La méthode Eichhorn-Mumm

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Hermann von Eichhorn (1848-1918) était alors un général de l'armée allemande en Ukraine, et Alfons Mumm von Schwarzenstein (1859-1924) ambassadeur d'Allemagne auprès de l'Etat ukrainien de Pavlo Skoropadsky.

La Prusse allemande constitue certainement, un organisme particulier qui, en politique étrangère, est en quelque sorte « hors de pair » et ne peut que se surpasser lui-même. Par exemple, il y réussit toujours, c'est-à-dire qu'il nous arrive toujours de penser que l'extrême limite est cette fois atteinte et d'avoir à contenir notre indignation, par crainte de ne plus trouver les mots pour l'exprimer.

L'avance allemande en Ukraine a été, dès le commencement, une insigne fourberie. Or, elle se développe chaque jour et devient la plus grande infamie.

Cette occupation, justifiée par des mandats en partie contrefaits, cette intervention hypocrite, accomplie sous le manteau de l'amitié et précédée d'ailleurs de chantage, cette intervention qui a pour but de prendre notre ami par surprise et de lui sauter à la gorge, de le bâillonner et de le piller, n'a d'analogue que dans l'histoire de la Prusse : dans l'agression contre la Pologne, commise en 1792.

La paix de Brest-Litovsk n'est pas une paix, puisque, directe ou non, la guerre contre la grande Russie continue dans les provinces baltiques, en Finlande, en Ukraine, en Crimée, dans le bassin du Don, au Caucase et en Orient. Qui sait ? Elle continuera peut-être bientôt sous les murs de Moscou, et peut-être aussi verrons-nous bientôt le cercle de fer se fermer sur le littoral de la mer Noire, tandis que recommencera une nouvelle campagne d'Alexandrie, avec un passage des Alpes (du Caucase) à la manière d'Annibal, de César et de Napoléon. La guerre continue. Elle entre seulement dans une phase nouvelle, révolutionnaire. La paix de Brest-Litovsk n'a été, dès les premiers jours, qu'une manœuvre stratégique et politico-économique de l'Allemagne pour achever de ruiner la résistance de la Russie et aplanir la voie devant les armées d'invasion et de pillage, prêtes à commencer de grandioses campagnes, mais dont il s'agit de réduire le plus possible les sacrifices. La Rada de Kiev n'a été créée que dans ce but. Et sitôt que ce gouvernement fictif cessa de remplir son office, il fut renversé non pas parce qu'il était impuissant, mais parce qu'il commençait à grouper ses forces propres et à les faire agir. Tout ceci est maintenant évident ; on le reconnaît même avec cynisme. Telle est, semble-t-il, la paix allemande modèle, basée sur un accord à la Kuhlmann[1]-Erzberger[2]-Scheidemann — paix que nous accorderions aussi à nos autres ennemis s'ils le désiraient. Les peuples de l'Entente savent maintenant à qui ils ont à faire et ce qu'ils doivent attendre du désir de paix de l'Allemagne. Et les Etats neutres savent ce qui les menace, ce que signifie pour eux l'hégémonie allemande, l'amitié allemande. Le peuple allemand et les peuples de la quadruple alliance ont reçu une nouvelle leçon sur les avantages de leur victoire et les causes de la prolongation indéfinie de la guerre. La paix est faite avec l'Ukraine, et nous la ravageons par le fer et le feu ; et nous la pillons, et nous y pendons, et nous y étouffons tout ce qui résiste. La paix est faite avec l'Ukraine, et cela veut dire qu'elle est occupée et conquise ; nous reconnaissons son indépendance et son autonomie, et cela veut dire qu'elle est sous la botte de nos gendarmes et de nos policiers, cela veut dire que la dictature militaire de la Prusse, le Code militaire appliqué par les tribunaux allemands, pèsent sur elle. Nous reconnaissons son indépendance et son autonomie, et nous arrêtons son gouvernement comme une bande de malfaiteurs. Et pour comble, après toutes ces vilenies, ces violences, ces exactions, après tous ces brigandages, ces assassinats, ces incendies, nous exigeons de l'Ukraine, trompée, violentée et mise à sec, qu'elle nous verse une indemnité !

Devant ces événements et grâce à l'expérience de la vie intérieure du pays — état de siège, mesures concernant le droit de vote, impôts nouveaux, etc. — l'observation que nous avons faite naguère sera probablement plus intelligible : la victoire des maîtres actuels de l'Allemagne, fatale pour le peuple allemand, serait un malheur pour le monde.

Toutes ces infamies se paieront. Elles portent leur châtiment en elles-mêmes. Le poing sanglant du militarisme allemand ne fera jamais la paix ; jamais ni l'Orient, ni aucune autre partie du monde ne trouvera la paix sous le joug de la soldatesque allemande. L'impérialisme allemand ne peut en aucun cas opprimer longtemps des centaines de millions d'Européens. Il ne peut mettre un gendarme à côté de chaque Polonais, de chaque Letton, de chaque Estonien, de chaque Ukrainien, de chaque Russe, de chaque Roumain, de chaque Hongrois, de chaque Serbe, Slovène, Bulgare, Turc, etc. Les esprits fermentent partout. Nombreux sont déjà les points où toute la fragilité de base de cette politique de violence, qui fait si bien le jeu du militarisme de l'Entente, apparaît à notre évidence. Cette politique nous a fermé le chemin de la Perse et de l'Afghanistan, au lieu de nous l'ouvrir ; elle a mis le monde entier contre l'Allemagne, elle est un danger croissant pour l'existence même de la quadruple alliance.

Que de substances inflammables se sont accumulées dans les régions occupées ! On peut en juger par les récents événements d'Ukraine, qui ne sont rien de plus que la révolution des masses du pays contre l'intervention — c'est-à-dire contre la dictature allemande. C'est la continuation ou le recommencement de la guerre sous des formes révolutionnaires, l'insurrection contre l'hypocrite envahisseur allemand ; c'est un mouvement si spontané, si général, que même les créatures germanophiles de la Rada n'ont pu lui refuser leur concours. C'est la révolte des organes d'administration contre le pouvoir exécutif. Et nous voyons d'une part l'insurrection des masses contre l'armée allemande d'occupation et de l'autre la contre-révolution, le coup d'Etat savamment préparé par le maréchal Eichhorn, qui a su utiliser à ses fins les gros capitalistes et les gros propriétaires fonciers, auxquels semblaient dangereuses les voies d'une Rada à demi-socialiste, mais qui ne seront pas pour cela des pantins bénévoles aux mains de la soldatesque allemande. Le coup d'Etat allemand avait pour but d'affermir la puissance germanique ; on avait aussi en vue des buts plus éloignés, dont nous avons déjà parlé, et aussi des tâches impérieuses : le pillage économique d'un malheureux pays et la conclusion de la paix entre l'Ukraine et la Russie, cette paix devant trancher les questions des frontières et décider des destinées ultérieures de l'Ukraine, il s'agissait d'en dicter le traité de Berlin, car on ne se fiait plus à la Rada. Nous ne doutons pas que l'honorable couple Eichhorn-Mumm ait mis en jeu toutes les formes de mensonge, de l'intrigue, de la séduction, de la provocation policière, pour donner un prétexte immédiat à l'intervention. Et les fausses nouvelles de source allemande ne donnent de l'importance et des formes de l'insurrection ukrainienne, dès avant le coup de force, qu'une image très déformée. Mais que les petits paysans, les travailleurs des campagnes, comme le prolétariat des villes, c'est-à-dire l'immense majorité du peuple ukrainien, aient résisté avec acharnement, dès les premiers jours, à nos armées d'occupation, — que cette résistance ait été sans cesse plus large et plus profonde, — que le pays tout entier ait été en état d'insurrection ouverte ou latente, voilà ce dont on ne peut plus douter.

Si même toutes les feuilletonnesques histoires servies à ce moment au peuple allemand ne contiennent pas un mot de vérité, cela demeure vrai. La Rada et son gouvernement attestent que même les milieux qui, pour des raisons d'ordre social, ont désiré l'intervention et l'ont facilitée, ont ensuite adopté, sous l'influence de l'invasion et malgré la continuation de la révolution sociale, un autre point de vue. L'impérialisme allemand, appelé au secours comme un allié de classe contre un ennemi commun, s'est révélé exploiteur, oppresseur et brigand, même à l'égard de la bourgeoisie ukrainienne et dans de telles mesures que le contre-poison impérialiste est apparu à la bourgeoisie comme plus dangereux que le poison dont elle voulait se débarrasser.

  1. Richard von Kühlmann (1873-1948), diplomate et industriel allemand, était le représentant allemand à la conférence de Brest-Litovsk qui avait dicté avec Czernin (Autriche) les conditions draconiennes que le gouvernement soviétique avait du accepter pour obtenir la paix. A l'été 1918 il s'efforce de conclure un armistice, mais doit démissionner.
  2. Député du Zentrum.