La crise du parti (1921)

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La discussion précédant le congrès a déjà prit une certaine ampleur. Les petites divergences et les petits désaccords en ont engendré de grands, comme cela arrive toujours lorsqu'on insiste sur une petite erreur et qu'on s'oppose de toutes ses forces à sa rectification, ou encore, quand ceux qui en font une grande se raccrochent à la petite erreur d'une seule ou de plusieurs erreurs.

C'est toujours ainsi que croissent les divergences et les scissions. C'est ainsi qu'à partir de petits désaccords nous avons « atteint » le syndicalisme qui implique une rupture totale avec le communisme et une scission inéluctable du parti, si ce dernier n'est pas assez sain et assez fort pour se guérir rapidement et radicalement.

Il faut avoir le courage de regarder l'amère vérité en face. Le parti est malade. Le parti frissonne de fièvre. Toute la question est de savoir si la maladie n'a frappé que les « dirigeants enfiévrés », et peut-être même seuls ceux de Moscou, ou si elle a atteint tout l'organisme. Et dans ce dernier cas, de savoir si cet organisme est capable de se guérir complètement en quelques semaines (d'ici le congrès et au congrès du parti), et de rendre impossible toute rechute, ou si la maladie traînera en longueur et deviendra dangereuse.

Que faut-il faire pour obtenir la guérison la plus rapide et la plus sûre ? Il faut que tous les membres du parti se mettent à étudier avec un absolu sang-froid et la plus grande attention 1) le fond des divergences, 2) l'évolution de la lutte dans le parti. L'étude de l'un et de l'autre est indispensable, car le fond même des divergences se développe, s'éclaircit, se concrétise (et bien souvent même se modifie) au cours de la lutte, qui, en passant par différentes phases, nous révèle toujours, à chaque phase, la composition et l'importance différentes des effectifs, les positions différentes dans la lutte, etc. Il faut étudier l'un et l'autre, sans manquer de réclamer les documents les plus précis, imprimés et pouvant être contrôlés sous tous les aspects. Celui qui croit les gens sur parole, est un imbécile fini dont on ne peut rien espérer. Si les documents font défaut, il faut interroger les témoins des deux ou des différentes parties, il faut absolument un « interrogatoire serré », et en présence de témoins.

Je vais essayer d'exposer à grands traits comment je conçois le fond des divergences et les étapes successives de la lutte.

Première étape : la Ve Conférence des syndicats de Russie, du 2 au 6 novembre. Le combat s'engage. Les seuls « combattants » du Comité central sont Trotski et Tomski. Trotski a lancé son « fameux slogan » : il faut « secouer » les syndicats. Tomski l'a âprement discuté. La majorité des membres du Comité central observe. Leur faute radicale (la mienne au premier chef), c'est d'avoir « laisser passer inaperçues » les thèses de Roudzoutak sur « les tâches des syndicats dans la production », adoptées par le Ve Conférence. Ces thèses sont le plus important document de toute la discussion.

2e étape : la réunion plénière du Comité central du 9 novembre. Trotski présente son « brouillon de thèses » : « Les syndicats et leur nouveau rôle » où il développe la politique visant à « secouer » les syndicats, qu'il dissimule ou embellit à la faveur de considérations sur la « crise extrêmement grave » des syndicats et les nouvelles tâches et méthodes. Vivement soutenu par Lénine, Tomski estime que cette politique est précisément au centre des débats, du fait des irrégularités et des excès bureaucratique du Tsektran. Sur quoi, Lénine se permet dans la discussion certaines « attaques » manifestement excessives et qui par là même tombent à faux, d'où la nécessité d'un « groupe-tampon », qui se constitue, avec 10 membres du Comité central (Boukharine et Zinoviev en font partie, mais pas Trotski ni Lénine). Le « tampon » décide « de ne pas soumettre les divergences à une large discussion », et annulant le rapport de Lénine (aux syndicats), désigne Zinoviev comme rapporteur, en lui enjoignant « de faire un rapport concret, sans polémique ».

Les thèses de Trotski sont repoussées. Celles de Lénine adoptées. Sous sa forme définitive, la résolution est votée par 10 voix contre 4 (Trotski, Andréev, Krestinski, Rykov). Cette résolution prend la défense « des formes saines de militarisation du travail », condamne « la dégénérescence du centralisme et des formes militarisées du travail en bureaucratie, despotisme, routine », etc. Le Tsektran est invité « à prendre une part plus active au travail d'ensemble du Conseil central des Syndicats, en y entrant avec des droits égaux à ceux des autres unions syndicales. »

Le Comité central élit une commission syndicale ; le camarade Trotski en fait partie. Il refuse d'y travailler, et seul ce refus entraîne l'aggravation de l'erreur initiale du camarade Trotski, et qui aboutira à la formation de fractions. Sans cela, son erreur (proposer des thèses inexactes) serait bénigne, comme cela est arrivée à tous les membres du Comité central, sans exception.

3e étape : le conflit des mariniers avec le Tsektran en décembre. La réunion plénière du Comité central du 7 décembre. Les « combattants » principaux ne sont plus Trotski et Lénine, mais Trotski et Zinoviev. Zinoviev, président de la commission syndicale, a examiné le conflit des mariniers avec le Tsektran en décembre. Réunion plénière du Comité central le 7 décembre. Zinoviev fait une proposition pratique : modifier sur-le-champ la composition du Tsektran. La majorité du Comité central se prononce contre. Rykov passe du côté de Zinoviev. Une résolution de Boukharine est adoptée, qui, das sa partie pratique, se prononce pour les trois quarts en faveur des mariniers, mais qui rejette dans son introduction « la réforme par en haut » des syndicats (paragraphe 3), et approuve la fameuse « démocratie de la production » (paragraphe 5). Au sein du Comité central, notre groupe reste en minorité, il est contre la résolution de Boukharine essentiellement parce qu'il estime que le « tampon » n'existe que sur le papier : l'absence de Trotski dans la commission syndicale signifie pratiquement que la lutte continue et va déborder le cadre du Comité central. Nous proposons de fixer le Congrès du parti au 6 février 1921. Proposition adoptée. Il est remis par la suite au 6 mars, à la demande des provinces éloignées.

4e étape : le VIIIe Congrès des Soviets. Le 25 décembre, Trotski présent sa « brochure-programme » : « Le rôle et les tâches des syndicats. » Du point de vue de la démocratie formelle, Trotski en avait indiscutablement le droit, car le Comité central du 24 décembre avait autorisé la liberté de discussion. Du point de vue de l'opportunité révolutionnaire, c'était déjà amplifier considérablement l'erreur, créer une fraction sur un programme erroné. La brochure ne cite de la résolution du Comité central du 7 décembre que ce qui a trait à la « démocratie de la production », et ne cite pas ce qui s'oppose à la « réforme par en haut ». Le tampon, créé par Boukharine le 7 décembre avec le soutien de Trotski, est démoli par Trotski le 25 décembre. La brochure du début à la fin, est entièrement imprégnée de l'idée de « secouer » les syndicats. Quant aux « nouvelles tâches et méthodes » qui devaient embellir, couvrir ou justifier cette idée, la brochure n'est pas parvenue à les indiquer, si l'on met de côté les fioritures intellectuelles (« atmosphère de production », « démocratie de la production »), erronées du point de vue théorique, et qui, dans leur partie pratique, s'intègrent entièrement dans la notion, les tâches et les limites de la propagande de la production.

5e étape : la discussion devant des milliers de militants responsables du parti de toute la Russie, à la fraction du P.C.R. du VIIIe Congrès des Soviets, le 30 décembre. La discussion vat son plein. Zinoviev et Lénine d'un côté, Trotski et Boukharine de l'autre. Boukharine veut jouer les « tampons », mais il ne combat que Lénine et Zinoviev, sans prononcer un seul mot contre Trotski. Boukharine lit un petit fragment de ses thèses (publiées le 16 janvier), mais seulement celui où il n'est pas question de la rupture avec le communisme et du passage au syndicalisme. Chliapnikov donne lecture (au nom de l'« opposition ouvrière ») d'un programme syndicaliste[1], qui a déjà été réduit en poussière par le camarade Trotski (thèse 16 de son programme), et que personne ne prend au sérieux (en partie probablement pour cette raison).

Personnellement, je considère que le point culminant de toute la discussion du 30 décembre est la lecture des thèses de Roudzoutak. Et de fait : non seulement le camarade Trotski ni le camarade Boukharine n'ont rien pu trouver à leur opposer, mais encore ils ont imaginé la fable selon laquelle « la meilleure moitié » de ces thèses avait été rédigée par des membres du Tsektran : Holzmann, Andréev, Lioubimov. Et Trotski s'est gaiement et gentiment moqué de la « diplomatie » mal venue de Lénine qui, paraît-il, aurait voulu « escamoter, faire avorter » la discussion, cherchait un « paratonnerre », et « s'est par hasard rattrapé non à un paratonnerre, mais au Tsektran ».

Cette fable a été démentie le jour même, le 30 décembre, par Roudzoutak qui déclara qu'il n'exisitait pas de Lioubimov dans la « nature du Conseil central des Syndicats », que Holzmann avait voté contre les thèses de Roudzoutak qu présidium du Conseil central des Syndicats, et qu'elles avaient été élaborées par une commission composée d'Andréev, Tsypérovitch et Roudzoutak.

Mais admettons pour une minute que la fable des camarades Boukharine et Trotski soit la réalité. Il n'est rien qui les réduise davantage à néant que cette supposition. Car, si les « membres du Tsektran » ont introduit leurs « nouvelles » idées dans la résolution de Roudzoutak, si Roudzoutak les a adoptées, si tous les syndicats ont accepté cette résolution (2-6 novembre !!), si Boukharine et Trotski n'ont rien trouvé à lui opposer, qu'en découle-t-il ?

Il en découle que toutes les divergences de Trotski sont imaginaires, qu'il n'a aucune « nouvelle tâche et méthode » pas plus que les membres du Tsektran, que les syndicats ont dit, adopté et décidé de tous les problèmes pratiques essentiels, et cela avant même que la question ne fût posée au Comité central.

S'il faut tancer quelqu'un d'importance, le « secouer », ce n'est pas le Conseil central des Syndicats de Russie, c'est plutôt le Comité central du P.C.R. qui « a laissé passer inaperçues » les thèses de Roudzoutak, et qui en raison de cette erreur a laissé se gonfler la plus creuse des discussions. Il n'y a pas lieu de dissimuler l'erreur des membres du Tsektran (cette erreur, au fond, n'a rien d'extraordinaire, elle est des plus banales, ce n'est qu'une certaine hypertrophie bureaucratique). Et il ne faut ni la dissimuler, ni l'enjoliver, ni la justifier, mais la corriger. Un point, c'est tout.

J'ai exposé l'essentiel des thèses de Roudzoutak en quatre points le 30 décembre : 1) démocratie ordinaire (sans nulle exagération, sans renoncer le moins du monde au droit du Comité central de « désigner », etc., mais aussi sans s'obstiner à défendre les erreurs et les excès de certains « désignés », qu'il est nécessaire de corriger) ; 2) propagande de la production (cela inclut tout ce qu'il y a de pratique dans les « formules » maladroites, ridicules et fausses sur le plan théorique telles que la « démocratie de la production », l'« atmosphère de production », etc.). Nous avons créé une institution soviétique : le Bureau de Propagande de Russie pour la production. Il faut le soutenir par tous les moyens, au lieu de gâcher le travail de production par la production... de méchantes thèses. Un point, c'est tout ; 3) l'attribution de primes en nature et 4) les tribunaux disciplinaires d'honneur. Sans les points 3 et 4, tous les discours sur « le rôle et les tâches dans la production », etc., ne sont qu'un vain bavardage d'intellectuels, or, dans la « brochure-programme » de Trotski, ces deux points sont justement oubliés. Par contre, ils figurent chez Roudzoutak.

A propos de la discussion du 30 décembre, je dois encore rectifier une de mes erreurs : J'ai dit : « En fait, notre Etat n'est pas un Etat ouvrier, mais ouvrier-paysan. » Le camarade Boukharine s'est écrié aussitôt : « Comment ? » Et je lui ai répondu en le renvoyant au VIIIe Congrès des Soviets, qui venait de s'achever. En relisant le compte rendu de la discussion, je vais maintenant que j'avais tort et que le camarade Boukharine avait raison. J'aurais dû lui dire : « Un Etat ouvrier est une abstraction. En réalité, nous avons un Etat ouvrier, première, avec cette particularité que c'est la population paysanne et non ouvrière qui prédomine dans le pays et, deuxièmement, c'est un Etat ouvrier avec une déformation bureaucratique. » Le lecteur qui voudra bien relire tout mon discours constatera que cette rectification ne modifie en rien ni le cours de mon argumentation ni mes conclusions.

6e étape : intervention de l'organisation de Pétrograd, avec l'« adresse au parti » contre le programme de Trotski, et contre-attaque du Comité de Moscou (Pravda du 13 janvier).

On passe de la lutte des fractions, organisées d'en haut, à l'intervention des organisations de base. C'est un grand pas vers la guérison. Il est curieux que le Comité de Moscou ait vu le côté « dangereux » du programme de L'organisation de Pétrograd, et qu'il n'ai pas daigné voir le côté dangereux de la fraction créée le 25 décembre par le camarade Trotski !!! Certains esprits facétieux ont qualifié de « tampon » cette cécité d'un seul œil)...

7e étape : la commission syndicale achève ses travaux et publie un programme (une brochure intitulée : Projet de résolution du Xe Congrès du P.C.R. sur le rôle et les tâches des syndicats[2], datée du 14 janvier et portant la signature de 9 membres du Comité central : Zinoviev, Staline, Tomski, Roudzoutak, Kalinine, Kaménev, Pétrovski, Artem, Lénine, plus Lozovski, membre de la commission syndicale ; quant aux camarades Chliapnikov et Loutovinov, ils se sont manifestement « réfugiés » dans l'« opposition ouvrière »). Ce projet est publié dans la Pravda, le 18 janvier, signé en plus par Schmidt, Tsyperovitch et Milioutine.

La Pravda du 16 janvier publie le programme de Boukharine (signature : « Sur mandat d'un groupe de camarades, Boukharine, Larine, Préobrajenski, Sérébriakov, Sokolnikov, Iakovléva ») et celui de Sapronov (signature : « Un groupe de camarades partisans du centralisme démocratique » : Boubnov, Bogouslavski, Kamenski, Maximosvki, Ossinski, Raphaïl, Sapronov)[3]. Le 17 janvier, à la réunion élargie du Comité de Moscou, interviennent, outre les défenseurs de ces programmes, les partisans d'Ignatov (leurs thèses sont publiées dans la Pravda du 19 janvier, sous la signature de : Ignatov, Orékhov, Korzinov, Kouranova, Boutovtsev, Maslov[4]).

Nous observons ici, d'un côté, cohésion plus étroite (puisque le programme des 9 membres du Comité central est en accord sur tous les points avec la résolution de la Ve Conférence des syndicats de Russie, et, de l'autre côté, débandade et dislocation. De plus, c'est avec les thèses de Boukharine et Cie que la débandade idéologique atteint son comble. Ils ont opéré un de ces « tournants » que les marxistes ont jadis ridiculisé en le qualifiant de : « plus hystérique qu'historique ». Nous lisons dans la thèse 17 : ... « il est indispensable actuellement de rendre ces candidatures obligatoires » (c'est-à-dire les candidatures des syndicats aux « comités principaux » et aux « centres » correspondants).

C'est une rupture complète avec le communisme, c'est un passage aux positions du syndicalisme. Ce n'est, somme toute, que la répétition du mot d'ordre de Chliapnikov : « syndicaliser l'Etat », cela équivaut à remettre l'appareil du Conseil Supérieur de l'Economie Nationale, par petits morceaux, entre les mains des syndicats correspondants. Dire : « Je pose des candidatures obligatoires » ou dire « je désigne », revient exactement au même.

Le communisme dit : l'avant-garde du prolétariat, le Parti communiste, dirige la masse des ouvriers sans-parti, en éclairant, en préparant, en instruisant, en éduquant (« l'école » du communisme) cette masse, les ouvriers d'abord, et ensuite les paysans, pour qu'elle puisse parvenir et parvienne à concentrer entre ses mains la gestion de toute l'économie nationale.

Le syndicalisme confie la gestion des branches de l'industrie (« comités principaux et centres ») à la masse des ouvriers sans-parti, répartis dans les différentes productions, annulant de la sorte la nécessité du parti, et n'entreprenant aucun travail de longue haleine, ni pour éduquer les masses, ni pour concentrer réellement entre leurs mains la gestion de toute l'économie nationale.

Le programme du P.C.R. dit : ... « Les syndicats doivent parvenir » (par conséquent, ils n'y sont pas parvenus et n'y parviennent même pas encore) « à concentrer effectivement entre leurs mains » (les leurs, c'est-à-dire celles des syndicats, c'est-à-dire celles des masses, groupées dans leur totalité ; chacun voit combien nous sommes encore loin d'approcher cette concentration effective)... à concentrer quoi ? « toute la direction de toute l'économie nationale, considérée comme un ensemble économique unique » (par conséquent, non pas les branches de l'industrie ni l'industrie tout court, mais l'industrie plus l'agriculture, etc. Sommes-nous près de concentrer effectivement entre les mains des syndicats la direction de l'agriculture ?). Et plus loin, le programme du P.C.R. parle de la « liaison » entre la « direction centralisée de l'Etat » et les « larges masses laborieuses », de la « participation des syndicats à la direction de l'économie[5] ».

Si les syndicats, c'est-à-dire, pour les 9/10es, les ouvriers sans-parti, désignent (« candidatures obligatoires ») la direction de l'industrie, à quoi le parti sert-il ? Logiquement, théoriquement et pratiquement, Boukharine en est arrivé à une conclusion qui implique la scission du parti ou, plus exactement, la rupture entre les syndicalistes et le parti.

Jusqu'à présent, c'est Trotski qui a tenu la « vedette » dans la lutte. Mais voici que Boukharine l'a largement « dépassé » et complètement « éclipsé » ; il a créé des rapports absolument nouveaux dans la lutte, car il en est arrivé à une erreur cent fois plus grosse que toutes celles de Trotski additionnées.

Comment Boukharine a-t-il pu en arriver à une telle rupture avec le communisme ? Nous connaissons toute la douceur du camarade Boukharine, une de ses qualités pour laquelle on l'aime tant et pour laquelle on ne peut s'empêcher de l'aimer. Nous savons qu'on l'a plus d'une fois baptisé, en plaisantant : « cire molle ». Il s'avère que sur cette « cire molle », n'importe quel individu « dépourvu de principes », n'importe quel « démagogue » peut inscrire ce que bon lui semble. C'est le camarade Kaménev qui a utilisé ces expressions brutales entre guillemets au cours de la discussion du 17 janvier, et il en avait le droit. Mais il ne viendra naturellement à l'idée ni de Kaménev ni de personne, d'expliquer ce qui s'est produit par la démagogie sans principes, de tout ramener à cette démagogie.

Au contraire. La lutte fractionnelle a sa logique objective, qui conduit inéluctablement même les meilleurs, s'ils persistent sur des positions erronées, à une situation qui, dans les faits, ne diffère en rien de la démagogie dépourvue de principes. C'est la leçon de l'histoire de toutes les guerres fractionnelles (exemple : l'alliance des gens de Vpériod et des menchéviks contre les bolchéviks). C'est bien pour cette raison qu'il ne faut pas seulement étudier le fond abstrait des divergences, mais aussi leur évolution et leur métamorphoses concrètes aux diverses étapes de la lutte. La discussion du 17 janvier en a exprimé le bilan[6]. On ne peut plus défendre ni la politique visant à « secouer », ni les « nouvelles tâches de production » (car tout ce qu'il y a de pratique et d'efficace figure dans les thèses de Roudzoutak). Il ne reste plus qu'à trouver en soi, selon l'expression de Lassalle, « la force physique d'esprit » (et de caractère) de reconnaître son erreur, de la corriger et de tourner cette page de l'histoire du P.C.R., ou alors, ... alors, s'agripper aux derniers alliés, quels qu'ils soient, « sans faire attention » à aucun principe. Il ne reste plus que les partisans de la « démocratie » à outrance. Et Boukharine dégringole vers eux, vers le syndicalisme.

Tandis que nous recueillons peu à peu ce qu'il y avait de sain dans l'« opposition ouvrière » « démocratique », Boukharine en est réduit à s'aggriper à tout ce qu'il y a de malsain. Le camarade Boumajny, tsektraniste bien connu ou trotskiste, se déclare prêt, le 17 janvier, à adopter les propositions syndicalistes de Boukharine. Les « sapronovistes » en viennent à discuter dans la même thèse (n° 3) de la « crise profonde » et du « dépérissement bureaucratique » des syndicats, tout en proposant, comme « absolument » indispensable, l'« extension des droits des syndicats dans la production »... en vertu, sans doute, de leur « dépérissement bureaucratique » ? Peut-on prendre un tel groupe au sérieux ? Ils ont entendu parler du rôle des syndicats dans la production, et pour crier plus fort que les autres, ils mettent les pieds dans le plat : « extension des droits » en vertu du « dépérissement bureaucratique ». Il suffit de lire les premières lignes de leurs propositions « pratiques » : « Le présidium du Conseil Supérieur de l'Economie Nationale est proposé par l'assemblée plénière du Conseil central des Syndicats, et définitivement validé par le Comité exécutif central de Russie », et point n'est besoin d'aller plus loin. Et leur position démocratique « de principe » ? Ecoutez (thèse 2)... « En fait, ils représentent (Zinoviev et Trotski) deux courants d'un seul et même groupe, celui des anciens partisans de la militarisation de l'économie » !!

Si l'on veut prendre cela au sérieux, c'est de la politique menchévique et socialiste-révolutionnaire de la pire espèce. Mais il n'est pas possible de prendre Sapronov, Ossinski et Cie au sérieux, lorsque ces responsables ― de grande valeur, à mon sens ― sont en proie à je ne sais quelle crise fébrile avant chaque congrès du parti (c'est toujours la même histoire), s'efforcent à tout prix de crier plus fort que les autres (la fraction « des braillards de choc »), et se couvrent triomphalement de ridicule. Les « ignatovistes » rivalisent avec les « sapronovistes ». Certes, il est permis aux différents groupes de faire bloc (surtout avant un congrès) (et aussi de courir après les voix). Mais il faut le faire dans le cadre du communisme (et non du syndicalisme), et de manière à ne pas être ridicule. Qui dit mieux ? Vous qui offrez le plus de « droits » aux sans-parti, unissez-vous à l'occasion du Congrès du P.C.R. !...

Jusqu'à présent, notre position était : il ne faut pas défendre les excès de la bureaucratie, il faut les corriger. La lutte contre le bureaucratie est une œuvre longue et ardue. Mais il est possible et nécessaire de corriger les excès sur-le-champ. Ce n'est pas celui qui dénonce les excès nuisibles et s'emploie à les corriger qui ruine l'autorité des cadres civils ou militaires, c'est celui qui y fait obstacle. Certains membres du Tsektran, qui pourtant seront (et étaient) des militants de valeur et utiles, se sont rendus coupables d'excès de cette nature. Il ne faut pas houspiller les syndicats et imaginer des divergences avec eux, alors que tout ce qu'il y a de nouveau, d'efficace et de pratique touchant le rôle des syndicats dans la production, a été reconnu et réglé par eux. Sur ce terrain, intensifions donc notre travail pratique, mettons-nous à l'œuvre avec ardeur.

Il s'est ajouté maintenant à notre programme la lutte contre la débandade idéologique, contre les éléments malsains de l'opposition qui en sont arrivés à renier toute « militarisation de l'économie », à renier non seulement la « méthode des désignations » qui a été pratiquée de préférence jusqu'à présent, mais encore toute « désignation », c'est-à-dire à renier en fin de compte le rôle dirigeant du parti à l'égard des masses sans-parti. Il faut lutter contre la déviation syndicaliste qui causera la perte du parti si l'on ne s'en guérit pas une fois pour toutes.

Les capitalistes de l'Entente essaieront certainement d'exploiter la maladie de notre parti pour entreprendre une nouvelle invasion, et les socialistes-révolutionnaires eux aussi pour fomenter complots et soulèvements. Nous ne les redoutons pas, car nous nous dresserons comme un seul homme, sans craindre de reconnaître la maladie, mais sachant qu'elle exige de chacun qu'il fasse preuve à son poste de la plus grande discipline, du plus grand sang-froid, de la plus grande fermeté. Pour le Xe Congrès du P.C.R., en mars, et ultérieurement, le parti se sera non affaibli mais, au contraire, renforcé.

Le 19 janvier 1921

  1. Opposition ouvrière : groupe anarcho-syndicaliste antiparti dirigé par Chliapnikov, Medvédev, etc. Le groupe se constitua dans le second semestre de 1920 et mena la lutte contre la ligne léniniste. Le Xe Congrès du P.C.(b)R. condamna l'« opposition ouvrière » et reconnut la propagande des idées de l'anarcho-syndicalisme comme une déviation incompatible avec l'appartenance au Parti communiste. Par la suite, les débris de l'« opposition ouvrière » vaincue se joignirent au trotskime contre-révolutionnaire.
  2. Le Projet de résolution du Xe Congrès du P.C.R. sur le rôle et les tâches des syndicats exposait le programme de Lénine en opposition à ceux des groupes antiparti. Ce document définissait le rôle des syndicats en tant qu'école d'administration, école de gestion de l'économie, école du communisme ; il indiquait que la méthode principale du travail des syndicats était la persuasion, la démocratie prolétarienne au sein des syndicats ; il mettait en avant la tâche de l'union de toute la classe ouvrière pour l'édification socialiste.
  3. Il s'agit du groupe du « centralisme démocratique » (décistes), groupe antiparti, dirigé par Sapronov, Ossinski, etc. Ce groupe apparut à l'époque du communisme de guerre. Les décistes niaient le rôle dirigeant du parti dans les Soviets et les syndicats ; ils s'opposaient au principe de la direction unique et de la responsabilité personnelle des directeurs dans l'industrie et à la ligne léniniste pour les questions d'organisation ; ils réclamaient la liberté des fractions et des groupements dans le parti. Les IXe et Xe Congrès du parti condamnèrent les décistes, en tant que groupe antiparti. En 1927, le groupe du « centralisme démocratique », qui s'était joint au trotskisme contre-révolutionnaire, fut exclu du parti par le XVe Congrès du P.C.(b)R.
    Les « partisans d'Ignatov » mentionnés plus bas par Lénine étaient également des représentants d'un des groupements antiparti de tendance anarcho-syndicaliste.
  4. Soit dit en passant : le parti doit exiger que les programmes soient présentés sous la signature de tous les camarades qui en prennent la responsabilité. Ceux d'Ignatov et de Sapronov répondent à cette exigence, mais non ceux des partisans de Trotski, Boukharine et Chliapnikov qui se réfèrent à des camarades non mentionnés, lesquels en auraient soi-disant pris la responsabilité.
  5. Voir « Le P.C.U.S. dans les résolutions et les décisions de ses congrès, conférences et séances plénières du Comité central », 7e édition, Ire partie, 1954, p. 422 (point 5).
  6. Lénine fait allusion à la discussion qui s'était engagée, le 17 janvier 1921 sur le rôle et les tâches des syndicats à la réunion du Comité de Moscou du P.C.(b)R. élargie aux représentants des organisations des arrondissements de Moscou et de districts. Les thèses signées par Lénine furent adoptées à une majorité écrasante.
    Le lendemain (18 janvier), le Comité de Moscou adopta un appel « A toutes les organisations du parti », dans lequel il demandait à tous les membres du parti de soutenir unanimement le programme de Lénine.