La destinée

De Archives militantes
Aller à la navigation Aller à la recherche


Quel mystère l'homme est pour l'homme ! A voir Lafargue si alerte, si amusé de la vie, si animé et si âpre au combat, nul de nous, certes, ne pouvait soupçonner qu'il portait en lui une sentence de mort. Depuis des années peut-être, en tout cas depuis des mois, comme le prouvent toutes les dispositions prises par lui, il avait décidé de disparaître ; et l'échéance qu'il s'était fixée ne semblait pas peser sur lui. Il était aussi passionné, aussi véhément, parfois même aussi injuste que s'il avait eu encore devant lui un vaste champ de bataille éclairé d'un très long jour. Il y a eu dans cette mort délibérée une force de volonté étrange qui émeut et qui déconcerte.

Dans la mort de Lafargue comme dans sa vie, il y a eu un mélange émouvant d'idéalisme et de paradoxe. Il a eu toujours un large souci désintéressé du socialisme. Il a combattu sans défaillance. Il a été un des plus fervents soutiens de l'unité. Il aurait voulu que toutes les forces prolétariennes se groupent pour une même bataille. Parfois cependant il s'échappait en d'âpres boutades et il portait même à des amis des coups dont il ne mesurait pas toute la gravité. Mais un sûr instinct socialiste le ramenait bientôt à des pensées plus équitables. L'emportement même de paradoxe où il mettait une passion extraordinaire ne l'éloignait pas de ce qu'on peut appeler l'action centrale du Parti.

Dans sa mort aussi il y a, si j'ose dire, la même contradiction. Elle révèle une fermeté stoïque, où il entre peut-être une sorte de primitive insouciance. Elle est comme ennoblie par un beau cri d'espérance en la victoire prochaine du socialisme, ou plutôt par une belle et calme certitude. Mais quel étrange et douloureux malentendu ! Lafargue s'est trompé à coup sûr en croyant qu'il ne pouvait plus être utile. Il était de ceux qui à certaines heures servent, malgré leur vivacité primesautière, de modérateurs et de conciliateurs. Il aurait pu rendre encore à l'unité socialiste bien des services. Nombreux sont, dans le socialisme international, ceux qui au delà de la limite que Lafargue s'était marquée servent puissamment le prolétariat. La force d'allégresse et de combat n'était pas atténuée en lui. Et d'ailleurs les « anciens », même si la fougue première s'amortit en eux, sont les témoins de la tradition révolutionnaire. Leur fidélité qui n'a pas fléchi, leur courage à porter jusqu'au bout du chemin le fardeau de la vie, le prestige des souvenirs que leur seule présence évoque sont une force pour les jeunes générations. Lafargue a douté trop tôt de lui-même, mais quoiqu'il ait volontairement abrégé sa vie qu'il devait tout entière à sa cause, elle est si riche d'action désintéressée, de dévouement socialiste, de pensée originale et singulière, elle est si étroitement et si profondément mêlée à toutes les luttes politiques et sociales du prolétariat français et du socialisme international depuis près d'un demi siècle, qu'on peut dire vraiment qu'il a fait sa tâche et qu'il a droit au grand repos si tragiquement conquis.