le parti communiste en Chine ; il vaut mieux ne pas constituer de parti communiste que de le discréditer ainsi au moment d'une révolution, c'est-à-dire à une époque où des liens de sang le rattachent aux masses et où naissent de grandes traditions destinées à vivre pendant des dizaines d'années.

QUI S'EST TROMPÉ SUR LA VITESSE ?[modifier le wikicode]

20. Les thèses de Staline contiennent, comme de juste, une section entière consacrée aux erreurs de l'opposition. Au lieu de taper à droite, c'est-à-dire sur les erreurs de Staline lui-même, les thèses s'acharnent à frapper à gauche, redoublant ainsi les erreurs, accumulant la confusion, rendant plus difficile la guérison et poussant la ligne directrice du parti dans l'ornière de l'opportunisme.

21. Accusation principale : l'opposition « ne comprend pas que la Révolution en Chine ne saurait se développer à grande vitesse ». Les thèses parlent ici de la vitesse de la Révolution d'octobre, qui n'a rien à y voir. Si l'on veut parler de vitesse, il faut la mesurer, non pas d'après l'étalon extérieur de la Révolution d'octobre, mais d'après la situation des classes à l'intérieur même de la Révolution chinoise. La bourgeoisie chinoise, on le sait, n'a pas tenu compte des prescriptions sur la « vitesse ralentie ». En avril 1927, elle a jugé le moment parfaitement venu de jeter le masque du front unique, qui l'avait si bien servi pour taper de toutes ses forces sur la Révolution. Le parti communiste, le prolétariat, et avec eux la gauche du K.M.T., se sont trouvés absolument pris à l'improviste. Pourquoi ? Parce que sa direction comptait sur une vitesse ralentie, parce qu'elle était irrémédiablement en retard sur les événements, parce qu'elle était infectée de « suivisme ».

Le 20 avril, c'est-à-dire après le coup d'État de Chang-Kaï-Chek, le C.C. du K.M.T. publia, de concert avec le Gouvernement gauche d'Ouhan, un manifeste qui disait :

« Nous ne pouvons aujourd'hui que regretter (!) de n'avoir pas agi quand il en était encore temps. Nous en apportons nos regrets sincères (!). » (Pravda, 28 avril 1927).

Ces aveux pitoyables et larmoyants contiennent, contre la volonté des auteurs, une impitoyable réfutation de la philosophie de Staline sur la « vitesse » de la Révolution chinoise.

22. Nous avons persisté à soutenir le bloc avec la bourgeoisie, au moment où les masses ouvrières se ruaient dans la lutte indépendante. Nous avons prétendu « utiliser » l'expérience de la droite, et nous avons été un jouet entre ses mains. Nous avons fait la politique de l'autruche, en taisant dans la presse et en cachant à notre propre parti le premier coup d'État de Chang-Kaï-Chek en mars 1926, ainsi que les fusillades d'ouvriers et de paysans, et en général tous les faits qui caractérisaient le caractère contre-révolutionnaire de la direction du K.M.T. Nous avons négligé de veiller à l'indépendance de notre propre parti. Nous n'avons pas fondé de journal pour lui. Nous avons « pratiquement sacrifié les intérêts des ouvriers et des paysans » (Tam-Pin-San). Nous n'avons pas fait de démarche sérieuse pour soumettre les soldats à notre influence. Nous avons laissé Chang-Kaï-Chek et sa bande installer la dictature militaire du Centre, c'est-à-dire de la contre-révolution bourgeoise. A la veille encore du coup d'État, nous vantions partout Chang-Kaï-Chek. Nous affirmions qu'il était soumis à la discipline et que nous avions réussi à prévenir, par une manœuvre habile, le brusque tournant à droite qui menaçait la Révolution chinoise. (Préface de Raskolnikof à la brochure de Tam-Pin-San).

Nous avons été en retard sur les événements sur toute la ligne. A chaque pas, nous avons perdu de la vitesse au profit de la bourgeoisie. Nous avons ainsi créé les conditions les plus avantageuses pour la contre-révolution bourgeoise. La gauche du K.M.T. nous apporte du moins ses « regrets sincères ». Mais les thèses de Staline tirent de toute cette chaîne d'erreurs vraiment sans exemple la conclusion digne de remarque que l'opposition réclame... une vitesse trop accélérée.

23. De plus en plus souvent, on entend dans nos réunions accuser l'extrême-gauche de Shanghai et, en général, les ouvriers chinois d'avoir, par leurs « excès », provoqué Chang-Kaï-Chek. On ne fournit d'ailleurs nul exemple de ces excès. Mais que pourraient-ils prouver ? Aucune révolution vraiment populaire, entraînant dans son tourbillon des millions, ne saurait être exempte d'excès. Une politique qui prétend prescrire à des masses qui viennent de se réveiller, un itinéraire respectueux de l'ordre bourgeois est une politique d'incurables philistins. Elle se brisera toujours contre la logique de la guerre civile quand, adressant de tardives malédictions aux Cavaignac et aux Kornilov, elle dénonce en même temps les prétendus excès de la gauche. La faute des ouvriers chinois consiste à avoir été surpris par le moment critique de la Révolution dans un état d'impréparation, d'inorganisation et de désarmement. Mais ce n'est pas leur faute, c'est leur malheur. La responsabilité en retombe entièrement sur une mauvaise direction qui a laissé passer tous les délais.

EXISTE-T-IL DÉJÀ UN NOUVEAU CENTRE RÉVOLUTIONNAIRE, OU BIEN FAUT-IL LE CRÉER ?[modifier le wikicode]

24. Sur l'état actuel de la Révolution chinoise, les thèses proclament : « Le coup d'État de Chang-Kaï-Chek signifie qu'il y aura désormais, dans le Sud, deux camps, deux Gouvernements, deux armées, deux centres ; un centre de la révolution à Ouhan [Wuhan] et un centre de la contre-révolution à Nankin. » Quelle caractéristique inexacte, superficielle, et vulgaire ! Il ne s'agit pas des deux moitiés du K.M.T., mais d'un nouveau groupement des classes. Penser que le Gouvernement d'Ouhan soit un centre déjà tout prêt, qui continuera purement et simplement la Révolution à partir de l'endroit où elle a été arrêtée et culbutée par Chang-Kaï-Chek, c'est considérer le coup d'État contre-révolutionnaire d'avril comme une équipée personnelle, comme un épisode, c'est en un mot, ne rien comprendre. Les ouvriers n'ont pas seulement été écrasés. Ils ont été écrasés par ceux-là mêmes qui les conduisaient. Peut-on croire maintenant que les masses suivront la gauche du K.M.T. avec la même confiance qu'elles accordaient hier au K.M.T. dans son ensemble ? Et pourtant, il y a à combattre désormais, non plus seulement les anciens militaristes, liés à l'impérialisme, mais aussi la bourgeoisie nationale, à qui notre politique foncièrement fausse a permis de s'emparer de l'appareil militaire et d'une fraction importante de l'armée. Pour mener la lutte dans un stade nouveau et plus élevé de la Révolution, il faut avant tout inspirer confiance aux masses trompées et éveiller les masses encore assoupies. Pour cela, il faut d'abord montrer que la honteuse politique qui sacrifiait les intérêts des ouvriers et des paysans (voir Tam-Pin-San) pour soutenir le « bloc des quatre classes », est à jamais disparue. Tout individu qui penchera du côté de cette politique doit être chassé du parti communiste. Il faut rejeter la misérable idée de dirigeants superficiels, selon laquelle on pourrait encore aujourd'hui, après ces sanglantes preuves, soulever et conduire des millions d'ouvriers et de paysans en déployant seulement le drapeau du K.M.T. « Nous ne livrerons à personne le drapeau du K.M.T. » s'écrie Boukharine. Non, les masses réclament un programme révolutionnaire et une organisation de combat sortant de leurs propres rangs offrant la garantie intérieure d'une liaison certaine avec les masses et d'une parfaite fidélité. Pour cela, les dirigeants d'Ouhan ne suffisant pas, il faut des soviets de députés ouvriers, paysans et soldats, des Soviets de travailleurs.

LES SOVIETS ET L'ARMEMENT DES OUVRIERS ET DES PAYSANS[modifier le wikicode]

25. Les thèses de Staline repoussent le mot d'ordre vital et indispensable des soviets, déclarant d'une façon quelque peu inattendue que le « principal contrepoison » à opposer à la contre-révolution est l'armement des ouvriers et des paysans. Incontestablement, l'armement des ouvriers et des paysans est une chose très nécessaire. Là-dessus, il n'y aura pas de désaccord entre nous. Mais, comment donc expliquer que pour le bien de la Révolution on ait jusqu'ici jugé utile de n'armer les ouvriers que « dans des proportions minimes », que les représentants de l'I.C. se soient pratiquement opposés à l'armement des ouvriers ? (voir la lettre de 4 camarades à la délégation du P.C. de l'U.R.S.S. à l'I.C.), que, malgré la possibilité qu'ils avaient de s'armer, les ouvriers se soient trouvés sans armes au moment du coup d'État ? Tout cela s'explique par le désir de ne pas rompre avec Chang-Kaï-Chek, de ne pas chagriner Chang-Kaï-Chek, de ne pas le rejeter à droite. Le « merveilleux contrepoison » a manqué précisément le jour où il était le plus nécessaire. Aujourd'hui, même à Ouhan, la masse ouvrière ne s'arme pas, pour ne pas rejeter Wan-Tin-Wei.

26. L'armement des ouvriers et des paysans est une chose excellente. Mais il faut être logique. Il y a déjà dans le Sud des paysans armés : ce sont les « armées nationales ». Et, cependant, loin d'être le contrepoison opposé à la contre-révolution, elles en ont été l'instrument. Pourquoi ? Parce que la direction politique, au lieu d'embrasser par l'intermédiaire de soviets de députés soldats, toute la masse de l'armée, s'est bornée à copier extérieurement nos sections politiques et nos commissaires. Tout cela, en l'absence d'un parti révolutionnaire indépendant et de soviets de soldats, s'est changé en un simple paravent du militarisme bourgeois.

27. Les thèses de Staline repoussent la formule des soviets, sous prétexte que ce serait un mot d'ordre de lutte contre l'autorité du K.M.T. révolutionnaire. Mais, que veulent dire alors ces mots : « le principal contrepoison à opposer à la contre-révolution est l'armement des ouvriers et des paysans » ? Contre qui s'armeront les ouvriers et les paysans ? Ne sera-ce point contre l'autorité du K.M.T. révolutionnaire ? Le mot d'ordre de l'armement des ouvriers et des paysans, s'il n'est pas une phrase, un paravent, mais un appel aux actes, a un caractère non moins aigu que celui des soviets ouvriers et paysans. Peut-on croire que le peuple armé souffrira à côté ou au-dessus de lui l'autorité d'une bureaucratie étrangère et ennemie ? L'armement effectif des ouvriers et des paysans, dans les conditions données, entraîne fatalement la formation des soviets.

28. Qui armera les masses ? Qui dirigera ces hommes armés ? Tant que les armées nationales avançaient et que les armées du Nord cédaient du terrain, l'armement des ouvriers aurait pu s'effectuer relativement sans peine. L'organisation en temps utile de soviets de députés ouvriers, paysans et soldats, aurait été en effet un « contrepoison » opposé à la contre-révolution. Par malheur, le passé est irréparable. Les circonstances sont bien changées. Le peu d'armes qui avaient été saisies spontanément par les ouvriers (n'est-ce pas là les « excès » dont il est question), leur ont été arrachées. La marche sur le Nord est arrêtée. Désormais, l'armement des ouvriers et des paysans est chose pénible et difficile. Déclarer que le temps des soviets n'est pas encore venu, et tout à la fois lancer le mot d'ordre de l'armement des ouvriers, c'est semer la confusion. Seuls les soviets peuvent devenir, dans le développement ultérieur de la Révolution, les organes capables de pratiquer réellement l'armement des ouvriers et de diriger ces masses en armes.

POURQUOI SERAIT-IL IMPOSSIBLE DE CONSTITUER DES SOVIETS ?[modifier le wikicode]

29. A cela, les thèses répondent : D'abord, on ne peut pas former des soviets à n'importe quel moment ; ils se forment seulement dans les périodes de grand élan révolutionnaire. Si ces mots ont un sens, c'est celui-ci : « Nous avons laissé passer le moment favorable en ne conseillant pas de former des soviets dès le début de la dernière période du puissant mouvement révolutionnaire des masses ». Encore une fois, le passé est irréparable. Si on juge que la Révolution chinoise est écrasée pour longtemps, la formule des soviets, naturellement, ne trouvera pas d'écho dans le peuple. Mais alors, celle de l'armement des ouvriers et des paysans se trouve encore davantage dénuée de fondement. Nous ne pensons pourtant pas que les conséquences de la fausse politique suivie soient si graves et si profondes. Il y a beaucoup d'indices de la possibilité et de la vraisemblance d'un nouveau flux révolutionnaire à brève échéance. Un de ces indices, entre autres, consiste dans le fait que Chang-Kaï-Chek est obligé de coqueter avec les masses, de promettre aux ouvriers la journée de huit heures, aux paysans d'autres avantages, etc. Au cas où le mouvement agraire continuera à s'étendre et où la petite bourgeoisie des villes se tournera contre Chang-Kaï-Chek, agent déclaré de l'impérialisme, il peut se présenter prochainement des conditions plus favorables dans lesquelles l'avant-garde révolutionnaire, aujourd'hui défaite, regroupera les rangs des prolétaires pour une nouvelle offensive. Cela arrivera-t-il un mois plus tôt ou un mois plus tard, nous l'ignorons, mais nous devons, en tout cas, préparer cette offensive dès maintenant par notre programme, nos mots d'ordre et notre organisation. En d'autres termes, le mot d'ordre des soviets accompagnera désormais toute la marche de la Révolution chinoise et reflètera ses destinées.

30. En second lieu, disent les thèses, les soviets ne se forment pas pour y bavarder : ils se forment avant tout comme des instruments de lutte contre le pouvoir existant, et pour la conquête du pouvoir. Que les Soviets ne soient pas créés à titre de parlotte, voilà, je crois, l'unique vérité contenue dans les thèses. Mais un révolutionnaire ne propose pas non plus l'armement des ouvriers et des paysans, pour bavarder. Dire : Au stade actuel, il ne peut sortir des soviets que du bavardage, et, au contraire, il peut sortir de l'armement des ouvriers et des paysans un résultat sérieux, c'est se moquer de soi-même ou bien des autres.

31. Troisième argument : Comme il y a maintenant à Ouhan une série d'organisations de la gauche du K.M.T. (celles-là qui, dans le manifeste solennel du 23 avril, s'excusent de s'être laissées surprendre par le coup d'État de Chang-Kaï-Chek), les thèses tirent de là la conclusion suivante : La formation de soviets équivaudrait à une insurrection contre la gauche du K.M.T., car, il n'y a aujourd'hui dans cette région, aucune autre autorité que celle du K.M.T. révolutionnaire. La conception bureaucratique de l'autorité révolutionnaire transparaît à travers ces mots. L'autorité est entendue, non pas comme l'expression et la fixation de la lutte des classes en voie de développement, mais comme la volonté propre du K.M.T. Les classes viennent et s'en vont, mais la perpétuité de l'autorité du K.M.T. demeure. Il ne suffit pourtant pas de déclarer Ouhan centre de la Révolution, pour qu'il le soit en effet. Le K.M.T. de Chang-Kaï-Chek avait dans les provinces une vieille bureaucratie réactionnaire et vénale. Qu'a le K.M.T. de gauche ? Rien pour le moment, ou presque rien. Le mot d'ordre des Soviets est un appel à la constitution de véritables organes d'une autorité nouvelle, en passant par le régime transitoire de deux autorités parallèles.

32. Mais quelle sera l'attitude des soviets envers le Gouvernement du K.M.T. révolutionnaire, unique autorité, dit-on, dans cette région ? Question classique, en vérité ! L'attitude des soviets envers le K.M.T. révolutionnaire répondra à l'attitude du K.M.T. révolutionnaire envers les Soviets. En d'autres termes, à mesure que les soviets se formeront, s'armeront, se consolideront, ils ne souffriront au-dessus d'eux, qu'un Gouvernement qui consentira à s'appuyer sur les ouvriers et les paysans en armes. Ce qui fait la valeur du système des soviets, surtout à une époque directement révolutionnaire, c'est qu'il fournit le meilleur moyen de garantir la concordance entre l'autorité centrale et l'autorité locale.

33. Déjà, en 1925, le camarade Staline appelait le K.M.T. « un parti ouvrier et paysan » (?) (Voir : Problèmes du Léninisme, p. 264). Cette définition n'a rien de commun avec le marxisme. Mais on comprend que, par cette formule inexacte, le camarade Staline a voulu exprimer l'idée que la base du K.M.T. est l'alliance des ouvriers et des paysans contre la bourgeoisie. C'était absolument faux pour la période où cela a été dit : derrière le K.M.T. marchaient en effet les ouvriers et les paysans, mais leur guide était la bourgeoisie, et nous savons où elle les a conduits. Des partis de ce genre s'appellent des partis bourgeois, et non des partis ouvriers et paysans. Aujourd'hui, après le détachement de la bourgeoisie (c'est-à-dire après qu'elle a massacré le prolétariat non armé et non préparé), la révolution, d'après Staline, entre dans une nouvelle phase, où elle doit être conduite par le K.M.T. de gauche, c'est-à-dire par un K.M.T. qui, il faut le supposer, réalisera enfin l'idée stalinienne du parti ouvrier et paysan. La question se pose : Pourquoi la formation de soviets de députés ouvriers et paysans signifiera-t-elle la guerre à l'autorité du K.M.T. ouvrier et paysan ?

34. Encore un argument : Inviter à former des soviets, c'est donner aux ennemis du peuple chinois, une nouvelle arme pour combattre la Révolution, pour fabriquer de nouvelles légendes et prétendre qu'il n'y a pas de révolution nationale, mais une transplantation artificielle des « soviets moscovites ». Cet argument stupéfiant signifie que, si nous développons, étendons et approfondissons le mouvement révolutionnaire, les ennemis du peuple chinois redoubleront d'efforts pour le calomnier. Cet argument n'a pas d'autre sens. Donc, il n'a aucun sens. Peut-être, les thèses ont-elles en vue, non pas les ennemis du peuple chinois, mais la crainte qu'inspire aux masses populaires la soviétisation moscovite ? Sur quoi pareille considération serait-elle fondée ? Toutes les variétés de la bourgeoisie nationale, droite, centre, gauche, aiment, comme chacun sait, à se décorer des couleurs moscovites : elles ont des commissaires, des directions politiques de l'armée, des Plénum du Comité Central, des Commissions de Contrôle, etc... La bourgeoisie chinoise ne redoute nullement la transplantation des formes moscovites, qu'elle falsifie soigneusement pour les faire servir à ses objectifs. Pourquoi cela ? Non point par affection pour Moscou, mais parce que les formes moscovites sont populaires parmi les masses. Le paysan chinois sait que les Soviets ont donné la terre au paysan russe. Ceux qui ne le savent pas, doivent l'apprendre. Les ouvriers chinois savent que les Soviets ont assuré la liberté au prolétariat russe. L'expérience de la contre-révolution de Chang-Kaï-Chek a dû faire comprendre aux ouvriers conscients que sans une organisation indépendante, embrassant tout le prolétariat et assurant sa collaboration avec les masses opprimées des villes et des campagnes, la Révolution ne peut pas triompher. La formation de soviets, découle, pour la population chinoise, de sa propre expérience. Loin d'être une « transplantation artificielle des soviets moscovites », une politique qui a peur de nommer les choses par leur nom est une fausse politique. Il faut se guider sur les masses révolutionnaires, sur les exigences objectives de la Révolution, et non sur ce que diront les ennemis.

35. On dit : Le Gouvernement de Hang-Kéou est un fait, Feng-Yu-Sian est un fait, Tan-Chen-Si est un fait, et ils ont des forces armées. Ni le Gouvernement de Ouhan (Hang-Kéou), ni Feng-Yu-Sian, ni Tan-Chen-Si ne veulent des soviets. Constituer des soviets, ce serait rompre avec ces alliés. Cet argument, sans être franchement formulé dans les thèses, est décisif pour beaucoup de camarades. Le Gouvernement de Hang-Kéou, nous l'avons entendu nommer par Staline : « le centre de la Révolution », « l'unique pouvoir ». Nous voyons, dans nos assemblées du parti, faire la réclame pour Feng-Yu-Sian [Feng Yuxiang], « ancien ouvrier », « fidèle révolutionnaire », « homme sûr », etc... C'est là la répétition des erreurs passées dans des circonstances où ces erreurs peuvent être encore plus funestes. Le Gouvernement de Hang-Kéou et le commandement militaire ne peuvent être contre les soviets que s'ils ne sont pas décidés à un programme agraire radical, s'ils refusent de rompre effectivement avec les grands propriétaires fonciers et la bourgeoisie, s'ils nourrissent secrètement l'idée d'un compromis avec la droite. Mais alors, il n'en est que plus essentiel de former des soviets. C'est le seul moyen de pousser vers la gauche les éléments révolutionnaires de Hang-Kéou, et d'obliger les éléments contre-révolutionnaires à se retirer.

36. Mais, même si les soviets ne font pas la guerre à l'« unique » gouvernement de Hang-Kéou, ils apporteront cependant une certaine division du pouvoir ? Sans doute. Celui qui s'oriente vraiment et non pas verbalement sur le pouvoir ouvrier et paysan, doit comprendre que cette orientation comporte une certaine période de division du pouvoir. Combien durera cette période, quelles formes concrètes prendra-t-elle ? Cela dépendra de la conduite qu'observera le Gouvernement d'Hang-Kéou, du degré d'indépendance et d'initiative du parti communiste, de la rapidité du développement des soviets, etc. Notre tâche consistera en tout cas à renforcer l'élément ouvrier et paysan de cette diarchie, en préparant ainsi le véritable gouvernement ouvrier et paysan avec un programme démocratique intégral.

37. Mais il y a sur le Yang-Tsé-Kiang des dizaines de navires de guerre étrangers qui peuvent balayer Shanghai, Hang-Kéou et le reste ! Dans ces conditions, n'est-ce pas une folie de former des soviets ? Cet argument non plus, n'est pas formulé dans les thèses de Staline, mais il se promène à travers les réunions du parti (Martinov, Iaroslavski et autres). L'école de Martinov voudrait tuer l'idée des soviets par la peur de l'artillerie de marine britannique. Le procédé n'est pas nouveau. En 1917, les S.-R. et les menchéviks voulaient nous faire peur en disant que la prise du pouvoir par les Soviets entraînerait la prise de Cronstadt et de Pétrograd par les alliés. Nous répondions alors : Le seul salut est dans l'approfondissement de la Révolution. L'impérialisme étranger n'acceptera jamais qu'une « révolution » qui, au prix de quelques concessions à la bourgeoisie chinoise, affermira ses propres positions en Chine. Toute la révolution véritablement populaire, sapant les bases coloniales de l'impérialisme, appellera fatalement de sa part une résistance acharnée. Nous avons essayé de nous arrêter à mi-chemin, mais cette « seule ligne juste » n'a pas préservé Nankin des canons de l'impérialisme, ni les ouvriers chinois des mitrailleuses de Chang-Kaï-Chek. Seule, l'entrée de la Révolution chinoise dans la phase de l'action véritable des masses, seule la formation des soviets ouvriers, paysans et soldats, seul l'approfondissement du programme social de la Révolution, peuvent, comme en témoigne notre propre expérience, apporter le trouble dans les rangs des armées étrangères, éveiller leurs sympathies pour les soviets, et, par là, protéger effectivement la Révolution contre les coups du dehors.

QUE PROPOSENT LES THESES DE STALINE A LA PLACE DES SOVIETS ?[modifier le wikicode]

38. La formation de « Comités de paysans », la formation de syndicats « sans révolutionnaires », de syndicats ouvriers et d'autres organisations de masses, éléments préparatoires des soviets de l'avenir ». Que doivent représenter ces organisations ? Là-dessus, nous ne trouvons rien dans les thèses. La phrase disant que ce sont « les éléments préparatoires des soviets de l'avenir » n'est qu'une phrase, et rien de plus. Que feront ces organisations aujourd'hui ? Elles devront conduire les grèves, les boycottages, briser l'appareil bureaucratique, anéantir les bandes contre-révolutionnaires, chasser les grands propriétaires, désarmer les troupes des usuriers et des koulaks, armer les ouvriers et les paysans, en un mot, résoudre tous les problèmes de la révolution démocratique agraire et s'élever ainsi à la situation d'organes locaux du pouvoir. Mais alors, ce seront des soviets, mais seulement des soviets mal adaptés à leurs fonctions. Les thèses proposent donc, si on prend cette proposition au sérieux, de constituer, à la place des soviets, des succédanés de soviets.

39. Pendant tous leurs mouvements de masses, les syndicats ont nécessairement rempli des fonctions se rapprochant de celles des soviets (Hong-Kong, Shanghai, etc.). Mais précisément, pour assurer ces fonctions, les syndicats sont apparus comme tout à fait insuffisants. Ils groupent un trop petit nombre d'ouvriers, ils n'embrassent à aucun degré la petite bourgeoisie des villes, avoisinant le prolétariat. Et pourtant, des fonctions comme la direction des grèves avec le moindre dommage pour la population pauvre des villes, la distribution des vivres, la participation à la politique fiscale, la participation à la formation de forces armées, sans parler de la révolution agraire, ne peuvent être menées à bien avec l'envergure nécessaire, que si l'organisation dirigeante, non seulement embrasse toutes les catégories du prolétariat, mais encore les rattache étroitement, au cours de son action, à la population pauvre des villes et des campagnes. En effet, le coup d'État militaire de Chang-Kaï-Chek a dû, semblerait-il, faire comprendre à tous les révolutionnaires que les syndicats séparés de l'armée sont une chose, et que des soviets de députés ouvriers et soldats en sont une autre. Des syndicats révolutionnaires et des comités de paysans peuvent aussi bien que les soviets susciter la haine de l'ennemi. Mais bien moins que les soviets, ils peuvent repousser les coups. Si nous parlons sérieusement de l'alliance du prolétariat avec les masses opprimées des villes et des campagnes — non pas d'une « alliance » à moitié frelatée entre les dirigeants et par l'intermédiaire de représentants douteux, mais d'une alliance de combat effective, formée et trempée dans la lutte des masses contre l'ennemi — il ne saurait y avoir d'autre forme d'organisation que les soviets. Ceux-là seuls peuvent le nier, qui comptent davantage sur les dirigeants opportunistes que sur les masses révolutionnaires.

RUPTURE AVEC LE K.M.T. DE GAUCHE ?[modifier le wikicode]

De tout ce qui précède, on voit à quel point sont fondées les craintes qu'on veut faire naître en ce qui concerne une rupture du parti communiste avec le K.M.T. « Cela revient, disent les thèses, à abandonner le champ de bataille et à livrer nos alliés du K.M.T. à la merci des ennemis de la Révolution. » Ces lignes pathétiques sont tout à fait déplacées. Il ne s'agit pas de rupture, il s'agit de préparer un bloc, non sur la base de la subordination, mais sur celle de l'égalité réelle. Le K.M.T. révolutionnaire est encore à naître. Nous sommes d'avis que les communistes militent à l'intérieur du K.M.T. en attirant patiemment de leur côté les ouvriers et les paysans. Mais le parti communiste peut fort bien se faire un allié petit-bourgeois révolutionnaire sans se prosterner devant le K.M.T. à chacune des oscillations de ce dernier, en agissant au contraire franchement et directement, en son propre nom, sous son propre drapeau, en s'adressant aux ouvriers, en les organisant autour de lui, en montrant au K.M.T., par l'exemple et par les actes, ce que c'est qu'un parti de masses, en soutenant chaque pas en avant du K.M.T., et en démasquant impitoyablement chaque hésitation ou chaque pas en arrière, en créant une véritable base révolutionnaire au bloc avec le K.M.T. sous la forme de soviets de députés ouvriers, paysans et soldats.

40. C'est une sottise d'affirmer que l'opposition réclamerait « l'isolement politique » du parti communiste. Il y a là aussi peu de vérité que dans cette autre affirmation selon laquelle l'opposition réclamerait l'abandon des Trade-Unions en Angleterre. L'une et l'autre accusation n'ont servi qu'à masquer le bloc avec le K.M.T. de droite et avec le Conseil général traître. L'opposition réclame énergiquement le renforcement et le développement du bloc avec les éléments révolutionnaires du K.M.T., l'alliance de combat aussi étroite que possible entre les ouvriers et la population pauvre des villes et des campagnes, l'orientation sur la dictature révolutionnaire des ouvriers, des paysans et de la petite bourgeoisie des villes.

Il faut :

a) Déclarer funestes les formes de bloc dans lesquelles le parti communiste sacrifie les intérêts des ouvriers et des paysans dans l'intention utopique de garder la bourgeoisie dans le camp de la révolution nationale.

b) Repousser purement et simplement les formes de bloc qui, directement ou indirectement, entravent l'initiative du parti communiste en le soumettant au contrôle d'autres classes.

c) Renoncer catégoriquement à des formes de bloc qui obligent le parti à renier son drapeau et à sacrifier le progrès de son influence et de son autorité aux intérêts de son allié.

d) Fonder le bloc sur une communauté d'objectifs nettement formulée, et non sur des malentendus, des manœuvres diplomatiques et des faussetés.

e) Déterminer les conditions et les limites du bloc avec une parfaite exactitude et les faire connaître à tous.

f) Conserver au parti communiste sa pleine liberté de critique, le droit de surveiller son allié avec non moins de vigilance qu'un ennemi, sans oublier un instant qu'un allié s'appuyant sur d'autres classes ou dépendant d'autres classes, n'est qu'un allié temporaire, et peut, en raison des circonstances, se changer en adversaire et en ennemi.

g) Préférer la liaison avec les masses petite-bourgeoises à la liaison avec les dirigeants de leur parti.

h) En fin de compte, ne se fier qu'à soi-même, à son organisation, à ses armes et à sa force.

L'observation de ces conditions rendra seule possible un bloc véritablement révolutionnaire, et non une alliance hésitante, soumise à toutes sortes de péripéties entre dirigeants ; elle seule permettra de s'appuyer sur l'alliance de tous les opprimés des villes et des campagnes sous l'hégémonie politique de l'avant-garde prolétarienne.

LES PROBLÈMES DE LA RÉVOLUTION CHINOISE ET LE COMITÉ ANGLO-RUSSE.[modifier le wikicode]

41. Dans la direction de la Révolution chinoise, nous avons affaire, non point à des erreurs tactiques, mais à une ligne de conduite radicalement fausse. Cela ressort de tout ce qui précède. La chose sera encore plus claire si on compare notre politique en Chine à celle que nous faisons vis-à-vis du Comité anglo-russe. Dans ce dernier cas, l'inconsistance de la ligne opportuniste s'est manifestée moins tragiquement qu'en Chine, mais non moins complètement et non moins évidemment.

42. En Angleterre comme en Chine, on a adopté cette ligne de conduite erronée du rapprochement avec les dirigeants ayant du « poids », des relations personnelles, des combinaisons diplomatiques, en renonçant pratiquement à approfondir l'abîme entre les masses révolutionnaires ou du moins évoluant vers la gauche et les dirigeants traîtres. En voulant nous attacher Chang-Kaï-Chek, nous avons poussé les communistes chinois à accepter les conditions dictatoriales que Chang-Kaï-Chek faisait au parti communiste chinois. En voulant nous attacher Purcell, Hicks, Citrine et autres, les délégués du Conseil général des Syndicats soviétiques ont adopté en principe la position de neutralité syndicale, ont reconnu le Conseil général des Trade-Unions comme l'unique représentant du prolétariat et se sont engagés en fait à ne pas intervenir dans le mouvement ouvrier britannique.

43. Les décisions de la Conférence du Comité anglo-russe à Berlin, signifient que l'on renonce à soutenir à l'avenir les grévistes contre la volonté des briseurs de grèves avérés. Elles reviennent à condamner et à livrer la minorité syndicale, dont toute l'action est dirigée contre les traîtres que nous reconnaissons comme les seuls interprètes de la classe ouvrière anglaise. Enfin, proclamer solennellement la « non-intervention », c'est capituler en principe devant l'étroitesse nationale et devant les formes les plus retardataires et les plus conservatrices du mouvement ouvrier.

44. Chang-Kaï-Chek nous accuse d'intervenir dans les affaires intérieures de la Chine, tout comme Citrine nous accusait d'intervenir dans celles des Trade-Unions. Les deux accusations ne sont qu'une répétition sous une autre forme des accusations portées par l'impérialisme contre l'État ouvrier qui ose s'intéresser au sort des opprimés du monde entier. Dans ce cas comme dans les autres, Chang-Kaï-Chek et Citrine, dans des conditions différentes et à des postes différents, restent les agents de l'impérialisme, malgré leurs différends temporaires avec lui. En recherchant la collaboration avec des « chefs » de ce genre, nous sommes obligés de rétrécir, de limiter et de renier de plus en plus nos méthodes de mobilisation révolutionnaire.

45. Par notre fausse politique, non seulement nous avons aidé le Conseil général à conserver ses positions ébranlées depuis sa trahison de la grève, mais nous lui avons fourni les armes nécessaires pour nous imposer d'audacieuses exigences, que nous avons docilement acceptées. Tout en parlant fièrement d'« hégémonie », nous nous sommes conduits dans la Révolution chinoise et dans le mouvement ouvrier anglais, comme des vaincus moralement, et par là, nous avons préparé notre défaite matérielle. Une déviation opportuniste est toujours accompagnée d'une perte de confiance dans sa propre politique.

46. Les affairistes du Conseil général, ayant reçu du Conseil des syndicats de l'U.R.S.S. un engagement de non-intervention, persuadent certainement Chamberlain que leur façon de combattre la propagande bolchevique est beaucoup plus efficace que les ultimatums et les menaces. Mais Chamberlain qui préfère la méthode combinée, joignait la diplomatie du Conseil général à la violence de l'impérialisme britannique.

47. Invoquer contre l'opposition le fait que Baldwin ou Chamberlain veulent « eux aussi » la rupture du Comité anglo-russe, c'est ne rien comprendre au mécanisme politique de la bourgeoisie. Baldwin craignait et craint justement l'influence pernicieuse des syndicats soviétiques sur le mouvement ouvrier anglais. A la pression du Conseil des syndicats de l'U.R.S.S. sur les dirigeants traîtres des Trade-Unions, la bourgeoisie anglaise a opposé sa propre pression sur le Conseil général, et elle a triomphé sur toute la ligne. Le Conseil général a refusé d'accepter l'argent des syndicats soviétiques et d'étudier de concert avec eux, l'aide à fournir aux mineurs. En exerçant sa pression sur le Conseil général, la bourgeoisie anglaise a influé, par l'intermédiaire de ce dernier, sur le Conseil des syndicats de l'U.R.S.S. et en a obtenu à la Conférence de Berlin une capitulation inouïe sur les points essentiels touchant à la lutte des classes. Un Comité anglo-russe de cette espèce ne sert que la bourgeoisie anglaise (voir le Times). Cela n'empêchera pas cette dernière de continuer à l'avenir sa pression sur le Conseil général et d'exiger sa rupture avec les syndicats russes, car cette politique du chantage lui fait gagner tout ce que nous perdons par notre conduite insensée et sans principes.

48. Il faut accorder la même valeur aux insinuations d'après lesquelles Chang-Kaï-Chek serait « solidaire » de l'opposition, parce qu'il veut chasser les communistes du K.M.T. On fait circuler une phrase de Chang-Kaï-Chek, qui aurait dit à un autre général se trouver être d'accord sur ce point avec l'opposition du P.C. russe (?). Dans ce document dont on tire cette « citation », les paroles de Chang-Kaï-Chek sont citées, non pas comme l'expression de ses opinions, mais pour montrer qu'il est capable de tromper, de mentir, et même de se déguiser en « communiste de gauche » pour quelques jours, afin de mieux frapper en traître. Bien plus, le document en question n'est qu'un acte d'accusation contre la tactique et l'action des représentants de l'I.C. en Chine. Au lieu d'en détacher des phrases séparées et de leur donner un sens opposé à celui qu'elles ont dans le texte, il faudrait porter tout le document à la connaissance de l'I.C. Mais négligeons ces malencontreuses « citations » controuvées. Il reste cette « coïncidence » que Chang-Kaï-Chek a toujours été contre le bloc avec les communistes, et nous contre le bloc avec Chang-Kaï-Chek. L'école de Martinov tire de là cette conclusion que la politique de l'opposition « en général » sert la réaction. Cette accusation, elle non plus, n'est pas nouvelle. Le bolchevisme a grandi en Russie continuellement accompagné de l'accusation menchévique de faire le jeu de la réaction, d'aider la monarchie contre les cadets, ou bien les cadets contre les S-R et les menchéviks, et ainsi de suite. Renaudel accuse les communistes français de favoriser Poincaré en attaquant le bloc des radicaux et des socialistes. La social-démocratie allemande a prétendu plus d'une fois que notre refus d'entrer dans la S.D.N. faisait le jeu des pires impérialistes, etc... etc...

Si la grande bourgeoisie représentée par Chang-Kaï-Chek a besoin de rompre avec le prolétariat, et si le prolétariat révolutionnaire a besoin de rompre avec la bourgeoisie, cela ne témoigne pas de leur solidarité, mais au contraire de leur inconciliable antagonisme social. Les incorrigibles opportunistes se tiennent entre la bourgeoisie et le prolétariat, et accusent les deux flancs « extrêmes » de vouloir rompre le front national et de favoriser la réaction. Accuser l'opposition de faire le jeu de Chamberlain, de Thomas ou de Chang-Kaï-Chek, c'est montrer l'esprit borné d'un opportuniste et, du même coup, reconnaître involontairement le caractère prolétarien et révolutionnaire de notre ligne politique.

49. La Conférence de Berlin, coïncidant avec le début de l'intervention anglaise en Chine, n'a pas osé toucher la question des mesures efficaces à prendre contre les actes de brigandage de l'impérialisme britannique en Extrême-Orient. Y a-t-il preuve plus éclatante de cette vérité que le Comité anglo-russe est incapable de bouger même le petit doigt pour prévenir une guerre ? Mais il n'est pas seulement inutile, il cause un tort incroyable au mouvement révolutionnaire, comme naturellement toute illusion et tout mensonge. En invoquant sa collaboration avec les syndicats soviétiques pour l'« œuvre de paix », le Conseil général pourra calmer et rassurer le prolétariat anglais alarmé par le danger de guerre. Le Conseil général des syndicats soviétiques joue maintenant le rôle aux yeux de la classe ouvrière d'Angleterre et du monde entier, de garant de la politique internationale des traîtres du Conseil général. Du même coup se trouve affaiblie et inopérante la critique des éléments révolutionnaires d'Angleterre contre le Conseil général. Grâce à Purcell, à Hicks et Cie, Mac Donald et Thomas obtiennent la possibilité de conduire les masses ouvrières, maintenues dans un état de léthargie, jusqu'au seuil de la guerre, pour les appeler ensuite à la défense de la patrie démocratique. Le camarade Tomski, dans sa dernière interview (Pravda, 8 mai), en critiquant Thomas, Havelock, Wilson et autres mercenaires de la finance, ne dit pas un seul mot du travail clandestin, démoralisateur, endormeur et par suite, infiniment plus nuisible, des Purcell, Hicks et Cie. Ces « alliés » ne sont pas nommés dans l'interview, tout comme s'ils n'existaient pas. Alors, à quoi bon faire bloc avec eux ? Mais ils existent. Sans eux, Thomas n'existe pas politiquement. Sans Thomas, Baldwin, c'est-à-dire le régime capitaliste en Angleterre, n'existe pas. En dépit de nos meilleures intentions, soutenir le bloc avec Purcell, c'est en réalité soutenir tout le régime britannique et favoriser son action en Chine. Après tous les événements, cela est clair pour tout révolutionnaire qui a été à l'école de Lénine. Ainsi, notre collaboration avec Chang-Kaï-Chek a endormi la vigilance du prolétariat chinois et facilité par là le coup d'État d'avril.

LA THÉORIE DES STADES ET LA THÉORIE DU SOCIALISME DANS UN SEUL PAYS.[modifier le wikicode]

50. La justification de principe de la tactique opportuniste a été cherchée dans la théorie « suiviste » des « stades » ou des « degrés », maintes fois énoncée ces derniers temps par Staline. Réclamer la pleine indépendance organique et politique du parti communiste chinois, ce serait sauter plusieurs degrés. Réclamer l'organisation soviétique pour les ouvriers et les paysans entraînés dans la guerre civile, ce serait sauter à travers plusieurs « stades ». Réclamer la rupture du bloc politique avec les traîtres du Conseil général, qui accomplissent actuellement un travail ignoble, ce serait brûler les étapes. Le Gouvernement national, bourgeois et conservateur du K.M.T., le commandement militaire de Chang-Kaï-Chek, le Conseil général, en un mot, toute institution fondée par la pression des classes possédantes et dominantes, et constituant un obstacle au mouvement révolutionnaire des masses devient, selon cette théorie, un « degré » de l'histoire, auquel il faut adapter sa politique jusqu'au jour où « les masses elles-mêmes » le bousculeront. Une fois entrée dans cette voie, notre politique, de facteur révolutionnaire, se change fatalement en facteur de conservation. La marche de la Révolution chinoise et le sort du Comité anglo-russe en fournissent un avertissement menaçant.

51. Des faits comme les échecs des grandes grèves du prolétariat anglais l'année dernière et de la Révolution chinoise cette année, ne peuvent être sans conséquences pour le mouvement ouvrier international, de même que ne fut pas sans conséquences la défaite du prolétariat allemand en automne 1923. L'affaiblissement temporaire inévitable des positions révolutionnaires est par lui-même un grand mal. Il peut devenir pour longtemps irréparable, avec une orientation erronée, avec une ligne stratégique fausse. C'est précisément aujourd'hui, pendant le reflux temporaire de la Révolution, qu'il faut combattre plus que jamais toutes les manifestations d'opportunisme et d'étroitesse nationale et défendre l'internationalisme révolutionnaire.

En acceptant le principe de non-intervention, notre délégation, quelles que soient ses intentions, favorise les tendances les plus décadentes et les plus conservatrices de la classe ouvrière. Il n'y a rien d'étonnant à ce que certains groupements ouvriers, plus retardataires ou fatigués, considèrent l'intervention dans la grève anglaise ou dans la Révolution chinoise comme une erreur. Ils raisonnent de plus en plus de la manière suivante : « Ne nous enseigne-t-on pas que nous pouvons construire le socialisme dans notre pays, même sans révolution dans les autres pays, pourvu qu'il n'y ait pas d'intervention ? Il faut donc faire une politique qui ne provoque pas d'intervention. Intervenir en Angleterre et en Chine est une erreur, puisque cette politique, sans donner de résultats positifs, pousse la bourgeoisie sur la voie des interventions militaires et par là menace la construction du socialisme dans notre pays. »

Sans aucun doute, après les nouvelles défaites du mouvement révolutionnaire international, la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays, indépendamment de la volonté de ses auteurs, servira de justification, de fondement et de consécration à toutes les tendances qui, aspirant à limiter les objectifs révolutionnaires à l'envergure diminuée de la lutte, à l'étroitesse nationale et conservatrice.

Or, le moindre écart dans la direction de la « non-intervention », couvert ou non par la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays, augmente le danger de la menace impérialiste au lieu de le diminuer.

En ce qui concerne la révolution chinoise, il est parfaitement clair et incontestable que, seule, une plus profonde emprise sur les masses, seul un programme social plus radical, seul le mot d'ordre des soviets ouvriers et paysans peuvent constituer une protection sérieuse contre une attaque militaire de l'extérieur. Seule, une révolution sur l'étendard de laquelle les travailleurs et les opprimés inscrivent bien nettement leurs revendications propres, est capable d'intéresser vraiment non seulement le prolétariat international, mais aussi les soldats du capitalisme. Nous le savons par expérience. Nous l'avons vu et vérifié à Odessa et en d'autres lieux. La direction des traîtres opportunistes n'a pas protégé Nankin contre la mise à sac, elle a ouvert l'accès du Yang-Tsé-Kaing aux bâtiments ennemis. Une direction révolutionnaire, en présence d'un puissant mouvement social, rendra les eaux du Yang-Tsé brûlantes pour les flottes de Georges, de Chamberlain et de Mac Donald. En tout cas, c'est là le seul moyen et le seul espoir de défense.

L'élargissement du front soviétique est en même temps la meilleure défense de l'U.R.S.S. C'est une sottise, dans la situation actuelle, de dire que notre position internationale a empiré ou peut empirer par suite d'erreurs « de gauche ». Si elle a empiré, c'est par suite de la défaite est un événement historique et international, indépendamment du fait que nous y soyons mêlés. Si nous n'étions pas intervenus, l'impérialisme intervenant, nous lui aurions seulement facilité la tâche contre la Chine et contre nous-mêmes. Mais, il y a intervention et intervention. La sorte d'intervention la plus fausse et la plus dangereuse est celle qui prétend arrêter à mi-chemin la marche de la Révolution. La paix est au centre de notre politique internationale. Mais même le tenant le plus extrême de l'école de Martinov n'osera jamais dire que notre politique de paix peut contredire le développement de la Révolution chinoise, ou que ce dernier peut contredire notre politique de paix. Les deux se complètent mutuellement. Le meilleur moyen de défendre l'U.R.S.S. sera de surmonter la contre-révolution de Chang-Kaï-Chek et de porter le mouvement à un stade plus élevé. Repousser dans de pareilles conditions les soviets en Chine, c'est désarmer la Révolution chinoise. Proclamer le principe de non-intervention à l'égard du prolétariat européen, c'est affaiblir son avant-garde révolutionnaire. L'un et l'autre affaiblissent du même coup la situation de l'U.R.S.S., principale citadelle du prolétariat international.

Nous voyons ainsi les erreurs s'ajouter aux erreurs pour donner dans l'ensemble une ligne qui s'écarte de plus en plus de celle du bolchevisme. Les voix de la critique et des avertissements sont interprétées comme des obstacles. Le déplacement de la ligne officielle vers la droite se complète par des coups contre la gauche. Continuer dans cette voie mettrait en danger extrême, et l'État soviétique, et l'I.C. Garder le silence sur ces dangers à la face de l'avant-garde prolétarienne internationale serait trahir le drapeau du communisme.

*
**

Nous ne doutons pas un seul instant qu'on puisse réparer les erreurs, redresser les écarts, corriger la ligne adoptée, tout cela sans crise et sans secousses. La voix des faits est trop éloquente, les leçons de l'expérience sont trop évidentes. Il faut seulement que notre parti, le parti communiste de l'U.R.S.S., et celui du monde entier, obtienne toute possibilité d'apprécier librement et calmement les faits et d'en tirer les conclusions convenables. Nous croyons fermement qu'il les tirera dans un esprit d'unité révolutionnaire.

L. TROTSKY.

Le 7 Mai 1927.

LE DISCOURS DE TCHEN DU HSIU SUR LES TACHES DU P.C. CHINOIS (Epilogue)[modifier le wikicode]

52. A quoi sert le marxisme dans la politique ? A comprendre ce qui est et prévoir ce qui sera. Il faut prévoir avant d'agir. Nous savons déjà ce qu'il est advenu des prédictions du camarade Staline : une semaine avant le coup d'État de Tchang Kaï Chek, il défendait celui-ci et faisait de la réclame pour lui en invitant à utiliser les gens de droite, leur expérience, leurs liaisons (discours aux fonctionnaires de Moscou, le 5 avril). Dans les thèses que nous avons analysées, Staline donne un autre modèle de sa clairvoyance qui a été éprouvée aussi par la vie.

La question centrale de notre critique des thèses de Staline a été formulée par nous ci-dessus, de la façon suivante : Existe-t-il déjà un nouveau centre de la révolution ou ne faut-il le créer que maintenant ? Staline a prétendu qu'en Chine, après le coup d'État de Tchang Kaï Chek il y a deux gouvernements, deux armées et deux centres : le centre révolutionnaire à Wouhan et le centre contre-révolutionnaire à Nankin. Staline a prétendu que l'on ne peut instaurer les soviets, car ce serait le soulèvement contre le centre de Wouhan, contre l'unique gouvernement révolutionnaire dans la Chine du Sud.

Nous avons qualifié cette caractéristique de la situation de fausse, superficielle, vulgaire, nous avons appelé ce soi-disant gouvernement de Wouhan la « direction de Wouhan » et nous avons prouvé que dans la Chine du Sud, après la brusque volte-face de la guerre civile vers une autre ligne de classe, il n'y a pas encore de gouvernement et que c'est maintenant qu'il faut en créer un.

Dans La Pravda du 15 mai, on a reproduit le discours du camarade Tchen Du Hsiu au Congrès du P.C. chinois (20 avril). Ni Staline ni nous, nous n'avions ce discours lorsque Staline a écrit ses thèses et que nous en avons fait la critique. Tchen Du Hsiu ne caractérise pas la situation sur la base d'une analyse générale des circonstances, mais sur la base de ses observations immédiates. Que dit Tchen Du Hsiu du nouveau mouvement révolutionnaire ? Il déclare carrément que ce serait une faute de considérer le gouvernement de Wouhan comme un organe de la dictature démocratique révolutionnaire ; ce n'est pas encore un gouvernement des masses ouvrières et paysannes, mais uniquement un « bloc de chefs ». Mais n'est-ce pas mot pour mot ce que nous avons dit contre Staline ?

Staline écrivait : « Il n'y a pas d'autre pouvoir gouvernemental maintenant que le gouvernement du Kuomintang révolutionnaire. » Nous lui avons répondu : La position bureaucratique et conforme à l'appareil à l'égard du gouvernement révolutionnaire ne fait que dégager par ces mots son odeur nauséabonde ! Les classes viennent et s'en vont, mais la continuité du gouvernement du Kuomintang demeure (apparemment) ; mais il ne suffit pas d'appeler Wouhan le centre de la révolution pour qu'il le devienne réellement. (Voir plus haut.)

Ainsi, au lieu de faire voir clairement aux révolutionnaires chinois, et en première ligne aux communistes, que le gouvernement de Wouhan va se briser la tête s'il s'imagine qu'il est déjà lui-même le seul gouvernement en Chine, au lieu de se tourner sans ménagement contre l'hypocrisie décorative des révolutionnaires petits-bourgeois qui a déjà fait périr tant de révolutions, au lieu de crier directement aux oreilles du centre peu sûr, hésitant, vacillant de Wouhan : Ne vous laissez pas tromper par les apparences extérieures, ne vous laissez pas étourdir par l'éclat de vos propres dénominations et manifestes, commencez à faire le dur travail journalier, mettez debout les masses, édifiez des conseils d'ouvriers, de soldats et de paysans. Instaurez un pouvoir gouvernemental révolutionnaire.

Au lieu de tout cela, Staline se précipite contre le mot d'ordre des Soviets et soutient les pires préjugés bureaucratiques , opinions superstitieuses de ces révolutionnaires de malheur qui ont peur des soviets populaires mais qui, par conséquent, croient aux « taches d'encre » de la correspondance du Kuomintang.

Le camarade Tchen Du Hsiu caractérise sur la base de ses propres observations la situation, exactement avec les mêmes mots par lesquels nous l'avons caractérisée sur la base de considérations théoriques. Pas de gouvernement révolutionnaire, mais uniquement un bloc des chefs. Or cela ne signifie nullement que le camarade Tchen Du Hsiu tire de justes conclusions des circonstances qu'il a caractérisées justement. Comme il a les pieds et les poings liés par de fausses directives, Tchen Du Hsiu tire des déductions qui contredisent radicalement sa propre analyse.

Il dit : « Devant nous se trouve la tâche de commencer à édifier un gouvernement révolutionnaire et démocratique véritable, dès que la situation se sera transformée dans le domaine du gouvernement national et que la menace de l'intervention étrangère et de l'offensive des militaristes aura disparu. » Il nous faut le dire ici directement et ouvertement : poser ainsi la question, c'est prendre le chemin de la perte le plus sûr et le plus court. La création d'un véritable gouvernement révolutionnaire s'appuyant sur les masses du peuple est reléguée au moment où les dangers auront disparu, mais le danger central ne consiste-t-il pas dans le fait qu'au lieu d'un gouvernement révolutionnaire dans la Chine du Sud, il n'y a provisoirement qu'un bloc des chefs ? C'est ce mal principal qui décuple tous les autres dangers, y compris aussi le danger militaire.

Si l'on veut se préserver dans une mesure aussi grande que possible de la bande des militaristes étrangers et de sa propre bande militariste, il faut devenir fort, s'affermir, s'organiser, s'armer. Il n'y a pas d'autres voies. Il ne faut pas se cacher la tête dans le sable. Les artifices ne servent de rien. Il faut éveiller l'enthousiasme des masses, leur résolution à lutter et à mourir pour leur propre cause. Mais il faut pour cela se saisir aussi profondément que possible des masses, au point de vue politique et de l'organisation. Il faut immédiatement, sans perdre une seule heure, leur donner un programme d'action révolutionnaire et la forme d'organisation des soviets. Il n'y a pas d'autres voies. Si l'on retarde la création d'un gouvernement révolutionnaire jusqu'au moment où n'importe qui aura écarté de n'importe quelle manière les dangers de guerre, on s'engage sur le chemin de la perte le plus sûr et le plus court.

54. En ce qui concerne le mouvement agraire, le camarade Tchen Du Hsiu reconnaît loyalement que le programme agraire du parti (abaissement des fermages) est complètement insuffisant. Le mouvement paysan, dit-il, se transforme dans la lutte pour la terre. « La paysannerie se soulève spontanément, et veut régler elle-même la question de la terre ». Plus loin Tchen Du Hsiu déclare ouvertement : « Nous avons suivi une politique trop pacifique. » « Maintenant il est nécessaire de confisquer la grande propriété... » Si l'on développe de façon marxiste le contenu de ces paroles, elles complètent la condamnation la plus dure de toute la ligne passée du parti communiste chinois, ainsi que de l'I.C., dans la question agraire de la révolution chinoise.

Au lieu de dire à l'avance le cours du mouvement agraire, de fixer à temps les mots d'ordre et de les jeter par le moyen des ouvriers, des soldats révolutionnaires et des paysans avancés dans les masses paysannes, le parti communiste chinois est resté énormément en arrière du mouvement agraire spontané. Peut-il y avoir une forme plus dégoûtante de suivisme ? « Nous avons suivi une politique trop pacifiste. » Mais que signifie la politique pacifique d'un parti révolutionnaire à l'époque d'une révolution agraire spontanée ? Elle signifie la faute historique la plus lourde qu'un parti du prolétariat puisse jamais commettre. Politique pacifique (abaissement des fermages), alors que le paysan lutte déjà spontanément pour la terre, ce n'est pas une politique de compromission mencheviste, mais une politique de compromission libérale. Seul un philistin, gâté par une soi-disant sagesse d'État, ne le comprend pas, mais en aucun cas un révolutionnaire ne saurait s'y tromper.

55. Mais de sa caractéristique juste, et par conséquent mortelle des rapports du parti avec le mouvement agraire, le camarade Tchen Du Hsiu ne tire pas seulement des conclusions fausses, mais aussi directement néfastes : « Il est nécessaire maintenant de confisquer la grande propriété terrienne, mais en même temps de faire des concessions aux petits propriétaires terriens avec lesquels il faut que l'on compte. »

En principe l'on ne peut attaquer une telle façon de poser la question. Il faut déterminer clairement qui passe pour petit propriétaire terrien, dans quelle partie de la Chine, comment et dans quelles limites il faut compter avec eux. Or Tchen Du Hsiu dit ici :

« Cependant il est nécessaire d'attendre aussi pour confisquer la grande propriété terrienne le développement ultérieur des actions militaires, la seule décision juste est dans le moment présent le principe de l'approfondissement de la révolution et seulement après son élargissement. »

Cette voie est la plus sûre, la plus déterminée, c'est le chemin le plus court de la perte. Le paysan s'est déjà soulevé pour s'emparer des terres des grands propriétaires fonciers. Notre parti, dans une contradiction monstrueuse avec son programme, avec son nom, mène une politique agraire pacifique-libérale. Tchen Du Hsiu lui-même déclare qu'il est maintenant nécessaire de confisquer la grande propriété terrienne, mais aussitôt il réfléchit que l'on ne doit pas tomber dans un extrémisme de gauche (ce sont les propres paroles de Tchen Du Hsiu) et il ajoute que l'on doit, jusqu'à la confiscation de la grande propriété terrienne, « attendre le développement ultérieur des actions militaires », que l'on doit d'abord élargir la révolution et que l'on ne doit l'approfondir que plus tard.

Mais tout ceci n'est-il pas une répétition aveugle de l'ancienne formule, depuis longtemps connue et périmée, de la duperie nationale-libérale des masses : d'abord la victoire, ensuite la réforme. Nous allons d'abord élargir le sol pour qui ? Pour les grands propriétaires terriens et ensuite après la victoire nous nous occuperons en toute tranquillité de l'approfondissement. Tout paysan chinois intelligent et de raison moyenne répondra au camarade Tchen Du Hsiu : « Si le gouvernement de Wouhan au moment actuel où il se trouve environné d'ennemis et pour qui l'aide paysanne est une question de vie ou de mort, si ce gouvernement n'ose pas maintenant nous donner les terres des grands propriétaires fonciers ou s'il ne le veut pas, une fois qu'il sera sorti du cercle qui l'enserre, une fois qu'il aura vaincu ses ennemis avec notre aide, il nous donnera exactement d'autant de terre que Tchang Kaï Chek en a donné aux ouvriers de Shangaï ».

Il faut dire en pleine clarté : la formule agraire du camarade Tchen Du Hsiu, qui a pieds et poings liés par la fausse direction des représentants de l'I.C., n'est objectivement rien d'autre que la formule de désolidarisation du P.C. chinois de ce mouvement agraire réel qui se produit maintenant en Chine et qui apporte une nouvelle vague de la révolution chinoise. Pour renforcer et approfondir cette vague on a besoin de conseils paysans avec le drapeau déployé de la révolution agraire non après la victoire, mais immédiatement, afin d'assurer la victoire.

Si l'on ne veut pas permettre que la vague paysanne se brise et se disperse en écume, il faut unir les conseils paysans aux conseils ouvriers dans les villes et les centres, et joindre encore aux conseils ouvriers, des conseils de la population pauvre pris dans les secteurs citadins du commerce et de l'artisanat. Si l'on ne veut pas permettre que la bourgeoisie enfonce un coin entre les masses révolutionnaires de l'armée il faut intégrer les conseils de soldats dans la chaîne révolutionnaire. Il faut aussi vite que possible, aussi hardiment que possible, aussi énergiquement que possible approfondir la révolution, non après la victoire, mais immédiatement, sinon il n'y aura pas de victoire.

L'approfondissement de la révolution agraire, la prise de possession immédiate du sol par les paysans affaibliront sur-le-champ Tchang Kaï Chek, porteront le trouble dans les rangs de ses soldats et dresseront l'hinterland paysan. Il n'y a pas d'autre chemin pour la victoire et il ne peut y en avoir d'autre. Avons-nous réellement, en l'espace de vingt ans, fait trois révolutions pour oublier l'A.B.C. de la première d'entre elles ? Celui qui pendant la révolution agraire fait une politique pacifique, celui-là est perdu. Celui qui renvoie les choses, qui vacille, qui attend, qui perd du temps, celui-là est perdu. La formule de Tchen Du Hsiu est la voie la plus assurée pour conduire la révolution à sa perte.

Il se trouvera des calomniateurs pour dire que nos paroles sont dictées par la haine contre le P.C. chinois et ses chefs. N'a-t-on pas dit en son temps que notre position dans le Comité anglo-russe signifiait une position hostile au P.C. britannique ? Les événements ont confirmé que c'est précisément nous qui avons agi à l'égard des communistes britanniques comme de fidèles révolutionnaires et non comme des flagorneurs bureaucratiques. Les événements confirmeront — ils le confirment chaque jour — que notre critique des communistes chinois était dictée par une position révolutionnaire plus sérieuse, plus marxiste à l'égard de la révolution chinoise, que ne l'était la position des flagorneurs bureaucratiques qui approuvent tout après coup pourvu qu'ils n'aient rien à prévoir pour l'avenir.

Le fait que le discours du camarade Tchen Du Hsiu est reproduit dans la Pravda sans un seul mot de commentaire, qu'à ce discours aucun article n'est consacré démasquant son cours néfaste, ce fait doit remplir chaque révolutionnaire du plus grand souci, car ne s'agit-il pas de l'organe central du parti de Lénine ? Que les endormeurs ne viennent pas nous parler des « fautes inévitables » d'un jeune parti communiste. Il ne s'agit pas de fautes isolées. Il s'agit de la faute, des fautes. Il s'agit de la fausse ligne fondamentale dont les thèses du camarade Staline sont l'expression achevée.

L'ACCORD FINAL NECESSAIRE[modifier le wikicode]

Dans le numéro du Messager Socialiste du 9 mai, on lit dans l'article qui accompagne les thèses du camarade Staline : « Si l'on fait abstraction des paroles qui enveloppent obligatoirement les thèses d'un chef communiste, on ne peut objecter beaucoup à l'essentiel de la ligne qui y est tracée. Autant que possible ne pas sortir du Kuomintang et se cramponner jusqu'à la dernière extrémité à son aile gauche et au gouvernement de Wouhan ; éviter un combat décisif dans des conditions défavorables ; ne pas lancer le mot d'ordre « tout le pouvoir aux soviets » afin de ne pas mettre dans les mains des ennemis du peuple chinois de nouvelles armes pour lutter contre la révolution et pour forger à nouveau la légende qu'en Chine ce n'est pas une révolution nationale qui a lieu, mais une transplantation artificielle de la soviétisation moscovite... que peut-il y avoir en effet de plus sage pour les bolcheviks après que le front unique est visiblement et irrémédiablement détruit et que dans des circonstances tout à fait défavorables on a brisé tant de porcelaine ? » (Messager Socialiste n° 9 (151), page 1).

Donc après que le Messager Socialiste a reconnu dans son numéro du 23 avril que Martinov analyse dans la Pravda les tâches de la révolution chinoise de façon très impressionnante et « tout à fait à la manière menchevique », l'éditorial de l'organe central des mencheviks déclare dans son dernier numéro que l'on peut objecter à peine quelque chose à l'essentiel de la ligne qui est tracée dans les thèses du camarade Staline. Cette coïncidence des lignes politiques dispense d'explications particulières.

Mais il y a plus encore, le même article du Messager Socialiste dit plus loin sur un ton méprisant — nous citons littéralement : « La ligne de Radek qui, couverte par des mots d'ordre tout à fait de gauche (sortie du Kuomintang, propagande du système des soviets, etc.) exige en réalité qu'on se retire simplement et qu'on laisse faire le jeu... » (Messager Socialiste n° 9 (151), page 2). La ligne de Radek est caractérisée ici par des phrases d'éditoriaux et de feuilletons de la Pravda. Il ne peut d'ailleurs pas en être autrement : Radek ne peut rien dire ouvertement de sa ligne dans la presse, sinon le parti apprendrait que la ligne de Radek est confirmée par tous les événements. La rédaction du Messager Socialiste représente la ligne Radek non seulement avec les phrases de la Pravda, mais elle les apprécie aussi en pleine communauté de vues avec les articles de la Pravda. D'après Dan, la ligne de l'opposition donne la possibilité, couverte par des mots d'ordre tout à fait de gauche, en réalité de laisser faire le jeu. Nous avons déjà lu dans des articles de la Pravda qu'il faut dire une messe mortuaire pour la révolution chinoise, qu'il faut que les communistes chinois rentrent en eux-mêmes, qu'ils renoncent aux grandes actions et aux grands plans et que tout ceci est le « sermon de la liquidation de la révolution chinoise », si l'on accepte la ligne de l'opposition. Cela a été dit littéralement, par exemple dans l'éditorial de la Pravda du 16 mai 1927. Nous voyons que c'est mot pour mot ce que dit Dan, ou plus exactement Dan dit de l'opposition, mot pour mot, ce que la Pravda en a dit dans une série de ses articles. Dan approuve les thèses de Staline et se moque du liquidateur Radek qui couvre son liquidationnisme de phrases tout à fait de gauche. Maintenant tout est clair : le liquidationnisme de Radek est le même liquidationnisme jugé comme liquidationnisme par le fameux révolutionnaire Dan. Tel est ce que l'éditorial du Messager Socialiste présente comme enseignement à ceux qui sont encore incapables d'apprendre quelque chose.

Il est vraiment d'une grande importance que l'article cité du Messager Socialiste soit arrivé à Moscou la veille de l'ouverture de la séance du C.E. de l'I.C. qui doit largement délibérer sur le problème de la révolution chinoise.

  1. Les thèses du camarade Staline sont publiées au nom du C.C. Cela ne change rien au fait qu'elles n'ont pas été examinées par le Plénum. Le B.P. a chargé trois de ses membres : les camarades Staline, Boukharine et Molotov, de les étudier, et en cas d'accord, de les publier au nom du C.C. Evidemment, il ne s'agit pas ici du côté formel que personne ne met en discussion. Mais il est clair qu'une manière aussi « simplifiée » de décider sur des problèmes d'une importance mondiale, après les erreurs commises et les durs échecs subis, ne répond nullement à l'intérêt du parti et de la Révolution chinoise.
  2. Imprimé en brochure avec préface de Raskolnikof F., sous le titre : Voies de développement de la Révolution chinoise. Il donne un exposé consciencieux et par suite accablant pour la « ligne ». Les conclusions de l'auteur sont fuyantes et contradictoires, reflétant d'une part la pression de la lutte des classes en Chine, et de l'autre « la seule ligne juste », en contradiction criante avec les faits. La préface est remarquable uniquement par son incompréhension totale de ce qui a été, de ce qui est et de ce qui sera.